«Cardinal Ruffo;
»La nécessité d'arriver le plus promptement possible, et par les moyens
les plus efficaces, au salut des provinces du royaume de Naples et de
les préserver des nombreuses intrigues que les ennemis de la religion,
de la couronne et de l'ordre ourdissent pour les entraîner dans la
rébellion, me détermine à commettre au talent, au zèle et à
l'attachement de Votre Éminence le soin grave et l'importante mission de
la défense de cette partie du royaume encore pure des désordres de tout
genre et de la ruine qui menace le royaume dans cette terrible crise.
»Je charge, par conséquent, Votre Éminence de se porter en Calabre,
cette province de notre royaume étant celle que nous chérissons le plus
particulièrement, et dans laquelle il est le plus facile d'organiser la
défense et de combiner les opérations à l'aide desquelles on peut
arrêter la marche de l'ennemi commun et sauvegarder l'un et l'autre
littoral de toute tentative soit d'hostilité, soit de séduction, qui
pourrait être essayée, par les malintentionnés de la capitale ou du
reste de l'Italie.
»Les Calabres, la Basilicate, les provinces de Lecce, Barri et Salerne
seront l'objet de mes soins les plus empressés et les plus énergiques.
»Tous les moyens de salut que Votre Éminence croira pouvoir employer, au
nom de l'attachement à la religion, du désir de sauver la propriété, la
vie et l'honneur des familles, les récompenses à accorder à ceux qui se
distingueront dans l'oeuvre de restauration que vous allez entreprendre,
seront adoptées par moi sans discussion, sans limite, ainsi que les
châtiments les plus sévères que vous croirez devoir appliquer aux
rebelles. Enfin, quelque ressource à laquelle, dans l'extrémité où nous
nous trouvons, Votre Éminence croira devoir recourir et qu'elle jugera
capable d'exciter les habitants à une juste défense, elle devra
l'employer; mais c'est surtout le feu de l'enthousiasme dirigé dans la
bonne voie qui nous paraît le plus apte à lutter contre les nouveaux
principes et à les renverser. Ces principes régicides et
désorganisateurs des sociétés sont plus puissants que vous ne le croyez
peut-être; car ils flattent l'ambition des uns et la cupidité des
autres, et la vanité et l'amour-propre de tous, en faisant naître dans
les coeurs les plus vulgaires ces trompeuses espérances que répandent
les fauteurs des opinions modernes et des manéges révolutionnaires,
manéges qui, partout où ils ont été employés, opinions qui, partout où
elles ont triomphé, ont fait le malheur de l'État, comme on peut le voir
en jetant les yeux sur la France et l'Italie.
»A cet effet, pour remédier à toutes nos misères par de promptes mesures
destinées à reconquérir nos provinces envahies, ainsi que cette
insolente capitale qui leur donne l'exemple du désordre, j'autorise
Votre Éminence à exercer la charge de commissaire général dans la
première province où se manifestera le besoin de sa mission, celle de
vicaire général du royaume lorsqu'elle se trouvera en possession de tout
ou partie de ce royaume, à la tête des forces actives qu'elle va
recevoir, avec le droit de faire en notre nom toute proclamation qu'elle
croira utile au bien de la cause.
»Je donne, en outre, à Votre Éminence, comme mon _alter ego_, le droit
de changer tout préside, de révoquer tout administrateur, tout président
de tribunal, tout employé supérieur ou inférieur de l'administration
politique ou civile; comme aussi de suspendre, d'éloigner, de faire
arrêter tout employé militaire, s'il croit avoir des raisons d'user de
cette rigueur, et d'employer intérimairement ceux auxquels il aura
confiance et qu'il chargera des postes vacants, jusqu'à ce que j'aie
approuvé leur nomination, sur la demande qui m'en sera faite, et cela,
afin que tous ceux qui dépendent de mon gouvernement reconnaissent dans
Votre Éminence mon agent suprême et agissent activement, sans retard ni
opposition, et cela, ainsi qu'il convient et est indispensable aux
heures critiques et difficiles où nous nous trouvons.
»Cette charge de commissaire général et de vicaire du royaume sera, par
Votre Éminence, appliquée et exercée comme elle l'entendra, attendu que,
grâce à cette faculté d'_alter ego_ que je lui concède de la façon et
selon le mode le plus étendu, j'entends qu'elle fasse valoir et
respecter mon autorité souveraine, et que, par son emploi, elle préserve
mon royaume de dommages ultérieurs, ceux qu'il a subis jusqu'aujourd'hui
étant déjà trop grands.
»Elle devra, en conséquence, procéder avec la plus grande sévérité et la
plus rigoureuse justice, soit pour se faire obéir, selon que l'exigera
la nécessité du moment, soit pour donner les bons exemples et faire
disparaître les mauvais, soit enfin pour faire avorter la semence ou
arracher les racines de cette mauvaise plante de la liberté, qui a si
facilement germé et poussé aux endroits où mon autorité est méconnue,
afin que le mal déjà fait soit réparé et que nous ne marchions pas à un
mal plus grand et à de nouveaux malheurs.
»Toutes les caisses de royaume, sous quelque dénomination qu'elles
soient classées, relèveront de Votre Éminence et obéiront à ses ordres.
Elle veillera à ce que l'on ne fasse parvenir aucune somme à la capitale
tant que celle-ci se trouvera dans l'état d'anarchie où elle est
maintenant. L'argent desdites caisses sera, par Votre Éminence, employé,
pour le bien et le besoin des provinces, au payement nécessaire au
gouvernement civil et aux moyens de défense que nous devons improviser,
ainsi qu'à la solde de nos défenseurs.
»Il me sera donné un état régulier de ce que Votre Éminence aura fait et
comptera faire, afin que, sur les choses faites et à faire, je puisse
vous notifier mes résolutions et transmettre mes ordres.
»Votre Éminence choisira deux ou trois assesseurs probes et dignes de sa
confiance, choisis dans la magistrature, pour rendre leurs jugements
dans les causes graves, qui, pour appel, dans les temps ordinaires,
s'envoient au tribunal de la capitale. Ils remplaceront les tribunaux de
Naples, afin que les affaires ne traînent pas en longueur. Pour ces
emplois, Votre Éminence pourra se servir des magistrats provinciaux, les
autorisant à prononcer en même temps sur toute autre cause qu'il lui
plaira de leur soumettre, ainsi que sur les appels qui seraient portés
devant eux, et elle s'assurera, en destituant lesdits magistrats, à
l'occasion, que la plus stricte justice sera rendue dans les provinces
qu'elle administrera en mon nom.
»Par les différents papiers que je remets à Votre Éminence, elle
s'assurera que, dans la persuasion que la nombreuse armée que
j'entretenais dans mon royaume, armée par laquelle j'ai été si mal
servi, n'est point encore entièrement dispersée; j'avais donné l'ordre
que ses restes se portassent à Palerme et jusque dans les Calabres, dans
le but de défendre ces provinces et de maintenir leurs communications
avec la Sicile. Dans les circonstances où nous sommes, quels que soient
les commandants qui, sur son chemin, se présenteront à Votre Éminence
avec ces débris de troupes, ces commandants devront marcher d'accord
avec Votre Éminence, quelle que soit la position qui leur ait été créée
par mes ordonnances précédentes. Quant au général de la Salandra ou tout
autre général qui se réunirait à Votre Éminence avec ces mêmes troupes,
ils suivront les prescriptions nouvelles qui leur sont données. Votre
Éminence les leur notifiera, et, aussitôt que je serai prévenu de cette
notification, j'expédierai les commissions ultérieures que Votre
Éminence réclamera de moi.
»Relativement à la force militaire, et nous devons supposer
raisonnablement qu'il n'en reste plus de régulière, Votre Éminence, et
c'est là le but principal de sa commission, aura soin de la créer ou
réorganiser par tous les moyens, et l'on tâchera, puisque, cette fois,
elle combattra sur le sol de la patrie, bien que cette force ne puisse
être composée que de soldats fugitifs et déserteurs, on tâchera de leur
rendre ou de leur inspirer le courage qu'ont montré mes braves Calabrais
dans les combats qu'ils viennent de soutenir contre l'ennemi. Il en sera
ainsi des corps qui se formeront, composés des habitants des provinces
que leur patriotisme et leur amour pour la religion porteront à prendre
les armes et à défendre ma cause.
»Pour arriver à ce but, je ne prescris aucun moyen à Votre Éminence; je
les laisse, au contraire, tous à son zèle, tant relativement au mode
d'organisation que pour la distribution des récompenses de tout genre
qu'elle croira devoir accorder. Si ces récompenses sont pécuniaires,
elle pourra les distribuer elle-même; si ce sont des honneurs et des
emplois, elle pourra temporairement accorder ces honneurs et distribuer
ces emplois, et ce sera à moi de les ratifier; car toute haute faveur
devra être soumise à ma ratification.
»Lorsque les troupes régulières que j'attends seront arrivées, on pourra
en expédier une partie en Calabre, ou dans toute autre partie de la
terre ferme, ainsi que toutes munitions et pièces d'artillerie que l'on
pourra partager entre la Sicile et la Calabre.
»Votre Éminence choisira les employés militaires et politiques dont elle
croira devoir s'entourer; elle établira pour eux des conditions
provisoires, et placera chacun au poste qu'elle croira le mieux lui
convenir.
»Pour les dépenses de Votre Éminence, il lui sera accordé la somme de
quinze cents ducats (six mille francs par mois), somme que nous
regardons comme indispensable à ses besoins; mais je lui accorde, en
outre, toute somme ultérieure plus considérable qu'elle croira
nécessaire à l'emploi de sa commission, surtout dans ses passages d'un
lieu à un autre, sans que ce surcroît de dépense puisse en aucune façon
peser sur mes peuples.
»Je lui concède, en outre, le maniement de l'argent qu'elle trouvera
dans les caisses publiques et qui, par ses soins, rentrera. Elle en
emploiera une partie à se procurer les nouvelles nécessaires,
indispensables à sa sûreté, soit que ces nouvelles viennent de la
capitale soit qu'elles viennent des mouvements de l'ennemi à
l'extérieur; et, comme la capitale se trouve en ce moment dans le plus
grand désordre, vu les nombreux partis opposés qui la déchirent, et dont
le peuple est la victime, elle fera veiller par des hommes habiles et
experts dans cet art, sur tout ce qui s'y passera et qui immédiatement
de tout ce qui se passera l'informeront. C'est pour cet objet qu'elle
n'épargnera pas l'argent lorsqu'elle pensera que la prodigalité doive
porter ses fruits.
»Dans d'autres cas où de pareilles dépenses lui paraîtraient
nécessaires, Votre Éminence pourra engager sa promesse et donner des
sommes vis-à-vis des personnages qui pourraient rendre des services à
l'État, à la religion et à la couronne.
»Je ne m'étends point sur les mesures de défense que j'attends d'elle au
plus haut degré, et encore moins sur la manière dont elle devra réprimer
les émeutes, les troubles intérieurs, les attroupements, les séductions
et les manoeuvres des émissaires jacobins. Je laisse donc à Votre
Éminence le soin de prendre les déterminations les plus promptes pour
que justice soit faite de tous ces délits. Les présides, celui de Lecce
spécialement, ceux de mes vassaux qui auront un coeur loyal, les
évêques, les curés et tous les honnêtes ecclésiastiques, l'informeront
de tous les besoins comme de toutes les ressources locales, et bien
certainement ceux-ci seront aiguillonnés par l'ardente énergie et la
puissante nécessité que commandent les circonstances dans lesquelles
nous nous trouvons.
»J'attends de l'empereur d'Autriche des secours de tout genre; le Turc
m'en promet également; la Russie a pris vis-à-vis de moi les mêmes
engagements, et déjà les escadres de cette dernière puissance,
rapprochées de notre littoral, sont prêtes à nous secourir.
»J'en avise Votre Éminence, afin que, dans l'occasion, elle puisse
s'appuyer d'elles, et même faire descendre une partie de ses troupes
dans la province, au cas où leur secours lui deviendrait nécessaire;
comme aussi je l'autorise à réclamer de ces escadres toutes les
ressources que la nature de l'opération lui feront considérer comme
utiles à sa défense.
»Je la préviens aujourd'hui, et vaguement encore, qu'elle peut trouver
asile et secours chez mes alliés; mais, d'ici, je lui ferai passer des
instructions ultérieures qui assureront dans l'avenir un concours plus
efficace. Il en sera de même de l'escadre anglaise, pour laquelle je lui
transmettrai mes nouvelles instructions, et qui, naviguant sur les côtes
de Sicile et de Calabre, veillera à leur sûreté.
»Il sera établi par Votre Éminence de sûrs moyens de me faire passer et
de recevoir de moi deux fois la semaine des nouvelles concernant les
affaires importantes de sa mission. Je regarde comme indispensable à la
défense du royaume que nos courriers se succèdent souvent et dans des
délais opportuns.
»Enfin, je me confie à son attachement, à ses lumières, et je suis
certain qu'elle répondra à cette haute confiance que je mets dans son
attachement à ma cause et à son dévouement pour moi.
»FERDINAND B.
»Palerme, 25 janvier 1799.»