M. d'Astarac reprit de la sorte:

--La Bible, mon fils, et principalement les livres de Moïse,

contiennent de grandes et utiles vérités. Cette opinion paraît absurde

et déraisonnable, par suite du traitement que les théologiens ont

infligé à ce qu'ils appellent l'Écriture et dont ils ont fait par

leurs commentaires, explications et méditations, un manuel d'erreur,

une bibliothèque d'absurdités, un magasin de niaiseries, un cabinet de

mensonges, une galerie de sottises, un lycée d'ignorance, un musée

d'inepties et le garde-meuble enfin de la bêtise et de la méchanceté

humaines. Sachez, mon fils, que ce fut à l'origine un temple rempli

d'une lumière céleste.

"J'ai été assez heureux pour le rétablir dans sa splendeur première.

Et la vérité m'oblige à déclarer que Mosaïde m'y a beaucoup aidé par

son intelligence de la langue et de l'alphabet des Hébreux. Mais ne

perdons point de vue notre principal sujet. Apprenez tout d'abord, mon

fils, que le sens de la Bible est figuré et que la principale erreur

des théologiens est d'avoir pris à la lettre ce qui doit être entendu

en matière de symbole. Ayez cette vérité présente dans toute la suite

de mon discours.

"Quand le Démiurge qu'on nomme Jéhovah et qui possède encore beaucoup

d'autres noms, puisqu'on lui applique généralement tous les termes qui

expriment la qualité ou la quantité, eut, je ne dis pas créé le monde,

car ce serait dire une sottise, mais aménagé un petit canton de

l'univers pour en faire le séjour d'Adam et d'Eve, il y avait dans

l'espace des créatures subtiles, que Jéhovah n'avait point formées et

qu'il n'était pas capable de former. C'était l'ouvrage de plusieurs

autres Démiurges plus anciens que lui et plus habiles. Son artifice

n'allait pas au delà de celui d'un potier très excellent, capable de

pétrir dans l'argile des êtres en façon de pots, tels que nous sommes

précisément. Ce que j'en dis n'est pas pour le déprécier, car un

pareil ouvrage est encore bien au-dessus des forces humaines.

"Mais il fallait bien marquer le caractère inférieur de l'oeuvre des

sept jours. Jéhovah travailla, non dans le feu qui seul donne

naissance aux chefs-d'oeuvre de la vie, mais dans la boue, où il ne

pouvait produire que les ouvrages d'un céramiste ingénieux. Nous ne

sommes pas autre chose, mon fils, qu'une poterie animée. L'on ne peut

reprocher à Jéhovah de s'être fait illusion sur la qualité de son

travail. S'il le trouva bon au premier moment et dans l'ardeur de la

composition, il ne tarda pas à reconnaître son erreur, et la Bible est

pleine de l'expression de son mécontentement, qui alla souvent jusqu'à

la mauvaise humeur et parfois jusqu'à la colère. Jamais artisan ne

traita les objets de son industrie avec plus de dégoût et d'aversion.

Il pensa les détruire et, dans le fait, il en noya la plus grande

partie. Ce déluge, dont le souvenir a été conservé par les Juifs, par

les Grecs et par les Chinois, prépara une dernière déception au

malheureux Démiurge qui, reconnaissant bientôt l'inutilité et le

ridicule d'une semblable violence, tomba dans un découragement et dans

une apathie dont les progrès n'ont point cessé depuis Noé jusqu'à nos

jours, où ils sont extrêmes. Mais je vois que je suis allé trop avant.

C'est l'inconvénient de ces vastes sujets, de ne pouvoir s'y borner.

Notre esprit, quand il s'y jette, ressemble à ces fils des soleils,

qui passent en un seul bond d'un univers à l'autre.

"Retournons au Paradis terrestre, où le Démiurge avait placé les deux

vases façonnés de sa main, Adam et Eve. Ils n'y vivaient point seuls

parmi les animaux et les plantes. Les Esprits de l'air, créés par les

Démiurges du feu, flottaient au-dessus d'eux et les regardaient avec

une curiosité où se mêlaient la sympathie et la pitié. C'est bien ce

que Jéhovah avait prévu. Hâtons-nous de le dire à sa louange, il avait

compté sur les Génies du feu, auxquels nous pouvons désormais donner

leurs vrais noms d'Elfes et de Salamandres, pour améliorer et parfaire

ses figurines d'argile. Il s'était dit, dans sa prudence: "Mon Adam et

mon Ève, opaques et scellés dans l'argile, manquent d'air et de

lumière. Je n'ai pas su leur donner des ailes. Mais, en s'unissant aux

Elfes et aux Salamandres, créés par un Démiurge plus puissant et plus

subtil que moi, ils donneront naissance à des enfants qui procéderont

des races lumineuses autant que de la race d'argile et qui auront à

leur tour des enfants plus lumineux qu'eux-mêmes, jusqu'à ce qu'enfin

leur postérité égale presque en beauté les fils et les filles de l'air

et du feu.

"Il n'avait rien négligé, à vrai dire, pour attirer sur son Adam et

sur son Ève les regards des Sylphes et des Salamandres. Il avait

modelé la femme en forme d'amphore, avec une harmonie de lignes

courbes qui suffirait à le faire reconnaître pour le prince des

géomètres, et il parvint à racheter la grossièreté de la matière par

la magnificence de la forme. Il avait sculpté Adam d'une main moins

caressante, mais plus énergique, formant son corps avec tant d'ordre,

selon des proportions si parfaites que, appliquées ensuite par les

Grecs à l'architecture, cette ordonnance et ces mesures firent toute

la beauté des temples.

"Vous voyez donc, mon fils, que Jéhovah s'était appliqué selon ses

moyens à rendre ses créatures dignes des baisers aériens qu'il

espérait pour elles. Je n'insiste point sur les soins qu'il prit en

vue de rendre ces unions fécondes. L'économie des sexes témoigne assez

de sa sagesse à cet égard. Aussi eut-il d'abord à se féliciter de sa

ruse et de son adresse. J'ai dit que les Sylphes et les Salamandres

regardèrent Adam et Ève avec cette curiosité, cette sympathie, cet

attendrissement qui sont les premiers ingrédients de l'amour. Ils les

approchèrent et se prirent aux pièges ingénieux que Jéhovah avait

disposés et tendus à leur intention dans le corps et sur la panse même

de ces deux amphores. Le premier homme et la première femme goûtèrent

pendant des siècles les embrassements délicieux des Génies de l'air,

qui les conservaient dans une jeunesse éternelle.

"Tel fut leur sort, tel serait encore le nôtre. Pourquoi fallut-il que

les parents du genre humain, fatigués de ces voluptés sublimes,

cherchassent l'un près de l'autre des plaisirs criminels? Mais que

voulez-vous, mon fils, pétris d'argile, ils avaient le goût de la

fange. Hélas! ils se connurent l'un l'autre de la manière qu'ils

avaient connu les Génies.

"C'est ce que le Démiurge leur avait défendu le plus expressément.

Craignant, avec raison, qu'ils n'eussent ensemble des enfants épais

comme eux, terreux et lourds, il leur avait interdit, sous les peines

les plus sévères, de s'approcher l'un de l'autre. Tel est le sens de

cette parole d'Ève: "Pour ce qui est du fruit de l'arbre qui est au

milieu du Paradis, Dieu nous a commandé de n'en point manger et de n'y

point toucher, de peur que nous ne fussions en danger de mourir." Car,

vous entendez bien, mon fils, que la pomme qui tenta la pitoyable Ève

n'était point le fruit d'un pommier, et que c'est là une allégorie

dont je vous ai révélé le sens. Bien qu'imparfait et quelquefois

violent et capricieux, Jéhovah était un Démiurge trop intelligent pour

se fâcher au sujet d'une pomme ou d'une grenade. Il faut être évêque

ou capucin pour soutenir des imaginations aussi extravagantes. Et la

preuve que la pomme était ce que j'ai dit, c'est qu'Ève fut frappée

d'un châtiment assorti à sa faute. Il lui fut dit, non point: "Tu

digéreras laborieusement," mais bien: "Tu enfanteras dans la douleur."

Or, quel rapport peut-on établir, je vous prie, entre une pomme et un

accouchement difficile? Au contraire, la peine est exactement

appliquée, si la faute est telle que je vous l'ai fait connaître.

"Voilà, mon fils, la véritable explication du péché originel. Elle

vous enseigne votre devoir, qui est de vous tenir éloigné des femmes.

Le penchant qui vous y porte est funeste. Tous les enfants qui

naissent par cette voie sont imbéciles et misérables.

--Mais, monsieur, m'écriai-je stupéfait, en saurait-il naître par une

autre voie?

--Il en naît heureusement, me dit-il, un grand nombre de l'union des

hommes avec les Génies de l'air. Et ceux-là sont intelligents et

beaux. Ainsi naquirent les géants dont parlent Hésiode et Moïse. Ainsi

naquit Pythagore, auquel la Salamandre, sa mère, avait contribué

jusqu'à lui faire une cuisse d'or. Ainsi naquirent Alexandre le Grand,

qu'on disait fils d'Olympias et d'un serpent, Scipion l'Africain,

Aristomène de Messénie, Jules César, Porphyre, l'empereur Julien, qui

rétablit le culte du feu aboli par Constantin l'Apostat, Merlin

l'Enchanteur, né d'un Sylphe et d'une religieuse, fille de

Charlemagne, saint Thomas d'Aquin, Paracelse et, plus récemment, M.

Van Helmont.

Je promis à M. d'Astarac, puisqu'il en était ainsi, de me prêter à

l'amitié d'une Salamandre, s'il s'en trouvait quelqu'une assez

obligeante pour vouloir de moi. Il m'assura que j'en rencontrerais,

non pas une, mais vingt ou trente, entre lesquelles je n'aurais que

l'embarras de choisir. Et, moins par envie de tenter l'aventure que

pour lui complaire, je demandai au philosophe comment il était

possible de se mettre en communication avec ces personnes aériennes.

--Rien n'est plus facile, me répondit-il. Il suffit d'une boule de

verre dont je vous expliquerai l'usage. Je garde chez moi un assez

grand nombre de ces boules, et je vous donnerai bientôt, dans mon

cabinet, tous les éclaircissements nécessaires. Mais c'en est assez

pour aujourd'hui.

Il se leva et marcha vers le bac où le passeur nous attendait étendu

sur le dos, et ronflant à la lune. Quand nous eûmes touché le bord, il

s'éloigna vivement et ne tarda pas à se perdre dans la nuit.

Il me restait de ce long entretien le sentiment confus d'un rêve;

l'idée de Catherine m'était plus sensible. En dépit des sublimités que

je venais d'entendre, j'avais grande envie de la voir, bien que je

n'eusse point soupé. Les idées du philosophe ne m'étaient point assez

entré dans le sens pour que j'imaginasse rien de dégoûtant à cette

jolie fille. J'étais résolu à pousser jusqu'au bout ma bonne fortune,

avant d'être en possession de quelqu'une de ces belles furies de l'air

qui ne veulent point de rivales terrestres. Ma crainte était qu'à une

heure si avancée de la nuit, Catherine se fût lassée de m'attendre.

Prenant ma course le long du fleuve et passant au galop le pont Royal,

je me jetai dans la rue du Bac. J'atteignis en une minute celle de

Grenelle, où j'entendis des cris mêlés au cliquetis des épées. Le

bruit venait de la maison que Catherine m'avait décrite. Là, sur le

pavé, s'agitaient des ombres et des lanternes, et il en sortait des

voix:

--Au secours, Jésus! On m'assassine!... Sus au capucin! Hardi!

piquez-le!--Jésus, Marie, assistez-moi!--Voyez le joli greluchon! Sus!

sus! Piquez, coquins, piquez ferme!

Les fenêtres s'ouvraient aux maisons d'alentour pour laisser paraître

des têtes en bonnets de nuit.

Soudain tout ce mouvement et tout ce bruit passa devant moi comme une

chasse en forêt, et je reconnus frère Ange qui détalait d'une telle

vitesse que ses sandales lui donnaient la fessée, tandis que trois

grands diables de laquais, armés comme des suisses, le serrant de

près, lui lardaient le cuir de la pointe de leurs hallebardes. Leur

maître, un jeune gentilhomme courtaud et rougeaud, ne cessait de les

encourager de la voix et du geste, comme on fait aux chiens.

--Hardi! hardi! Piquez! La bête est dure.

Comme il se trouvait près de moi:

--Ah! monsieur, lui dis-je, vous n'avez point de pitié.

--Monsieur, me dit-il, on voit bien que ce capucin n'a point caressé

votre maîtresse et que vous n'avez point surpris madame, que voici,

dans les bras de cette bête puante. On s'accommode de son financier,

parce qu'on sait vivre. Mais un capucin ne se peut souffrir. Ardez

l'effrontée!

Et il me montrait Catherine en chemise, sous la porte, les yeux

brillants de larmes, échevelée, se tordant les bras, plus belle que

jamais et murmurant d'une voix expirante, qui me déchirait l'âme:

--Ne le faites pas mourir! C'est frère Ange, c'est le petit frère!

Les pendards de laquais revinrent, annonçant qu'ils avaient cessé leur

poursuite en apercevant le guet, mais non sans avoir enfoncé d'un

demi-doigt leurs piques dans le derrière du saint homme. Les bonnets

de nuit disparurent des fenêtres, qui se refermèrent, et, tandis que

le jeune seigneur causait avec ses gens, je m'approchai de Catherine

dont les larmes séchaient sur ses joues, au joli creux de son sourire.

--Le pauvre frère est sauvé, me dit-elle. Mais j'ai tremblé pour lui.

Les hommes sont terribles. Quand ils vous aiment, ils ne veulent rien

entendre.

--Catherine, lui dis-je assez piqué, ne m'avez-vous fait venir que

pour assister à la querelle de vos amis? Hélas! je n'ai pas le droit

d'y prendre part.

--Vous l'auriez, monsieur Jacques, me dit-elle, vous l'auriez si vous

l'aviez voulu.

--Mais, lui dis-je encore, vous êtes la personne de Paris la plus

entourée. Vous ne m'aviez point parlé de ce jeune gentilhomme.

--Aussi bien n'y pensais-je guère. Il est venu impromptu.

--Et il vous a surprise avec frère Ange.

--Il a cru voir ce qui n'était pas. C'est un emporté à qui l'on ne

peut faire entendre raison.

Sa chemise entr'ouverte laissait voir dans la dentelle un sein, gonflé

comme un beau fruit, et fleuri d'une rose naissante. Je la pris dans

mes bras et couvris sa poitrine de baisers.

--Ciel! s'écria-t-elle, dans la rue! devant M. d'Anquetil, qui nous

voit!

--Qui est ça, M. d'Anquetil?

--C'est le meurtrier de frère Ange, pardi! Quel autre voulez-vous que

ce soit?

--Il est vrai, Catherine, qu'il n'en faut pas d'autres, vos amis sont

près de vous en forces suffisantes.

--Monsieur Jacques, ne m'insultez pas, je vous prie.

--Je ne vous insulte pas, Catherine; je reconnais vos attraits,

auxquels je voudrais rendre le même hommage que tant d'autres.

--Monsieur Jacques, ce que vous dites sent odieusement la rôtisserie

de votre bonhomme de père.

--Vous étiez naguère bien contente, mam'selle Catherine, d'en flairer

la cheminée.

--Fi! le vilain! le pied plat! Il outrage une femme!

Comme elle commençait à glapir et à s'agiter, M. d'Anquetil quitta ses

gens, vint à nous, la poussa dans le logis en l'appelant friponne et

dévergondée, entra derrière elle dans l'allée, et me ferma la porte au

nez.

La pensée de Catherine occupa mon esprit pendant toute la semaine qui

suivit cette fâcheuse aventure. Son image brillait aux feuillets des

in-folios sur lesquels je me courbais, dans la bibliothèque, à côté de

mon bon maître; si bien que Photius, Olympiodore, Fabricius, Vossius,

ne me parlaient plus que d'une petite demoiselle en chemise de

dentelle. Ces visions m'inclinaient à la paresse. Mais, indulgent à

autrui comme à lui-même, M. Jérôme Coignard souriait avec bonté de mon

trouble et de mes distractions.

--Jacques Tournebroche, me dit un jour ce bon maître, n'êtes-vous

point frappé des variations de la morale à travers les siècles? Les

livres assemblés dans cette admirable Astaracienne témoignent de

l'incertitude des hommes à ce sujet. Si j'y fais réflexion, mon fils,

c'est pour loger dans votre esprit cette idée solide et salutaire

qu'il n'est point de bonnes moeurs en dehors de la religion et que les

maximes des philosophes, qui prétendent instituer une morale

naturelle, ne sont que lubies et billevesées. La raison des bonnes

moeurs ne se trouve point dans la nature qui est, par elle-même,

indifférente, ignorant le mal comme le bien. Elle est dans la Parole

divine, qu'il ne faut point transgresser, à moins de s'en repentir

ensuite convenablement. Les lois humaines sont fondées sur l'utilité,

et ce ne peut être qu'une utilité apparente et illusoire, car on ne

sait pas naturellement ce qui est utile aux hommes, ni ce qui leur

convient en réalité. Encore y a-t-il dans nos Coutumiers une bonne

moitié des articles auxquels le préjugé seul a donné naissance.

Soutenues par la menace du châtiment, les lois humaines peuvent être

éludées par ruse et dissimulation. Tout homme capable de réflexion est

au-dessus d'elles. Ce sont proprement des attrape-nigauds.

"Il n'en est pas de même, mon fils, des lois divines. Celles-là sont

imprescriptibles, inéluctables et stables. Leur absurdité n'est

qu'apparente et cache une sagesse inconcevable. Si elles blessent

notre raison, c'est parce qu'elles y sont supérieures et qu'elles

s'accordent avec les vraies fins de l'homme, et non avec ses fins

apparentes. Il convient de les observer, quand on a le bonheur de les

connaître. Toutefois, je ne fais pas de difficulté d'avouer que

l'observation de ces lois, contenues dans le Décalogue et dans les

commandements de l'Église, est difficile, la plupart du temps, et même

impossible sans la grâce qui se fait parfois attendre, puisque c'est

un devoir de l'espérer. C'est pourquoi nous sommes tous de pauvres

pécheurs.

"Et c'est là qu'il faut admirer l'économie de la religion chrétienne,

qui fonde principalement le salut sur le repentir. Il est à remarquer,

mon fils, que les plus grands saints sont des pénitents, et, comme le

repentir se proportionne à la faute, c'est dans les plus grands

pécheurs que se trouve l'étoffe des plus grands saints. Je pourrais

illustrer cette doctrine d'un grand nombre d'exemples admirables. Mais

j'en ai dit assez pour vous faire sentir que la matière première de la

sainteté est la concupiscence, l'incontinence, toutes les impuretés de

la chair et de l'esprit. Il importe seulement, après avoir amassé

cette matière, de la travailler selon l'art théologique et de la

modeler pour ainsi dire en figure de pénitence, ce qui est l'affaire

de quelques années, de quelques jours et parfois d'un seul instant,

comme il se voit dans le cas de la contrition parfaite. Jacques

Tournebroche, si vous m'avez bien entendu, vous ne vous épuiserez pas

dans des soins misérables pour devenir honnête homme selon le monde,

et vous vous étudierez uniquement à satisfaire à la justice divine.

Je ne laissai pas de sentir la haute sagesse renfermée dans les

maximes de mon bon maître. Je craignais seulement que cette morale, au

cas où elle serait pratiquée sans discernement, ne portât l'homme aux

plus grands désordres. Je fis part de mes doutes à M. Jérôme Goignard,

qui me rassura en ces termes:

--Jacobus Tournebroche, vous ne prenez pas garde à ce que je viens de

vous dire expressément, à savoir que ce que vous appelez désordres,

n'est tel en effet que dans l'opinion des légistes et des juges tant

civils qu'ecclésiastiques et par rapport aux lois humaines, qui sont

arbitraires et transitoires, et qu'en un mot se conduire selon ces

lois est le fait d'une âme moutonnière. Un homme d'esprit ne se pique

pas d'agir selon les règles en usage au Châtelet et chez l'official.

Il s'inquiète de faire son salut et il ne se croit pas déshonoré pour

aller au ciel par les voies détournées que suivirent les plus grands

saints. Si la bienheureuse Pélagie n'avait point exercé la profession

de laquelle vous savez que vit Jeannette la vielleuse, sous le porche

de Saint-Benoît-le-Bétourné, cette sainte n'aurait pas eu lieu d'en

faire une ample et copieuse pénitence, et il est infiniment probable

qu'après avoir vécu comme une matrone dans une médiocre et banale

honnêteté, elle ne jouerait pas du psaltérion, au moment où je vous

parle, devant le tabernacle où le Saint des Saints repose dans sa

gloire. Appelez-vous désordre une si belle ordonnance de la vie d'une

prédestinée? Non point! Il faut laisser ces façons basses de dire à M.

le lieutenant de police qui, après sa mort, ne trouvera peut-être pas

une petite place derrière les malheureuses qu'aujourd'hui il traîne

ignominieusement à l'hôpital. Hors la perte de l'âme et la damnation

éternelle, il ne saurait y avoir ni désordre, ni crime, ni mal aucun

dans ce monde périssable, où tout doit se régler et s'ajuster en vue

du monde divin. Reconnaissez donc, Tournebroche, mon fils, que les

actes les plus répréhensibles dans l'opinion des hommes peuvent

conduire à une bonne fin, et n'essayez plus de concilier la justice

des hommes avec celle de Dieu, qui seule est juste, non point à notre

sens, mais par définition. Pour le moment, vous m'obligerez, mon fils,

en cherchant dans Vossius la signification de cinq ou six termes

obscurs qu'emploie le Panopolitain, avec lequel il faut se battre dans

les ténèbres de cette façon insidieuse qui étonnait même le grand

coeur d'Ajax, au rapport d'Homère, prince des poètes et des

historiens. Ces vieux alchimistes avaient le style dur; Manilius, n'en

déplaise à M. d'Astarac, écrivait sur les mêmes matières avec plus

d'élégance.

A peine mon bon maître avait-il prononcé ces derniers mots, qu'une

ombre s'éleva entre lui et moi. C'était celle de M. d'Astarac, ou

plutôt c'était M. d'Astarac lui-même, mince et noir comme une ombre.

Soit qu'il n'eût point entendu ce propos, soit qu'il le dédaignât, il

ne laissa voir aucun ressentiment. Il félicita, au contraire, M.

Jérôme Coignard de son zèle et de son savoir, et il ajouta qu'il

comptait sur ses lumières pour l'achèvement de la plus grande oeuvre

qu'un homme eût encore tentée. Puis, se tournant vers moi:

--Mon fils, me dit-il, je vous prie de descendre un moment dans mon

cabinet, où je veux vous communiquer un secret de conséquence.

Je le suivis dans la pièce où il nous avait d'abord reçus, mon bon

maître et moi, le jour qu'il nous prit tous deux à son service. J'y

retrouvai, rangés contre les murs, les vieux Égyptiens au visage d'or.

Un globe de verre, de la grosseur d'une citrouille, était posé sur la

table. M. d'Astarac se laissa tomber sur un sopha, me fit signe de

m'asseoir devant lui et, s'étant passé deux ou trois fois sur le front

une main chargée de pierreries et d'amulettes, me dit:

--Mon fils, je ne vous fais point l'injure de croire qu'après notre

entretien dans l'île des Cygnes, il vous reste encore un doute sur

l'existence des Sylphes et des Salamandres, qui est aussi réelle que

celle des hommes et qui même l'est beaucoup plus, si l'on mesure la

réalité à la durée des apparences par lesquelles elle se manifeste,

car cette existence est bien plus longue que la nôtre. Les Salamandres

promènent de siècle en siècle leur inaltérable jeunesse; quelques-unes

ont vu Noé, Ménès et Pythagore. La richesse de leurs souvenirs et la

fraîcheur de leur mémoire rendent leur conversation extrêmement

attrayante. On a prétendu même qu'elles acquéraient l'immortalité dans

les bras des hommes et que l'espoir de ne point mourir les attirait

dans le lit des philosophes. Mais ce sont là des mensonges qui ne

peuvent séduire un esprit réfléchi. Toute union des sexes, loin

d'assurer l'immortalité aux amants, est un signe de mort, et nous ne

connaîtrions pas l'amour, si nous devions vivre toujours. Il n'en

saurait être autrement des Salamandres, qui ne cherchent dans les bras

des sages qu'une seule espèce d'immortalité: celle de la race. C'est

aussi la seule qu'il soit raisonnable d'espérer. Et, bien que je me

promette, avec le secours de la science, de prolonger d'une façon

notable la vie humaine, et de l'étendre à cinq ou six siècles pour le

moins, je ne me suis jamais flatté d'en assurer indéfiniment la durée.

Il serait insensé d'entreprendre contre l'ordre naturel. Repoussez

donc, mon fils, comme de vaines fables, l'idée de cette immortalité

puisée dans un baiser. C'est la honte de plusieurs cabbalistes de

l'avoir seulement conçue. Il n'en est pas moins vrai que les

Salamandres sont enclines à l'amour des hommes. Vous en ferez

l'expérience sans tarder. Je vous ai suffisamment préparé à leur

visite, et, puisque, à compter de la nuit de votre initiation, vous

n'avez point eu de commerce impur avec une femme, vous allez recevoir

le prix de votre continence.

Mon ingénuité naturelle souffrait de recevoir des louanges que j'avais

méritées malgré moi, et je pensai avouer à M. d'Astarac mes coupables

pensées. Il ne me laissa point le temps de les confesser, et reprit

avec vivacité:

--Il ne me reste plus, mon fils, qu'à vous donner la clef qui vous

ouvrira l'empire des Génies. C'est ce que je vais faire incontinent.

Et, s'étant levé, il alla poser la main sur le globe qui tenait la

moitié de la table.

--Ce ballon, ajouta-t-il, est plein d'une poudre solaire qui échappe à

vos regards par sa pureté même. Car elle est beaucoup trop fine pour

tomber sous les sens grossiers des hommes. C'est ainsi, mon fils, que

les plus belles parties de l'univers se dérobent à notre vue et ne se

révèlent qu'au savant muni d'appareils propres à les découvrir. Les

fleuves et les campagnes de l'air, par exemple, vous demeurent

invisibles, bien qu'en réalité l'aspect en soit mille fois plus riche

et plus varié que celui du plus beau paysage terrestre.

"Sachez donc qu'il se trouve dans ce ballon une poudre solaire

souverainement propre à exalter le feu qui est en nous. Et l'effet de

cette exaltation ne se fait guère attendre. Il consiste en une

subtilité des sens qui nous permet de voir et de toucher les figures

aériennes flottant autour de nous. Sitôt que vous aurez rompu le sceau

qui ferme l'orifice de ce ballon et respiré la poudre solaire qui s'en

échappera, vous découvrirez dans cette chambre une ou plusieurs

créatures ressemblant à des femmes par le système de lignes courbes

qui forme leurs corps, mais beaucoup plus belles que ne fut jamais

aucune femme, et qui sont effectivement des Salamandres. Nul doute que

celle que je vis, l'an passé, dans la rôtisserie de votre père ne vous

apparaisse la première, car elle a du goût pour vous, et je vous

conseille de contenter au plus tôt ses désirs. Ainsi donc, mettez-vous

à votre aise dans ce fauteuil, devant cette table, débouchez ce ballon

et respirez-en doucement le contenu. Bientôt vous verrez tout ce que

je vous ai annoncé se réaliser de point en point. Je vous quitte.

Adieu.

Et il disparut à sa manière, qui était étrangement soudaine. Je

demeurai seul, devant ce ballon de verre, hésitant à le déboucher, de

peur qu'il ne s'en échappât quelque exhalaison stupéfiante. Je

songeais que, peut-être, M. d'Astarac y avait introduit, selon l'art,

des vapeurs qui endorment ceux qui les respirent en leur donnant des

rêves de Salamandres. Je n'étais pas encore assez philosophe pour me

soucier d'être heureux de cette façon. Peut-être, me disais-je, ces

vapeurs disposent à la folie. Enfin, j'avais assez de défiance pour

songer un moment à aller dans la bibliothèque demander conseil à M.

l'abbé Coignard, mon bon maître. Mais je reconnus tout de suite que ce

serait prendre un soin inutile. Dès qu'il m'entendra parler, me

dis-je, de poudre solaire et de Génies de l'air, il me répondra:

"Jacques Tournebroche, souvenez-vous, mon fils, de ne jamais ajouter

foi à des absurdités, mais de vous en rapporter à votre raison en

toutes choses, hors aux choses de notre sainte religion. Laissez-moi

ces ballons et cette poudre, avec toutes les autres folies de la

cabbale et de l'art spagyrique."

Je croyais l'entendre lui-même faire ce petit discours entre deux

prises de tabac, et je ne savais que répondre à un langage si

chrétien. D'autre part, je considérais par avance dans quel embarras

je me trouverais devant M. d'Astarac, quand il me demanderait des

nouvelles de la Salamandre. Que lui répondre? Comment lui avouer ma

réserve et mon abstention, sans trahir en même temps ma défiance et ma

peur? Et puis, j'étais, à mon insu, curieux de tenter l'aventure. Je

ne suis pas crédule. J'ai au contraire une propension merveilleuse au

doute, et ce penchant me porte à me défier du sens commun et même de

l'évidence comme du reste. A tout ce qu'on me dit d'étrange, je me

dis: "Pourquoi pas?" Ce "pourquoi pas" faisait tort, devant le ballon,

à mon intelligence naturelle. Ce "pourquoi pas" m'inclinait à la

crédulité, et il est intéressant de remarquer à cette occasion que: ne

rien croire, c'est tout croire, et qu'il ne faut pas se tenir l'esprit

trop libre et trop vacant, de peur qu'il ne s'y emmagasine d'aventure

des denrées d'une forme et d'un poids extravagant, qui ne sauraient

trouver place dans des esprits raisonnablement et médiocrement meublés

de croyances. Tandis que, la main sur le cachet de cire, je me

rappelais ce que ma mère m'avait conté des carafes magiques, mon

"pourquoi pas", me soufflait que peut-être après tout voit-on, à la

poussière du soleil, les fées aériennes. Mais, dès que cette idée,

après avoir mis le pied dans mon esprit, faisait mine de s'y loger et

d'y prendre des aises, je la trouvais baroque, absurde et grotesque.

Les idées, quand elles s'imposent, deviennent vite impertinentes. Il

en est peu qui puissent faire autre chose que d'agréables passantes;

et décidément celle-là avait un air de folie. Pendant que je me

demandais: Ouvrirai-je, n'ouvrirai-je pas? le cachet, que je ne

cessais de presser entre mes doigts, se brisa soudainement dans ma

main, et le flacon se trouva débouché.

J'attendis, j'observai. Je ne vis rien, je ne sentis rien. J'en fus

déçu, tant l'espoir de sortir de la nature est habile et prompt à se

glisser dans nos âmes! Rien! pas même une vague et confuse illusion,

une incertaine image! Il arrivait ce que j'avais prévu: quelle

déception! J'en ressentis une sorte de dépit. Renversé dans mon

fauteuil, je me jurai, devant ces Égyptiens aux longs yeux noirs qui

m'entouraient, de mieux fermer à l'avenir mon âme aux mensonges des

cabbalistes. Je reconnus une fois de plus la sagesse de mon bon

maître, et je résolus, à son exemple, de me conduire par la raison

dans toutes les affaires qui n'intéressent pas la foi chrétienne et

catholique. Attendre la visite d'une dame salamandre, quelle

simplicité! Est-il possible qu'il soit des Salamandres? Mais qu'en

sait-on, et "pourquoi pas"?

Le temps, déjà lourd depuis midi, devenait accablant. Engourdi par de

longs jours tranquilles et reclus, je sentais un poids sur mon front

et sur mes paupières. L'approche de l'orage acheva de m'appesantir. Je

laissai tomber mes bras et, la tête renversée, les yeux clos, je

glissai dans un demi-sommeil plein d'Égyptiens d'or et d'ombres

lascives. Cet état incertain, pendant lequel le sens de l'amour vivait

seul en moi comme un feu dans la nuit, durait depuis un temps que je

ne puis dire, quand je fus réveillé par un bruit léger de pas et

d'étoffes froissées, j'ouvris les yeux et poussai un grand cri.

Une merveilleuse créature était debout devant moi, en robe de satin

noir, coiffée de dentelle, brune avec des yeux bleus, les traits

fermes dans une chair jeune et pure, les joues rondes et la bouche

animée par un invisible baiser. Sa robe courte laissait voir des pieds

petits, hardis, gais et spirituels. Elle se tenait droite, ronde, un

peu ramassée dans sa perfection voluptueuse. On voyait, sous le ruban

de velours passé à son cou, un carré de gorge brune et pourtant

éclatante. Elle me regardait avec un air de curiosité.

J'ai dit que mon sommeil m'avait excité à l'amour. Je me levai, je

m'élançai.

--Excusez-moi, me dit-elle, je cherchais M. d'Astarac.

Je lui dis:

--Madame, il n'y a pas de M. d'Astarac. Il y a vous et moi. Je vous

attendais. Vous êtes ma Salamandre. J'ai ouvert le flacon de cristal.

Vous êtes venue, vous êtes à moi.

Je la pris dans mes bras et couvris de baisers tout ce que mes lèvres

purent trouver de chair au bord des habits.

Elle se dégagea et me dit:

--Vous êtes fou.

--C'est bien naturel, lui répondis-je. Qui ne le serait à ma place?

Elle baissa les yeux, rougit et sourit. Je me jetai à ses pieds.

--Puisque M. d'Astarac n'est pas ici, dit-elle, je n'ai qu'à me

retirer.

--Restez, m'écriai-je, en poussant le verrou.

Elle me demanda:

--Savez-vous s'il reviendra bientôt?

--Non! madame, il ne reviendra point de longtemps. Il m'a laissé seul

avec les Salamandres. Je n'en veux qu'une, et c'est vous.

Je la pris dans mes bras, je la portai sur le sopha, j'y tombai avec

elle, je la couvris de baisers. Je ne me connaissais plus. Elle

criait, je ne l'entendais point. Ses paumes ouvertes me repoussaient,

ses ongles me griffaient, et ces vaines défenses irritaient mes

désirs. Je la pressais, je l'enveloppais, renversée et défaite. Son

corps amolli céda, elle ferma les yeux; je sentis bientôt, dans mon

triomphe, ses beaux bras réconciliés me serrer contre elle.

Puis déliés, hélas! de cette étreinte délicieuse, nous nous regardâmes

tous deux avec surprise. Occupée à renaître avec décence, elle

arrangeait ses jupes et se taisait.

--Je vous aime, lui dis-je. Comment vous appelez-vous?

Je ne pensais pas qu'elle fût une Salamandre et, à vrai dire, je ne

l'avais pas cru véritablement.

--Je me nomme Jahel, me dit-elle.

--Quoi! vous êtes la nièce de Mosaïde?

--Oui, mais taisez-vous. S'il savait ...

--Que ferait-il?

--Oh! à moi, rien du tout. Mais à vous beaucoup de mal. Il n'aime pas

les chrétiens.

--Et vous?

--Oh! moi, je n'aime pas les juifs.

--Jahel, m'aimez-vous un peu?

--Mais il me semble, monsieur, qu'après ce que nous venons de nous

dire, votre question est une offense.

--Il est vrai, mademoiselle, mais je tâche de me faire pardonner une

vivacité, une ardeur, qui n'avaient pas pris soin de consulter vos

sentiments.

--Oh! monsieur, ne vous faites pas plus coupable que vous n'êtes.

Toute votre violence et toutes vos ardeurs ne vous auraient servi de

rien si vous ne m'aviez pas plu. Tout à l'heure, en vous voyant

endormi dans ce fauteuil, je vous ai trouvé du mérite, j'ai attendu

votre réveil, et vous savez le reste.

Je lui répondis par un baiser. Elle me le rendit. Quel baiser! Je crus

sentir des fraises des bois se fondre dans ma bouche. Mes désirs se

ranimèrent et je la pressai ardemment sur mon coeur.

--Cette fois, me dit-elle, soyez moins emporté, et ne pensez pas qu'à

vous. Il ne faut pas être égoïste en amour. C'est ce que les jeunes

gens ne savent pas assez. Mais on les forme.

Nous nous plongeâmes dans l'abîme des délices. Après quoi, la divine

Jahel me dit:

--Avez-vous un peigne? Je suis faite comme une sorcière.

--Jahel, lui répondis-je, je n'ai point de peigne; j'attendais une

Salamandre. Je vous adore.

--Adorez-moi, mon ami, mais soyez discret. Vous ne connaissez pas

Mosaïde.

--Quoi! Jahel! est-il donc si terrible à cent trente ans, dont il

passa soixante-quinze dans une pyramide?

--Je vois, mon ami, qu'on vous a fait des contes sur mon oncle, et que

vous avez eu la simplicité de les croire. On ne sait pas son âge;

moi-même je l'ignore, je l'ai toujours connu vieux. Je sais seulement

qu'il est robuste et d'une force peu commune. Il faisait la banque à

Lisbonne, où il lui arriva de tuer un chrétien, qu'il avait surpris

avec ma tante Myriam. Il s'enfuit et m'emmena avec lui. Depuis lors,

il m'aime avec la tendresse d'une mère. Il me dit des choses qu'on ne

dit qu'aux petits enfants, et il pleure en me regardant dormir.

--Vous habitez avec lui?

--Oui, dans le pavillon du garde, à l'autre bout du parc.

--Je sais, on y va par le sentier des Mandragores. Comment ne vous

ai-je pas rencontrée plus tôt? Par quel sort funeste, demeurant si

près de vous, ai-je vécu sans vous voir? Mais, que dis-je, vivre?

Est-ce vivre que ne vous point connaître? Vous êtes donc renfermée

dans ce pavillon?

--Il est vrai que je suis très recluse et que je ne puis aller comme

je le voudrais dans les promenades, dans les magasins et à la comédie.

La tendresse de Mosaïde ne me laisse point de liberté. Il me garde en

jaloux et, avec six petites tasses d'or qu'il a emportées de Lisbonne,

il n'aime que moi au monde. Comme il a beaucoup plus d'attachement

pour moi qu'il n'en eut pour ma tante Myriam, il vous tuerait, mon

ami, de meilleur coeur qu'il n'a tué le Portugais. Je vous en avertis

pour vous rendre discret et parce que ce n'est pas une considération

qui puisse arrêter un homme de coeur. Êtes-vous de qualité et fils de

famille, mon ami?

--Hélas! non, répondis-je, mon père est adonné à quelque art mécanique

et à une sorte de négoce.

--Est-il seulement dans les partis, a-t-il une charge de finance? Non?

C'est dommage. Il faut donc vous aimer pour vous-même. Mais dites-moi

la vérité: M. d'Astarac ne viendra-t-il pas bientôt?

A ce nom, à cette demande, un doute horrible traversa mon esprit. Je

soupçonnai cette ravissante Jahel de m'avoir été envoyée par le

cabbaliste pour jouer avec moi le rôle de Salamandre. Je l'accusai

même intérieurement d'être la nymphe de ce vieux fou. Pour en être

tout de suite éclairé, je lui demandai rudement si elle avait coutume

de faire la Salamandre dans ce château.

--Je ne vous entends point, me répondit-elle, en me regardant avec des

yeux pleins d'une innocente surprise. Vous parlez comme M. d'Astarac

lui-même, et je vous croirais atteint de sa manie, si je n'avais pas

éprouvé que vous ne partagez point l'aversion que les femmes lui

donnent. Il ne peut en souffrir une, et c'est pour moi une véritable

gêne de le voir et de lui parler. Pourtant, je le cherchais tout à

l'heure quand je vous ai trouvé.

Dans ma joie d'être rassuré, je la couvris de baisers. Elle s'arrangea

pour me faire voir qu'elle avait des bas noirs, attachés au-dessus du

genou par des jarretières à boucles de diamants, et cette vue ramena

mes esprits aux idées qui lui plaisaient. Au surplus, elle me

sollicita sur ce sujet avec beaucoup d'adresse et d'ardeur, et je

m'aperçus qu'elle commençait à s'animer au jeu dans le moment même où

j'allais en être fatigué. Pourtant, je fis de mon mieux et fus assez

heureux cette fois encore pour épargner à cette belle personne

l'affront qu'elle méritait le moins. Il me sembla qu'elle n'était pas

mécontente de moi. Elle se leva, l'air tranquille, et me dit:

--Ne savez-vous pas vraiment si M. d'Astarac ne reviendra pas bientôt?

Je vous avouerai que je venais lui demander sur la pension qu'il doit

à mon oncle une petite somme d'argent qui, pour l'heure, me fait

grandement défaut.

Je tirai de ma bourse, en m'excusant, trois écus qui s'y trouvaient et

qu'elle me fit la grâce d'accepter. C'était tout ce qui me restait des

libéralités trop rares du cabbaliste qui, faisant profession de

mépriser l'argent, oubliait malheureusement de me payer mes gages.

Je demandai à mademoiselle Jahel si je n'aurais pas l'heur de la

revoir.

--Vous l'aurez, me dit-elle.

Et nous convînmes qu'elle monterait la nuit dans ma chambre toutes les

fois qu'elle pourrait s'échapper du pavillon où elle était gardée.

--Faites attention seulement, lui dis-je, que ma porte est la

quatrième à droite, dans le corridor, et que la cinquième est celle de

l'abbé Coignard, mon bon maître. Quant aux autres, ajoutai-je, elles

ne donnent accès que dans des greniers où logent deux ou trois

marmitons et plusieurs centaines de rats.

Elle m'assura qu'elle n'aurait garde de s'y tromper, et qu'elle

gratterait à ma porte, non pas à quelque autre.

--Au reste, me dit-elle encore, votre abbé Coignard me semble un assez

bon homme. Je crois que nous n'avons rien à craindre de lui. Je l'ai

vu, par un judas, le jour où il rendait visite avec vous à mon oncle.

Il me parut aimable, quoique je n'entendisse guère ce qu'il disait.

Son nez surtout me sembla tout à fait ingénieux et capable. Celui qui

le porte doit être homme de ressources et je désire faire sa

connaissance. On a toujours à gagner à la fréquentation des gens

d'esprit. Je suis fâchée seulement qu'il ait déplu à mon oncle par la

liberté de ses paroles et par son humeur railleuse. Mosaïde le hait,

et il a pour la haine une capacité dont un chrétien ne peut se faire

idée.

--Mademoiselle, lui répondis-je, M. l'abbé Jérôme Coignard est un très

savant homme et il a, de plus, de la philosophie et de la

bienveillance. Il connaît le monde, et vous avez raison de le croire

de bon conseil. Je me gouverne entièrement sur ses avis. Mais,

répondez-moi, ne me vîtes-vous pas aussi, ce jour-là, dans le

pavillon, à travers ce judas que vous dites?

--Je vous vis, me dit-elle, et je ne vous cacherai pas que je vous

distinguai. Mais il faut que je retourne chez mon oncle. Adieu.

M. d'Astarac ne manqua pas de me demander, le soir, après le souper,

des nouvelles de la Salamandre. Sa curiosité m'embarrassait un peu. Je

répondis que la rencontre avait passé mes espérances, mais qu'au

surplus je croyais devoir me renfermer dans la discrétion convenable à

ces sortes d'aventures.

--Cette discrétion, mon fils, me dit-il, n'est point aussi utile en

votre affaire que vous vous le figurez. Les Salamandres ne demandent

point le secret sur des amours dont elles n'ont point de honte. Une de

ces Nymphes, qui m'aime, n'a point de passe-temps plus doux, en mon

absence, que de graver mon chiffre enlacé au sien dans l'écorce des

arbres, comme vous pourrez vous en assurer en examinant le tronc de

cinq ou six pins dont vous voyez d'ici les têtes élégantes. Mais

n'avez-vous point remarqué, mon fils, que ces sortes d'amours,

vraiment sublimes, loin de laisser quelque fatigue, communiquent au

coeur une vigueur nouvelle? Je suis sûr qu'après ce qui s'est passé,

vous occuperez votre nuit à traduire pour le moins soixante pages de

Zozime le Panopolitain.

Je lui avouai que je ressentais au contraire une grande envie de

dormir, qu'il expliqua par l'étonnement d'une première rencontre.

Ainsi ce grand homme demeura persuadé que j'avais eu commerce avec une

Salamandre. J'avais scrupule à le tromper, mais j'y étais obligé et il

se trompait si bien lui-même qu'on ne pouvait ajouter grand'chose à

ses illusions. J'allai donc me coucher en paix: et, m'étant mis au

lit, je soufflai ma chandelle sur le plus beau de mes jours.

Jahel tint parole. Dès le surlendemain elle vint gratter à ma porte.

Nous fûmes bien plus à notre aise dans ma chambre, que nous ne

l'avions été dans le cabinet de M. d'Astarac, et ce qui s'était passé

lors de notre première connaissance n'était que jeux d'enfants au prix

de ce que l'amour nous inspira en cette seconde rencontre. Elle

s'arracha de mes bras au petit jour, avec mille serments de me

rejoindre bientôt, m'appelant son âme, sa vie, et son greluchon.

Je me levai fort tard ce jour-là. Quand je descendis dans la

bibliothèque, mon maître y était établi sur le papyrus de Zozime, sa

plume dans une main, sa loupe dans l'autre, et digne de l'admiration

de quiconque sait estimer les bonnes lettres.

--Jacques Tournebroche, me dit-il, la principale difficulté de cette

lecture consiste en ce que diverses lettres peuvent être aisément

confondues avec d'autres, et il importe au succès du déchiffrement de

dresser un tableau des caractères qui prêtent à de semblables

méprises, car, faute de prendre ce soin, nous risquerions d'adopter de

mauvaises leçons, à notre honte éternelle et juste vitupère. J'ai fait

aujourd'hui même de risibles bévues. Il fallait que j'eusse, dès

matines, l'esprit troublé par ce que j'ai vu cette nuit et dont je

vais vous faire le récit.

"M'étant réveillé au petit jour, il me prit l'envie d'aller boire un

coup de ce petit vin blanc, dont il vous souvient que je fis hier

compliment à M. d'Astarac. Car il existe, mon fils, entre le vin blanc

et le chant du coq, une sympathie qui date assurément du temps de Noé,

et je suis certain que si saint Pierre, dans la sacrée nuit qu'il

passa dans la cour du grand sacrificateur, avait bu un doigt de vin

clairet de la Moselle, ou seulement d'Orléans, il n'aurait pas renié

Jésus avant que le coq eût chanté pour la seconde fois. Mais nous ne

devons en aucune manière, mon fils, regretter cette mauvaise action,

car il importait que les prophéties fussent accomplies; et si ce

Pierre ou Céphas n'avait pas fait, cette nuit-là, la dernière des

infamies, il ne serait pas aujourd'hui le plus grand saint du paradis

et la pierre angulaire de notre sainte Église, pour la confusion des

honnêtes gens selon le monde qui voient les clefs de leur félicité

éternelle tenues par un lâche coquin. O salutaire exemple qui, tirant

l'homme hors des fallacieuses inspirations de l'honneur humain, le

conduit dans les voies du salut! O savante économie de la religion! O

sagesse divine, qui exalte les humbles et les misérables pour abaisser

les superbes! O merveille! O mystère! A la honte éternelle des

pharisiens et des gens de justice, un grossier marinier du lac de

Tibériade, devenu par sa lâcheté épaisse la risée des filles de

cuisine qui se chauffaient avec lui, dans la cour du grand prêtre, un

rustre et un couard qui renonça son maître et sa foi devant des

maritornes bien moins jolies sans doute, que la femme de chambre de

madame la baillive de Séez, porte au front la triple couronne, au

doigt l'anneau pontifical, est établi au dessus des princes-évêques,

des rois et de l'empereur, est investi du droit de lier et de délier;

le plus respectable homme, la plus honnête dame n'entreront au ciel

que s'il leur en donne l'accès. Mais dites-moi, s'il vous plaît,

Tournebroche, mon fils, à quel endroit de mon récit j'en étais quand

j'en embrouillai le fil à ce grand saint Pierre, le prince des

apôtres. Je crois pourtant que je vous parlais d'un verre de vin blanc

que je bus à l'aube. Je descendis en chemise à l'office et tirai d'une

certaine armoire, dont la veille je m'étais prudemment assuré la clef,

une bouteille que je vidai avec plaisir. Après quoi, remontant

l'escalier, je rencontrai entre les deuxième et troisième étages une

petite demoiselle en pierrot, qui descendait les degrés. Elle parut

très effrayée et s'enfuit au fond du corridor. Je la poursuivis, je la

rejoignis, je la saisis dans mes bras et je l'embrassai par soudaine

et irrésistible sympathie. Ne m'en blâmez point, mon fils; vous en

eussiez fait tout autant à ma place, et peut-être davantage. C'est une

jolie fille, elle ressemble à la chambrière de la baillive, avec plus

de vivacité dans le regard. Elle n'osait crier. Elle me soufflait à

l'oreille: "Laissez-moi, laissez-moi, vous êtes fou!" Voyez,

Tournebroche, je porte encore au poignet les marques de ses ongles.

Que n'ai-je gardé aussi vive sur mes lèvres l'impression du baiser

qu'elle me donna!

--Quoi, monsieur l'abbé, m'écriai-je, elle vous donna un

baiser?

--Soyez assuré, mon fils, me répondit mon bon maître, qu'à ma place

vous en eussiez reçu un tout semblable, à la condition toutefois que

vous eussiez saisi, comme j'ai fait, l'occasion. Je crois vous avoir

dit que je tenais cette demoiselle étroitement embrassée. Elle

essayait de fuir, elle étouffait ses cris, elle murmurait des

plaintes.

--Lâchez-moi, de grâce! Voici le jour, un moment de plus et je suis

perdue.

Ses craintes, sa frayeur, son péril, quel barbare n'en aurait point

été touché? Je ne suis point inhumain. Je mis sa liberté au prix d'un

baiser qu'elle me donna tout de suite. Croyez-m'en sur ma parole; je

n'en reçus jamais de plus délicieux.

A cet endroit de son récit, mon bon maître, levant le nez pour humer

une prise de tabac, vit mon trouble et ma douleur qu'il prit pour de

la surprise.

--Jacques Tournebroche, reprit-il, tout ce qui me reste à dire vous

surprendra bien davantage. Je laissai donc aller à regret cette jolie

demoiselle; mais ma curiosité m'invita à la suivre. Je descendis

l'escalier sur ses pas, je la vis traverser le vestibule, sortir par

la petite porte qui donne sur les champs, du côté où le parc est le

plus étendu, et courir dans l'allée. J'y courus sur ses pas. Je

pensais bien qu'elle n'irait pas loin en pierrot et en bonnet de nuit.

Elle prit le chemin des Mandragores. Ma curiosité en redoubla et je la

suivis jusqu'au pavillon de Mosaïde. Dans ce moment, ce vilain juif

parut à sa fenêtre avec sa robe et son grand bonnet, comme ces figures

qu'on voit se montrer à midi dans ces vieilles horloges plus gothiques

et plus ridicules que les églises où elles sont conservées, pour la

joie des rustres et le profit du bedeau.

"Il me découvrit sous la feuillée, au moment même où cette jolie

fille, prompte comme Galatée, se coulait dans le pavillon; en sorte

que j'avais l'air de la poursuivre à la manière, façon et usage de ces

satyres dont nous parlâmes un jour, en conférant les beaux endroits

d'Ovide. Et mon habit ajoutait à la ressemblance, car je crois que je

vous ai dit, mon fils, que j'étais en chemise. A ma vue, les yeux de

Mosaïde étincelèrent. Il tira de sa sale houppelande jaune un stylet

assez coquet et l'agita par la fenêtre d'un bras qui ne semblait point

appesanti par la vieillesse. Cependant, il me jetait des injures

bilingues. Oui, Tournebroche, mes connaissances grammaticales

m'autorisent à dire qu'elles étaient bilingues et que l'espagnol ou

plutôt le portugais s'y mêlait avec l'hébreu. J'enrageais de n'en

point saisir le sens exact, car je n'entends point ces langues, encore

que je les reconnaisse à certains sons qui y reviennent fréquemment.

Mais il est vraisemblable qu'il m'accusait de vouloir suborner cette

fille, que je crois être sa nièce Jahel, que M. d'Astarac, s'il vous

en souvient, nous a plusieurs fois nommée; en quoi ses invectives

contenaient une part de flatterie, car tel que je suis devenu, mon

fils, par les progrès de l'âge et les fatigues d'une vie agitée, je ne

puis plus prétendre à l'amour des jeunes pucelles. Hélas! à moins de

devenir évêque, c'est un plat dont je ne goûterai plus jamais. J'y ai

regret. Mais il ne faut pas s'attacher trop obstinément aux biens

périssables de ce monde, et nous devons quitter ce qui nous quitte.

Donc Mosaïde, maniant son stylet, tirait de sa gorge des sons rauques

qui alternaient avec des glapissements aigus, de sorte que j'étais

injurié et vitupéré en manière de chant ou de cantilène. Et sans me

flatter, mon fils, je puis dire que je fus traité de paillard et de

suborneur sur un ton solennel et cérémonieux. Quand ce Mosaïde fut au

bout de ses imprécations, je m'étudiai à lui faire une riposte

bilingue, comme l'attaque. Je lui répondis en latin et en français

qu'il était homicide et sacrilège, ayant égorgé des petits enfants et

poignardé des hosties consacrées. Le vent frais du matin, en glissant

sur mes jambes, me rappelait que j'étais en chemise. J'en éprouvai

quelque embarras, car il est évident, mon fils, qu'un homme qui n'a

point de culotte est en mauvais état pour faire paraître les sacrées

vérités, confondre l'erreur et poursuivre le crime. Toutefois, je lui

fis des tableaux effroyables de ses attentats et le menaçai de la

justice divine et de la justice humaine.

--Quoi! mon bon maître m'écriai-je, ce Mosaïde, qui a une si jolie

nièce, égorgea des nouveau-nés et poignarda des hosties?

--Je n'en sais rien, me répondit M. Jérôme Coignard, et n'en puis rien

savoir. Mais ces crimes lui appartiennent, étant ceux de sa race, et

je puis les lui donner sans injure. Je poursuivais sur ce mécréant une

longue suite d'aïeux scélérats. Car vous n'ignorez point ce qu'on dit

des juifs et de leurs rites abominables. Il y a dans la vieille

cosmographie de Münster une figure représentant des juifs mutilant un

enfant, et ils y sont reconnaissables à la roue ou rouelle de drap

qu'ils portent sur leurs vêtements, en signe d'infamie. Je ne crois

pas pourtant que ce soit chez eux un usage domestique et quotidien. Je

doute aussi que tous ces israélites soient si portés à outrager les

saintes espèces. Les en accuser, c'est les croire pénétrés aussi

profondément que nous de la divinité de Notre-Seigneur Jésus-Christ.

Car on ne conçoit pas le sacrilège sans la foi, et le juif qui

poignarda la sainte hostie rendit par cela même un sincère hommage à

la vérité de la transsubstantiation. Ce sont là, mon fils, des fables

qu'il faut laisser aux ignorants, et, si je les jetai à la face de cet

horrible Mosaïde, ce fut moins par les conseils d'une saine critique

que par les impérieuses suggestions du ressentiment et de la colère.

--Ah! monsieur, lui dis-je, vous pouviez vous contenter de lui

reprocher le Portugais qu'il a tué par jalousie, car c'est là un

meurtre véritable.

--Quoi! s'écria mon bon maître; Mosaïde a tué un chrétien. Nous avons

en lui, Tournebroche, un voisin dangereux. Mais vous tirerez de cette

aventure les conclusions que j'en tire moi-même. Il est certain que sa

nièce est la bonne amie de M. d'Astarac, dont elle quittait assurément

la chambre quand je la rencontrai dans l'escalier.

"J'ai trop de religion pour ne pas regretter qu'une si aimable

personne sorte de la race qui a crucifié Jésus-Christ. Hélas! n'en

doutez pas, mon fils, ce vilain Mardochée est l'oncle d'une Esther qui

n'a point besoin de macérer six mois dans la myrrhe pour être digne du

lit d'un roi. Le vieux corbeau spagyrique n'est point ce qui convient

à une telle beauté, et je me sens enclin à m'intéresser à elle.

"Il faut que Mosaïde la cache bien secrètement, car, si elle se

montrait un jour au cours ou à la comédie, elle aurait le lendemain

tout le monde à ses pieds. Ne souhaitez-vous point la voir,

Tournebroche?

Je répondis que je le souhaitais vivement, et nous nous renfonçâmes

tous deux dans notre grec.

Ce soir-là, nous trouvant, mon bon maître et moi, dans la rue du Bac,

comme il faisait chaud, M. Jérôme Coignard me dit:

--Jacques Tournebroche, mon fils, ne vous plairait-il point tirer à

gauche, dans la rue de Grenelle, à la recherche d'un cabaret? Encore

nous faut-il chercher un hôte qui vende du vin à deux sous le pot. Car

je suis démuni d'argent et je pense, mon fils, que vous n'êtes pas

mieux pourvu que moi, par l'injure de M. d'Astarac, qui fait peut-être

de l'or, mais qui n'en donne point à ses secrétaires et domestiques,

ainsi qu'il apparaît par votre exemple et le mien. L'état où il nous

laisse est lamentable. Je n'ai pas un sou vaillant dans ma poche, et

je vois qu'il faudra que je remédie par industrie et ruse à ce grand

mal. Il est beau de supporter la pauvreté d'une âme égale, comme

Épictète, qui y acquit une gloire impérissable. Mais c'est un exercice

dont je suis las, et qui m'est devenu fastidieux par l'accoutumance.

Je sens qu'il est temps que je change de vertu et que je m'instruise à

posséder des richesses sans qu'elles me possèdent, ce qui est l'état

le plus noble où se puisse hausser l'âme d'un philosophe. Je veux

bientôt faire quelque gain, afin de montrer que ma sagesse ne se

dément pas même dans la prospérité. J'en cherche les moyens, et tu m'y

vois songer, Tournebroche.

Tandis que mon bon maître parlait de la sorte avec une noble élégance,

nous approchions du joli hôtel où M. de la Guéritaude avait logé

mam'selle Catherine. "Vous le reconnaîtrez, m'avait-elle dit, aux

rosiers du balcon." Il ne faisait pas assez jour pour que je visse les

roses, mais je croyais les sentir. Après avoir fait quelques pas, je

la reconnus à la fenêtre, un pot à eau à la main, arrosant ses fleurs.

En me reconnaissant de même dans la rue, elle rit et m'envoya un

baiser. Sur quoi, une main, passant par la croisée, lui donna sur la

joue un soufflet dont elle fut si étonnée qu'elle lâcha le pot à eau,

qui tomba, peu s'en faut, sur la tête de mon bon maître. Puis la belle

souffletée disparut et le souffleteur, paraissant à sa place à la

fenêtre, se pencha sur la grille et me cria:

--Dieu soit loué, monsieur, vous n'êtes point le capucin! Je ne puis

souffrir que ma maîtresse envoie des baisers à cette bête puante qui

rôde sans cesse sous cette fenêtre. Cette fois du moins je n'ai point

à rougir de son choix. Vous me semblez honnête homme, et je crois vous

avoir déjà vu. Faites-moi l'honneur de monter. Il y a céans un souper

préparé. Vous m'obligerez d'y prendre part avec M. l'abbé qui vient de

recevoir une potée d'eau sur la tête et qui se secoue comme un chien

mouillé. Après souper, nous jouerons aux cartes, et, quand il fera

jour, nous irons nous couper la gorge. Mais ce sera civilité pure et

seulement pour vous faire honneur, monsieur, car à la vérité cette

fille ne vaut pas un coup d'épée. C'est une coquine que je ne veux

revoir de ma vie.

Je reconnus en celui qui parlait de la sorte ce monsieur d'Anquetil,

que j'avais vu naguère exciter si vivement ses gens à piquer le frère

Ange au derrière. Il parlait poliment et me traitait en gentilhomme.

Je sentis toute la faveur qu'il me faisait en consentant à me couper

la gorge. Mon bon maître n'était pas moins sensible à tant d'urbanité.

S'étant suffisamment secoué:

--Jacques Tournebroche, mon fils, me dit-il, nous ne pouvons pas

refuser une si gracieuse invitation.

Déjà deux laquais étaient descendus avec des flambeaux. Ils nous

conduisirent dans une salle où un ambigu était préparé sur une table

éclairée par deux candélabres d'argent. M. d'Anquetil nous pria d'y

prendre place et mon bon maître noua sa serviette à son cou. Il avait

déjà piqué une grive à sa fourchette quand un bruit de sanglots

déchira nos oreilles.

--Ne prenez point garde à ces cris, dit M. d'Anquetil, c'est Catherine

qui gémit dans la chambre où je l'ai enfermée.

--Ah! monsieur, il faut lui pardonner, répondit mon bon maître qui

regardait tristement le petit oiseau au bout de sa fourchette. Les

mets les plus agréables semblent amers, assaisonnés de larmes et de

gémissements. Auriez-vous le coeur de laisser pleurer une femme?

Faites grâce à celle-ci, je vous prie! Est-elle donc si coupable

d'avoir envoyé un baiser à mon jeune disciple, qui fut son voisin et

son compagnon au temps de leur médiocrité commune, alors que les

charmes de cette jolie fille n'étaient encore célèbres que sous la

treille du _Petit Bacchus_. Il n'y a rien là que d'innocent, si tant

est qu'une action humaine et particulièrement l'action d'une femme

puisse être jamais innocente et tout à fait nette de la tache

originelle. Souffrez encore, monsieur, que je vous dise que la

jalousie est un sentiment gothique, un triste reste des moeurs

barbares qui ne doit point subsister dans une âme élégante et bien

née.

--Monsieur l'abbé, répondit M. d'Anquetil, sur quoi jugez-vous que je

suis jaloux? Je ne le suis pas. Mais je ne souffre pas qu'une femme se

moque de moi.

--Nous sommes le jouet des vents, dit mon bon maître avec un soupir.

Tout se rit de nous, le ciel, les astres, la pluie, les zéphires,

l'ombre, la lumière et la femme. Souffrez, monsieur, que Catherine

soupe avec nous. Elle est jolie, elle égayera votre table. Tout ce

qu'elle a pu faire, ce baiser et le reste, ne la rend pas moins

agréable à voir. Les infidélités des femmes ne gâtent point leur

visage: La nature, qui se plaît à les orner, est indifférente à leurs

fautes. Imitez-la, monsieur, et pardonnez à Catherine.

Je joignis mes prières à celles de mon bon maître, et M. d'Anquetil

consentit à délivrer la prisonnière. Il s'approcha de la porte d'où

partaient les cris, l'ouvrit et appela Catherine qui ne répondit que

par le redoublement de ses plaintes.

--Messieurs, nous dit son amant, elle est là, couchée à plat ventre

sur le lit, la tête dans l'oreiller et soulevant à chaque sanglot une

croupe ridicule. Regardez cela. Voilà donc pourquoi nous nous donnons

tant de peine et faisons tant de sottises!... Catherine, venez souper.

Mais Catherine ne bougeait point et pleurait encore. Il l'alla tirer

par le bras, par la taille. Elle résistait. Il fut pressant:

--Allons! viens, mignonne.

Elle s'entêtait à ne point changer de place, tenant embrassés le lit

et les matelas.

Son amant perdit patience, et cria d'une voix rude avec mille

jurements:

--Lève-toi, garce!

Aussitôt elle se leva et, souriant dans les larmes, lui prit le bras

et entra dans la salle à manger, avec un air de victime heureuse.

Elle s'assit entre M. d'Anquetil et moi, la tête renversée sur

l'épaule de son amant et cherchant du pied mon pied sous la table.

--Messieurs, dit notre hôte, pardonnez à ma vivacité un mouvement que

je ne saurais regretter, puisqu'il me donne l'honneur de vous traiter

ici. Je ne puis en vérité souffrir tous les caprices de cette jolie

fille, et je suis devenu très ombrageux depuis que je l'ai surprise

avec son capucin.

--Mon ami, lui dit Catherine en pressant mon pied sous le sien, votre

jalousie s'égare. Sachez que je n'ai de goût que pour M. Jacques.

--Elle raille, dit M. d'Anquetil.

--N'en doutez point, répondis-je. On voit qu'elle n'aime que

vous.

--Sans me flatter, répliqua-t-il, je lui ai inspiré quelque

attachement. Mais elle est coquette.

--A boire! dit M. l'abbé Coignard.

La rôtisserie de la Reine Pédauque · 第 9 / 19 题