N° 1er

Samedi 18 pluviôse, an VII de la liberté

et 1er de la République napolitaine

une et indivisible.

»Enfin, nous sommes libres!...»

Un frémissement courut dans l'assemblée, et chacun fut prêt à répéter

par acclamation ce cri qui s'échappait de tous les coeurs généreux, et

par lequel un nouvel organe des grands principes propagés par la France

annonçait son existence au monde.

Championnet, avant même que ce frémissement fût éteint, continua:

«Enfin, le jour est venu où nous pouvons prononcer sans crainte les

saints noms de _liberté_ et d'_égalité_, en nous proclamant les dignes

fils de la république mère, les dignes frères des peuples libres de

l'Italie et de l'Europe.

»Si le gouvernement tombé a donné un exemple inouï d'aveugle et

implacable persécution, le nombre des martyrs de la patrie s'est

augmenté, voilà tout. Pas un seul d'entre eux, en face de la mort, n'a

fait un pas en arrière; tous, au contraire, d'un oeil serein, ont

regardé l'échafaud et d'un pas ferme en ont monté les degrés. Beaucoup,

au milieu des plus atroces douleurs, sont restés sourds aux promesses de

l'impunité, aux offres de récompenses que l'on murmurait à leurs

oreilles, stables dans leur foi, immuables dans leurs convictions.

»Les passions mauvaises insinuées depuis tant d'années, par tous les

moyens de séduction possibles, dans les classes les plus ignorantes du

peuple, à qui les proclamations et les instructions pastorales

dépeignaient la généreuse nation française sous les plus noires

couleurs, les basses menées du vicaire général François Pignatelli, dont

le nom seul soulève le coeur, menées qui avaient pour but de faire

croire au peuple que la religion serait abolie, la propriété ruinée, ses

femmes et ses filles violées, ses fils assassinés, ont, par malheur,

taché de sang la belle oeuvre de notre régénération. Plusieurs pays se

sont insurgés pour attaquer les garnisons françaises et ont succombé

sous la justice militaire; d'autres, après avoir assassiné beaucoup de

leurs concitoyens, se sont armés pour s'opposer au nouvel ordre de

choses, et ont dû, après une courte lutte, céder à la force. La

nombreuse population de Naples, à laquelle, par la bouche de ses sbires,

le vicaire général distillait la haine et l'assassinat, cette

population, après sept jours d'anarchie sanglante, après s'être emparée

des châteaux et des armes, après avoir saccagé la propriété et menacé la

vie des honnêtes citoyens, cette population, pendant deux jours et demi,

s'opposa à l'entrée de l'armée française. Les braves qui composaient

cette armée, six fois moins nombreux que leurs adversaires, foudroyés du

haut des toits, du haut des fenêtres, du haut des bastions par des

ennemis invisibles, soit dans les chemins de traverse, soit dans les

sentiers montueux, soit dans les rues étroites et tortueuses de la

ville, ont dû conquérir le terrain pied à pied, plus encore par le

courage intelligent que par la force matérielle. Mais, opposant un

exemple de vertu et de civilisation à tant d'abrutissement et de

cruauté, au fur et à mesure que le peuple était forcé de déposer les

armes, le vainqueur généreux embrassait les vaincus et leur pardonnait.

»Quelques valeureux citoyens, profitant de l'intelligente victoire de

notre brave Nicolino Caracciolo, digne du nom illustre qu'il porte,

quelques valeureux citoyens, entrés au fort Saint-Elme dans la nuit du

20 au 21 janvier, avaient juré de s'ensevelir sous ses ruines, mais de

proclamer la liberté du fond même de leur tombe, et, là, ils avaient

dressé l'arbre symbolique non-seulement en leur nom, mais encore au nom

des autres patriotes que les circonstances tenaient éloignés d'eux. Dans

la journée du 21 janvier, jour à jamais mémorable, on voyait s'avancer

les invincibles drapeaux de la république française; ils lui jurèrent

alliance et fidélité. Enfin, le 23, à une heure de l'après-midi, l'armée

fit son entrée victorieuse à Naples. Oh! ce fut alors un magique

spectacle que de voir succéder, entre les vaincus et les vainqueurs, la

fraternité à la boucherie, et que d'entendre le brave général

Championnet reconnaître notre république, saluer notre gouvernement, et,

par de nombreuses et loyales proclamations, assurer à chacun la

possession de la propriété, donner à tous l'assurance de la vie.»

La lecture, qui avait déjà, au précédent paragraphe, été interrompue par

de nombreux applaudissements, le fut cette fois par un hourra unanime.

L'auteur avait touché une fibre sensible et résonnante dans tous les

coeurs napolitains, celle de la reconnaissance de la partie éclairée de

la population à la république française, qui, à travers tant de périls,

par des succès incroyables ou inespérés, venait lui apporter ces deux

lumières qui émanent de Dieu lui-même, la civilisation et la liberté.

Championnet salua les applaudisseurs avec son charmant sourire et

reprit:

»L'entrée, par la trahison, du despote déchu à Rome, sa fuite honteuse à

Palerme sur les vaisseaux anglais, l'encombrement sur ces vaisseaux des

trésors publics et privés, des dépouilles de nos galeries et de nos

musées, des richesses de nos institutions pieuses, du pillage de nos

banques, vol impudent et manifeste, qui a enlevé à la nation les

dernières ressources de son numéraire, tout est connu maintenant.

»Citoyens, vous savez le passé, vous voyez le présent, c'est à vous de

préparer et d'assurer l'avenir!»

La lecture de ce cri de liberté, jeté à la fois par la bouche et par le

coeur, cet appel patriotique à la fraternité des citoyens dans une ville

où, jusqu'à ce jour, la fraternité était un mot inconnu, ce dévouement à

la patrie dont les martyrs du passé avaient donné l'exemple aux martyrs

de l'avenir, récompensé par l'éloge public, tout cela porta plus encore

que la valeur du discours, si bien en harmonie, au reste, avec le

sentiment de nationalité qui, au jour des révolutions, s'éveille et bout

dans les âmes, tout cela porta le succès de la lecture jusqu'à

l'exaltation. Ceux qui venaient de l'entendre crièrent d'une seule voix:

«L'auteur!» et l'on vit alors descendre de son estrade et venir, d'un

pas lent et timide dans sa majesté, se ranger près de Championnet,

pareille à la muse de la patrie, protégée par la victoire, la belle,

chaste et noble Eleonora Pimentel.

L'article était écrit par elle; c'était elle, ce rédacteur en chef

inconnu du _Moniteur parthénopéen_. Une femme avait réclamé l'honneur,

mortel peut-être, de cette rédaction, pour laquelle des hommes timides

demandaient, patriotes bien connus cependant, le bénéfice de

l'_incognito_.

Alors, de l'exaltation, on passa à l'enthousiasme; des hourras

frénétiques éclatèrent; tous ces patriotes, quels qu'ils fussent, juges,

législateurs, lettrés, savants, officiers généraux se précipitèrent vers

elle avec cet enthousiasme méridional qui se traduit par des gestes

désordonnés et des cris furieux. Les hommes tombèrent à genoux, les

femmes s'approchèrent en s'inclinant. C'était le succès de Corinne

chantant au Capitole la grandeur évanouie des Romains, succès d'autant

plus grand pour Éleonora que ce n'était point la grandeur du passé

qu'elle chantait, mais les espérances de l'avenir. Et, comme il faut

toujours que le grotesque se mêle au sublime, au moment où cessait une

triple salve d'applaudissements, on entendit une voix rauque et avinée

qui criait: «Vive la République! mort aux tyrans!»

C'était celle du perroquet de la duchesse Fusco, élève, comme nous

l'avons dit, de Velasco et de Nicolino, qui faisait honneur à ses

maîtres et montrait qu'il avait profité de leurs leçons.

Il était deux heures du matin: cet épisode comique termina la soirée.

Chacun, enveloppé de son manteau ou de sa coiffe, appela ses gens et fit

appeler sa voiture; car tous ces sans-culottes, comme le roi les

appelait, appartenant à l'aristocratie de la fortune ou de la science,

tout au contraire des sans-culottes français, avaient des voitures et

des gens.

Après avoir embrassé les femmes, serré la main des hommes, pris congé de

tous, la duchesse Fusco resta seule dans le salon, tout à l'heure plein

de monde et de bruit, maintenant solitaire et mort, et, allant droit à

une fenêtre devant laquelle retombait un riche rideau de damas cramoisi,

elle souleva ce rideau, et, côte à côte dans l'embrasure de cette

fenêtre comme deux oiseaux dans un même nid, elle découvrit Luisa et

Salvato, qui, au milieu de toute cette foule, avec ce laisser aller

auquel, en Italie, nul ne trouve à redire, s'étaient isolés et, la main

dans la main, la tête appuyée contre l'épaule, se disaient de ces douces

choses qui, quoique dites à voix basse, couvrent, pour ceux qui les

écoutent, les roulements du tonnerre et les éclats de la foudre.

Les deux jeunes gens, au rayon de lumière qui pénétrait dans leur

réduit, éclairé jusque-là seulement par une douce pénombre, rentrèrent

dans la vie réelle, de laquelle ils étaient sortis sur les ailes dorées

de l'idéal, et tournèrent, sans changer de position, leurs yeux

souriants vers la duchesse, comme durent le faire les premiers habitants

du Paradis surpris par un ange du Seigneur sous le berceau de verdure et

au milieu des massifs de fleurs, au moment où, pour la première fois,

ils venaient d'échanger le mot _je t'aime!_

Ils étaient entrés là au commencement de la soirée et y étaient restés

jusqu'à la fin. De tout ce qui avait été dit, ils n'avaient rien

entendu; de tout ce qui s'était passé, ils ne se doutaient même pas. Les

vers de Monti, la musique de Cimarosa, l'article de la Pimentel, tout

était venu se briser contre cette tenture de damas qui séparait du monde

leur Eden ignoré.

En voyant le salon vide, en voyant la duchesse seule, ils ne comprirent

qu'une chose, c'est qu'il était l'heure de se séparer.

Ils poussèrent un soupir, et, en même temps, ensemble, avec le même

accent, ils murmurèrent:

--A demain!

Puis, ému, chancelant d'amour, Salvato serra une dernière fois Luisa

contre son coeur, prit congé de la duchesse, et sortit, tandis que

Luisa, jetant les bras au cou de son amie, dans la pose de la jeune

fille antique confiant son secret à Vénus, murmurait aux oreilles de la

duchesse:

--Oh! si tu savais combien je l'aime!

La San-Felice, Tome 06 · 第 23 / 48 题