Je commençai par une excursion en Italie. Le soleil me fit du bien.
Pendant six mois, j'errai de Gênes à Venise, de Venise à Florence, de
Florence à Rome, de Rome à Naples. Puis je parcourus la Sicile, terre
admirable par sa nature et ses monuments, reliques laissées par les
Grecs et les Normands. Je passai en Afrique, je traversai
pacifiquement ce grand désert jaune et calme, où errent des chameaux,
des gazelles et des Arabes vagabonds, où, dans l'air léger et
transparent, ne flotte aucune hantise, pas plus la nuit que le jour.
Je rentrai en France par Marseille, et malgré la gaieté provençale,
la lumière diminuée du ciel m'attrista. Je ressentis, en revenant sur
le continent, l'étrange impression d'un malade qui se croit guéri et
qu'une douleur sourde prévient que le foyer du mal n'est pas éteint.
Puis je revins à Paris. Au bout d'un mois, je m'y ennuyai. C'était à
l'automne, et je voulus faire, avant l'hiver, une excursion à travers
la Normandie, que je ne connaissais pas.
Je commençai par Rouen, bien entendu, et pendant huit jours, j'errai
distrait, ravi, enthousiasmé, dans cette ville du moyen âge, dans ce
surprenant musée d'extraordinaires monuments gothiques.
Or, un soir, vers quatre heures, comme je m'engageais dans une rue
invraisemblable où coule une rivière noire comme de l'encre nommée
«Eau de Robec», mon attention, toute fixée sur la physionomie bizarre
et antique des maisons, fut détournée tout à coup par la vue d'une
série de boutiques de brocanteurs qui se suivaient de porte en porte.
Ah! ils avaient bien choisi leur endroit, ces sordides trafiquants de
vieilleries, dans cette fantastique ruelle, au-dessus de ce cours
d'eau sinistre, sous ces toits pointus de tuiles et d'ardoises où
grinçaient encore les girouettes du passé!
Au fond des noirs magasins, on voyait s'entasser les bahuts sculptés,
les faïences de Rouen, de Nevers, de Moustiers, des statues peintes,
d'autres en chêne, des Christ, des vierges, des saints, des ornements
d'église, des chasubles, des chapes, même des vases sacrés et un vieux
tabernacle en bois doré d'où Dieu avait déménagé. Oh! les singulières
cavernes en ces hautes maisons, en ces grandes maisons, pleines, des
caves aux greniers, d'objets de toute nature, dont l'existence
semblait finie, qui survivaient à leurs naturels possesseurs, à leur
siècle, à leur temps, à leurs modes, pour être achetés, comme
curiosités, par les nouvelles générations.
Ma tendresse pour les bibelots se réveillait dans cette cité
d'antiquaires. J'allais de boutique en boutique, traversant, en deux
enjambées, les ponts de quatre planches pourries jetées sur le courant
nauséabond de l'Eau de Robec.
Miséricorde! Quelle secousse! Une de mes plus belles armoires
m'apparut au bord d'une voûte encombrée d'objets et qui semblait
l'entrée des catacombes d'un cimetière de meubles anciens. Je
m'approchai tremblant de tous mes membres, tremblant tellement que je
n'osais pas la toucher. J'avançais la main, j'hésitais. C'était bien
elle, pourtant: une armoire Louis XIII unique, reconnaissable par
quiconque avait pu la voir une seule fois. Jetant soudain les yeux un
peu plus loin, vers les profondeurs plus sombres de cette galerie,
j'aperçus trois de mes fauteuils couverts de tapisserie au petit
point, puis, plus loin encore, mes deux tables Henri II, si rares
qu'on venait les voir de Paris.
Songez! songez à l'état de mon âme!
Et j'avançai, perclus, agonisant d'émotion, mais j'avançai, car je
suis brave, j'avançai comme un chevalier des époques ténébreuses
pénétrait en un séjour de sortilèges. Je retrouvais, de pas en pas,
tout ce qui m'avait appartenu, mes lustres, mes livres, mes tableaux,
mes étoffes, mes armes, tout, sauf le bureau plein de mes lettrés, et
que je n'aperçus point.
J'allais, descendant à des galeries obscures pour remonter ensuite aux
étages supérieurs. J'étais seul. J'appelais, on ne répondait point.
J'étais seul; il n'y avait personne en cette maison vaste et tortueuse
comme un labyrinthe.
La nuit vint, et je dus m'asseoir, dans les ténèbres, sur une de mes
chaises, car je ne voulais point m'en aller. De temps en temps je
criais:--Holà! holà! quelqu'un!
J'étais là, certes, depuis plus d'une heure quand j'entendis des pas,
des pas légers, lents, je ne sais où. Je faillis me sauver; mais, me
raidissant, j'appelai de nouveau, et, j'aperçus une lueur dans la
chambre voisine.
--Qui est là? dit une voix.
Je répondis:
--Un acheteur.
On répliqua:
--Il est bien tard pour entrer ainsi dans les boutiques.
Je repris:
--Je vous attends depuis plus d'une heure.
--Vous pouviez revenir demain.
--Demain, j'aurai quitté Rouen;
Je n'osais point avancer, et il ne venait pas. Je voyais toujours la
lueur de sa lumière éclairant une tapisserie où deux anges volaient
au-dessus des morts d'un champ de bataille. Elle m'appartenait aussi.
Je dis:
--Eh bien! Venez-vous?
Il répondit:
--Je vous attends.
Je me levai et j'allai vers lui.
Au milieu d'une grande pièce était un tout petit homme, tout petit et
très gros, gros comme un phénomène, un hideux phénomène.
Il avait une barbe rare, aux poils inégaux, clairsemés et jaunâtres,
et pas un cheveu sur la tête! Pas un cheveu? Comme il tenait sa
bougie élevée à bout de bras pour m'apercevoir, son crâne m'apparut
comme une petite lune dans cette vaste chambre encombrée de vieux
meubles. La figure était ridée et bouffie, les yeux imperceptibles.
Je marchandai trois chaises qui étaient à moi, et les payai
sur-le-champ une grosse somme, en donnant simplement le numéro de mon
appartement à l'hôtel. Elles devaient être livrées le lendemain avant
neuf heures.
Puis je sortis. Il me reconduisit jusqu'à sa porte avec beaucoup de
politesse.
Je me rendis ensuite chez le commissaire central de la police, à qui
je racontai le vol de mon mobilier et la découverte que je venais de
faire.
Il demanda séance tenante des renseignements par télégraphe au parquet
qui avait instruit l'affaire de ce vol, en me priant d'attendre la
réponse. Une heure plus tard, elle lui parvint tout à fait
satisfaisante pour moi.
--Je vais faire arrêter cet homme et l'interroger tout de suite, me
dit-il, car il pourrait avoir conçu quelque soupçon et faire
disparaître ce qui vous appartient. Voulez-vous aller dîner et revenir
dans deux heures, je l'aurai ici et je lui ferai subir un nouvel
interrogatoire devant vous.
--Très volontiers, monsieur. Je vous remercie de tout mon coeur.
J'allai dîner à mon hôtel, et je mangeai mieux que je n'aurais cru.
J'étais assez content tout de même. On le tenait.
Deux heures plus tard, je retournai chez le fonctionnaire de la police
qui m'attendait.
--Eh bien! monsieur, me dit-il en m'apercevant. On n'a pas trouvé
votre homme. Mes agents n'ont pu mettre la main dessus.
Ah! Je me sentis défaillir.
--Mais ... Vous avez bien trouvé sa maison? demandai-je.
--Parfaitement. Elle va même être surveillée et gardée jusqu'à son
retour. Quant à lui, disparu.
--Disparu?
--Disparu. Il passe ordinairement ses soirées chez sa voisine, une
brocanteuse aussi, une drôle de sorcière, la veuve Bidoin. Elle ne l'a
pas vu ce soir et ne peut donner sur lui aucun renseignement. Il faut
attendre demain.
Je m'en allai. Ah! que les rues de Rouen me semblèrent sinistres,
troublantes, hantées.
Je dormis si mal, avec des cauchemars à chaque bout de sommeil.
Comme je ne voulais pas paraître trop inquiet ou pressé, j'attendis
dix heures, le lendemain, pour me rendre à la police.
Le marchand n'avait pas reparu. Son magasin demeurait fermé.
Le commissaire me dit:
--J'ai fait toutes les démarches nécessaires. Le parquet est au
courant de la chose; nous allons aller ensemble à cette boutique et la
faire ouvrir, vous m'indiquerez tout ce qui est à vous.
Un coupé nous emporta. Des agents stationnaient, avec un serrurier,
devant la porte de la boutique, qui fut ouverte.
Je n'aperçus, en entrant, ni mon armoire, ni mes fauteuils, ni mes
tables, ni rien, rien, de ce qui avait meublé ma maison, mais rien,
alors que la veille au soir je ne pouvais faire un pas sans rencontrer
un de mes objets.
Le commissaire central, surpris, me regarda d'abord avec méfiance.
--Mon Dieu, monsieur, lui dis-je, la disparition de ces meubles
coïncide étrangement avec celle du marchand.
Il sourit:
--C'est vrai! Vous avez eu tort d'acheter et de payer des bibelots à
vous, hier. Cela lui a donné l'éveil.
Je repris:
--Ce qui me paraît incompréhensible, c'est que toutes les places
occupées par mes meubles sont maintenant remplies par d'autres.
--Oh! répondit le commissaire, il a eu toute la nuit, et des complices
sans doute. Cette maison doit communiquer avec les voisines. Ne
craignez rien, monsieur, je vais m'occuper très activement de cette
affaire. Le brigand ne nous échappera pas longtemps puisque nous
gardons la tanière.
* * * * *
Ah! mon coeur, mon coeur, mon pauvre coeur, comme il battait!
* * * * *
Je demeurai quinze jours à Rouen. L'homme ne revint pas. Parbleu!
parbleu! Cet homme-là qui est-ce qui aurait pu l'embarrasser ou le
surprendre?
Or, le seizième jour, au matin, je reçus de mon jardinier, gardien de
ma maison pillée et demeurée vide, l'étrange lettre que voici:
«Monsieur,
«J'ai l'honneur d'informer monsieur
qu'il s'est passé, la nuit derrière, quelque
chose que personne ne comprend, et la
police pas plus que nous. Tous les meubles
sont revenus, tous sans exception,
tous, jusqu'aux plus petits objets. La
maison est maintenant toute pareille à ce
qu'elle était la veille du vol. C'est à en
perdre la tête. Cela s'est fait dans la nuit
de vendredi à samedi. Les chemins sont
défoncés comme si on avait traîné tout de
la barrière à la porte. Il en était ainsi le
jour de la disparition.
«Nous attendons monsieur, dont je
suis le très humble serviteur.
«RAUDIN, PHILIPPE.»
Ah! mais non, ah! mais non, ah! mais non. Je n'y retournerai pas!
Je portai la lettre au commissaire de Rouen.
--C'est une restitution très adroite, dit-il. Faisons les morts.
Nous pincerons l'homme un de ces jours.
* * * * *
Mais on ne l'a pas pincé. Non. Ils ne l'ont pas pincé, et j'ai peur de
lui, maintenant, comme si c'était une bête féroce lâchée derrière moi.
Introuvable! il est introuvable, ce monstre à crâne de lune! On ne le
prendra jamais. Il ne reviendra point chez lui. Que lui importe à lui.
Il n'y a que moi qui peux le rencontrer, et je ne veux pas.
Je ne veux pas! je ne veux pas! je ne veux pas!
Et s'il revient, s'il rentre dans sa boutique, qui pourra prouver que
mes meubles étaient chez lui? Il n'y a contre lui que mon témoignage;
et je sens bien qu'il devient suspect.
Ah! mais non! cette existence n'était plus possible. Et je ne pouvais
pas garder le secret de ce que j'ai vu. Je ne pouvais pas continuer à
vivre comme tout le monde avec la crainte que des choses pareilles
recommençassent.
Je suis venu trouver le médecin qui dirige cette maison de santé, et
je lui ai tout raconté.
Après m'avoir interrogé longtemps, il m'a dit:
--Consentiriez-vous, monsieur, à rester quelque temps ici?
--Très volontiers, monsieur.
--Vous avez de la fortune?
--Oui, monsieur.
--Voulez-vous un pavillon isolé?
--Oui, monsieur.
--Voudrez-vous recevoir des amis?
--Non, monsieur, non, personne. L'homme de Rouen pourrait oser, par
vengeance, me poursuivre ici....
* * * * *
Et je suis seul, seul, tout seul, depuis trois mois. Je suis
tranquille à peu près. Je n'ai qu'une peur... Si l'antiquaire devenait
fou ... et si on l'amenait en cet asile... Les prisons elles-mêmes ne
sont pas sûres...