En repassant le seuil de la porte de communication, Luisa trouva
Giovannina qui l'attendait dans le corridor.
La jeune fille laissait transparaître sur sa figure cette satisfaction
qu'éprouvent les inférieurs quand une occasion importante leur est
donnée d'entrer dans la vie de leurs maîtres.
Luisa sentit pour sa femme de chambre un mouvement de répulsion qu'elle
n'avait point encore éprouvé.
--Que faites-vous là, et que me voulez-vous? demanda-t-elle.
--J'attendais madame pour lui dire une chose de la plus haute
importance, répondit Giovannina.
--Et quelle chose avez-vous à me dire?
--Que le beau banquier est là.
--Le beau banquier? De qui voulez-vous parler, mademoiselle?
--De M. André Backer.
--De M. André Backer! Et comment M. André Backer est-il là?
--Il est venu dans la soirée, madame, vers dix heures; il a demandé à
vous parler; selon les ordres que madame m'avait donnés, j'ai d'abord
refusé de le recevoir; il a insisté alors avec tant d'obstination, que
je lui ai dit la vérité, c'est-à-dire que madame n'y était pas; il a cru
que c'était une défaite, et, comme il me suppliait, au nom de l'intérêt
de madame, de le laisser lui dire quelques paroles seulement, je lui ai
fait voir toute la maison pour lui montrer que vous étiez bien
véritablement sortie; alors, comme, malgré ses prières, je refusais de
lui dire où vous étiez, il a pénétré, malgré moi, dans la salle à
manger, s'est assis sur une chaise et a dit qu'il vous attendrait.
--Alors, comme je n'ai aucune raison de recevoir M. André Backer à deux
heures du matin, je rentre chez la duchesse, et je n'en sortirai que
quand M. André Backer sera hors de chez moi.
Et Luisa fit, en effet, un mouvement pour rentrer chez son amie.
--Madame!... dit à l'autre bout du corridor une voix suppliante.
Cette voix fit passer Luisa de l'étonnement, nous ne dirons pas à la
colère, son coeur de colombe ne connaissant pas ce sentiment extrême,
mais à l'irritation.
--Ah! c'est vous, monsieur, lui dit-elle en marchant résolument à lui.
--Oui, madame, répondit le jeune homme, incliné, le chapeau à la main,
dans l'attitude la plus respectueuse.
--Alors, vous avez entendu ce que je viens, à propos de vous, de dire à
ma femme de chambre?
--Je l'ai entendu.
--Comment, vous étant introduit chez moi presque de force, et sachant
que je désapprouve vos visites, comment êtes-vous encore ici?
--Parce qu'il y a urgence à ce que je vous parle, urgence absolue;
comprenez-vous, madame?
--Urgence absolue? répéta Luisa avec un accent de doute.
--Madame, je vous engage ma parole d'honnête homme,--cette parole qu'un
homme de notre nom et de notre maison n'a jamais, depuis trois cents
ans, engagée légèrement,--je vous engage ma parole que, pour la sécurité
de votre fortune et le salut de votre vie, je vous donne ma parole qu'il
faut que vous m'entendiez.
L'accent de conviction avec lequel le jeune homme prononça ces paroles
ébranla la San-Felice.
--Sur cette assurance, monsieur, demain, à une heure convenable, je vous
recevrai.
--Demain, madame, peut-être sera-t-il trop tard; puis, une heure
convenable... Qu'entendez-vous par une heure convenable?
--Dans la journée, vers midi, par exemple, de plus grand matin même, si
vous le voulez.
--Pendant le jour, on me verra entrer chez vous, madame, et il est
important que nul ne sache que vous m'avez vu.
--Pourquoi cela?
--Parce que, de ma visite, il pourrait résulter un grand danger.
--Pour moi ou pour vous? dit en essayant de sourire Luisa.
--Pour tous deux, répondit gravement le jeune banquier.
Il se fit un instant de silence. Il n'y avait point à se tromper à
l'intonation sérieuse du visiteur nocturne.
--Et, d'après les précautions que vous prenez, répliqua Luisa, il me
paraît que cette conversation doit avoir lieu sans témoins.
--Ce que j'ai à vous dire, madame, ne peut-être dit que seul à seul.
--Et vous savez que, dans une conversation seul à seul, il est une chose
dont il vous est interdit de me parler?
--Aussi, madame, si je vous en parle, ne sera-ce que pour vous faire
comprendre qu'à vous seule je pouvais faire la révélation que vous allez
entendre.
--Venez, monsieur, dit Luisa.
Et, passant devant André, qui, pour la laisser passer, se rangea contre
le mur des corridors, elle le conduisit dans la salle à manger, que
Giovannina avait éclairée, et referma la porte derrière lui.
--Vous êtes certaine, madame, dit Backer regardant autour de lui, que
personne ne peut nous écouter et nous entendre?
--Il n'y a ici que Giovannina, et vous l'avez vue rentrer chez elle.
--Mais derrière cette porte, ou derrière celle de votre chambre à
coucher, elle pourrait écouter.
--Fermez-les toutes deux, monsieur, et passons dans le cabinet de
travail de mon mari.
Les précautions mêmes que prenait André Backer pour que sa conversation
ne fût point entendue avaient complètement rassuré Luisa sur le sujet de
la conversation. Le jeune homme n'eût point osé se livrer à de pareilles
insistances, s'il eût été question de lui parler d'un amour si
franchement repoussé déjà.
La porte du cabinet resta ouverte, et les deux portes de la salle à
manger fermées avec soin donnèrent à Backer la certitude qu'il ne
pouvait être entendu.
Luisa était tombée sur une chaise, et, la tête dans sa main, le coude
appuyé à la table sur laquelle, autrefois, travaillait son mari, elle
rêvait.
Depuis le départ du chevalier, c'était la première fois qu'elle rentrait
dans ce cabinet: une foule de souvenirs y rentraient avec elle et
l'assiégeaient.
Elle pensait à cet homme si parfaitement bon pour elle, dont la mémoire
s'était cependant si facilement et presque si complètement éloignée de
sa pensée; elle mesurait presque avec effroi l'étendue de cet amour
qu'elle avait voué à Salvato, amour jaloux et envahisseur qui s'était
emparé d'elle et avait, pour ainsi dire, chassé de son coeur tout autre
sentiment; elle se demandait, de là à une infidélité complète, quelle
distance il y avait, et elle s'aperçut que la distance morale parcourue
était plus grande que la distance matérielle qui lui restait à
parcourir.
La voix d'André Backer la tira de cette rêverie rapide et la fit
tressaillir. Elle avait déjà oublié qu'il était là.
Elle lui fit signe de s'asseoir.
André s'inclina, mais resta debout.
--Madame, dit André, quelle que soit la défense que vous m'avez faite de
jamais vous parler de mon amour, il faut cependant, pour que vous
compreniez la démarche que je fais près de vous et l'étendue du danger
auquel je m'expose en la faisant, il faut cependant que vous compreniez
combien cet amour était dévoué, profond et respectueux.
--Monsieur, dit Luisa en se levant, que vous parliez de cet amour au
passé au lieu d'en parler au présent, vous n'en parlez pas moins d'un
sentiment dont je vous ai absolument interdit l'expression. J'espérais,
en vous recevant à cette heure, et après vous avoir manifesté ma
répugnance à vous recevoir, n'avoir point à vous rappeler ma défense.
--Daignez m'entendre, madame, et veuillez me donner le temps de
m'expliquer. Je vous ai dit qu'il était nécessaire que je vous
rappelasse cet amour pour vous faire comprendre l'importance de la
révélation que je vais vous faire.
--Eh bien, monsieur, arrivez vite à cette révélation.
--Mais cette révélation, madame, je voudrais que vous comprissiez bien
que, de ma part, c'est une folie, presque une trahison.
--Alors, monsieur, ne la faites pas; ce n'est pas moi qui vais vous
chercher, ce n'est pas moi qui vous presse.
--Je le sais, madame, et je prévois même que, probablement, vous ne
m'aurez nulle reconnaissance de ce que je vais vous dire; mais
n'importe! une fatalité me pousse, il faut que ma destinée
s'accomplisse.
--J'attends, monsieur, répondit Luisa.
--Eh bien, madame, sachez donc qu'une grande conspiration est ourdie, et
que de nouvelles Vêpres siciliennes se préparent non-seulement contre
les Français, mais aussi contre leurs partisans.
Luisa sentit un frisson courir par tout son corps, et, à l'instant même,
devint attentive. Ce n'était plus d'elle qu'il était question, c'était
des Français, et, par conséquent, de Salvato. La vie de Salvato était
menacée, et peut-être cette révélation de Backer allait-elle lui donner
moyen de sauver cette vie si chère qu'elle avait déjà conservée.
Par un mouvement involontaire, et en se penchant sur la table, elle se
rapprocha du jeune homme; sa bouche était muette, mais ses yeux
interrogeaient.
--Dois-je continuer? demanda Backer.
--Continuez, monsieur, fit Luisa.
--Dans trois jours, c'est-à-dire dans la nuit de vendredi à samedi,
non-seulement les dix mille Français qui sont à Naples et dans les
environs, mais encore, comme je vous l'ai dit, madame, tous ceux qui
sont leurs partisans seront égorgés. Entre dix et onze heures du soir,
les maisons où les meurtres doivent s'accomplir seront marquées d'une
croix rouge; à minuit, le massacre aura lieu.
--Mais c'est horrible, mais c'est atroce, monsieur, ce que vous me dites
là!
--Pas plus horrible que les Vêpres siciliennes, pas plus atroce que la
Saint-Barthélémy. Ce que Palerme a fait pour échapper aux Angevins et
Paris pour se délivrer des huguenots, Naples peut bien le faire pour se
débarrasser des Français.
--Et vous ne craignez point que, vous hors de cette maison, je ne coure
révéler ce projet?
--Non, madame! car vous réfléchirez que je ne vous ai pas même demandé
la promesse de garder le secret; non, madame! car vous réfléchirez qu'un
dévouement comme le mien ne doit pas être payé par une ingratitude; non,
madame! car vous réfléchirez que votre nom est trop beau et trop pur
pour être attaché par l'histoire au pilori de la trahison.
Luisa tressaillit; car elle comprit, en effet, ce qu'il y avait de
grandeur et de dévouement dans ce secret que lui confiait, sans
condition aucune, le jeune banquier. Seulement, il lui restait à savoir
pourquoi il le lui confiait.
--Excusez-moi, monsieur, dit-elle, mais j'en suis à me demander ce que
j'ai à faire avec les Français et avec les partisans des Français, moi,
la femme du bibliothécaire, je dirai plus, de l'ami du prince royal.
--C'est vrai, madame; mais le chevalier San-Felice n'est plus là pour
vous protéger par sa présence, pour vous couvrir par son loyalisme; et
laissez-moi vous dire ceci, madame: j'ai vu avec terreur que votre
maison était de celles qui devaient être marquées d'une croix.
--Ma maison? s'écria Luisa en se levant.
--Madame, je conçois que ce que je vous dis vous étonne, vous révolte
même. Mais écoutez-moi jusqu'au bout. Dans des temps comme les nôtres,
temps de trouble et d'orage, nul n'est exempt de soupçon, et,
d'ailleurs, quand les soupçons dorment, les dénonciateurs sont là pour
les éveiller. Eh bien, madame, j'ai vu, j'ai tenu entre mes mains, j'ai
lu de mes yeux une dénonciation, anonyme, c'est vrai, mais tellement
précise, qu'il n'y a pas à douter de sa véracité.
--Une dénonciation? fit Luisa étonnée.
--Une dénonciation, oui, madame.
--Mais une dénonciation contre moi?
--Contre vous.
--Et que disait cette dénonciation? demanda Luisa pâlissant malgré elle.
--Elle disait, madame, que, dans la nuit du 22 au 23 septembre de
l'année dernière, vous aviez recueilli chez vous un aide de camp du
général Championnet.
--Oh! murmura Luisa sentant la sueur lui monter au front.
--Que cet aide de camp blessé par Pasquale de Simone avait été soustrait
par vous à la vengeance de la reine; qu'il avait été pansé par une
sorcière albanaise nommée Nanno; qu'il était resté six semaines caché
chez vous, et n'en était sorti, déguisé en paysan des Abruzzes, que pour
aller rejoindre le général Championnet assez à temps pour prendre part à
la bataille de Civita-Castellana.
--Eh bien, monsieur, dit Luisa, lorsque cela serait, y a-t-il un crime à
recueillir un blessé, à sauver la vie à un homme, et faut-il, avant de
verser sur ses blessures le baume du bon Samaritain, faut-il s'informer
de son nom, de sa patrie ou de son opinion?
--Non, madame, il n'y a pas crime aux yeux de l'humanité; seulement, il
y a crime aux yeux des partis. Mais peut-être les royalistes vous
eussent-ils pardonné, madame, si, depuis, vous n'aviez point, en
assistant à toutes les soirées de la duchesse Fusco, donné une gravité
plus grande à cette dénonciation. Les soirées de la duchesse Fusco,
madame, ne sont pas seulement des soirées: ce sont des clubs où les
projets se discutent, où les lois s'élaborent, où les hymnes
patriotiques se composent, se mettent en musique, se chantent; eh bien,
madame, vous êtes de toutes ces soirées, et, quoiqu'on sache très-bien
que vous y assistez par un autre motif qu'un motif politique...
--Prenez garde, monsieur, vous allez me manquer de respect!
--Dieu m'en garde madame! répondit le jeune homme, et la preuve, c'est
que c'est un genou en terre que j'achèverai ce que j'ai à vous dire.
Et Backer mit un genou en terre.
--Madame, dit-il, sachant que votre vie était compromise, puisque votre
maison était au nombre des maisons désignées au couteau des lazzaroni,
je suis venu vous apporter un talisman, un signe destiné à vous
sauvegarder... Ce talisman, madame, le voici.
Il déposa sur la table une carte sur laquelle était gravée une fleur de
lis.
--Ce signe, ne l'oubliez pas, c'est de porter le pouce de votre main
droite à votre bouche et d'en mordre la première phalange.
--Il n'était pas besoin de mettre un genou en terre pour me dire cela,
monsieur, dit Luisa avec une expression de bienveillance qui, malgré
elle, illuminait son visage.
--Non, madame, mais pour ce qui me reste à vous dire.
--Dites.
--Il ne m'appartient pas, madame, de pénétrer dans vos secrets; ce n'est
donc point une question que je vous fais, c'est un avis que je vous
donne, et vous allez voir si cet avis est non-seulement désintéressé,
mais généreux. A tort ou à raison, on dit que ce jeune aide de camp du
général français que vous avez sauvé, on dit que vous l'aimez.
Luisa fit un mouvement.
--Ce n'est pas moi qui dis cela, ce n'est pas moi qui le crois; je ne
veux rien dire, je ne veux rien croire; je veux que vous soyez heureuse,
voilà tout; je veux que ce coeur si noble, si chaste, si pur, ne se
brise pas sous les atteintes de la douleur; je veux que ces beaux yeux,
amours des anges, ne soient pas noyés dans les larmes. Je vous dis donc
seulement, madame: Si vous aimez un homme, quel qu'il soit, d'un amour
de soeur ou d'amante, et, si cet homme, comme Français, comme patriote,
court un risque quelconque à passer ici la nuit de vendredi à samedi,
sous un prétexte quelconque, éloignez cet homme, afin que, par son
absence, il échappe aux massacres, et que je puisse me dire, moi,--ce
sera ma récompense:--«A celle qui m'a fait tant souffrir, j'ai épargné
une douleur.» Je me relève, madame, car j'ai dit.
Luisa, devant cette abnégation, si grande et si simple, sentit les
larmes monter à ses yeux et lui mouiller les paupières. Elle tendit à
André sa main, sur laquelle il se précipita.
--Merci, monsieur, dit-elle. Je ne puis deviner d'où vient la trahison,
mais à vous je dirai: Le dénonciateur était bien instruit. Je n'ai
jamais confié mon secret à personne, mais à vous je dirai: Eh bien, oui!
j'aime, mais d'un amour maternel, quoique immense, un homme à qui j'ai
sauvé la vie. Quand j'ai senti cet amour me prendre le coeur avec la
violence d'une irrésistible passion, j'ai voulu partir, quitter Naples,
suivre mon mari en Sicile, non point pour échapper à un sort fatal, à un
sort mortel, qui m'est prédit, mais pour conserver au chevalier la foi
que je lui ai promise, pour garder intact mon honneur de femme. Dieu ne
l'a pas voulu: la tempête nous a séparés, la vague qui l'emportait m'a
repoussée sur le rivage. Vous me direz que, la tempête calmée, j'eusse
dû monter sur le premier bâtiment venu et rejoindre mon mari en Sicile.
S'il l'eût ordonné, ou s'il eût simplement paru le désirer, je l'eusse
fait; n'y étant point sollicitée, je n'en ai pas eu la force: je suis
restée. Vous parliez de la fatalité qui vous pousse à me révéler votre
secret; si vous avez la vôtre, moi aussi, j'ai la mienne. Suivons chacun
la pente où le destin nous entraîne. Quelque part où le mien me
conduise, là où je serai il y aura pour vous un coeur reconnaissant.
Adieu, monsieur Backer. Fût-ce au milieu des plus affreuses tortures,
votre nom ne sortira point de ma bouche, je vous le promets!
--Et le vôtre, répondit Backer en s'inclinant, fût-ce sur l'échafaud où
je serais monté par vous, ne sortira jamais de mon coeur.
Et, saluant Luisa, il sortit laissant sur la table la carte fleurdelisée
qui devait lui servir de signe de reconnaissance.