Quoique le roi Ferdinand eût mis, comme nous l'avons dit, moins
d'empressement à réorganiser son ministère que sa partie de reversi, au
bout de deux ou trois jours, il avait établi quelque chose qui
ressemblait à un conseil d'État. Il avait rendu à Ariola, disgracié
d'abord, son ministère de la guerre, car il avait bien vite reconnu que
les traîtres étaient ceux qui lui avaient conseillé la guerre, et non
ceux qui l'en avaient dissuadé. Il avait nommé le marquis de Circello à
l'intérieur, et le prince de Castelcicala--auquel il fallait une
compensation de la perte de sa place d'ambassadeur à Londres et de
membre de la junte d'État à Naples--ministre des affaires étrangères.
Le premier qui apporta à Palerme des nouvelles de Naples fut le vicaire
général prince Pignatelli. Il avait, nous l'avons dit, pris la fuite le
même soir où, mis en demeure de livrer le trésor de l'État à la
municipalité et de se démettre de ses pouvoirs aux mains des élus, il
avait demandé douze heures pour réfléchir.
Le prince Pignatelli fut fort mal reçu du roi et surtout de la reine. Le
roi lui avait recommandé de ne traiter à aucun prix avec les Français et
les rebelles, ce qui, à ses yeux, était tout un, et cependant il avait
signé la trêve de Sparanisi; la reine lui avait ordonné de brûler Naples
en la quittant et de tout égorger, _à partir des notaires et au-dessus_,
et il n'avait pas incendié le plus petit palais, égorgé le moindre
patriote.
Le prince Pignatelli fut exilé à Castanisetta.
Successivement, et par des voies diverses, on apprit l'émeute contre
Mack et la protection que celui-ci avait trouvée sous la tente du
général français, la nomination de Maliterno comme général du peuple,
l'adjonction qu'il s'était faite de Rocca-Romana comme lieutenant, et
enfin la marche toujours plus rapprochée des Français sur Naples.
Enfin, un matin, par une tartane de Castellamare, après trois jours et
demi de traversée, un homme aborda à Palerme, se disant porteur des
nouvelles les plus importantes. Il avait, disait-il, échappé par miracle
aux jacobins, et, montrant ses poignets meurtris par les cordes qui
l'avaient lié, il demandait à parler au roi.
Le roi, prévenu, fit demander qui il était.
Il répondit qu'il se nommait Roberto Brandi et était gouverneur du
château Saint-Elme.
Le roi, jugeant, en effet, qu'il devait apporter des nouvelles
positives, ordonna qu'il fût introduit.
Roberto Brandi, introduit, raconta au roi que, la nuit qui avait précédé
l'attaque des Français sur Naples, une émeute terrible avait éclaté
parmi les hommes de la garnison du château Saint-Elme. Il était alors,
racontait-il toujours, sorti un pistolet de chaque main; mais les
rebelles s'étaient jetés sur lui. Il avait fait une résistance
désespérée. De ses deux coups, il avait tué un homme et en avait blessé
un autre. Mais que pouvait-il faire contre cinquante hommes? Ils
s'étaient rués sur lui, l'avaient garrotté et jeté dans le cachot de
Nicolino Caracciolo, qu'ils avaient délivré et nommé commandant du
château à sa place. Il était resté, ajoutait-il encore soixante et douze
heures enfermé dans son cachot, sans que personne songeât à lui apporter
ni un verre d'eau, ni un morceau de pain. Enfin, un geôlier, qui lui
devait sa place, en avait eu pitié, et, le troisième jour, au milieu de
la confusion du combat, était descendu près de lui et lui avait apporté
un déguisement à l'aide duquel il avait pu fuir. Mais, comme, dans le
premier moment, il lui avait été impossible de trouver un moyen de
transport, il avait été obligé de rester deux jours caché chez un ami,
ce qui lui avait permis d'assister à l'entrée des Français à Naples et à
la trahison de saint Janvier. Enfin, après la proclamation de la
république parthénopéenne, il avait gagné Castellamare, où, à prix d'or,
le patron d'une tartane avait consenti à le prendre à son bord et à le
transporter en Sicile. Il avait fait la traversée en trois jours, et
arrivait pour mettre son dévouement aux pieds de ses augustes
souverains.
Le récit était des plus touchants. Roberto Brandi, après l'avoir fait au
roi, le renouvela devant la reine, et, comme la reine, bien autrement
que le roi, était appréciatrice des grands dévouements, elle fit compter
à la victime de Nicolino Caracciolo et des jacobins une somme de dix
mille ducats, d'abord, puis le fit nommer gouverneur du château de
Palerme aux mêmes appointements qu'il avait au château Saint-Elme,
promettant de faire quelque chose de mieux pour lui, le jour où, son
royaume reconquis, elle rentrerait à Naples.
Un conseil fut à l'instant même réuni chez la reine: Acton,
Castelcicala, Nelson et le marquis de Circello y furent convoqués.
Il s'agissait d'empêcher la Révolution, triomphante à Naples, de
traverser le détroit et de pénétrer en Sicile. C'était peu de chose que
de posséder une île, après avoir possédé une île et un continent;
c'était, peu de chose que d'avoir un million et demi de sujets, après en
avoir eu sept millions; mais enfin une île et un million et demi de
sujets valent mieux que rien, et le roi tenait à garder Palerme, où il
faisait sa partie de reversi tous les soirs, où le président Cardillo
lui donnait de si belles chasses, et à régner sur ses quinze cent mille
Siciliens.
Comme on le pense bien, le conseil ne décida rien; la reine, qui
saisissait les petits détails et pouvait monter les rouages inférieurs
d'une machine, était incapable d'avoir une grande idée et d'organiser un
plan d'une certaine importance. Le roi se contentait de dire:
--Moi, vous le savez, je ne voulais pas la guerre. Je m'en suis lavé et
je m'en lave encore les mains. Que ceux qui ont fait le mal y trouvent
un remède. Seulement, saint Janvier me le payera! Et, pour commencer, en
arrivant à Naples, je fais bâtir une église à saint François de Paule.
Acton, écrasé par les événement, et surtout par la connaissance que le
roi avait eue de la part qu'il avait prise à la falsification de la
lettre de son gendre l'empereur d'Autriche, sentant son impopularité
grandir chaque jour, craignait de donner un avis qui conduisît l'État
plus bas encore qu'il n'était, et offrait de donner sa démission en
faveur de celui qui ouvrirait cet avis. Le prince de Castelcicala,
diplomate inférieur, qui ne dut la haute position qu'il occupa en France
et en Angleterre qu'à la faveur de Ferdinand et à la récompense de ses
crimes, était impuissant aux situations extrêmes. Nelson, homme de
guerre, marin terrible, capitaine de génie sur son élément, devenait
d'une effrayante nullité en face de toute situation qui ne devait point
se terminer par un branle-bas de combat. Enfin, le marquis de Circello,
qui, pendant dix ou onze ans, garda près du roi la position qui venait
de lui être faite, était ce que les rois appellent un bon serviteur, en
ce qu'il obéit sans réplique aux ordres qu'il reçoit, ces ordres
fussent-ils absurdes;--et ce que l'avenir n'appelle d'aucun nom,
cherchant inutilement sa trace dans les événements contemporains et n'y
trouvant que sa signature au-dessous de celle du roi.
Le seul homme qui, en pareille circonstance, eût pu donner un bon
conseil et qui même l'avait déjà plusieurs fois donné au roi, c'était le
cardinal Ruffo. Son génie plein d'audace, de ressources et d'invention,
était de ceux auxquels les rois peuvent recourir en toute circonstance.
Le roi le savait et il y avait personnellement recouru.
Mais le cardinal lui avait constamment répondu par ces paroles:
«Transporter la contre-révolution en Calabre, et mettre à la tête de la
contre-révolution le duc de Calabre.»
La première moitié du conseil agréait assez au roi; mais la seconde
partie lui paraissait absolument impraticable.
Le duc de Calabre était le digne fils de son père, et il avait horreur
de tout moyen politique qui pût compromettre sa précieuse existence. Il
n'avait jamais voulu aller en Calabre, de peur d'y attraper la fièvre,
et cela, quelques instances que le roi eût pu lui faire. A coup sûr, le
roi n'obtiendrait point de lui d'y aller lorsqu'il s'agirait
non-seulement d'y risquer la fièvre, mais d'y recevoir, en outre, des
coups de fusil.
Aussi le roi, sachant d'avance l'inutilité de l'ouverture, n'avait-il
pas dit un mot à son fils de ce projet.
Le conseil se sépara donc, comme nous l'avons dit, sans avoir rien
décidé, se donnant à lui-même ce prétexte que, les renseignements sur
l'état des choses étant insuffisants, il fallait en attendre de
nouveaux.
La situation était claire cependant et ne pouvait guère le devenir
davantage.
Les Français étaient maîtres de Naples, la république parthénopéenne
était proclamée et le gouvernement provisoire envoyait des représentants
pour démocratiser la province.
Seulement, comme le conseil voulait avoir l'air de délibérer, s'il ne
faisait point autre chose, il décida qu'il se réunirait le lendemain et
les jours suivants.
Et cependant, comme on va le voir, le conseil avait bien fait de décider
qu'il fallait attendre d'autres nouvelles; car, le lendemain, arriva une
nouvelle à laquelle personne ne s'attendait.
Son Altesse le prince royal avait fait une descente en Calabre, s'était
fait reconnaître à Brindisi et à Tarente, et avait soulevé toute la
pointe méridionale de la péninsule.
A cette nouvelle, annoncée officiellement par le marquis de Circello,
qui la tenait d'un courrier arrivé le jour même de Reggio, les membres
du conseil se regardèrent avec étonnement, et le roi éclata de rire.
Nelson, qui comprenait un pareil événement parce qu'il était dans sa
nature de le conseiller ou de l'accomplir, fit observer que, depuis huit
jours, le prince avait quitté Palerme pour se rendre au château de la
Favorite; que, depuis huit jours, on ne l'avait point vu, et qu'il était
possible que, sans en rien dire à personne, poussé par son courage, il
eût rêvé et mis à exécution cette entreprise, qui paraissait avoir si
bien réussi.
Cette fois, le roi haussa les épaules.
Mais, comme, à tout prendre, l'invraisemblable est encore possible, le
roi consentit à ce que l'on fît monter un homme à cheval, qui courrait à
la Favorite et demanderait, au nom du roi, inquiet de cette longue
absence, des nouvelles de son fils.
L'homme monta à cheval, partit au galop et revint annoncer que le prince
saluait son auguste père et se portait à merveille. Il l'avait vu, lui
avait parlé, et sa reconnaissance était grande pour cette sollicitude
paternelle à laquelle le roi ne l'avait pas habitué.
Le conseil, qui, la veille, s'était séparé sans prendre de décision,
parce que les nouvelles n'étaient point assez importantes, se sépara,
cette fois, sans en prendre encore parce qu'elles l'étaient trop.
Le roi, en rentrant chez lui, ouvrait la bouche pour donner l'ordre
d'aller chercher le cardinal Ruffo, lorsque l'on prévint Sa Majesté que
celui-ci l'attendait dans son appartement, usant du privilége qui lui
avait été donné d'entrer chez le roi à toute heure et sans jamais faire
antichambre.
Le cardinal attendait le roi debout et le sourire sur les lèvres.
--Eh bien, mon éminentissime, dit te roi, vous savez les nouvelles?
--Le prince héréditaire est débarqué à Brindisi, et toute la pointe
méridionale de la Calabre est en feu.
--Oui; mais, par malheur, il n'y a pas un mot de vrai dans tout cela. Le
prince héréditaire n'est pas plus en Calabre que moi, qui me garderai
bien d'y aller: il est à la Favorite.
--Où il commente fort savamment, avec le chevalier San-Felice,
l'_Erotika Biblion_.
--Qu'est-ce que cela, l'_Erotika Biblion_?
--Un livre fort savant sur l'antiquité, écrit par M. le comte de
Mirabeau, pendant sa captivité au château d'If.
--Mais enfin, si grand savant que soit mon fils, il n'a pas encore
découvert la baguette de l'enchanteur Merlin, et il ne peut être à la
fois en Calabre et à la Favorite.
--Cela est pourtant ainsi.
--Voyons, mon cher cardinal, ne me faites pas languir et donnez-moi le
mot de l'énigme.
--Le roi le veut?
--Votre ami vous en prie.
--Eh bien, sire, le mot de l'énigme, qui est pour Votre Majesté seule,
comprenez bien...
--Pour moi seul, c'est convenu.
--Eh bien, le mot de l'énigme est que, quand, pour un grand projet, j'ai
besoin d'un prince héréditaire, et que le roi est assez ennemi de
lui-même pour ne pas vouloir me le donner...
--Eh bien? demanda le roi.
--Eh bien, j'en fabrique un! répondit le cardinal.
--Oh! pardieu! dit le roi, voilà du nouveau. Vous allez me dire comment
vous vous y prenez, n'est-ce pas?
--Bien volontiers, sire. Seulement, accommodez-vous _confortablement_
dans un fauteuil, comme dit mon ami Nelson; car le récit est un peu
long, je vous en préviens.
--Parlez, parlez, mon cher cardinal, dit le roi s'accommodant, en effet,
dans une causeuse; et ne craignez jamais d'être trop long. Vous parlez
si bien, que je ne me lasse jamais de vous entendre.
Ruffo salua et commença son récit.