Qui donc a dit--auteur sacré ou profane, je ne sais plus qui et n'ai
point le temps de chercher,--qui donc a dit: «L'amour est puissant comme
la mort?»
Ceci, qui a l'air d'une pensée, n'est qu'un fait, et un fait inexact.
César dit, dans Shakspeare, ou plutôt Shakspeare fait dire à César: «Le
danger et moi sommes deux lions nés le même jour, et je suis l'aîné.»
L'amour et la mort aussi sont nés le même jour, le jour de la création;
seulement, l'amour est l'aîné.
On a aimé avant que de mourir.
Lorsque Ève, à la vue d'Abel tué par Caïn, tordit ses bras maternels et
s'écria: «Malheur! malheur! malheur! la mort est entrée dans le monde!»
la mort n'y était entrée qu'après l'amour, puisque ce fils que la mort
venait d'enlever au monde était le fils de son amour.
Il est donc imparfait de dire: «L'amour est puissant comme la mort;» il
faut dire: «L'amour est plus puissant que la mort,» puisque tous les
jours l'amour combat et terrasse la mort.
Cinq minutes après que Luisa eut dit: «Bénies soient les choses que Dieu
fait: elles sont bien faites!» Luisa avait tout oublié, jusqu'à la cause
qui l'avait amenée près de Salvato; elle savait seulement qu'elle était
près de Salvato, et que Salvato était près d'elle.
Il fut convenu entre les jeunes gens qu'ils ne se quitteraient que le
soir; que, le soir même, Luisa verrait le chef de la conspiration, et
que, le lendemain, quand il aurait eu le temps de donner contre-ordre et
de se mettre en sûreté, lui et ses complices, Salvato dirait tout au
général, qui s'entendrait avec le pouvoir civil pour prendre les mesures
nécessaires à l'avortement du complot, en supposant que, malgré l'avis
de la San-Felice, les insurgés s'obstinassent dans leur entreprise.
Puis, ce point arrêté, les deux beaux jeunes gens furent tout à leur
amour.
Être tout à l'amour, quand on est bien réellement amoureux, c'est
emprunter les ailes des colombes ou des anges, s'envoler bien loin de la
terre, se reposer sur quelque nuage de pourpre, sur quelque rayon de
soleil, se regarder, se sourire, parler bas, voir l'Éden sous ses pieds,
le paradis sur sa tête, et, dans l'intervalle de ces deux mots magiques,
mille fois répétés: «Je t'aime!» entendre les choeurs célestes.
La journée passa comme un rêve. Fatigués du bruit de la rue, à l'étroit
entre les quatre murs d'une chambre, aspirant à l'air, à la liberté, à
la solitude, ils se jetèrent dans la campagne, qui, dans les provinces
napolitaines, commence à revivre à la fin de janvier. Mais, là, aux
environs de la ville, on rencontrait un importun à chaque pas. L'un des
deux dit en souriant: «Un désert!» L'autre répondit: «Poestum!»
Une calèche passait: Salvato appela le cocher, les deux amants y
montèrent; le but du voyage fut indiqué, les chevaux partirent comme le
vent.
Ni l'un ni l'autre ne connaissaient Poestum. Salvato avait quitté
l'Italie méridionale avant, pour ainsi dire, que ses yeux fussent
ouverts, et, quoique le chevalier eût vint fois parlé de Poestum à
Luisa, il n'avait jamais voulu l'y conduire, de peur de la mal'aria.
Eux n'y avaient pas même songé. L'un d'eux, au lieu de Poestum, eût
nommé les marais Pontins, que l'autre eût répété: «Les marais Pontins.»
Est-ce que la fièvre pourrait, dans un pareil moment, avoir prise sur
eux! Le bonheur n'est-il point le plus efficace des antidotes?
Luisa n'avait rien à apprendre sur les localités que l'on traverse en
contournant ce golfe magnifique qui, avant que Salerne existât,
s'appelait le golfe de Poestum. Et cependant, comme une curieuse et
ignorante élève en archéologie, elle laissait parler Salvato parce
qu'elle aimait à l'entendre. Elle savait d'avance tout ce qu'il allait
dire, et cependant il semblait qu'elle entendit pour la première fois
tout ce qu'il disait.
Mais ce qu'aucun écrit n'avait pu faire comprendre ni à l'un ni à
l'autre, c'est la majesté du paysage, c'est la grandeur des lignes qui
se déroulèrent à leurs yeux quand, à l'un des détours de la route, ils
aperçurent tout à coup les trois temples se détachant, avec leur chaude
couleur feuille morte, sur l'azur foncé de la mer. C'était bien là ce
qui devait rester de la rigide architecture de ces tribus helléniques,
nées au pied de l'Ossa et de l'Olympe, qui, au retour d'une expédition
infructueuse dans le Péloponèse, où les avait conduites Hyllus, fils
d'Hercule, trouvèrent leurs pays envahi par les Perrhèbes; et qui, ayant
abandonné les riches plaines du Pénée aux Lapythes et aux Ioniens,
s'établirent dans la Dryopide, laquelle, dès lors, prit le nom de
Doride, et, cent ans après la guerre de Troie, enlevèrent aux Pelasges,
qu'ils poursuivirent jusqu'en Attique, Messène et Tyrenthe, célèbres
encore aujourd'hui par leurs ruines titaniques; L'Argolide, où ils
trouvèrent le tombeau d'Agamemnon; la Laconie, dont ils réduisirent les
habitants à l'état d'ilotes, et où ils firent de Sparte la vivante
représentation de leur grave et sombre génie, dont Lycurgue fut
l'interprète. Pendant six siècles, la civilisation fut arrêtée par ces
conquérants, hostiles ou indifférents à l'industrie, aux lettres et aux
arts, et qui, lorsque, dans leurs guerres de Messénie, ils eurent besoin
d'un poëte, empruntèrent Tyrtée aux Athéniens.
Comment purent-ils vivre dans ces molles plaines de Poestum, ces rudes
fils de l'Olympe et de l'Ossa, au milieu de la civilisation de la Grande
Grèce, où les brises du sud leur apportaient les parfums de Sybaris, et
le vent du nord, les émanations de Baïa? Aussi, au milieu de leurs
champs de rosiers, qui fleurissaient deux fois l'an, élevèrent-ils,
comme une protestation contre ce doux climat, contre cette civilisation
élégante, tout imprégnée du souffle ionien, ces trois terribles temples
de granit, qui, sous Auguste, déjà en ruine, sont aujourd'hui encore ce
qu'ils étaient du temps d'Auguste, et voulurent-ils laisser à l'avenir
ce lourd spécimen de leur art, puissant comme tout ce qui est primitif.
Aujourd'hui, rien ne reste des conquérants de Sparte que ces trois
squelettes de granit; où, entourée de miasmes mortels, règne la fièvre,
et cette enceinte de murailles tracée par un inflexible cordeau et dont
on peut suivre en une heure, par les bossellements du terrain, le
quadrilatère exigu. Ces quelques fantômes errants, dévorés par la
mal'aria, qui regardent le voyageur d'un oeil cave et curieux ne sont,
certes, pas plus leurs descendants que ces herbes insalubres ou
vénéneuses qui poussent dans des marais fétides ne sont les rejetons de
ces rosiers dont les voyageurs qui venaient de Syracuse à Naples
voyaient de loin la terre couverte et sentaient en passant les parfums.
A cette époque où l'archéologie était inculte et où la couleuvre
frileuse rampait seule dans les ruines solitaires, il n'y avait pas,
comme aujourd'hui, un chemin pour conduire à ces temples; il fallait
traverser ces herbes gigantesques sans savoir sur quel reptile on
risquait de mettre le pied. Luisa, au moment d'entrer dans ces jungles
putrides, sembla hésiter; mais Salvato la prit dans ses bras comme il
eût fait d'un enfant, la souleva au-dessus de la fauve et aride moisson,
et ne la déposa que sur les degrés du plus grand des temples.
Laissons-les à cette solitude qu'ils étaient venus chercher si loin, à
cet amour profond et mystérieux qu'ils essayaient de cacher à tous les
regards et qu'une plume jalouse avait dénoncé à un rival, et voyons
quelle avait été la cause de ce bruit que les deux amants avaient
entendu dans la chambre contiguë, qui les avait un instant d'autant plus
inquiétés qu'ils en avaient vainement cherché la cause.
Michele, on se le rappelle, avait suivi Luisa et ne s'était arrêté que
sur le seuil de l'appartement de Salvato, au moment où le jeune officier
s'était élancé au-devant de Luisa et l'avait pressée contre son coeur.
Alors, il s'était discrètement retiré en arrière, quoiqu'il n'eût rien
de nouveau à apprendre sur le sentiment que se portaient l'un à l'autre
les deux amants, et s'était assis, sentinelle attentive, près de la
porte, attendant les ordres ou de sa soeur de lait ou de son chef de
brigade.
Luisa avait oublié que Michele fut là. Salvato, qui savait pouvoir
compter sur sa discrétion, ne s'en inquiétait point, et la jeune femme,
on s'en souvient, après avoir commencé par des instances pour faire fuir
sans explication son amant, avait fini par lui tout avouer, hors le nom
du chef de la conspiration.
Mais le nom du chef de la conspiration, Michele le savait.
Le chef de la conspiration, Luisa l'avouait elle-même à Salvato, c'était
le jeune homme qui l'avait attendue jusqu'à deux heures du matin, qui
n'était sorti de chez elle qu'à trois, et Giovannina avait dit à
Michele, répondant à cette question du jeune lazzarone: «Qu'a donc
Luisa, ce matin? Est-ce que, depuis que je suis devenu raisonnable, elle
deviendrait folle, par hasard?» Giovannina avait dit, ne comprenant pas
la terrible importance de sa réponse: «Je ne sais; mais elle est ainsi
depuis la visite que lui a faite, cette nuit, M. André Backer.»
Donc, c'était M. André Backer, le banquier du roi, ce beau jeune homme
si follement épris de Luisa, qui était le chef de la conspiration.
Maintenant, quel était le but de cette conspiration?
D'égorger dans une nuit les six ou huit mille Français qui occupaient
Naples et, avec eux, tous leurs partisans.
Michele, à ce projet de nouvelles Vêpres siciliennes, s'était senti
frémir dans son beau costume.
Il était un partisan des Français, lui, et un des plus chauds: il serait
donc égorgé un des premiers, ou plutôt pendu, puisqu'il était déjà
colonel.
Si la prédiction de Nanno devait se réaliser, Michele tenait au moins à
ce que ce fût le plus tard possible.
Le délai qui lui était donné du jeudi matin à la nuit du vendredi ne lui
paraissait point assez long.
Il lui sembla donc qu'en vertu de ce proverbe: «Il vaut mieux tuer le
diable que le diable ne nous tue», il n'avait pas de temps à perdre pour
se mettre en défense contre le diable.
Cela lui était d'autant plus facile, que sa conscience, à lui, n'était
nullement agitée par les doutes qui bouleversaient celle de sa soeur de
lait. On ne lui avait fait aucune confidence, il n'avait fait aucun
serment.
La conspiration, il l'avait surprise en écoutant à la porte, comme le
rémouleur, celle de Catilina; et encore, il n'avait pas écouté, il avait
entendu, voilà tout.
Le nom du chef du complot, il le devinait parce que Giovannina le lui
avait dit sans lui recommander le moins du monde le secret.
Il lui parut que c'était en laissant s'accomplir les projets
réactionnaires de MM. Simon et André Backer qu'il mériterait
véritablement le nom de fou, qu'on lui avait, à son avis, donné un peu
légèrement, et qu'au contraire, devant les contemporains et la
postérité, il mériterait, ni plus ni moins que Thalès et Solon, le nom
de sage si, empêchant la contre-révolution d'avoir lieu, au prix de la
vie de deux hommes, il sauvait celle de vingt-cinq ou trente mille.
Il était donc, sans perdre de temps, sorti de la chambre contiguë à
celle où se tenaient les deux amants, et, en sortant, avait refermé la
porte derrière lui, de manière que personne ne pût entrer sans être
entendu.
C'était le bruit de cette porte qui avait inquiété Luisa et Salvato,
lesquels eussent été bien plus inquiets encore si, sachant que c'était
Michele le Fou qui l'ouvrait, ils eussent su dans quel but la fermait
Michele le Sage.