Votre soeur, LUISA.»

Elle ferma, cacheta cette lettre et la remit, au planton.

Celui-ci se croisa dans le jardin avec Michele.

Michele venait annoncer à Luisa ce que Luisa savait déjà, c'est-à-dire

l'absence de Salvato et l'ordre qu'il avait donné de lui envoyer ses

lettres à Salerne.

Luisa le pria de rester à la maison. Elle aurait sans doute, dans la

journée, quelques commissions importantes à lui donner; peut-être

l'enverrait-elle à Salerne.

Puis, plus agitée que jamais, elle rentra dans sa chambre et s'y

enferma.

Michele, qui avait l'habitude de voir sa soeur de lait si calme, se

retourna vers la jeune femme de chambre.

--Qu'a donc ce matin Luisa? lui demanda-t-il. Est-ce que, depuis que je

suis devenu raisonnable, elle deviendrait folle, par hasard?

--Je ne sais, répondit Giovannina; mais elle est ainsi depuis la visite

que lui a faite, cette nuit, M. André Backer.

Michele vit le mauvais sourire qui passait sur les lèvres de Giovannina.

Ce n'était point la première fois qu'il le remarquait; mais, cette fois,

ce sourire avait une telle expression de haine, que peut-être allait-il

en demander l'explication, lorsque Luisa sortit de sa chambre enveloppée

d'une mante de voyage. Son visage, plus ferme, sinon plus calme, donnait

à sa physionomie l'expression d'une résolution prise et à laquelle il

eût été inutile de s'opposer.

--Michele, dit-elle, tu peux disposer de toute ta journée, n'est-ce pas?

--De toute ma journée, de toute nuit, de toute ma semaine.

--Alors, viens avec moi.

Puis, se retournant vers Giovannina:

--Si je ne reviens pas ce soir, ne soyez pas inquiète, dit-elle;

cependant, attendez-moi toute la nuit.

Et, faisant signe à Michele de la suivre, elle sortit la première.

--Madame, pour la première fois de sa vie, ne m'a pas tutoyée, dit

Giovannina à Michele; tâchez donc de savoir d'elle pourquoi.

--Bon! répondit le lazzarone, elle t'aura vue sourire.

Et il descendit rapidement le perron pour rejoindre Luisa, qui

l'attendait impatiente à la porte du jardin.

A Naples, les moyens de locomotion sont faciles, justement parce qu'il

n'y a aucun service officiel arrêté.

S'il s'agit, par exemple, d'aller à Salerne et que le vent soit

favorable, on traverse le golfe en barque, on prend une voiture à

Castellamare, et l'on est à Salerne en trois heures et demie ou quatre

heures.

Si le vent est contraire, on prend une voiture à Naples, à la première

place, au premier angle de rue, au premier carrefour; on contourne le

golfe par Resina, Portici, Torre-del-Greco; on s'enfonce dans la

montagne par la Cava, et l'on arrive à Salerne à peu près dans le même

espace de temps.

A peine sur le quai, Michele s'informa du but du voyage, et, ayant

appris que le but du voyage était Salerne, demanda à sa soeur de lait

quel était le mode de locomotion qu'elle préférait.

--Le plus rapide, répondit Luisa.

Michele interrogea des yeux l'horizon; l'horizon était pur et promettait

une journée magnifique. A Naples, le printemps commence en janvier, et,

avec le printemps, les beaux jours. Une jolie brise soufflait du large

et ridait doucement la surface du golfe, sur lequel on voyait glisser en

tout sens une foule de balancelles, de tartanes, de felouques, dont on

reconnaissait la destination à leur grandeur, et la nationalité à leur

coupe ou à leur voilure. Michele proposa à Luisa la voie de mer, qui fut

acceptée sans discussion.

Michele descendit sur la plage de Mergellina et fit prix: moyennant deux

piastres, il avait la barque pour vingt-quatre heures.

S'il eût fallu ramer, la barque eût coûté le double; mais on pouvait

aller à la voile, et l'absence de fatigue fut estimée deux piastres.

Luisa, enveloppée dans une mante de voyage qui lui cachait entièrement

le visage, descendit dans la barque et s'assit sur le manteau de Michele

plié en quatre.

La petite voile triangulaire fut orientée, et la barque partit,

gracieuse et blanche comme une mouette qui ouvre ses ailes.

On rasa la pointe du château de l'Oeuf, sur lequel flottait le drapeau

tricolore français, uni au drapeau tricolore napolitain, et l'on coupa

diagonalement le golfe, le sillage du bateau formant la corde de l'arc.

Les deux mariniers avaient reconnu Michele. Malgré son brillant

uniforme, ou peut-être même à cause de cela, la conversation s'engagea

sur les affaires du temps.

Michele était un des auditeurs les plus assidus de Michelangelo Ceccone,

ce bon prêtre patriote qui, mandé par Cirillo, avait assisté à ses

derniers moments le sbire blessé par Salvato. Il avait traduit

l'Évangile en patois napolitain, et expliquait aux lazzaroni ce livre,

source de toute morale, qui leur était parfaitement inconnu.

L'esprit souple et facile du jeune lazzarone s'était rapidement imprégné

de l'esprit démocratique dont le souffle divin anime ce grand livre; et,

prosélyte de la Révolution, il ne manquait jamais une occasion de lui

faire des prosélytes.

Aussi, dès que l'on fut en marche et qu'après avoir d'un regard

insouciant interrogé l'horizon, les deux mariniers eurent abandonné leur

barque à la brise du nord-ouest, Michele leur adressa-t-il la parole.

--Eh bien, leur demanda-t-il en se frottant les mains, vous êtes

contents, mes bons amis, j'espère?

--Contents de quoi? demanda le plus vieux des deux mariniers, qui ne

paraissait point apprécier son bonheur à la mesure de celui de Michele.

--Sans doute, vous pourrez pêcher partout dans le golfe maintenant, du

Pausilippe au cap Campanella, sans que le tyran vous en empêche.

--Quel tyran? demanda toujours le plus vieux.

--Comment, quel tyran? Mais Ferdinand, je suppose.

--On n'est point un tyran, parce que l'on pêche chez soi, répliqua le

plus jeune, qui paraissait partager entièrement les opinions de son

aîné, et qu'on empêche les autres d'y pêcher.

--Comment! tu prétends que la mer est au roi?

--Certainement que je le prétends.

--Eh bien, moi, je soutiens que la mer est à toi, à moi, à tout le

monde.

--Tu as là une drôle d'idée.

--Sans doute. Et la preuve...

--Voyons la preuve.

--Écoute bien ceci.

--Nous écoutons.

--La terre est aux riches.

--Tu en conviens.

--Oui; et la preuve qu'elle est à eux et qu'ils y ont des droits, c'est

qu'elle est divisée entre eux par des murs, des fossés, des bornes, des

limites quelconques, tandis que fais-moi un peu le plaisir de me montrer

les limites, les bornes, les haies, les fossés et les murs de la mer!

Un des deux mariniers voulut faire une observation.

--Attends, dit Michele, je n'ai pas fini. La terre, pour qu'elle

produise, il faut la labourer, l'ensemencer; la mer se laboure toute

seule et s'ensemence d'elle-même. Nous avons beau y puiser des moissons

de soles, de rougets, de mulets, de lamproies, de murènes, de raies, de

homards, de turbots, de langoustes, plus nous en prenons, plus il y en

a; les moissons succèdent aux moissons, sans qu'on ait besoin

d'engraisser ou de fumer la mer. C'est ce qui me fait dire: la terre est

aux riches, mais la mer est aux pauvres et à Dieu. Or, il faut être un

tyran, et un tyran abominable, pour ôter aux pauvres ce que Dieu leur a

donné, quand l'Évangile dit: «Qui donne aux pauvres prête à Dieu.»

--Hum! hum! fit le plus éloquent des deux mariniers, embarrassé un

instant.

--Voyons, réponds à cela, dit Michele se croyant déjà vainqueur.

--Eh bien, oui, je réponds.

--Que réponds-tu?

--Je réponds que le roi a un casino à Mergellina...

--Oui, celui où il vendait son poisson.

--Un palais à Naples, un château à Portici, une villa à la Favorite,

tout cela au bord du golfe.

--Eh bien, que prouve cela?

--Cela prouve que le golfe est à lui, sinon la mer. Est-ce que nous

avons des châteaux sur le bord du golfe, nous?

--Oui, répéta le second marinier, encouragé par la polémique du premier,

est-ce que nous avons des châteaux sur le bord du golfe? Et toi, tout le

premier, avec tes beaux habits, en as-tu? Réponds.

--Alors, dit Michele, pourquoi ne bâtit-il pas un grand mur de la pointe

du Pausilippe au cap Campanella, avec des portes pour laisser passer les

barques et les vaisseaux?

--Il est assez riche pour cela, s'il le voulait faire.

--Oui; mais il n'est point assez puissant; et rien qu'à la première

tempête, Dieu, en soufflant sur ces murs, les ferait tomber comme ceux

de Jéricho.

--Mais, alors, pourquoi, puisque toute sorte de prospérités devaient

nous arriver, du moment que les Français seraient maîtres de Naples,

pourquoi le pain et le macaroni sont-ils toujours au même prix que du

temps du tyran?

--C'est vrai: mais la municipalité a rendu un décret qui fixe, à partir

du 15 février prochain, le prix du pain et du macaroni au-dessous de

l'ancien cours.

--Pourquoi au 15 février et pas tout de suite?

--Parce que le tyran a fait vendre à ses amis les Anglais tous les

navires chargés de grain qui viennent des Pouilles et de Barbarie; il

faut bien donner le temps à d'autres d'arriver. Que devons-nous faire en

les attendant? Le haïr, le combattre, mourir plutôt que de rentrer sous

sa domination. Les Français n'ont-ils pas fait ce qu'ils ont pu faire?

N'ont-ils pas aboli le privilège de la pêche? Tout le monde ne peut-il

pas pêcher aujourd'hui dans les réserves du roi?

--Ça, c'est vrai.

--Et n'y trouvez-vous pas des poissons en abondance?

--Le fait est que c'est à croire qu'il avait choisi pour lui le plus

beau et le meilleur.

--N'ont-ils pas aboli l'impôt du sel?

--C'est vrai.

--L'impôt de l'huile?

--C'est vrai.

--L'impôt sur le poisson séché?

--C'est vrai. Mais pourquoi ont-ils aboli le titre d'_excellence_?

Qu'est-ce qu'elle leur a fait, cette pauvre _excellence_? Elle ne

coûtait rien à personne.

--A cause de l'égalité.

--Qu'est-ce que cela, l'égalité? Est-ce que nous connaissons cela, nous?

--Et voilà justement le malheur, c'est que vous ne la connaissiez pas.

Autrefois, il y avait des princes, des ducs; aujourd'hui, il n'y a que

des citoyens. Tu es citoyen, toi, comme le prince de Maliterno, comme le

duc de Rocca-Romana, comme les ministres, comme le maire, comme les

conseillers municipaux!

--A quoi cela m'avance-t-il?

--A quoi cela t'avance?

--Oui, je te le demande.

--Regarde-moi.

--Je te regarde.

--Suis-je habillé comme toi?

--Il s'en faut.

--Eh bien, voilà ce que c'est que l'égalité, Giambardella. L'égalité,

c'est pouvoir, étant né lazzarone, devenir colonel... Autrefois, les

seigneurs étaient colonels dans le ventre de leur mère. Es-tu venu au

monde avec un parchemin dans ta poche et des galons sur tes manches,

toi? As-tu vu nos femmes faire de pareils enfants? Non, c'étaient les

nobles qui en faisaient ainsi. Eh bien, moi, je suis colonel, grâce à

quoi? A l'égalité. Avec l'égalité, tu peux devenir lieutenant de marine,

ton fils peut devenir capitaine, ton petit-fils amiral.

Giambardella fit un geste de doute.

--Il faudra du temps pour arriver là, dit-il.

--Bon! répondit Michele, il ne faut pas tout demander à la fois. Le bon

Dieu lui-même, qui est tout-puissant, a fait le monde en sept jours. Le

gouvernement d'aujourd'hui est, comme on dit, un gouvernement

provisoire, ce n'est point encore la république. La constitution qui

doit faire notre bonheur se discute: quand elle sera faite, nous

pourrons, selon notre bien-être ou nos souffrances, établir une

comparaison entre le présent et le passé. Les savants, comme le

chevalier San-Felice, le docteur Cirillo, M. Salvato, savent pourquoi

les saisons changent; nous autres imbéciles, nous nous apercevons

seulement que nous avons chaud et froid. Nous en avons souffert bien

d'autres sous le tyran, et, grâce à Dieu, nous y avons survécu: guerres,

pestes, famines, sans compter les tremblements de terre. Les savants

disent que nous serons heureux sous la république; ils se réunissent et

travaillent à notre bien; laissons-leur le temps d'accomplir leur

ouvrage.

Et il ajouta sentencieusement:

--Celui qui veut récolter vite sème des radis, et, au bout d'un mois,

mange des radis; celui qui veut du pain sème du blé et attend un an. Il

en est ainsi de la république: c'est le blé du peuple. Attendons

patiemment qu'il pousse, et, quand il sera mûr, nous le moissonnerons.

--_Amen!_ dit Giambardella fort ébranlé, sinon convaincu, par la

démonstration de Michele. Mais, c'est égal, ajouta-t-il avec un soupir,

tant qu'il faudra que l'homme travaille pour vivre, il ne sera point

parfaitement heureux.

--Dame, fit Michele, il y a du vrai là dedans; mais, que veux-tu! il

paraît que cela ne peut pas être autrement, et la preuve, c'est que

voilà le vent qui tombe et que tu vas être obligé d'amener ta voile et

de ramer jusqu'à Castellamare.

En effet, depuis quelques minutes, le vent mollissait et la voile

battait contre le mât. Les mariniers l'abaissèrent, prirent leurs

avirons et, avec un soupir, commencèrent à ramer.

Heureusement, on était arrivé à la hauteur de Torre-del-Greco, et, après

trois quarts d'heure de nage, on aborda à Castellamare.

Les mariniers payés, Michele se mit en quête d'une voiture, et l'on

partit pour Salerne, où l'on arriva deux heures après.

La voiture s'arrêta à l'Intendance. Là, Michel s'informa et apprit que

Salvato venait de la quitter, il y avait une demi-heure à peine, et on

lui dit qu'on le trouverait à l'hôtel de la _Ville_.

Le cocher reçut l'ordre d'aller à l'hôtel de la _Ville_.

Salvato était dans son appartement, et avait dit que, si quelqu'un

venait de Naples, on l'introduisît à l'instant même près de lui.

Il était évident qu'il avait reçu la réponse de la lettre adressée à

Luisa, et qu'il attendait Michele.

Lorsque s'ouvrit sa porte, il se leva vivement pour aller au-devant du

messager; mais, en voyant entrer une femme au lieu d'un homme qu'il

attendait, il jeta un cri de surprise, puis, en reconnaissant Luisa au

lieu de Michele, un cri de joie.

Son premier mouvement fut de bondir vers la jeune femme, de la serrer

contre son coeur et d'appuyer ses lèvres contre ses lèvres.

Ce fut autour de Luisa de pousser un cri d'étonnement et de bonheur.

Elle n'avait jamais été si complètement abandonnée aux bras de son

amant, et, sous la flamme de ce baiser, elle avait éprouvé une sensation

de volupté telle, que cette sensation ne s'était arrêtée que sur les

limites de la douleur.

Michele n'avait point dépassé le seuil de la porte, et, sans avoir été

vu, il se retira sur la pointe du pied et se tint dans la chambre qui

précédait celle des deux amants.

--Vous! vous! s'écria Salvato. Vous êtes venue vous-même!

--Oui, moi-même, mon bien-aimé Salvato; car ni messager si habile qu'il

fût, ni lettre si pressante qu'elle fût, ne pouvaient me remplacer.

--Vous avez raison, ma soeur chérie. Qui pourrait, fût-ce l'ange de

l'amour lui-même, remplacer votre présence bénie? Est-ce que toutes les

flammes de la terre réunies pourraient remplacer un rayon de soleil?

Mais enfin, qui me vaut un pareil bonheur? Vous savez, chère Luisa, que

je ne serai bien sûr que vous êtes là que quand je connaîtrai la cause

qui vous amène.

--Ce qui m'amène, Salvato,--écoute bien ceci!--c'est la certitude que tu

ne sauras pas me refuser une prière que je te ferai à genoux, une chose

à laquelle je te dirai que ma vie est attachée; c'est que tu

m'accorderas ma demande sans t'informer pourquoi cette demande t'est

adressée; c'est que, lorsque je te dirai: «Fais cela!» tu le feras

aveuglément, sans discussion, sans retard, à l'instant même.

--Et tu as eu raison de compter sur mon obéissance, Luisa, si tu ne me

demandes rien contre mon devoir ni contre mon honneur.

--Oh! je me doutais bien que tu allais me faire quelque objection du

genre de celle-là. Contre ton devoir! contre ton honneur! N'as-tu pas

fait ton devoir jusqu'aujourd'hui, au delà du devoir? Ton honneur, ne

l'as tu pas porté assez haut pour qu'il ne puisse recevoir aucune

atteinte? Il ne s'agit point de ton honneur, il ne s'agit point de ton

devoir; il s'agit de savoir si tu m'obéiras aveuglément dans une

circonstance où il est question de ma vie.

--Ta vie! Quel risque peut courir ta vie, je te le demande?

--Crois-tu en moi, Salvato?

--Comme je croirais dans l'ange de la vérité.

--Eh bien, alors, fais ce que je vais te dire, sans objection et sans

lutte.

--Dis.

--Demande à ton général, aujourd'hui, pour Rome, par exemple, une

mission qui te fasse sortir du royaume avant vendredi soir.

Salvato regarda Luisa avec un profond étonnement.

--Que je demande une mission qui m'éloigne du royaume, c'est-à-dire qui

me sépare de toi! répondit Salvato. Quel besoin as-tu donc de me voir

loin de toi?

--Écoute, mon Salvato, ne te quitter jamais, t'avoir sans cesse sous les

yeux, demeurer éternellement à tes côtés comme j'y suis maintenant, ce

serait le voeu de mon coeur, le bonheur de ma vie; mais, que veux-tu! il

y a des choses mystérieuses et absolues auxquelles il faut obéir.

Crois-moi quand je te dis: nous sommes menacés d'un grand malheur,

épargne-nous ce malheur en t'éloignant.

--Ce malheur qui _nous_ menace, car il me semble, ma bien-aimée Luisa,

que tu parles pour moi et pour toi?...

--Pour moi et pour toi, Salvato, plus pour moi encore que pour toi.

--Ce malheur qui nous menace, reprit Salvato, vient-il de la Sicile? Le

chevalier San-Felice a-t-il des soupçons et rentre-t-il à Naples?

--Le chevalier n'a pas de soupçons et ne rentre point à Naples. Si le

chevalier avait des soupçons et me disait le premier mot de ces

soupçons, je me jetterais à ses pieds et je lui dirais: «Pardonne-moi,

mon père! un amour irrésistible, une indomptable fatalité m'a entraînée

vers lui. Je l'aime plus que ma vie, puisque je l'aime plus que mon

devoir. Ce malheur que, dans ta sagesse infinie, tu avais prévu, au lit

de mort de mon père, ce malheur est arrivé. Pardonne-moi,

pardonne-nous!» Et il nous pardonnerait. Non: la menace est plus

terrible et ne vient point de là.

--D'où vient-elle donc, alors? Dis-le; et, au lieu de fuir devant elle

comme un enfant, on y fera face comme un homme et comme un soldat.

--Tu ne peux point y faire face, tu ne peux pas la combattre; là est le

malheur; tu peux l'éviter, voilà tout, et en faisant aveuglément ce que

je te dis.

--Chère Luisa, permets à ma raison de se révolter contre mon amour

lui-même. Je ne fuirais pas un danger que je connaîtrais, à plus forte

raison un danger inconnu.

--Ah! voilà justement ce que je craignais. Le démon de l'orgueil est là

qui te dit: «Résiste!» Cependant, si j'avais la prescience d'un

tremblement de terre qui dût t'engloutir, d'un orage dont la foudre pût

te frapper, est-ce que, quand je te dirais: «Dérobe-toi au tremblement

de terre, évite la foudre,» je te conseillerais quelque chose contre ton

devoir ou contre ton honneur?

--Oui, si, placé par mon général à un poste quelconque, j'abandonnais ce

poste, dans la crainte d'un danger imaginaire ou réel.

--Eh bien, Salvato, si ma prière prenait une autre forme, si je te

disais: «J'ai à faire à Rome un voyage indispensable; j'ai peur de

traverser seule ces implacables bandes de brigands; demande à ton

général la permission d'accompagner une soeur, une amie,» ne la

demanderais-tu pas?

--Attends que ce que j'ai à faire ici soit achevé, et, samedi matin, je

te le promets, je demande un congé de huit jours au général.

--Samedi matin! C'est trop tard! c'est trop tard!... Ah! mon Dieu,

inspirez-moi! Que faire, que dire pour le décider?

--Une chose bien simple, ma Luisa: transmets-moi tes craintes,

apprends-moi ce qui te fait désirer mon absence, et fais-moi juge de la

question; tu seras sûre alors de ne pas m'entraîner dans quelque fausse

voie où s'égarerait mon honneur.

--Et voilà justement ce qui fait ma situation fausse, voilà pourquoi tu

hésites, voilà pourquoi tu doutes. C'est que, moi aussi, j'ai, quoique

femme, mon honneur d'honnête homme, si je puis dire cela; c'est que j'ai

reçu une confidence, c'est que j'ai promis, c'est que j'ai juré, c'est

que j'ai fait un serment à moi-même de ne pas dire le nom de celui qui

me l'a faite; car sa confiance en moi a été telle, que, tout en mettant

sa vie entre mes mains, il ne m'a demandé aucune garantie.

--Et comment ne m'as-tu rien dit de cela hier au soir?

--Hier au soir, je n'en savais rien.

--Alors, dit Salvato en regardant fixement Luisa, c'est le jeune homme

qui t'attendait chez toi et qui n'est sorti de chez toi qu'à trois

heures du matin, qui est venu te faire cette confidence que tu ne peux

révéler.

Luisa pâlit.

--Qui t'a dit cela, Salvato? demanda-t-elle.

--C'est donc vrai?

--Oui, c'est vrai. Mais est-il possible, mon bien-aimé Salvato, qu'après

l'avoir quittée, tu aies eu l'idée d'épier ta Luisa?

--Moi, t'épier, faire le rôle de jaloux autour d'un ange? Dieu me garde,

je ne dirai pas d'une pareille folie, mais d'une pareille lâcheté! Ma

Luisa peut recevoir qui elle voudra, à quelque heure que ce soit, sans

que jamais, de ma part du moins, un soupçon ternisse le pur miroir de sa

chasteté. Non, je n'ai point cherché à voir; non, je n'ai point vu. J'ai

reçu cette lettre un quart d'heure avant ton arrivée, par un des

messagers que j'avais laissés pour m'apporter ma correspondance; je la

lisais quand tu es entrée, et je me demandais quelle âme abjecte pouvait

vouloir semer entre toi et moi la plante amère du doute.

--Une lettre? demanda Luisa; tu as reçu une lettre?

--La voici; tiens, lis.

Et Salvato, en effet, présenta à Luisa une lettre visiblement écrite par

un de ces hommes qui prêtent leur plume à l'amour comme à la haine et

que vont chercher, pour leurs sombres projets, les dénonciateurs

anonymes.

Luisa lut la lettre; elle était conçue en ces termes:

«M. Salvato Palmieri est prévenu que madame Luisa San-Felice a trouvé

chez elle, en rentrant de chez la duchesse Fusco, un homme jeune, beau

et riche, avec lequel elle est restée enfermée jusqu'à trois heures du

matin.

»Cette lettre est d'un ami, désespéré de voir M. Salvato Palmieri si mal

placer son coeur.»

Luisa vit, comme à la lueur d'un éclair, Giovannina écrivant dans sa

chambre et se levant pour lui cacher ce qu'elle écrivait. Mais l'idée

que cette jeune fille qui lui devait tant pouvait la trahir s'écarta

rapidement, et d'elle-même, de son esprit.

--Il n'y a pas dans cette lettre un mot qui ne soit vrai, mon ami; par

bonheur, soit que celui ou celle qui l'a écrite ne sache pas le nom de

l'homme que j'ai reçu, soit qu'elle n'ait pas voulu le dire, Dieu a

permis que ce nom ne s'y trouvât point.

--Et pourquoi, chère Luisa, est-ce une permission de Dieu?

--Parce que, s'il s'y trouvait, j'étais aux yeux de ce malheureux qui a

risqué sa tête pour moi, une femme sans foi, sans honneur, une

dénonciatrice enfin.

--Tu dis vrai, Luisa, répliqua Salvato devenu plus sombre; car, s'il y

était, je me trouvais d'après ce que je devine maintenant, obligé de

tout dire au général.

--Et que devines-tu?

--Que cet homme, pour un motif quelconque que je ne cherche point à

approfondir, est venu te révéler quelque conspiration qui menace ma vie,

celle de mes compagnons, la sûreté du nouveau gouvernement, et que voilà

pourquoi, dans ton irréflexion dévouée, tu voulais m'éloigner, me faire

passer la frontière, me mettre hors de l'atteinte des conspirateurs;

voilà pourquoi tu ne voulais pas me révéler le danger que je devais

fuir, parce qu'un tel danger, je ne le fuirais pas.

--Eh bien, tu as deviné juste, mon bien-aimé, et je vais tout te dire,

excepté le nom de celui qui m'a avertie; et alors, toi, l'homme

d'honneur, l'esprit juste, le coeur loyal, tu me conseilleras.

--Dis, ma bien-aimée Luisa, dis; je t'écoute. Oh! si tu savais combien

je t'aime! Parle, parle! Contre moi contre ma poitrine, sur mon coeur!

La jeune femme resta un instant la tête renversée, les yeux fermés, la

bouche entr'ouverte, aux bras du jeune homme; puis, comme s'arrachant à

un rêve délicieux:

--Oh! mon ami, dit-elle pourquoi ne nous est-il point donné de vivre

ainsi, loin des troubles politiques, loin des révolutions, loin des

conspirateurs! Quelles délices ce serait, une pareille vie! Dieu ne le

veut pas; soumettons-nous à Dieu!

Luisa poussa un soupir et passa sa main sur ses yeux; puis:

--C'est ce que tu as dit, mon ami, continua-t-elle. Oh! pourquoi cet

homme m'a-t-il fait cette confidence? Ne valait-il pas mieux que nous

mourussions ensemble?

--Explique-toi, ma bien-aimée.

--Une conspiration contre-révolutionnaire doit éclater dans la nuit de

jeudi à vendredi: tous les Français, tous les patriotes dont les maisons

seront marquées dans la soirée, doivent être massacrés pendant la nuit,

à l'exception de ceux qui pourront présenter cette carte et faire ce

signe de reconnaissance.

Et Luisa montra à Salvato la carte fleurdelisée et fit le signe indiqué

par André Backer.

--Une carte avec une fleur de lis, répéta Salvato, se mordre la première

phalange du pouce. (Tels étaient, on s'en souvient, les signes de

salut.) Les malheureux! qu'on veut arracher à l'esclavage et qui veulent

être esclaves à tout prix!

--Eh bien, maintenant que je t'ai tout raconté, dit Luisa se laissant

glisser aux genoux du jeune homme, que faut-il faire? Réfléchis et

conseille-moi.

--Il est inutile de réfléchir, ma Luisa bien-aimée. Il faut répondre à

la loyauté par la loyauté. Cet homme a voulu te sauver.

--Et toi aussi; car il sait tout, ta blessure, les soins que j'ai pris

de toi, ton séjour de six semaines chez la duchesse; il sait notre

mutuel amour, et il m'a dit: «Sauvez-le avec vous.»

--Raison de plus, comme je te le disais, pour répondre à la loyauté par

la loyauté. Cet homme a voulu nous sauver: sauvons-le.

--Comment cela?

--En lui disant: «Votre complot est découvert; le général Championnet

est prévenu; où vous croyez trouver un massacre facile, vous trouverez

une résistance désespérée; vous allez inutilement faire couler le sang

dans les rues de Naples. Renoncez à votre complot, et gagnez l'étranger;

le conseil que vous m'avez donné, suivez-le.

--C'est l'honneur lui-même qui parle par ta voix, mon Salvato; ce que tu

me dis de faire, je le ferai. Mais écoute donc...

--Quoi?

--Il m'a semblé entendre du bruit dans cette chambre, on a fermé une

porte. Nous écoutait-on? sommes-nous épiés?

Salvato s'élança: la chambre était vide.

--Nul n'était dans cette chambre que Michele, dit-il; vois-tu un malheur

à ce que Michele nous ait entendus?

--Non, car il ignore le nom de la personne qui est venue chez moi. Sans

cela, mon cher Salvato, ajouta Luisa en riant, tu en as fait un tel

patriote, qu'il serait capable d'aller tout courant le dénoncer.

--Eh bien, dit Salvato, tout est convenu ainsi, et ta conscience est en

repos, n'est-ce pas?

--Tu m'assures que nous avons agi selon toutes les lois de la loyauté?

--Je te le jure.

--Tu es bon juge en matière d'honneur, Salvato, et je te crois. A mon

retour à Naples, je préviendrai le chef des conjurés. Son nom n'est

point sorti de ma bouche, même vis-à-vis de toi. Il ne peut donc être

compromis en rien; ou, s'il l'est, ce sera en dehors de ma volonté. Ne

pensons plus qu'à nous, au bonheur d'être ensemble. Tout à l'heure, je

maudissais les troubles politiques, les révolutions, les

conspirateurs... j'étais folle. Sans les troubles politiques, tu

n'eusses point été envoyé à Naples par ton général; sans les

révolutions, je ne t'eusse pas connu; sans les conspirateurs, je ne

serais pas à cette heure près de toi. Bénies soient les choses que Dieu

fait: elles sont bien faites.

Et la jeune femme, toute joyeuse, toute consolée, toute souriante, se

jeta dans les bras de son amant.

La San-Felice, Tome 06 · 第 28 / 48 题