LA ROYAUTÉ A PALERME.

Nous avons vu, dans un des chapitres précédents, que la première chose

que le roi avait réorganisée avant son conseil des ministres, et

aussitôt son arrivée à Palerme, c'était sa partie de reversi.

Par bonheur, comme l'avait pensé Ferdinand, le duc d'Ascoli, dont il ne

s'était pas occupé, avait trouvé moyen de passer en Sicile, poussé par

ce dévouement naïf et persévérant qui était sa principale vertu, vertu

dont le roi ne lui savait pas plus gré qu'à Jupiter de sa fidélité.

Le duc d'Ascoli était allé trouver Caracciolo pour lui demander passage

à son bord, et, comme Caracciolo savait que le duc d'Ascoli était le

meilleur et le plus désintéressé des amis du roi, il avait à l'instant

même accordé au duc ce qu'il lui demandait.

Le roi trouva donc, au nombre des personnes qui, dès le soir de son

arrivée, vinrent lui faire leur cour, son compagnon de fuite d'Albano,

le duc d'Ascoli. Mais sa présence n'étonna point le roi, et, pour tout

compliment:

--Je savais bien, lui dit-il, que tu trouverais moyen de venir.

On se rappelle, en outre, qu'au nombre des magistrats qui étaient venus

faire leur cour au roi était une vieille connaissance à lui, le

président Cardillo, qui ne venait jamais à Naples sans avoir l'honneur

de dîner une fois à la table du roi; en échange de quoi, le roi lui

faisait l'honneur, chaque fois qu'il venait à Palerme, d'aller chasser

une fois au moins dans son magnifique fief d'Illice.

Le roi faisait, en faveur du président Cardillo, une exception à ses

sympathies et à ses antipathies. D'habitude, Ferdinand,

très-aristocrate, quoique très-populaire, et même très-populacier

exécrait la noblesse de robe. Mais le président Cardillo l'avait séduit

par deux puissants attraits. Le roi aimait la chasse, et le président

Cardillo était, depuis Nemrod et après le roi Ferdinand, un des plus

puissants chasseurs devant Dieu qui eussent jamais existé. Le roi

détestait les cheveux à la Titus, les moustaches et les favoris, et le

président Cardillo n'avait pas un cheveu sur la tête et pas un poil sur

les joues ni au menton; la majestueuse perruque sous laquelle le digne

magistrat dissimulait sa calvitie avait donc le rare privilége d'être

bien reçue par le roi. Aussi jeta-t-il immédiatement les yeux sur lui

pour faire, avec d'Ascoli et Malaspina, les partenaires habituels de sa

partie de reversi.

Les autres joueurs sans carte, comme on pourrait dire des ministres sans

portefeuille, étaient le prince de Castelcicala, le seul des trois

membres de la junte d'État que la reine eût daigné couvrir de sa

protection en l'emmenant avec elle; le marquis de Cirillo, que le roi

venait de faire son ministre de l'intérieur, et le prince de

San-Cataldo, un des plus riches propriétaires de la Sicile méridionale.

Cet attelage du roi, si l'on nous permet de désigner ainsi les trois

courtisans qui avaient l'honneur d'être désignés pour son jeu, était

bien la plus étrange réunion d'originaux qui se pût voir.

Nous connaissons le duc d'Ascoli, auquel à tort nous donnerions le nom

de courtisan. Le duc d'Ascoli était une de ces figures sereines,

courageuses et loyales comme on en rencontre si rarement à la cour. Son

dévouement au roi était désintéressé de toute ambition. Jamais il ne lui

était arrivé de solliciter une faveur pécuniaire ou honorifique; ni, le

roi lui ayant offert une de ces faveurs, de lui rappeler qu'il la lui

avait offerte, s'il l'oubliait. Le duc d'Ascoli était le type du

véritable gentilhomme, amoureux de la royauté comme d'une institution

sacro-sainte, s'étant imposé de son plein gré des devoirs avec elle, et

convertissant de son plein gré ces devoirs en obligations.

Le marquis Malaspina, tout au contraire, était un de ces caractères

quinteux, querelleurs et rétifs, qui regimbent à tout, et qui cependant

finissent par obéir, quel que soit l'ordre donné par le maître, se

vengeant de cette obéissance par des mots piquants et des boutades

misanthropiques, mais enfin obéissant. C'était, comme le disait

Catherine de Médicis, du duc de Guise, un de ces roseaux peints en fer

qui plient quand on appuie dessus.

Le quatrième, le président Cardillo, a été déjà esquissé par nous, et

nous n'avons plus que quelques traits à ajouter pour compléter son

portrait.

Le président Cardillo, avant que le roi y vînt, était l'homme le plus

violent, et, en même temps, le plus mauvais joueur de la Sicile; le roi

venu, il était, comme César, s'il tenait absolument à rester le premier,

obligé d'aller chercher quelque village de la Sardaigne ou de la

Calabre.

Dès le premier soir où il fut admis au jeu du roi, le président Cardillo

donna, par un mot, la mesure de sa soumission à l'étiquette royale.

Une des principales préoccupations du joueur au reversi est de se

défaire de ses as. Or, le roi Ferdinand, s'étant aperçu que, pouvant se

défaire d'un as, il l'avait gardé dans sa main, s'était écrié:

--Suis-je assez bête! je pouvais me défaire de mon as, et je l'ai gardé!

--Eh bien, moi, répondit le président, je suis encore plus bête que

Votre Majesté; car, pouvant faire quinola, je ne l'ai point fait.

Le roi se mit à rire, et le président, qui était déjà fort dans son

estime, y entra d'un nouveau cran. Sa franchise rappelait probablement

au roi celle de ses bons lazzaroni.

Cela n'était qu'un mot; mais le président ne se bornait pas toujours aux

mots. Il entrait dans la série des faits et des gestes. A la moindre

contradiction, par exemple, ou à la moindre faute de son partenaire

contre les règles du jeu, il faisait voler les jetons, les cartes,

l'argent, les chandeliers. Mais, lorsqu'il se vit assis à la table de Sa

Majesté, le pauvre président eut une muselière et fut obligé de ronger

son frein.

Cela alla bien pendant trois ou quatre soirées. Mais le roi, qui

connaissait par expérience le caractère du président, et qui,

d'ailleurs, voyait la violence qu'il se faisait, s'amusait à le pousser

à bout; puis, lorsqu'il était près d'éclater, il le regardait et lui

adressait la première question venue. Alors le pauvre président, forcé

de répondre courtoisement, souriait avec rage, mais en même temps aussi

gracieusement qu'il lui était possible, reposait sur la table l'objet

quelconque qu'il était prêt à lancer au plafond ou à briser sur le

parquet, et s'en prenait aux boutons de son habit, qu'il se contentait

d'arracher et que l'on retrouvait le lendemain semés sur le tapis.

Le quatrième jour, cependant, le président n'y put tenir. Il jeta au nez

du marquis Malaspina les cartes qu'il n'osait jeter au nez du roi, et,

comme il tenait son mouchoir d'une main et sa perruque de l'autre, et

qu'une sueur de colère ruisselait sur son visage, il se trompa de main,

commença par s'essuyer la figure avec sa perruque et finit par se

moucher dedans.

Le roi pensa mourir de rire et se promit de se donner le plus souvent

possible cette comédie.

Aussi, Ferdinand se garda-t-il bien de refuser la première invitation de

chasse que lui fit le président Cardillo.

Le président Cardillo avait, comme nous l'avons dit, un magnifique fief

donnant cinq mille onces d'or de revenus à Illice[2]: au milieu de ce

fief, s'élevait un château digue de loger un roi.

[Note 2: 60,000 francs.]

Le roi y arriva la veille de la chasse pour y dîner et pour y coucher.

Ferdinand était curieux, il se fit montrer le château dans tous ses

détails. Sa chambre, qui était la chambre d'honneur, était en face de

celle de son hôte.

Le soir, après avoir fait, comme d'habitude, sa partie de reversi et

avoir, comme d'habitude encore, exaspéré son hôte, il se coucha; mais,

quoique son lit eût un dais comme un trône, le roi, toujours jeune et

neuf à l'endroit de la chasse, se réveilla une heure avant que le cor

sonnât la diane.

Ne sachant que faire dans son lit, et ne pouvant se rendormir, il eut

l'idée de voir quelle figure faisait un président dans son lit, sans

perruque et en bonnet de nuit.

La chose était d'autant moins indiscrète que le président était veuf.

En conséquence, le roi se leva, alluma sa bougie, se dirigea en chemise

vers la porte de la chambre de son hôte, tourna la clef et entra.

Si grotesque que fût le spectacle auquel s'attendait le roi, il ne

pouvait même soupçonner celui qui s'offrit à ses yeux.

Le président, sans perruque et en chemise, lui aussi, était assis, au

milieu de la chambre, sur cette espèce de trône où M. de Vendôme reçut

Alberoni. Le roi, au lieu de s'étonner et de refermer la porte, alla

directement à lui, tandis que, surpris à l'improviste, le pauvre

président demeurait immobile et sans dire une parole. Le roi, alors, lui

mit sa bougie sous le nez pour mieux voir quel visage il faisait, puis

commença de faire le tour de la statue et de son piédestal avec une

admirable gravité, tandis que la tête seule du président, qui s'appuyait

des deux mains sur son siége, pareille à celle d'un magot de la Chine,

accompagnait Sa Majesté par un mouvement central pareil à son mouvement

circulaire.

Enfin, les deux astres, qui accomplissaient leur périple, se

retrouvèrent en face l'un de l'autre, et, comme le roi s'était redressé

et gardait le silence:

--Sire, dit le président avec le plus grand sang-froid, le cas n'étant

pas prévu par l'étiquette, dois-je rester assis ou me lever?

--Reste assis, reste assis! dit le roi; mais voilà quatre heures qui

sonnent, ne nous fais pas attendre.

Et Ferdinand sortit de la chambre avec la même gravité qu'il y était

entré.

Mais, quelque gravité que le roi eût affectée, cette aventure n'en était

pas moins une de celles que, dans l'avenir, il avait le plus de plaisir

à raconter, toutefois après celle de sa fuite avec Ascoli, fuite dans

laquelle, selon lui, Ascoli avait mille chances pour une d'être pendu.

La chasse chez le président fut magnifique. Mais quel jour, fût-ce dans

la bienheureuse Sicile, peut être sûr de s'écouler sans quelque petit

nuage au ciel? Le roi, nous l'avons dit, était un admirable tireur, et

qui n'avait probablement pas son égal. Il ne tirait jamais qu'à balle

franche et était toujours sûr de mettre sa balle au défaut de l'épaule;

ce qui, à la chasse au sanglier, est d'une grande importance, parce que

l'animal n'est vulnérable mortellement que là. Mais ce qu'il y avait de

curieux, c'est qu'il exigeait de ceux qui chassaient avec lui la même

adresse que lui.

Aussi, le soir de cette première et fameuse chasse qu'il faisait chez le

président Cardillo, comme tous les chasseurs étaient réunis autour d'un

monceau de sangliers, trophée cynégétique de la journée, il en vit un

qui était frappé au ventre.

Aussitôt, la rougeur lui monta au front, et, jetant un regard furieux

autour de lui:

--Quel est, demanda-t-il, le porc qui a fait un pareil coup?

--Moi, sire, répondit Malaspina. Faut-il me pendre pour cela?

--Non, répondit le roi; mais, les jours de chasse, il faut rester chez

vous.

Le marquis Malaspina, à partir de ce moment, non-seulement resta chez

lui les jours de chasse, mais encore fut remplacé au jeu du roi par le

marquis de Circello.

Au reste, le jeu du roi n'était pas le seul établi dans le grand salon

du palais royal, situé dans le pavillon carré qui surmonte la porte de

Montreale. A quelques pas de la table de reversi du roi, il y avait la

table de pharaon, où trônait Emma Lyonna, soit qu'elle fît la banque ou

pontât. C'était au jeu surtout que l'on pouvait, sur les traits mobiles

de la belle Anglaise, étudier le flux et le reflux des passions. Extrême

en tout, Emma jouait avec rage, et aimait à plonger ses belles mains

dans les flots d'or qu'elle amassait sur ses genoux et qu'elle faisait

rouler en fauves cascades de ses genoux sur le tapis vert. Lord Nelson,

qui ne jouait jamais, se tenait assis derrière elle ou debout appuyé à

son fauteuil, dévorant ses belles épaules de l'oeil qui lui restait, ne

parlant à personne qu'à elle et toujours à voix basse et en anglais.

Là, tandis que le roi jouait à gagner ou à perdre mille ducats au plus,

on jouait à en gagner ou en perdre vingt, trente, quarante mille.

C'était autour de cette table que se tenaient les plus riches seigneurs

de la Sicile, et, au milieu de ces hommes, quelques-uns de ces joueurs

heureux qui sont renommés par leur constante fortune au jeu.

Si Emma voyait à l'un d'eux une bague ou une épingle qui lui plût, elle

la faisait remarquer à Nelson, qui, le lendemain, se présentait chez le

propriétaire du diamant, du rubis ou de l'émeraude; et, à quelque prix

que ce fût, l'émeraude, le rubis ou le diamant passait du doigt ou du

cou de son propriétaire au doigt ou au cou de la belle favorite.

Quant à sir William, occupé d'archéologie ou de politique, il ne voyait

rien, n'entendait rien, faisait sa correspondance politique avec

Londres, ou classait ses échantillons géologiques.

Si l'on nous accusait d'exagérer la cécité conjugale du digne

ambassadeur, nous répondrions par cette lettre de Nelson, en date du 12

mars 1799, adressée à sir Spencer Smith, et qui fait partie des lettres

et dépêches publiées à Londres, après la mort de l'illustre amiral:

«Mon cher monsieur,

»Je désire deux ou trois beaux châles de l'Inde, quels qu'en soient les

prix. Comme je ne connais personne à Constantinople que je puisse

charger de cette emplette, je prends la liberté de vous prier de me

faire rendre ce service. J'en payerai le prix avec mille remerciements,

soit à Londres, soit partout ailleurs, aussitôt qu'on me le fera

connaître.

»En faisant ce que je vous demande, vous acquerrez un nouveau titre à la

reconnaissance de,

»NELSON.»

Cette lettre n'a pas besoin de commentaires, il nous semble; elle prouve

qu'Emma Lyonna, en épousant sir William, n'avait point tout à fait

oublié les habitudes de son ancien métier.

Quant à la reine, elle ne jouait jamais, ou du moins jouait sans

animation et sans plaisir. Chose étrange, il y avait une passion

inconnue à cette femme de passion. En deuil du jeune prince Albert, si

vite disparu, plus vite encore oublié, elle se tenait avec les jeunes

princesses, en deuil comme elle, dans un coin du salon, occupée à

quelque travail d'aiguille. Pendant le jeu, trois fois par semaine, le

prince de Calabre venait avec sa jeune épouse faire au roi sa visite. Ni

lui ni la princesse Clémentine ne jouaient. La princesse s'asseyait près

de la reine sa belle-mère, au milieu des jeunes princesses ses

belles-soeurs, et se mettait à dessiner ou à faire de la tapisserie avec

elles.

Le duc de Calabre allait d'un groupe à l'autre et se mêlait à la

conversation, quelle qu'elle fût, avec cette faconde facile et

superficielle qui, aux yeux des ignorants, passe pour de la science.

Un étranger qui fût entré dans ce salon et qui n'eût point su à qui il

avait affaire, n'eût jamais deviné que ce roi qui faisait si gaiement sa

partie de reversi, que cette femme qui brodait si froidement un dossier

de fauteuil, que ce jeune homme enfin qui, d'un visage si riant, saluait

tout le monde, étaient un roi, une reine et un prince royal venant de

perdre leur royaume et ayant depuis peu de jours seulement mis le pied

sur la terre de l'exil.

Le visage seul de la princesse Clémentine portait la trace d'un profond

chagrin; mais on sentait que, tombant dans l'extrémité opposée, le

chagrin était plus grand que celui qu'on éprouve de la perte d'un trône;

on comprenait que la pauvre archiduchesse avait perdu son bonheur, sans

espoir de le retrouver jamais.

La San-Felice, Tome 06 · 第 12 / 48 题