ELEONORA FONSECA PIMENTEL

Le soir même du jour où le cardinal Ruffo se séparait de François

Caracciolo sur la plage de Catona, le salon de la duchesse Fusco

réunissait celles des personnes les plus distinguées de Naples qui

avaient adopté les nouveaux principes et s'étaient déclarées pour la

République, proclamée depuis huit jours, et pour les Français qui

l'avaient apportée.

Nous connaissons déjà à peu près tous les promoteurs de cette

révolution; nous les avons vus à l'oeuvre, et nous savons avec quel

courage ils y travaillaient.

Mais il nous reste à faire connaissance avec quelques autres patriotes

que les besoins de notre récit n'ont point encore conduits sous nos

yeux, et que cependant ce serait une ingratitude à nous d'oublier,

lorsque la postérité conservera d'eux une si glorieuse mémoire.

Nous ouvrirons donc la porte du salon de la duchesse, entre huit et neuf

heures du soir, et, grâce au privilége donné à tout romancier de voir

sans être vu, nous assisterons à une des premières soirées où Naples

respirait à pleins poumons l'air enivrant de la liberté.

Le salon où était réunie l'intéressante société au milieu de laquelle

nous allons introduire le lecteur avait la majestueuse grandeur que les

architectes italiens ne manquent jamais de donner aux pièces principales

de leurs palais. Le plafond, cintré et peint à fresque, était soutenu

par des colonnes engagées dans la muraille. Les fresques étaient de

Solimène, et, selon l'habitude du temps, représentaient des sujets

mythologiques.

Sur une des faces, la plus étroite de l'appartement, qui avait la forme

d'un carré long, on avait élevé un praticable, comme on dit en termes de

théâtre, auquel on parvenait par trois marches et qui pouvait servir à

la fois de théâtre pour jouer de petites pièces et d'estrade pour mettre

les musiciens un jour de bal. Un piano, trois personnes, dont l'une

tenait un papier de musique à la main, causaient ou plutôt étudiaient

les notes et les paroles dont était couvert le papier.

Ces trois personnes étaient Eleonora Fonseca Pimentel, le poëte Vicenzo

Monti, et le maestro Dominique Cimarosa.

Eleonora Fonseca Pimentel, dont plusieurs fois déjà nous avons prononcé

le nom et toujours avec l'admiration qui s'attache à la vertu et le

respect qui suit le malheur, était une femme de trente à trente-cinq

ans, plus sympathique que belle. Elle était grande, bien faite, avec

l'oeil noir, comme il convient à une Napolitaine d'origine espagnole, le

geste grave et majestueux comme l'aurait une statue antique animée. Elle

était à la fois poëte, musicienne et femme politique; il y avait en elle

de la baronne de Staël, de la Delphine Gay et de madame Roland.

Elle était, en poésie, l'émule de Métastase; en musique, celle de

Cimarosa; en politique, celle de Mario Pagano.

Elle étudiait en ce moment une ode patriotique de Vicenzo Monti, dont

Cimarosa avait composé la musique.

Vicenzo Monti était un homme de quarante-cinq ans, le rival d'Alfieri,

sur lequel il l'emporte par l'harmonie, la poésie du langage et

l'élégance. Jeune, il avait été secrétaire de cet imbécile et insatiable

prince Braschi, neveu de Pie VI, et pour l'enrichissement duquel le pape

avait soutenu le scandaleux procès Lepri. Il avait fait trois tragédies:

_Aristodeme_, _Caius Gracchus_ et _Manfredi_; puis un poëme en quatre

chants, _la Basvigliana_, dont la mort de Basville était le sujet. Puis

il était devenu secrétaire du directoire de la république cisalpine,

professeur d'éloquence à Paris et de belles-lettres à Milan. Il venait

de faire _la Marseillaise italienne_, dont Cimarosa venait de faire la

musique, et ces vers qu'Eleonora Pimentel lisait avec enthousiasme,

parce qu'ils correspondaient à ses sentiments, étaient les siens.

Dominique Cimarosa, qui était assis devant le piano, sur les touches

duquel erraient distraitement ses doigts, était né la même année que

Monti; mais jamais deux hommes n'avaient plus différé, physiquement du

moins, l'un de l'autre, que le poëte et le musicien. Monti était grand

et élancé, Cimarosa était gros et court; Monti avait l'oeil vif et

incisif, Cimarosa, myope, avait des yeux à fleur de tête et sans

expression; tandis qu'à la seule vue de Monti, l'on pouvait se dire que

l'on avait devant les yeux un homme supérieur, rien, au contraire, ne

révélait dans Cimarosa le génie dont il était doué, et à peine

pouvait-on croire, lorsque son nom était prononcé, que c'était là

l'homme qui, à dix-neuf ans, commençait une carrière qui, en fécondité

et en hauteur, égale celle de Rossini.

Le groupe le plus remarquable après celui-ci, qui, du reste, dominait

les autres comme celui d'Apollon et des Muses dominait ceux du Parnasse

de Tithon du Tillet, se composait de trois femmes et de deux hommes.

Les trois femmes étaient trois des femmes les plus irréprochables de

Naples. La duchesse Fusco, dans le salon de laquelle on était réuni et

que nous connaissons de longue date comme la meilleure et la plus intime

amie de Luisa, la duchesse de Pepoli et la duchesse de Cassano.

Lorsque les femmes n'ont point reçu de la nature quelque talent hors

ligne, comme Angelica Kauffmann en peinture, comme madame de Staël en

politique, comme George Sand en littérature, le plus bel éloge que l'on

puisse faire d'elles est de dire qu'elles étaient de chastes épouses et

d'irréprochables mères de famille. _Domum mansit, lanam fecit_, disaient

les anciens: _Elle garda la maison et fila de la laine_, et tout était

dit.

Nous bornerons donc l'éloge de la duchesse Fusco, de la duchesse de

Pepoli et de la duchesse de Cassano à ce que nous en avons dit.

Quant au plus âgé et au plus remarquable des hommes qui faisaient partie

du groupe, nous nous étendrons plus longuement sur lui.

Cet homme, qui paraissait avoir soixante ans, à peu près, portait le

costume du XVIIIe siècle dans toute sa pureté, c'est-à-dire la culotte

courte, les bas de soie, les souliers à boucles, le gilet taillé en

veste, l'habit classique de Jean-Jacques Rousseau et, sinon la perruque,

du moins la poudre dans ses cheveux. Ses opinions très-libérales et

très-avancées n'avaient eu l'influence de le modifier en rien.

Cet homme était Mario Pagano, un des avocats les plus distingués

non-seulement de Naples, mais de toute l'Europe.

Il était né à Brienza, petit village de la Basilicate, et était élève de

cet illustre Genovesi qui, le premier, ouvrit, par ses ouvrages, aux

Napolitains, un horizon politique qui, jusque-là, leur était inconnu. Il

avait été ami intime de Gaetano Filangieri, auteur de la _Science de la

Législation_, et, guidé par ces deux hommes de génie, il était devenu

une des lumières de la loi.

La douceur de sa voix, la suavité de sa parole, l'avaient fait surnommer

_le Platon de la Campanie_. Encore jeune, il avait écrit la _Juridiction

criminelle_, livre qui avait été traduit dans toutes les langues et qui

avait obtenu une mention honorable de notre Assemblée nationale. Les

jours de la persécution arrivés, Mario Pagano avait eu le courage

d'accepter la défense d'Emmanuele de Deo et de ses deux compagnons; mais

toute défense était inutile, et, si brillante que fût la sienne, elle

n'eut d'effet que d'augmenter la réputation de l'orateur et la pitié que

l'on portait aux victimes qu'il n'avait pu sauver. Les trois accusés

étaient condamnés d'avance; et tous trois, comme nous l'avons déjà dit,

furent exécutés; le gouvernement, étonné du courage et de l'éloquence de

l'illustre avocat, comprit qu'il était un de ces hommes qu'il vaut mieux

avoir pour soi que contre soi. Pagano fut nommé juge. Mais, dans ce

nouveau poste, il conserva une telle énergie de caractère et une telle

intégrité, qu'il devint pour les Vanni et les Guidobaldi un reproche

vivant. Un jour, sans que l'on sût pour quelle cause, Mario Pagano fut

arrêté et mis dans un cachot, espèce de tombe anticipée, où il resta

treize mois. Dans ce cachot, filtrait, à travers une étroite ouverture,

un seul rayon de lumière qui semblait venir dire de la part du soleil:

«Ne désespère pas, Dieu te regarde.» A la lueur de ces rayons, il

écrivit son _Discours sur le beau_, oeuvre si pleine de douceur et de

sérénité, qu'il est facile de reconnaître qu'elle est écrite sous un

rayon de soleil. Enfin sans être déclaré innocent, afin, que la junte

d'État pût toujours remettre la main sur lui, il fut rendu à la liberté

mais privé de tous ses emplois.

Alors, reconnaissant qu'il ne pouvait plus vivre sur cette terre

d'iniquité il avait passé la frontière et s'était réfugié à Rome, qui

venait de proclamer la République. Mais Mack et Ferdinand l'y avaient

suivi de près, et force lui fut de chercher un refuge dans les rangs de

l'armée française.

Il était revenu à Naples, où Championnet, qui connaissait toute sa

valeur, l'avait fait nommer membre du gouvernement provisoire.

Son interlocuteur, moins célèbre alors qu'il ne le fut depuis par ses

fameux _Essais sur les révolutions de Naples_, était déjà cependant un

magistrat distingué par son érudition et son équité. Sa conversation

très-animée, avec Pagano, roulait sur la nécessité de fonder à Naples un

journal politique dans le genre du _Moniteur_ français. C'était la

première feuille de ce genre qui paraîtrait dans la capitale des

Deux-Siciles. Maintenant, le point en litige était celui-ci: Tous les

articles seraient-ils signés, ou paraîtraient-ils, au contraire, sans

signature?

Pagano prenait la question à son point de vue moral. Rien, selon lui,

n'était plus naturel que, du moment que l'on affirmait une question, on

la signât. Cuoco prétendait, au contraire, que, par cette sévérité de

principes, on écartait de soi une foule de gens de talent qui, par

timidité, n'oseraient plus donner leur concours au journal de la

République, du moment qu'ils seraient forcés d'avouer qu'ils y

travaillaient.

Championnet, qui assistait à la soirée, fut appelé par Pagano pour

donner son avis sur cette grave question. Il dit qu'en France les seuls

articles _Variétés_ et _Sciences_ étaient signés, ou bien encore

quelques appréciations hors ligne que leurs auteurs n'avaient point la

modestie de laisser passer sous le voile de l'incognito.

L'opinion de Championnet sur cette matière faisait d'autant plus loi que

c'était lui qui avait donné l'idée de cette fondation.

Il fut donc convenu que ceux qui voudraient signer leurs articles les

signeraient, mais aussi que ceux qui voudraient garder l'incognito

pourraient le garder.

Restait la question d'un rédacteur en chef. C'était, en supposant une

restauration, un cas pendable, comme disent les matassins de M. de

Pourceaugnac, que d'avoir été rédacteur en chef du _Moniteur

parthénopéen_. Mais, cette fois encore, Championnet leva la difficulté,

en disant que le rédacteur en chef était déjà trouvé.

A ces mots, la susceptibilité nationale de Cuoco se souleva. Présenté

par Championnet, ce rédacteur en chef devait naturellement être un

étranger; et, si prudent que fût le digne magistrat, il eût préféré

risquer sa tête en mettant son nom au bas de la feuille officielle que

d'y laisser mettre le nom d'un Français.

C'était le lendemain, au reste, que paraissait le premier numéro:

pendant que l'on discutait si le _Moniteur parthénopéen_ serait ou non

signé, _le Moniteur_ se composait.

Autour d'une grande table couverte d'un tapis vert et sur lequel se

trouvaient réunis encre, plume et papier, cinq ou six membres des

comités étaient assis et rédigeaient des ordonnances qui devaient être

affichées le lendemain; Carlo Laubert les présidait.

Les ordonnances que rédigeaient les membres des comités concernaient la

dette royale, qui était reconnue dette nationale, dette dans laquelle se

trouvaient compris tous les vols qu'au moment de son départ le roi avait

faits, soit dans les banques privées, soit dans les établissements de

bienfaisance, tels que le Mont-de-Piété, l'hospice des Orphelins, le

serraglio dei Poveri.

Puis venait un décret concernant les secours accordés aux veuves des

martyrs de la révolution ou des victimes de la guerre, aux mères des

héros qui, dans l'avenir, mourraient pour la patrie. C'était Manthonnet

qui rédigeait ce décret, et, après l'avoir rédigé, il écrivit en marge

de ce dernier paragraphe cette simple annotation:

_J'espère que ma mère aura droit un jour à cette faveur._

Puis un autre décret concernant l'abaissement du prix du pain et du

macaroni, la suppression des droits d'entrée sur l'huile et l'abolition

des baise-mains entre hommes et du titre d'_excellence_.

Sur une table à part, le général Dufresse, commandant de la ville et des

châteaux, rédigeait cette curieuse ordonnance sur les théâtres:

«Le général commandant la place et les châteaux.

»Les rapports que la municipalité et les directeurs des différents

théâtres me font parvenir chaque jour contre les militaires de tous

grades, m'obligent à rappeler ceux-ci à leurs devoirs en les prévenant

régulièrement. Cet avis donné, ceux qui, au mépris de la discipline,

s'oublieront eux-mêmes, et, en s'oubliant eux-mêmes, oublieront ce

qu'ils doivent à la société, seront sévèrement punis.

»Les théâtres, dans tous les temps, ont été institués pour reproduire

les ridicules, les vertus et les vices des nations, de la société et des

individus; dans tous les temps, ils ont été un centre de réunion, un

objet de respect, un lieu d'instruction pour les uns, de récréation

tranquille pour les autres, de repos pour tous. En vue de telles

considérations, et depuis la régénération française, les théâtres sont

appelés l'école des moeurs.

»En conséquence, tout militaire ou tout individu qui y troublera l'ordre

et qui s'éloignera de la décence, qui doit être la première loi des

lieux publics, soit par une approbation ou une désapprobation immodérée

envers les acteurs, et finalement interrompra la représentation de

quelque manière que ce soit, sera immédiatement arrêté et conduit par la

garde du _buon governo_, à la maison du commandant de place, pour y être

puni selon la gravité de la faute qu'il aura commise.

»Tout militaire ou tout individu qui, malgré les lois rendues et les

ordres donnés par le général en chef de respecter les personnes et la

propriété, prétendra s'approprier une place qui n'est point la

sienne,--et cela arrive tous les jours,--sera également conduit au

commandant de place.

»Tout militaire ou tout individu qui, contre le bon ordre et l'usage des

théâtres, essayera de forcer la sentinelle pour entrer sur la scène ou

dans les loges des acteurs, sera arrêté et de même conduit au commandant

de place.

»L'officier de garde et l'adjudant-major de la place sont chargés de

veiller à l'exécution du présent règlement, et ceux qui, en cas de

trouble, n'en feraient pas arrêter les auteurs, seront considérés et

punis comme perturbateurs eux-mêmes.»

Ce règlement achevé, le général Dufresse fit signe à Championnet, qui

lisait un papier à la lueur d'un candélabre, que son rapport était fini

et qu'il désirait le lui communiquer. Championnet interrompit sa

lecture, vint à Dufresse, écouta son rapport et l'approuva en tout

point.

Fort de cette approbation, Dufresse le signa.

Alors, Championnet pria qu'on voulût bien l'écouter un instant, invita

Velasco et Nicolino Caracciolo, ces deux hommes politiques qui avaient

quarante-trois ans à eux deux, et qui, tandis que les personnages graves

s'occupaient de l'éducation des peuples, s'occupaient, eux, de celle du

perroquet de la duchesse Fusco, pria, disons-nous, Velasco et Nicolino

de faire silence.

La chose ne fut pas difficile à obtenir. Par sa douceur, sa fermeté, son

respect des moeurs, son amour de l'art, Championnet avait conquis les

sympathies de toutes les classes, et, dans Naples, la ville ingrate par

excellence, aujourd'hui encore, un certain écho affaibli par le temps,

mais perceptible cependant, apporte aux contemporains son nom à travers

cinq générations et les deux tiers d'un siècle.

Championnet se rapprocha de la cheminée, se replaça dans le rayon de

lumière projeté par le candélabre, déplia le papier qu'il était en train

de lire, lorsque Dufresse l'avait interrompu, et, de sa voix douce et

sonore à la fois, en excellent italien:

--Mesdames et messieurs, dit-il, je vous demande la permission de vous

lire le premier article du _Moniteur parthénopéen_, qui paraît demain

samedi, 6 février 1799, vieux style,--et je me sers du vieux style,

parce que je ne vous crois pas encore parfaitement habitués au nouveau;

sans quoi, je dirais samedi 18 pluviôse. Ce sont les épreuves de cet

article que je reçois à l'instant même de l'imprimerie. Voulez-vous

l'entendre, et, comme il doit être en quelques mots l'expression de

l'opinion de tous, faire vos observations, si vous avez des observations

à faire?

Cette espèce d'annonce excita la plus vive curiosité. Nous l'avons dit,

le nom du rédacteur en chef du _Moniteur_ était encore inconnu, et

chacun était avide de savoir de quelle façon il débuterait dans cet art,

complétement ignoré à Naples, de la publicité quotidienne.

Chacun se tut donc, même Monti, même Cimarosa, même Velasco, même

Nicolino, même leur élève, le perroquet de la duchesse.

Championnet, au milieu du plus profond silence, lut alors l'espèce de

programme suivant:

_Liberté_. _Égalité_

La San-Felice, Tome 06 · 第 21 / 48 题