LA RÔTISSERIE DE LA REINE PÉDAUQUE

[Note: Le manuscrit original, d'une belle écriture du XVIIIe siècle,

porte en sous-titre: _Vie et opinions de M. l'abbé Jérôme Coignard_.

(NOTE DE L'ÉDITEUR.)]

J'ai dessein de rapporter les rencontres singulières de ma vie. Il y

en a de belles et d'étranges. En les remémorant, je doute moi-même si

je n'ai pas rêvé. J'ai connu un cabbaliste gascon dont je ne puis dire

qu'il était sage, car il périt malheureusement, mais qui me tint, une

nuit, dans l'île aux Cygnes, des discours sublimes que j'ai eu le

bonheur de retenir et le soin de mettre par écrit. Ces discours

avaient trait à la magie et aux sciences occultes, dont on est

aujourd'hui fort entêté. On ne parle que de Rose-Croix.* Au reste, je

ne me flatte pas de tirer grand honneur de ces révélations. Les uns

diront que j'ai tout inventé et que ce n'est pas la vraie doctrine;

les autres que je n'ai dit que ce que tout le monde savait. J'avoue

que je ne suis pas très instruit dans la cabbale, mon maître ayant

péri au début de mon initiation. Mais le peu que j'ai appris de son

art me fait véhémentement soupçonner que tout en est illusion, abus et

vanité. Il suffit, d'ailleurs, que la magie soit contraire à la

religion pour que je la repousse de toutes mes forces. Néanmoins, je

crois devoir m'expliquer sur un point de cette fausse science, pour

qu'on ne m'y juge pas plus ignorant encore que je ne le suis. Je sais

que les cabbalistes pensent généralement que les Sylphes, les

Salamandres, les Elfes, les Gnomes et les Gnomides naissent avec une

âme périssable comme leur corps et qu'ils acquièrent l'immortalité par

leur commerce avec les mages.** Mon cabaliste enseignait, au

contraire, que la vie éternelle n'est le partage d'aucune créature,

soit terrestre, soit aérienne. J'ai suivi son sentiment sans prétendre

m'en faire juge.

* Ceci fut écrit dans la seconde moitié du XVIIIe siècle. (NOTE DE

L'ÉDITEUR.)

** Cette opinion est soutenue notamment dans un petit livre de l'abbé

Montfaucon de Villars: _Le comte de Gabalis ou Entretiens sur les

sciences secrètes et mystérieuses suivant les principes des

anciens mages ou sages cabbalistes._ Il y en a plusieurs éditions.

Je me contenterai de signaler celle d'Amsterdam (chez Jacques Le

Jeune, 1700, in-18, figures) qui contient une seconde partie, qui

n'est pas dans l'édition originale. (NOTE DE L'ÉDITEUR.).

Il avait coutume de dire que les Elfes tuent ceux qui révèlent leurs

mystères et il attribuait à la vengeance de ces esprits la mort de M.

l'abbé Coignard, qui fut assassiné sur la route de Lyon. Mais je sais

bien que cette mort, à jamais déplorable, eut une cause plus

naturelle. Je parlerai librement des Génies de l'air et du feu. Il

faut savoir courir quelques risques dans la vie, et celui des Elfes

est extrêmement petit.

J'ai recueilli avec zèle les propos de mon bon maître, M. l'abbé

Jérôme Coignard, qui périt comme je viens de le dire. C'était un homme

plein de science et de piété. S'il avait eu l'âme moins inquiète, il

aurait égalé en vertu M. l'abbé Rollin, qu'il surpassait de beaucoup

par l'étendue du savoir et la profondeur de l'intelligence. Il eut du

moins, dans les agitations d'une vie troublée, l'avantage sur M.

Rollin de ne point tomber dans le jansénisme. Car la solidité de son

esprit ne se laissait point ébranler par la violence des doctrines

téméraires, et je puis attester devant Dieu la pureté de sa foi. Il

avait une grande connaissance du monde, acquise dans la fréquentation

de toutes sortes de compagnies. Cette expérience l'aurait beaucoup

servi dans les histoires romaines qu'il aurait sans doute composées, à

l'exemple de M. Rollin, si le loisir et le temps ne lui eussent fait

défaut, et si sa vie eût été mieux assortie à son génie. Ce que je

rapporterai d'un si excellent homme fera l'ornement de ces mémoires.

Et comme Aulu-Gelle, qui conféra les plus beaux endroits des

philosophes en ses _Nuits attiques_, comme Apulée, qui mit dans _sa

Métamorphose_ les meilleures fables des Grecs, je me donne un travail

d'abeille et je veux recueillir un miel exquis. Je ne saurais

néanmoins me flatter au point de me croire l'émule de ces deux grands

auteurs, puisque c'est uniquement dans les propres souvenirs de ma vie

et non dans d'abondantes lectures, que je puise toutes mes richesses.

Ce que je fournis de mon propre fonds c'est la bonne foi. Si jamais

quelque curieux lit mes mémoires, il reconnaîtra qu'une âme candide

pouvait seule s'exprimer dans un langage si simple et si uni. J'ai

toujours passé pour très naïf dans les compagnies où j'ai vécu. Cet

écrit ne peut que continuer cette opinion après ma mort.

J'ai nom Elme-Laurent-Jacques Ménétrier. Mon père, Léonard Ménétrier,

était rôtisseur rue Saint-Jacques à l'enseigne de la _Reine Pédauque_,

qui, comme on sait, avait les pieds palmés à la façon des oies et des

canards.

Son auvent s'élevait vis-à-vis de Saint-Benoît-le-Bétourné, entre

madame Gilles, mercière aux _Trois-Pucelles_, et M. Blaizot, libraire

à l'_Image Sainte-Catherine_, non loin du _Petit Bacchus_, dont la

grille, ornée de pampres, faisait le coin de la rue des Cordiers. Il

m'aimait beaucoup et quand, après souper, j'étais couché dans mon

petit lit, il me prenait la main, soulevait l'un après l'autre mes

doigts, en commençant par le pouce, et disait:

--Celui-là l'a tué, celui-là l'a plumé, celui-là l'a fricassé,

celui-là l'a mangé. Et le petit Riquiqui, qui n'a rien du tout.

"Sauce, sauce, sauce, ajoutait-il en me chatouillant, avec le bout de

mon petit doigt, le creux de la main.

Et il riait très fort. Je riais aussi en m'endormant, et ma mère

affirmait que le sourire restait encore sur mes lèvres le lendemain

matin.

Mon père était bon rôtisseur et craignait Dieu. C'est pourquoi il

portait, aux jours de fête, la bannière des rôtisseurs, sur laquelle

un beau saint Laurent était brodé avec son gril et une palme d'or. Il

avait coutume de me dire:

--Jacquot, ta mère est une sainte et digne femme.

C'est un propos qu'il se plaisait à répéter. Et il est vrai que ma

mère allait tous les dimanches à l'église avec un livre imprimé en

grosses lettres. Car elle savait mal lire le petit caractère qui,

disait-elle, lui tirait les yeux hors de la tête. Mon père passait,

chaque soir, une heure ou deux au cabaret du _Petit Bacchus_, que

fréquentaient Jeannette la vielleuse et Catherine la dentellière. Et,

chaque fois qu'il en revenait un peu plus tard que de coutume, il

disait d'une voix attendrie en mettant son bonnet de coton:

--Barbe, dormez en paix. Je le disais tantôt encore au coutelier

boiteux: Vous êtes une sainte et digne femme.

J'avais six ans, quand, un jour, rajustant son tablier, ce qui était

en lui signe de résolution, il me parla de la sorte:

--Miraut, notre bon chien, a tourné ma broche pendant quatorze ans. Je

n'ai pas de reproche à lui faire. C'est un bon serviteur qui ne m'a

jamais volé le moindre morceau de dinde ni d'oie. Il se contentait

pour prix de sa peine de lécher la rôtissoire. Mais il se fait vieux.

Sa patte devient raide, il n'y voit goutte et ne vaut plus rien pour

tourner la manivelle. Jacquot, c'est à toi, mon fils, de prendre sa

place. Avec de la réflexion et quelque usage, tu y réussiras sans

faute aussi bien que lui.

Miraut écoutait ces paroles et secouait la queue en signe

d'approbation. Mon père poursuivit:

--Donc, assis sur cet escabeau, tu tourneras la broche. Cependant,

afin de te former l'esprit, tu repasseras ta Croix de Dieu, et quand,

par la suite, tu sauras lire toutes les lettres moulées, tu apprendras

par coeur quelque livre de grammaire ou de morale ou encore les belles

maximes de l'Ancien et Nouveau Testament. Car la connaissance de Dieu

et la distinction du bien et du mal sont nécessaires même dans un état

mécanique, de petit renom sans doute, mais honnête comme est le mien,

qui fut celui de mon père et qui sera le tien, s'il plaît à Dieu.

A compter de ce jour, assis du matin au soir, au coin de la cheminée,

je tournai la broche, ma Croix de Dieu ouverte sur mes genoux. Un bon

capucin, qui venait, avec son sac, quêter chez mon père, m'aidait à

épeler. Il le faisait d'autant plus volontiers que mon père, qui

estimait le savoir, lui payait ses leçons d'un beau morceau de dinde

et d'un grand verre de vin, tant qu'enfin le petit frère, voyant que

je formais assez bien les syllabes et les mots, m'apporta une belle

Vie de sainte Marguerite, où il m'enseigna à lire couramment.

Un jour, ayant posé, comme de coutume, sa besace sur le comptoir, il

vint s'asseoir près de moi, et, chauffant ses pieds nus dans la cendre

du foyer, il me fit dire pour la centième fois:

Pucelle sage, nette et fine,

Aide des femmes en gésine,

Ayez pitié de nous.

A ce moment, un homme d'une taille épaisse et pourtant assez noble,

vêtu de l'habit ecclésiastique, entra dans la rôtisserie et cria d'une

voix ample:

--Holà! l'hôte, servez-moi un bon morceau.

Il paraissait, sous ses cheveux gris, dans le plein de l'âge et de la

force. Sa bouche était riante et ses yeux vifs. Ses joues un peu

lourdes et ses trois mentons descendaient majestueusement sur un

rabat, devenu par sympathie aussi gras que le cou qui s'y répandait.

Mon père, courtois par profession, tira son bonnet et dit en

s'inclinant:

--Si Votre Révérence veut se chauffer un moment à mon feu, je lui

servirai ce qu'elle désire. Sans se faire prier davantage, l'abbé prit

place devant la cheminée à côté du capucin.

Entendant le bon frère qui lisait:

Pucelle sage, nette et fine,

Aide des femmes en gésine...,

il frappa dans ses mains et dit:

--Oh, l'oiseau rare! l'homme unique! Un capucin qui sait lire! Eh!

petit frère, comment vous nommez-vous?

--Frère Ange, capucin indigne, répondit mon maître.

Ma mère, qui de la chambre haute entendit des voix, descendit dans la

boutique, attirée par la curiosité.

L'abbé la salua avec une politesse déjà familière et lui dit:

--Voilà qui est admirable, madame: Frère Ange est capucin et il sait

lire!

--Il sait même lire toutes les écritures, répondit ma mère.

Et, s'approchant du frère, elle reconnut l'oraison de sainte

Marguerite à l'image, qui représentait la vierge martyre, un goupillon

à la main.

--Cette prière, ajouta-t-elle, est difficile à lire, parce que les

mots en sont tout petits et à peine séparés. Par bonheur, il suffit,

dans les douleurs, de se l'appliquer comme un emplâtre à l'endroit où

l'on ressent le plus de mal, et elle opère de la sorte aussi bien et

mieux même que si on la récitait. J'en ai fait l'épreuve, monsieur,

lors de la naissance de mon fils Jacquot, ici présent.

--N'en doutez point, ma bonne dame, répondit frère Ange: L'oraison de

sainte Marguerite est souveraine pour ce que vous dites, à la

condition expresse de faire l'aumône aux capucins.

Sur ces mots, frère Ange vida le gobelet que ma mère lui avait rempli

jusqu'au bord, jeta sa besace sur son épaule et s'en alla du côté du

_Petit Bacchus_.

Mon père servit un quartier de volaille à l'abbé, qui, tirant de sa

poche un morceau de pain, un flacon de vin et un couteau dont le

manche de cuivre représentait le feu roi en empereur romain sur une

colonne antique, commença de souper.

Mais, à peine avait-il mis le premier morceau dans sa bouche, qu'il se

tourna vers mon père, et lui demanda du sel, surpris qu'on ne lui eût

point d'abord présenté la salière.

--Ainsi, dit-il, en usaient les anciens. Ils offraient le sel en signe

d'hospitalité. Ils plaçaient aussi des salières dans les temples, sur

la nappe des dieux.

Mon père lui présenta du sel gris dans le sabot, qui était accroché à

la cheminée. L'abbé en prit à sa convenance et dit:

--Les anciens considéraient le sel comme l'assaisonnement nécessaire

de tous les repas et ils le tenaient en telle estime qu'ils appelaient

sel, par métaphore, les traits d'esprit qui donnent de la saveur au

discours.

--Ah! dit mon père, en quelque estime que vos anciens l'aient tenu, la

gabelle aujourd'hui le met encore à plus haut prix.

Ma mère, qui écoutait en tricotant un bas de laine, fut contente de

placer son mot.

--Il faut croire, dit-elle, que le sel est une bonne chose, puisque le

prêtre en met un grain sur la langue des enfants qu'on tient sur les

fonts du baptême. Quand mon Jacquot sentit ce sel sur sa langue, il

fit la grimace, car, tout petit qu'il était, il avait déjà de

l'esprit. Je parle, monsieur l'abbé, de mon fils Jacques, ici présent.

L'abbé me regarda et dit:

--C'est maintenant un grand garçon. La modestie est peinte sur son

visage, et il lit attentivement la Vie de sainte Marguerite.

--Oh! reprit ma mère, il lit aussi l'oraison pour les engelures et la

prière de saint Hubert, que frère Ange lui a données, et l'histoire de

celui qui a été dévoré, au faubourg Saint-Marcel, par plusieurs

diables, pour avoir blasphémé le saint nom de Dieu.

Mon père me regarda avec admiration, puis il coula dans l'oreille de

l'abbé que j'apprenais tout ce que je voulais, par une facilité native

et naturelle.

--Ainsi donc, répliqua l'abbé, le faut-il former aux bonnes lettres,

qui sont l'honneur de l'homme, la consolation de la vie et le remède à

tous les maux, même à ceux de l'amour, ainsi que l'affirme le poète

Théocrite.

--Tout rôtisseur que je suis, répondit mon père, j'estime le savoir et

je veux bien croire qu'il est, comme dit Votre Grâce, un remède à

l'amour. Mais je ne crois pas qu'il soit un remède à la faim.

--Il n'y est peut-être pas un onguent souverain, répondit l'abbé; mais

il y porte quelque soulagement à la manière d'un baume très doux,

quoique imparfait.

Comme il parlait ainsi, Catherine la dentellière parut au seuil, le

bonnet sur l'oreille et son fichu très chiffonné. A sa vue, ma mère

fronça le sourcil et laissa tomber trois mailles de son tricot.

--Monsieur Ménétrier, dit Catherine à mon père, venez dire un mot aux

sergents du guet. Si vous ne le faites, ils conduiront sans faute

frère Ange en prison. Le bon frère est entré tantôt au _Petit

Bacchus_, où il a bu deux ou trois pots qu'il n'a point payés, de

peur, disait-il, de manquer à la règle de saint François. Mais le pis

de l'affaire est que, me voyant sous la tonnelle en compagnie, il

s'approcha de moi pour m'apprendre certaine oraison nouvelle. Je lui

dis que ce n'était pas le moment, et, comme il devenait pressant, le

coutelier boiteux, qui se trouvait tout à côté de moi, le tira très

fort par la barbe. Alors, frère Ange se jeta sur le coutelier, qui

roula à terre, emportant la table et les brocs. Le cabaretier accourut

au bruit et, voyant la table culbutée, le vin répandu et frère Ange,

un pied sur la tête du coutelier, brandissant un escabeau dont il

frappait tous ceux qui l'approchaient, ce méchant hôte jura comme un

diable et s'en fut appeler la garde. Monsieur Ménétrier, venez sans

tarder, venez tirer le petit frère de la main des sergents. C'est un

saint homme et il est excusable dans cette affaire.

Mon père était enclin à faire plaisir à Catherine. Mais cette fois les

paroles de la dentellière n'eurent point l'effet qu'elle en attendait.

Il répondit net qu'il ne trouvait pas d'excuse à ce capucin et qu'il

lui souhaitait une bonne pénitence au pain et à l'eau, au plus noir

cul de basse-fosse du couvent dont il était l'opprobre et la honte.

Il s'échauffait en parlant:

--Un ivrogne et un débauché à qui je donne tous les jours du bon vin

et de bons morceaux et qui s'en va au cabaret lutiner des guilledines

assez abandonnées pour préférer la société d'un coutelier ambulant et

d'un capucin à celle des honnêtes marchands jurés du quartier! Fi! fi!

Il s'arrêta court à cet endroit de ses invectives et regarda à la

dérobée ma mère qui, debout et droite contre l'escalier, poussait à

petits coups secs l'aiguille à tricoter.

Catherine, surprise par ce mauvais accueil, dit sèchement:

--Ainsi, vous ne voulez pas dire une bonne parole au cabaretier et aux

sergents?

--Je leur dirai, si vous voulez, qu'ils emmènent le coutelier avec le

capucin.

--Mais, fit-elle en riant, le coutelier est votre ami.

--Moins mon ami que le vôtre, dit mon père irrité. Un gueux qui tire

la bricole et va clochant!

--Oh! pour cela s'écria-t-elle, c'est bien vrai qu'il cloche. Il

cloche, il cloche, il cloche!

Et elle sortit de la rôtisserie, en éclatant de rire.

Mon père, se tournant alors vers l'abbé, qui grattait un os avec son

couteau:

--C'est comme j'ai l'honneur de le dire à Votre Grâce: chaque leçon de

lecture et d'écriture que ce capucin donne à mon enfant, je la paie

d'un gobelet de vin et d'un fin morceau, lièvre, lapin, oie, voire

géline ou chapon. C'est un ivrogne et un débauché!

--N'en doutez point, répondit l'abbé.

--Mais s'il ose jamais mettre le pied sur mon seuil, je le chasserai à

grands coups de balai.

--Ce sera bien fait, dit l'abbé. Ce capucin est un âne, et il

enseignait à votre fils bien moins à parler qu'à braire. Vous ferez

sagement de jeter au feu cette Vie de sainte Catherine, cette prière

pour les engelures et cette histoire de loup-garou, dont le frocard

empoisonnait l'esprit de votre fils. Au prix où frère Ange donnait ses

leçons, je donnerai les miennes; j'enseignerai à cet enfant le latin

et le grec, et même le français, que Voiture et Balzac ont porté à sa

perfection. Ainsi, par une fortune doublement singulière et favorable,

ce Jacquot Tournebroche deviendra savant et je mangerai tous les

jours.

--Topez là! dit mon père. Barbe, apportez deux gobelets. Il n'y a

point d'affaire conclue quand les parties n'ont pas trinqué en signe

d'accord. Nous boirons ici. Je ne veux de ma vie remettre le pied au

_Petit Bacchus_, tant ce coutelier et ce moine m'inspirent

d'éloignement.

L'abbé se leva, et, les mains posées sur le dossier de sa chaise, dit

d'un ton lent et grave:

--Avant tout, je remercie Dieu, créateur et conservateur de toutes

choses, de m'avoir conduit dans cette maison nourricière. C'est lui

seul qui nous gouverne, et nous devons reconnaître sa providence dans

les affaires humaines, encore qu'il soit téméraire et parfois incongru

de l'y suivre de trop près. Car, étant universelle, elle se trouve

dans toutes sortes de rencontres, sublimes assurément pour la conduite

que Dieu y tient, mais obscènes ou ridicules pour la part que les

hommes y prennent, et qui est le seul endroit par où elles nous

apparaissent. Aussi, ne faut-il pas crier, à la façon des capucins et

des bonnes femmes, qu'on voit Dieu à tous les chats qu'on fouette.

Louons le Seigneur; prions-le de m'éclairer dans les enseignements que

je donnerai à cet enfant, et, pour le reste, remettons-nous-en à sa

sainte volonté, sans chercher à la comprendre par le menu.

Puis, soulevant son gobelet, il but un grand coup de vin.

--Ce vin, dit-il, porte dans l'économie du corps humain une chaleur

douce et salutaire. C'est une liqueur digne d'être chantée à Téos et

au Temple, par les princes des poètes bachiques, Anacréon et Chaulieu.

J'en veux frotter les lèvres de mon jeune disciple.

Il me mit le gobelet sous le menton et s'écria:

--Abeilles de l'Académie, venez, venez vous poser en harmonieux

essaims sur la bouche, désormais sacrée aux Muses, de Jacobus

Tournebroche.

--Oh! monsieur l'abbé, dit ma mère, il est vrai que le vin attire les

abeilles, surtout quand il est doux. Mais il ne faut pas souhaiter que

ces méchantes mouches se posent sur les lèvres de mon Jacquot, car

leur piqûre est cruelle. Un jour que je mordais dans une pêche, je fus

piquée à la langue par une abeille et je souffris les tourments de

l'enfer. Je ne fus soulagée que par un peu de terre, mêlée de salive,

que frère Ange me mît dans la bouche, en récitant l'oraison de saint

Côme.

L'abbé lui fit entendre qu'il parlait d'abeilles au sens allégorique.

Et mon père dit sur un ton de reproche:

--Barbe, vous êtes une sainte et digne femme, mais j'ai maintes fois

remarqué que vous aviez un fâcheux penchant à vous jeter étourdiment

dans les entretiens sérieux comme un chien dans un jeu de quilles.

--Il se peut, répondit ma mère. Mais si vous aviez mieux suivi mes

conseils, Léonard, vous vous en seriez bien trouvé. Je puis ne pas

connaître toutes les espèces d'abeilles, mais je m'entends au

gouvernement de la maison et aux convenances que doit garder dans ses

moeurs un homme d'âge, père de famille et porte-bannière de sa

confrérie.

Mon père se gratta l'oreille et versa du vin à l'abbé qui dit en

soupirant:

--Certes, le savoir n'est pas de nos jours honoré dans le royaume de

France comme il l'était chez le peuple romain, pourtant dégénéré de sa

vertu première, au temps où la rhétorique porta Eugène à l'Empire. Il

n'est pas rare de voir en notre siècle un habile homme dans un grenier

sans feu ni chandelle. _Exemplum ut talpa_. J'en suis un exemple.

Il nous fit alors un récit de sa vie, que je rapporterai tel qu'il

sortit de sa bouche, à cela près qu'il s'y trouvait des endroits que

la faiblesse de mon âge m'empêcha de bien entendre, et, par suite, de

garder dans ma mémoire. J'ai cru pouvoir les rétablir d'après les

confidences qu'il me fit plus tard quand il m'accorda l'honneur de son

amitié.

--Tel que vous me voyez, dit-il, ou pour mieux dire, tout autre que

vous ne me voyez, jeune, svelte, l'oeil vif et les cheveux noirs, j'ai

enseigné les arts libéraux au collège de Beauvais, sous MM. Dugué,

Guérin, Coffin et Baffier. J'avais reçu les ordres et je pensais me

faire un grand renom dans les lettres. Mais une femme renversa mes

espérances. Elle se nommait Nicole Pigoreau et tenait une boutique de

librairie à la _Bible d'or_, sur la place, devant le collège. J'y

fréquentais, feuilletant sans cesse les livres qu'elle recevait de

Hollande, et aussi ces éditions bipontiques, illustrées de notes,

gloses et commentaires très savants. J'étais aimable, madame Pigoreau

s'en aperçut pour mon malheur. Elle avait été jolie et savait plaire

encore. Ses yeux parlaient. Un jour, les Cicéron et les Tite-Live, les

Platon et les Aristote, Thucydide, Polybe et Varron, Épictète,

Sénèque, Boèce et Cassiodore, Homère, Eschyle, Sophocle, Euripide,

Plaute et Térence, Diodore de Sicile et Denys d'Halicarnasse, saint

Jean Chrysostôme et saint Basile, saint Jérôme et saint Augustin,

Erasme, Saumaise, Turnèbe et Scaliger, saint Thomas-d'Aquin,

Saint-Bonaventure, Bossuet traînant Ferri à sa suite, Lenain,

Godefroy, Mézeray, Mainbourg, Fabricius, le père Lelong et le père

Pitou, tous les poètes, tous les orateurs, tous les historiens, tous

les pères, tous les docteurs, tous les théologiens, tous les

humanistes, tous les compilateurs, assemblés du haut en bas des murs,

furent témoins de nos baisers.

"--Je n'ai pu vous résister, me dit-elle, n'en prenez pas une mauvaise

opinion de moi.

"Elle m'exprimait son amour avec des transports inconcevables. Une

fois, elle me fit essayer un rabat et des manchettes de dentelle, et

trouvant qu'ils m'allaient à ravir, elle me pressa de les garder. Je

n'en voulus rien faire. Mais comme elle s'irritait de mes refus, où

elle voyait une offense à l'amour, je consentis à prendre ce qu'elle

m'offrait, de peur de la fâcher.

"Ma bonne fortune dura jusqu'au temps où je fus remplacé par un

officier. J'en conçus un violent dépit, et dans l'ardeur de me venger,

je fis savoir aux régents du collège que je n'allais plus à la _Bible

d'or_, de peur d'y voir des spectacles propres à offenser la modestie

d'un jeune ecclésiastique. A vrai dire, je n'eus pas à me féliciter de

cet artifice. Car madame Pigoreau, apprenant comme j'en usais à son

égard, publia que je lui avais volé des manchettes et un rabat de

dentelle. Ses fausses plaintes allèrent aux oreilles des régents qui

firent fouiller mon coffre et y trouvèrent la parure, qui était d'un

assez grand prix. Ils me chassèrent, et c'est ainsi que j'éprouvai, à

l'exemple d'Hippolyte et de Bellérophon, la ruse et la méchanceté des

femmes. Me trouvant dans la rue avec mes hardes et mes cahiers

d'éloquence, j'étais en grand risque d'y mourir de faim, lorsque,

laissant le petit collet, je me recommandai à un seigneur huguenot,

qui me prit pour secrétaire et me dicta des libelles sur la religion.

--Ah! pour cela! s'écria mon père, c'était mal à vous, monsieur

l'abbé. Un honnête homme ne doit pas prêter la main à ces

abominations. Et, pour ma part, bien qu'ignorant et de condition

mécanique, je ne puis sentir la vache à Colas.

--Vous avez raison, mon hôte, reprit l'abbé. Cet endroit est le plus

mauvais de ma vie. C'est celui qui me donne le plus de repentir. Mais

mon homme était calviniste. Il ne m'employait qu'à écrire contre les

luthériens et les sociniens, qu'il ne pouvait souffrir, et je vous

assure qu'il m'obligea à traiter ces hérétiques plus durement qu'on ne

le fit jamais en Sorbonne.

--_Amen_, dit mon père. Les agneaux paissent en paix, tandis que les

loups se dévorent entre eux.

L'abbé poursuivit son récit:

--Au reste, dit-il, je ne demeurai pas longtemps chez ce seigneur, qui

faisait plus de cas des lettres d'Ulric de Hutten que des harangues de

Démosthène et chez qui on ne buvait que de l'eau. Je fis ensuite

divers métiers dont aucun ne me réussit. Je fus successivement

colporteur, comédien, moine, laquais. Puis, reprenant le petit collet,

je devins secrétaire de l'évêque de Séez et je rédigeai le catalogue

des manuscrits précieux renfermés dans sa bibliothèque. Ce catalogue

forme deux volumes in-folio, qu'il plaça dans sa galerie, reliés en

maroquin rouge, à ses armes, et dorés sur tranches. J'ose dire que

c'est un bon ouvrage.

"Il n'aurait tenu qu'à moi de vieillir dans l'étude et la paix auprès

de monseigneur. Mais j'aimais la chambrière de madame la baillive. Ne

m'en blâmez pas avec trop de sévérité. Brune, grasse, vive, fraîche,

saint Pacôme lui-même l'eût aimée. Un jour, elle prit le coche pour

aller chercher fortune à Paris. Je l'y suivis. Mais je n'y fis point

mes affaires aussi bien qu'elle fit les siennes. J'entrai, sur sa

recommandation, au service de madame de Saint-Ernest, danseuse de

l'Opéra, qui, connaissant mes talents, me chargea d'écrire, sous sa

dictée, un libelle contre mademoiselle Davilliers, de qui elle avait à

se plaindre. Je fus un assez bon secrétaire, et méritai bien les

cinquante écus qui m'avaient été promis. Le livre fut imprimé à

Amsterdam, chez Marc-Michel Rey, avec un frontispice allégorique, et

mademoiselle Davilliers reçut le premier exemplaire au moment où elle

entrait en scène pour chanter le grand air d'Armide. La colère rendit

sa voix rauque et tremblante. Elle chanta faux et fut sifflée. Son

rôle fini, elle courut avec sa poudre et ses paniers chez l'intendant

des menus, qui n'avait rien à lui refuser. Elle se jeta tout en

larmes à ses pieds et cria vengeance. On sut bientôt que le coup

partait de madame de Saint-Ernest.

"Interrogée, pressée, menacée, elle me dénonça et je fus mis à la

Bastille, où je restai quatre ans. J'y trouvai quelque consolation à

lire Boèce et Cassiodore.

"Depuis j'ai tenu une échoppe d'écrivain public au cimetière des

Saints-Innocents et prêté aux servantes amoureuses une plume, qui

devait plutôt peindre les hommes illustres de Rome et commenter les

écrits des Pères. Je gagne deux liards par lettre d'amour et c'est un

métier dont je meurs plutôt que je n'en vis. Mais je n'oublie pas

qu'Épictète fut esclave et Pyrrhon jardinier.

"Tantôt j'ai reçu, par grand hasard, un écu pour une lettre anonyme.

Je n'avais pas mangé depuis deux jours. Aussi me suis-je mis tout de

suite en quête d'un traiteur. J'ai vu, de la rue, votre enseigne

enluminée et le feu de votre cheminée, qui faisait flamber joyeusement

les vitres. J'ai senti sur votre seuil une odeur délicieuse. Je suis

entré. Mon cher hôte, vous connaissez maintenant ma vie.

--Je vois qu'elle est d'un brave homme, dit mon père, et, hors la

vache à Colas, il n'y a trop rien à y reprendre. Votre main! Nous

sommes amis. Comment vous appelez-vous?

--Jérôme Coignard, docteur en théologie, licencié ès arts.

Ce qu'il y a de merveilleux dans les affaires humaines, c'est

l'enchaînement des effets et des causes. M. Jérôme Coignard avait bien

raison de le dire: A considérer cette suite bizarre de coups et de

contre-coups où s'entre-choquent nos destinées, on est obligé de

reconnaître que Dieu, dans sa perfection, ne manque ni d'esprit ni de

fantaisie, ni de force comique; qu'il excelle au contraire dans

l'imbroglio comme en tout le reste, et qu'après avoir inspiré Moïse,

David et les prophètes, s'il daignait inspirer M. Le Sage et les

poètes de la foire, il leur dicterait les pièces les plus

divertissantes pour Arlequin. C'est ainsi que je devins latiniste

parce que frère Ange fut pris par les sergents et mis en chartre

ecclésiastique, pour avoir assommé un coutelier sous la tonnelle du

_Petit Bacchus_. M. Jérôme Coignard accomplit sa promesse. Il me donna

ses leçons, et, me trouvant docile et intelligent, il prit plaisir à

m'enseigner les lettres anciennes. En peu d'années il fit de moi un

assez bon latiniste.

J'ai gardé à sa mémoire une reconnaissance qui ne finira qu'avec ma

vie. On concevra toute l'obligation que je lui ai, quand j'aurai dit

qu'il ne négligea rien pour former mon coeur et mon âme en même temps

que mon esprit. Il me récitait les Maximes d'Épictète, les Homélies de

saint Basile et les Consolations de Boèce. Il m'exposait, par de beaux

extraits, la philosophie des stoïciens; mais il ne la faisait paraître

dans sa sublimité que pour l'abattre de plus haut devant la

philosophie chrétienne. Il était subtil théologien et bon catholique.

Sa foi demeurait entière sur les débris de ses plus chères illusions

et de ses plus légitimes espérances. Ses faiblesses, ses erreurs, ses

fautes, qu'il n'essayait ni de dissimuler ni de colorer, n'avaient

point ébranlé sa confiance en la bonté divine. Et, pour le bien

connaître, il faut savoir qu'il gardait le soin de son salut éternel

dans les occasions où il devait, en apparence, s'en soucier le moins.

Il m'inculqua les principes d'une piété éclairée. Il s'efforçait aussi

de m'attacher à la vertu et de me la rendre, pour ainsi dire,

domestique et familière par des exemples tirés de la vie de Zénon.

Pour m'instruire des dangers du vice, il puisait ses arguments dans

une source plus voisine, me confiant que, pour avoir trop aimé le vin

et les femmes, il avait perdu l'honneur de monter dans une chaire de

collège, en robe longue et en bonnet carré.

A ces rares mérites il joignait la constance et l'assiduité, et il

donnait ses leçons avec une exactitude qu'on n'eût pas attendue d'un

homme livré comme lui à tous les caprices d'une vie errante et sans

cesse emporté dans les agitations d'une fortune moins doctorale que

picaresque. Ce zèle était l'effet de sa bonté et aussi du goût qu'il

avait pour cette bonne rue Saint-Jacques, où il trouvait à satisfaire

tout ensemble les appétits de son corps et ceux de son esprit. Après

m'avoir donné quelque profitable leçon en prenant un repas succulent,

il faisait un tour au _Petit Bacchus_ et à l'_Image Sainte-Catherine_,

trouvant réunis ainsi dans un petit espace de terre, qui était son

paradis, du vin frais et des livres.

Il était devenu l'hôte assidu de M. Blaizot, le libraire, qui lui

faisait bon accueil, bien qu'il feuilletât tous les livres sans faire

emplette d'aucun. Et c'était un merveilleux spectacle de voir mon bon

maître, au fond de la boutique, le nez enfoui dans quelque petit livre

fraîchement venu de Hollande et relevant la tête pour disserter selon

l'occurrence, avec la même science abondante et riante, soit des plans

de monarchie universelle attribués au feu roi, soit des aventures

galantes d'un financier et d'une fille de théâtre. M. Blaizot ne se

lassait pas de l'écouter. Ce M. Blaizot était un petit vieillard sec

et propre, en habit et culotte puce et bas de laine gris. Je

l'admirais beaucoup et je n'imaginais rien de plus beau au monde que

de vendre comme lui des livres, à _l'Image Sainte-Catherine_.

Un souvenir contribuait à revêtir pour moi la boutique de M. Blaizot

d'un charme mystérieux. C'est là qu'un jour, étant très jeune, j'avais

vu pour la première fois une femme nue. Je la vois encore. C'était

l'Ève d'une Bible en estampes. Elle avait un gros ventre et les jambes

un peu courtes, et elle s'entretenait avec le serpent dans un paysage

hollandais. Le possesseur de cette estampe m'inspira dès lors une

considération qui se soutint par la suite, quand je pris, grâce à M.

Coignard, le goût des livres.

A seize ans, je savais assez de latin et un peu de grec. Mon bon

maître dit à mon père:

--Ne pensez-vous point, mon hôte, qu'il est indécent de laisser un

jeune cicéronien en habit de marmiton?

--Je n'y avais pas songé, répondit mon père.

--Il est vrai, dit ma mère, qu'il conviendrait de donner à notre fils

une veste de basin. Il est agréable de sa personne, de bonnes manières

et bien instruit. Il fera honneur à ses habits.

Mon père demeura pensif un moment, puis il demanda s'il serait bien

séant à un rôtisseur de porter une veste de basin. Mais l'abbé

Coignard lui représenta que, nourrisson des Muses, je ne deviendrais

jamais rôtisseur, et que les temps étaient proches où je porterais le

petit collet.

Mon père soupira en songeant que je ne serais point, après lui,

porte-bannière de la confrérie des rôtisseurs parisiens. Et ma mère

devint toute ruisselante de joie et d'orgueil à l'idée que son fils

serait d'église.

Le premier effet de ma veste de basin fut de me donner de

l'assurance et de m'encourager à prendre des femmes une idée plus

complète que celle que m'avait donnée jadis l'Ève de M. Blaizot. Je

songeais raisonnablement pour cela à Jeannette la vielleuse et à

Catherine la dentellière, que je voyais passer vingt fois le jour

devant la rôtisserie, montrant quand il pleuvait une fine cheville

et un petit pied dont la pointe sautillait d'un pavé à l'autre.

Jeannette était moins jolie que Catherine. Elle était aussi moins

jeune et moins brave en ses habits. Elle venait de Savoie et se

coiffait en marmotte, avec un mouchoir à carreaux qui lui cachait

les cheveux. Mais elle avait le mérite de ne point faire de façons

et d'entendre ce qu'on voulait d'elle avant qu'on eût parlé. Ce

caractère était extrêmement convenable à ma timidité. Un soir, sous

le porche de Saint-Benoît-le-Bétourné, qui est garni de bancs de

pierre, elle m'apprit ce que je ne savais pas encore et qu'elle

savait depuis longtemps. Mais je ne lui en fus pas aussi

reconnaissant que j'aurais dû, et je ne songeais qu'à porter à

d'autres plus jolies la science qu'elle m'avait inculquée. Je dois

dire, pour excuser mon ingratitude, que Jeannette la vielleuse

n'attachait pas à ces leçons plus de prix que je n'y donnais

moi-même, et qu'elle les prodiguait à tous les polissons du

quartier.

Catherine était plus réservée dans ses façons; elle me faisait

grand'peur et je n'osais pas lui dire combien je la trouvais jolie. Ce

qui redoublait mon embarras, c'est qu'elle se moquait sans cesse de

moi et ne perdait pas une occasion de me taquiner. Elle me plaisantait

de ce que je n'avais pas de poil au menton. Cela me faisait rougir et

j'aurais voulu être sous terre. J'affectais en la voyant un air sombre

et chagrin. Je feignais de la mépriser. Mais elle était bien trop

jolie pour que ce mépris fût véritable.

Cette nuit-là, nuit de l'Épiphanie et dix-neuvième anniversaire de ma

naissance, tandis que le ciel versait avec la neige fondue une froide

humeur dont on était pénétré jusqu'aux os et qu'un vent glacial

faisait grincer l'enseigne de la _Reine Pédauque_, un feu clair,

parfumé de graisse d'oie, brillait dans la rôtisserie et la soupière

fumait sur la nappe blanche, autour de laquelle M. Jérôme Coignard,

mon père et moi, étions assis. Ma mère, selon sa coutume, se tenait

debout derrière le maître du logis, prête à le servir. Il avait déjà

rempli l'écuelle de l'abbé, quand, la porte s'étant ouverte, nous

vîmes frère Ange très pâle, le nez rouge et la barbe ruisselante. Mon

père en leva de surprise sa cuiller à pot jusqu'aux poutres enfumées

du plancher.

La surprise de mon père s'expliquait aisément. Frère Ange, qui, une

première fois, avait disparu pendant six mois après l'assommade du

coutelier boiteux, était demeuré cette fois deux ans entiers sans

donner de ses nouvelles. Il s'en était allé au printemps avec un âne

chargé de reliques, et le pis est qu'il avait emmené Catherine

habillée en béguine. On ne savait ce qu'ils étaient devenus, mais il y

avait vent au _Petit Bacchus_ que le petit frère et la petite soeur

avaient eu des démêlés avec l'official entre Tours et Orléans. Sans

compter qu'un vicaire de Saint-Benoît criait comme un diable que ce

pendard de capucin lui avait volé son âne.

--Quoi, s'écria mon père, ce coquin n'est pas dans un cul de

basse-fosse? Il n'y a plus de justice dans le royaume.

Mais frère Ange disait le _Bénédicité_ et faisait le signe de la croix

sur la soupière.

--Holà! reprit mon père, trêve de grimaces, beau moine! Et confessez

que vous passâtes en prison d'église à tout le moins une des deux

années durant lesquelles on ne vit point dans la paroisse votre face

de Belzébuth. La rue Saint-Jacques en était plus honnête, et le

quartier plus respectable. Ardez le bel Olibrius qui mène aux champs

l'âne d'autrui et la fille à tout le monde.

--Peut-être, répondit frère Ange, les yeux baissés et les mains dans

ses manches, peut-être, maître Léonard, voulez-vous parler de

Catherine, que j'eus le bonheur de convertir et de tourner à une

meilleure vie, tant et si bien qu'elle souhaita ardemment de me suivre

avec les reliques que je portais et de faire avec moi de beaux

pèlerinages, notamment à la Vierge noire de Chartres? J'y consentis à

la condition qu'elle prît un habit ecclésiastique. Ce qu'elle fit sans

murmurer.

--Taisez-vous! répondit mon père, vous êtes un débauché. Vous n'avez

point le respect de votre habit. Retournez d'où vous venez et allez

voir, s'il vous plaît, dans la rue si la reine Pédauque a des

engelures.

Mais ma mère fit signe au frère de s'asseoir sous le manteau de la

cheminée, ce qu'il fit tout doucement.

--Il faut beaucoup pardonner aux capucins, dit l'abbé, car ils pèchent

sans malice.

Mon père pria M. Coignard de ne plus parler de cette engeance, dont le

seul nom lui échauffait les oreilles.

--Maître Léonard, dit l'abbé, la philosophie induit l'âme à la

clémence. Pour ma part, j'absous volontiers les fripons, les coquins

et tous les misérables. Et même je ne garde pas rancune aux gens de

bien, quoiqu'il y ait beaucoup d'insolence dans leur cas. Et si, comme

moi, maître Léonard, vous aviez fréquenté les personnes respectables,

vous sauriez qu'elles ne valent pas mieux que les autres et qu'elles

sont d'un commerce souvent moins agréable. Je me suis assis à la

troisième table de M. l'évêque de Séez, et deux serviteurs, vêtus de

noir, s'y tenaient à mon côté: la Contrainte et l'Ennui.

--Il faut convenir, dit ma mère, que les valets de monseigneur

portaient des noms fâcheux. Que ne les nommait-il Champagne, l'Olive

ou Frontin, selon l'usage!

L'abbé reprit:

--Il est vrai que certaines personnes s'arrangent aisément des

incommodités qu'on éprouve à vivre parmi les grands. Il y avait à la

deuxième table de M. l'évêque de Séez un chanoine fort poli, qui

demeura jusqu'à son dernier moment sur le pied cérémonieux. Apprenant

qu'il était au plus mal, monseigneur l'alla voir dans sa chambre et le

trouva à toute extrémité: "Hélas! dit le chanoine, je demande pardon à

Votre Grandeur d'être obligé de mourir devant Elle.

--Faites, faites! ne vous gênez point," répondit monseigneur

avec bonté.

A ce moment, ma mère apporta le rôti et le posa sur la table avec un

geste empreint de gravité domestique dont mon père fut ému, car il

s'écria brusquement et la bouche pleine:

--Barbe, vous êtes une sainte et digne femme.

--Madame, dit mon bon maître, est en effet comparable aux femmes

fortes de l'Écriture. C'est une épouse selon Dieu.

--Dieu merci! dit ma mère, je n'ai jamais trahi la fidélité que j'ai

jurée à Léonard Ménétrier, mon mari, et je compte bien, maintenant que

le plus difficile est fait, n'y point manquer jusqu'à l'heure de la

mort. Je voudrais qu'il me gardât sa foi comme je lui garde la mienne.

--Madame, j'avais vu, du premier coup d'oeil, que vous étiez une

honnête femme, repartit l'abbé, car j'ai ressenti près de vous une

quiétude qui tenait plus du ciel que de la terre.

Ma mère, qui était simple, mais point sotte, entendit fort bien ce

qu'il voulait dire et lui répliqua que, s'il l'avait connue vingt ans

en çà, il l'aurait trouvée toute autre qu'elle n'était devenue dans

cette rôtisserie, où sa bonne mine s'en était allée au feu des broches

et à la fumée des écuelles. Et, comme elle était piquée, elle conta

que le boulanger d'Auneau la trouvait assez à son goût pour lui offrir

des gâteaux chaque fois qu'elle passait devant son four. Elle ajouta

vivement qu'au reste, il n'est fille ou femme si laide qui ne puisse

mal faire quand l'envie lui en prend.

--Cette bonne femme a raison, dit mon père. Je me rappelle qu'étant

apprenti dans la rôtisserie de l'_Oie Royale_, proche la porte

Saint-Denis, mon patron, qui était en ce temps-là porte-bannière de la

confrérie, comme je le suis aujourd'hui, me dit: "Je ne serai jamais

cocu, ma femme est trop laide". Cette parole me donna l'idée de faire

ce qu'il croyait impossible. J'y réussis, dès le premier essai, un

matin qu'il était à la Vallée. Il disait vrai: sa femme était bien

laide; mais elle avait de l'esprit et elle était reconnaissante.

A cette anecdote, ma mère se fâcha tout de bon, disant que ce

n'étaient point là des propos qu'un père de famille dût tenir à sa

femme et à son fils, s'il voulait garder leur estime.

M. Jérôme Coignard, la voyant toute rouge de colère, détourna la

conversation avec une adroite bonté. Interpellant de façon soudaine le

frère Ange qui, les mains dans ses manches, se tenait humblement au

coin du feu:

--Petit frère, lui dit-il, quelles reliques portiez-vous sur l'âne du

second vicaire, en compagnie de soeur Catherine? N'était-ce point

votre culotte que vous donniez à baiser aux dévotes, sur l'exemple

d'un certain corelier dont Henry Estienne a conté l'aventure?

--Ah! monsieur l'abbé, répondit frère Ange de l'air d'un martyr qui

souffre pour la vérité, ce n'était point ma culotte, mais un pied de

saint Eustache.

--Je l'eusse juré, si ce n'était péché, s'écria l'abbé en agitant un

pilon de volaille. Ces capucins vous dénichent des saints que les bons

auteurs, qui ont traité de l'histoire ecclésiastique, ignorent. Ni

Tillemont, ni Fleury ne parlent de ce saint Eustache, à qui l'on eut

bien tort de dédier une église de Paris, quand il est tant de saints

reconnus par les écrivains dignes de foi, qui attendent encore un tel

honneur. La vie de cet Eustache est un tissu de fables ridicules. Il

en est de même de celle de sainte Catherine, qui n'a jamais existé que

dans l'imagination de quelque méchant moine byzantin. Je ne la veux

pourtant pas trop attaquer parce qu'elle est la patronne des écrivains

et qu'elle sert d'enseigne à la boutique du bon M. Blaizot, qui est le

lieu le plus délectable du monde.

--J'avais aussi, reprit tranquillement le petit frère, une côte de

sainte Marie l'Égyptienne.

--Ah! ah! pour celle-là, s'écria l'abbé en jetant son os par la

chambre, je la tiens pour très sainte, car elle donna dans sa vie un

bel exemple d'humilité.

"Vous savez, madame, ajouta-t-il en tirant ma mère par la manche, que

sainte Marie l'Égyptienne, se rendant en pèlerinage au tombeau de

Notre Seigneur, fut arrêtée par une rivière profonde, et que, n'ayant

pas un denier pour passer le bac, elle offrit son corps en paiement

aux bateliers. Qu'en dites-vous, ma bonne dame?

Ma mère demanda d'abord si l'histoire était bien vraie. Quand on lui

donna l'assurance qu'elle était imprimée dans les livres et peinte sur

une fenêtre de l'église de la Jussienne, elle la tint pour véritable.

--Je pense, dit-elle, qu'il faut être aussi sainte qu'elle pour en

faire autant sans pécher. Aussi, ne m'y risquerais-je point.

--Pour moi, dit l'abbé, d'accord avec les docteurs les plus subtils,

j'approuve la conduite de cette sainte. Elle est une leçon aux

honnêtes femmes, qui s'obstinent avec trop de superbe dans leur

altière vertu. Il y a quelque sensualisme, si l'on y songe, à donner

trop de prix à la chair et à garder avec un soin excessif ce qu'on

doit mépriser. On voit des matrones qui croient avoir en elles un

trésor à garder et qui exagèrent visiblement l'intérêt que portent à

leur personne Dieu et les anges. Elles se croient une façon de

Saint-Sacrement naturel. Sainte Marie l'Égyptienne en jugeait mieux.

Bien que jolie et faite à ravir, elle estima qu'il y aurait trop de

superbe à s'arrêter dans son saint pèlerinage pour une chose

indifférente en soi et qui n'est qu'un endroit à mortifier, loin

d'être un joyau précieux. Elle le mortifia, madame, et elle entra de

la sorte, par une admirable humilité, dans la voie de la pénitence où

elle accomplit des travaux merveilleux.

--Monsieur l'abbé, dit ma mère, je ne vous entends point. Vous êtes

trop savant pour moi.

--Cette grande sainte, dit frère Ange, est peinte au naturel dans la

chapelle de mon couvent, et tout son corps est couvert, par la grâce

de Dieu, de poils longs et épais. On en a tiré des portraits dont je

vous apporterai un tout béni, ma bonne dame.

Ma mère attendrie lui passa la soupière sur le dos du maître. Et le

bon frère, assis dans la cendre, se trempa la barbe en silence dans le

bouillon aromatique.

--C'est le moment, dit mon père, de déboucher une de ces bouteilles,

que je tiens en réserve pour les grandes fêtes, qui sont la Noël, les

Rois et la Saint-Laurent. Rien n'est plus agréable que de boire du bon

vin, quand on est tranquille chez soi, et à l'abri des importuns.

A peine avait-il prononcé ces paroles, que la porte s'ouvrit et qu'un

grand homme noir aborda la rôtisserie, dans une rafale de neige et de

vent.

--Une Salamandre! une Salamandre! s'écriait-il.

Et, sans prendre garde à personne, il se pencha sur le foyer dont il

fouilla les tisons du bout de sa canne, au grand dommage de frère

Ange, qui, avalant des cendres et des charbons avec son potage,

toussait à rendre l'âme. Et l'homme noir remuait encore le feu, en

criant: "Une Salamandre!... Je vois une Salamandre", tandis que la

flamme agitée faisait trembler au plafond son ombre en forme de grand

oiseau de proie.

Mon père était surpris et même choqué des façons de ce visiteur. Mais

il savait se contraindre. Il se leva donc, sa serviette sous le bras,

et, s'étant approché de la cheminée, il se courba vers l'âtre, les

deux poings sur les cuisses.

Quand il eut suffisamment considéré son foyer bouleversé et frère Ange

couvert de cendres:

--Que Votre Seigneurie m'excuse, dit-il, je ne vois ici qu'un méchant

moine et point de Salamandre.

"Au demeurant, j'en ai peu de regret, ajouta mon père. Car, à ce que

j'ai ouï dire, c'est une vilaine bête, velue et cornue, avec de

grandes griffes.

--Quelle erreur! répondit l'homme noir, les Salamandres ressemblent à

des femmes, ou, pour mieux dire, à des Nymphes, et elles sont

parfaitement belles. Mais je suis bien simple de vous demander si vous

apercevez celle-ci. Il faut être philosophe pour voir une Salamandre,

et je ne pense pas qu'il y ait des philosophes dans cette cuisine.

--Vous pourriez vous tromper, monsieur, dit l'abbé Coignard. Je suis

docteur en théologie, maître ès arts; j'ai assez étudié les moralistes

grecs et latins, dont les maximes ont fortifié mon âme dans les

vicissitudes de ma vie, et j'ai particulièrement appliqué Boèce, comme

un topique, aux maux de l'existence. Et voici près de moi Jacobus

Tournebroche, mon élève, qui sait par coeur les sentences de Publius

Syrus.

L'inconnu tourna vers l'abbé des yeux jaunes, qui brillaient

étrangement sur un nez en bec d'aigle, et s'excusa, avec plus de

politesse que sa mine farouche n'en annonçait, de n'avoir pas tout de

suite reconnu une personne de mérite.

--Il est extrêmement probable, ajouta-t-il, que cette Salamandre est

venue pour vous ou pour votre élève. Je l'ai vue très distinctement de

la rue en passant devant cette rôtisserie. Elle serait plus apparente

si le feu était plus vif. C'est pourquoi il faut tisonner vivement dès

qu'on croit qu'une Salamandre est dans la cheminée.

Au premier mouvement que l'inconnu fit pour remuer de nouveau les

cendres, frère Ange, inquiet, couvrit la soupière d'un pan de sa robe

et ferma les yeux.

--Monsieur, poursuivit l'homme à la Salamandre, souffrez que votre

jeune élève approche du foyer et dise s'il ne voit pas quelque

ressemblance d'une femme au-dessus des flammes.

En ce moment, la fumée qui montait sous la hotte de la cheminée se

recourbait avec une grâce particulière et formait des rondeurs qui

pouvaient simuler des reins bien cambrés, à la condition qu'on y eût

l'esprit extrêmement tendu. Je ne mentis donc pas tout à fait en

disant que, peut-être, je voyais quelque chose.

A peine avais-je fait cette réponse que l'inconnu, levant son bras

démesuré, me frappa du poing l'épaule si rudement que je pensai en

avoir la clavicule brisée.

--Mon enfant, me dit-il aussitôt, d'une voix très douce, en me

regardant d'un air de bienveillance, j'ai dû faire sur vous cette

forte impression, afin que vous n'oubliiez jamais que vous avez vu une

Salamandre. C'est signe que vous êtes destiné à devenir un savant et,

peut-être, un mage. Aussi bien votre figure me faisait-elle augurer

favorablement de votre intelligence.

--Monsieur, dit ma mère, il apprend tout ce qu'il veut, et il sera

abbé s'il plaît à Dieu.

M. Jérôme Coignard ajouta que j'avais tiré quelque profit de ses

leçons et mon père demanda à l'étranger si sa Seigneurie ne voulait

pas manger un morceau.

--Je n'en ai nul besoin, dit l'homme, et il m'est facile de passer un

an et plus sans prendre aucune nourriture, hors un certain élixir dont

la composition n'est connue que des philosophes. Cette faculté ne

m'est point particulière; elle est commune à tous les sages, et l'on

sait que l'illustre Cardan s'abstint de tout aliment pendant plusieurs

années, sans être incommodé. Au contraire, son esprit acquit pendant

ce temps une vivacité singulière. Toutefois, ajouta le philosophe, je

mangerai de ce que vous m'offrirez, à seule fin de vous complaire.

Et il s'assit sans façon à notre table. Dans le même moment, frère

Ange poussa sans bruit un escabeau entre ma chaise et celle de mon

maître et s'y coula à point pour recevoir sa part du pâté de perdreaux

que ma mère venait de servir.

Le philosophe ayant rejeté son manteau sur le dossier de sa chaise,

nous vîmes qu'il avait des boutons de diamant à son habit. Il

demeurait songeur. L'ombre de son nez descendait sur sa bouche, et ses

joues creuses rentraient dans ses mâchoires. Son humeur sombre gagnait

la compagnie. Mon bon maître lui-même buvait en silence. On

n'entendait plus que le bruit que faisait le petit frère en mâchant

son pâté.

Tout à coup, le philosophe dit:

--Plus j'y songe et plus je me persuade que cette Salamandre est venue

pour ce jeune garçon.

Et il me désigna de la pointe de son couteau.

--Monsieur, lui dis-je, si les Salamandres sont vraiment telles que

vous le dites, c'est bien de l'honneur que celle-ci me fait, et je lui

ai beaucoup d'obligation. Mais, à vrai dire, je l'ai plutôt devinée

que vue, et cette première rencontre a éveillé ma curiosité sans la

satisfaire.

Faute de parler à son aise, mon bon maître étouffait.

--Monsieur, dit-il tout à coup au philosophe, avec un grand éclat:

J'ai cinquante et un ans, je suis licencié ès arts et docteur en

théologie; j'ai lu tous les auteurs grecs et latins qui n'ont point

péri par l'injure du temps ou la malice de l'homme, et je n'y ai point

vu de Salamandre, d'où je conclus raisonnablement qu'il n'en existe

point.

--Pardonnez-moi, dit frère Ange à demi étouffé de perdreau et

d'épouvante. Pardonnez-moi. Il existe malheureusement des Salamandres,

et un père jésuite dont j'ai oublié le nom a traité de leurs

apparitions. J'ai vu moi-même, en un lieu nommé Saint-Claude, chez des

villageois, une Salamandre dans une cheminée, tout contre la marmite.

Elle avait une tête de chat, un corps de crapaud et une queue de

poisson. J'ai jeté une potée d'eau bénite sur cette bête et aussitôt

elle s'est évanouie dans les airs avec un bruit épouvantable comme de

friture et au milieu d'une fumée très acre, dont j'eus, peu s'en faut,

les yeux brûlés. Et ce que je dis est si véritable que pendant huit

jours, pour le moins, ma barbe en sentit le roussi, ce qui prouve

mieux que tout le reste la nature maligne de cette bête.

--Vous vous moquez de nous, petit frère, dit l'abbé, votre crapaud à

tête de chat n'est pas plus véritable que la Nymphe de monsieur que

voici. Et, de plus, c'est une invention dégoûtante.

Le philosophe se mit à rire.

--Le frère Ange, dit-il, n'a pu voir la Salamandre des sages. Quand

les Nymphes du feu rencontrent des capucins, elles leur tournent le

dos.

--Oh! oh! dit mon père en riant très fort, un dos de Nymphe, c'est

encore trop bon pour un capucin.

Et, comme il était de bonne humeur, il envoya une grosse tranche de

pâté au petit frère.

Ma mère posa le rôti au milieu de la table et elle en prit avantage

pour demander si les Salamandres étaient bonnes chrétiennes, ce dont

elle doutait, n'ayant jamais ouï dire que les habitants du feu

louassent le Seigneur.

--Madame, répondit l'abbé, plusieurs théologiens de la Compagnie de

Jésus ont reconnu l'existence d'un peuple d'incubes et de succubes,

qui ne sont point proprement des démons, puisqu'ils ne se laissent pas

mettre en déroute par une aspersion d'eau bénite et qui

n'appartiennent pas à l'église triomphante, car des esprits glorieux

n'eussent point, comme il s'est vu à Pérouse, tenté de séduire la

femme d'un boulanger. Mais, si vous voulez mon avis, ce sont là plutôt

les sales imaginations d'un cafard que les vues d'un docteur. Il faut

haïr ces diableries ridicules et déplorer que des fils de l'Eglise,

nés dans la lumière, se fassent du monde et de Dieu une idée moins

sublime que celle qu'en formèrent un Platon ou un Cicéron, dans les

ténèbres du paganisme. Dieu, j'ose le dire, est moins absent du _Songe

de Scipion_ que de ces noirs traités de démonologie dont les auteurs

se disent chrétiens et catholiques.

--Monsieur l'abbé, prenez-y garde, dit le philosophe. Votre Cicéron

parlait avec abondance et facilité, mais c'était un esprit banal, et

il n'était pas beaucoup avancé dans les sciences sacrées. Avez-vous

jamais ouï parler d'Hermès Trismégiste et de la Table d'Émeraude?

--Monsieur, dit l'abbé, j'ai trouvé un très vieux manuscrit de la

Table d'Émeraude dans la bibliothèque de M. l'évêque de Séez, et je

l'aurais déchiffré un jour ou l'autre sans la chambrière de madame la

baillive qui s'en fut à Paris chercher fortune et me fit monter dans

le coche avec elle. Il n'y eut point là de sorcellerie, monsieur le

philosophe, et je n'obéis qu'à des charmes naturels:

_Non facit hoc verbis; facie tenerisque lacertis

Devovet et flavis nostra puella comis._

--C'est une nouvelle preuve, dit le philosophe, que les femmes sont

grandes ennemies de la science. Aussi le sage doit-il se garder de

tous rapports avec elles.

--Même en légitime mariage? demanda mon père.

--Surtout en légitime mariage, répondit le philosophe.

--Hélas! demanda encore mon père, que reste-t-il donc à vos pauvres

sages, quand ils sont d'humeur à rire un peu?

Le philosophe dit:

--Il leur reste les Salamandres.

A ces mots, frère Ange leva de dessus son assiette un nez épouvanté.

--Ne parlez pas ainsi, mon bon monsieur, murmura-t-il; au nom de tous

les saints de mon ordre, ne parlez pas ainsi! Et ne perdez point de

vue que la Salamandre n'est autre que le diable, qui revêt, comme on

sait, les formes les plus diverses, tantôt agréables, quand il

parvient à déguiser sa laideur naturelle, tantôt hideuses, s'il laisse

voir sa vraie constitution.

--Prenez garde à votre tour, frère Ange, répondit le philosophe; et

puisque vous craignez le diable, ne le fâchez pas trop et ne l'excitez

pas contre vous par des propos inconsidérés. Vous savez que le vieil

Adversaire, que le grand Contradicteur garde, dans le monde spirituel,

une telle puissance, que Dieu même compte avec lui. Je dirai plus:

Dieu, qui le craignait, en a fait son homme d'affaires. Méfiez-vous,

petit frère; ils s'entendent.

En écoutant ce discours, le pauvre capucin crut ouïr et voir le diable

en personne, à qui l'inconnu ressemblait précisément par ses yeux de

feu, son nez crochu, son teint noir et toute sa longue et maigre

personne. Son âme, déjà étonnée, acheva de s'abîmer dans une sainte

terreur. Sentant sur lui la griffe du Malin, il se mit à trembler de

tous ses membres, coula dans sa poche ce qu'il put ramasser de bons

morceaux, se leva tout doucement et gagna la porte à reculons, en

marmonnant des exorcismes.

Le philosophe n'y prit pas garde. Il tira de sa veste un petit livre

couvert de parchemin racorni, qu'il tendit tout ouvert à mon bon

maître et à moi. C'était un vieux texte grec, plein d'abréviations et

de ligatures, et qui me fit tout d'abord l'effet d'un grimoire. Mais

M. l'abbé Goignard ayant chaussé ses besicles et placé le livre à la

bonne distance, commença de lire aisément ces caractères, plus

semblables à des pelotons de fil à demi dévidés par un chat, qu'aux

simples et tranquilles lettres de mon saint Jean-Chrysostôme où

j'apprenais la langue de Platon et de l'Évangile. Quand il eut terminé

sa lecture:

--Monsieur, dit-il, cet endroit s'entend de cette sorte: "_Ceux qui

sont instruits parmi les Égyptiens apprennent avant tout les lettres

appelées épistolographiques, en second lieu l'hiératique, dont se

servent les hiérogrammates, et enfin l'hiéroglyphique._"

Puis, tirant ses besicles et les secouant d'un air de triomphe:

--Ah! ah! monsieur le philosophe, ajouta-t-il, on ne me prend pas sans

vert. Ceci est tiré du cinquième livre des _Stromates_, dont l'auteur,

Clément d'Alexandrie, n'est point inscrit au martyrologe, pour

diverses raisons que S. S. Benoît XI a savamment déduites, et dont la

principale est que ce Père errait souvent en matière de foi. Cette

exclusion doit lui être médiocrement sensible, si l'on considère quel

éloignement philosophique, durant sa vie, lui inspirait le martyre. Il

y préférait l'exil et avait soin d'épargner un crime à ses

persécuteurs, car c'était un fort honnête homme. Il écrivait avec

élégance; son génie était vif, ses moeurs étaient pures, et même

austères. Il avait un goût excessif pour les allégories et pour la

laitue.

Le philosophe étendit le bras, qui, s'allongeant d'une manière

prodigieuse, autant du moins qu'il me parut, traversa toute la table

pour reprendre le livre des mains de mon savant maître.

--Il suffit, dit-il en remettant les _Stromates_ dans sa poche. Je

vois, monsieur l'abbé, que vous entendez le grec. Vous avez assez bien

rendu ce passage, du moins quant au sens vulgaire et littéral. Je veux

faire votre fortune et celle de votre élève. Je vous emploierai tous

deux à traduire, dans ma maison, des textes grecs que j'ai reçus

d'Égypte.

Et se tournant vers mon père:

--Je pense, monsieur le rôtisseur, que vous consentirez à me donner

votre fils pour que j'en fasse un savant et un homme de bien. S'il en

coûte trop à votre amour paternel de me l'abandonner tout à fait,

j'entretiendrai de mes deniers un marmiton pour le remplacer dans

votre rôtisserie.

--Puisque votre Seigneurie l'entend ainsi, répondit mon père, je ne

l'empêcherai point de faire du bien à mon fils.

--A condition, dit ma mère, que ce ne soit point aux dépens de son

âme. Il faut me jurer, monsieur, que vous êtes bon chrétien.

--Barbe, lui dit mon père, vous êtes une sainte et digne femme, mais

vous m'obligez à faire des excuses à ce seigneur sur votre

impolitesse, qui provient moins, à la vérité, de votre naturel qui est

bon que de votre éducation négligée.

--Laissez parler cette bonne femme, dit le philosophe, et qu'elle se

tranquillise, je suis un homme très religieux.

--Voilà qui est bon! dit ma mère. Il faut adorer le saint nom de Dieu.

--J'adore tous ses noms, ma bonne dame, car il en a plusieurs. Il se

nomme Adonaï, Tetragrammaton, Jehovah, Otheos, Athanatos et Schyros.

Et il a beaucoup d'autres noms encore.

--Je n'en savais rien, dit ma mère. Mais ce que vous en dites,

monsieur, ne me surprend pas; car j'ai remarqué que les personnes de

condition portaient beaucoup plus de noms que les gens du commun. Je

suis native d'Auneau, proche la ville de Chartres, et j'étais bien

petite quand le seigneur du village vint à trépasser de ce monde à

l'autre; or je me souviens très bien que, lorsque le héraut cria le

décès du défunt seigneur, il lui donna autant de noms, peu s'en faut,

qu'il s'en trouve dans les litanies des saints. Je crois volontiers

que Dieu a plus de noms que le seigneur d'Auneau, puisqu'il est d'une

condition encore plus haute. Les gens instruits sont bien heureux de

les savoir tous. Et, si vous avancez mon fils Jacques dans cette

connaissance, je vous en aurai, monsieur, beaucoup d'obligation.

--C'est donc une affaire entendue, dit le philosophe. Et vous,

monsieur l'abbé, il ne vous déplaira pas sans doute de traduire du

grec; moyennant salaire, s'entend.

Mon bon maître qui rassemblait depuis quelques moments les rares

esprits de sa cervelle qui n'étaient point déjà mêlés désespérément

aux fumées des vins, remplit son gobelet, se leva et dit:

--Monsieur le philosophe, j'accepte de grand coeur vos offres

généreuses. Vous êtes un mortel magnifique; je m'honore, monsieur,

d'être à vous. Il y a deux meubles que je tiens en haute estime, c'est

le lit et la table. La table qui, tour à tour chargée de doctes livres

et de mets succulents, sert de support à la nourriture du corps et à

celle de l'esprit; le lit, propice au doux repos comme au cruel amour.

C'est assurément un homme divin qui donna aux fils de Deucalion le lit

et la table. Si je trouve chez vous, monsieur, ces deux meubles

précieux, je poursuivrai votre nom, comme celui de mon bienfaiteur,

d'une louange immortelle et je vous célébrerai dans des vers grecs et

latins de mètres divers.

Il dit, et but un grand coup de vin.

--Voilà donc qui est bien, reprit le philosophe. Je vous attends tous

deux demain matin chez moi. Vous suivrez la route de Saint-Germain

jusqu'à la croix des Sablons. Du pied de cette croix vous compterez

cent pas en allant vers l'Occident et vous trouverez une petite porte

verte dans un mur de jardin. Vous soulèverez le marteau qui est formé

d'une figure voilée tenant un doigt sur la bouche. Au vieillard qui

vous ouvrira cette porte vous demanderez M. d'Astarac.

--Mon fils, me dit mon bon maître, en me tirant par la manche, rangez

tout cela dans votre mémoire, mettez-y croix, marteau et le reste,

afin que nous puissions trouver demain cette porte fortunée. Et vous,

monsieur le Mécène...

Mais le philosophe était déjà parti sans que personne l'eût vu sortir.

Le lendemain, nous cheminions de bonne heure, mon maître et moi, sur

la route de Saint-Germain. La neige qui couvrait la terre, sous la

lumière rousse du ciel, rendait l'air muet et sourd. La route était

déserte. Nous marchions dans de larges sillons de roues, entre des

murs de potagers, des palissades chancelantes et des maisons basses

dont les fenêtres nous regardaient d'un oeil louche. Puis, ayant

laissé derrière nous deux ou trois masures de terre et de paille à

demi écroulées, nous vîmes, au milieu d'une plaine désolée, la croix

des Sablons. A cinquante pas au delà commençait un parc très vaste,

clos par un mur en ruines. Ce mur était percé d'une petite porte verte

dont le marteau représentait une figure horrible, un doigt sur la

bouche. Nous la reconnûmes facilement pour celle que le philosophe

nous avait décrite et nous soulevâmes le marteau.

Après un assez long temps, un vieux valet vint nous ouvrir, et nous

fit signe de le suivre à travers un parc abandonné. Des statues de

Nymphes, qui avaient vu la jeunesse du feu roi, cachaient sous le

lierre leur tristesse et leurs blessures. Au bout de l'allée, dont les

fondrières étaient recouvertes de neige, s'élevait un château de

pierre et de brique, aussi morose que celui de Madrid, son voisin, et

qui, coiffé tout de travers d'un haut toit d'ardoises, semblait le

château de la Belle au Bois dormant.

Tandis que nous suivions les pas du valet silencieux, l'abbé me dit à

l'oreille:

--Je vous confesse, mon fils, que le logis ne rit point aux yeux. Il

témoigne de la rudesse dans laquelle les moeurs des Français étaient

encore endurcies au temps du roi Henri IV, et il porte l'âme à la

tristesse et même à la mélancolie, par l'état d'abandon où il a été

laissé malheureusement. Qu'il nous serait plus doux de gravir les

coteaux enchanteurs de Tusculum, avec l'espoir d'entendre Cicéron

discourir de la vertu sous les pins et les térébinthes de sa villa,

chère aux philosophes. Et n'avez-vous point observé, mon fils, qu'il

ne se rencontre sur cette route ni cabaret, ni hôtellerie d'aucune

sorte, et qu'il faudra passer le pont et monter la côte jusqu'au

rond-point des Bergères pour boire du vin frais? Il se trouve en effet

à cet endroit une auberge du _Cheval-Rouge_ où il me souvient qu'un

jour madame de Saint-Ernest m'emmena dîner avec son singe et son

amant. Vous ne pouvez concevoir, Tournebroche, à quel point la chère y

est fine. Le _Cheval-Rouge_ est autant renommé pour les dîners du

matin qu'on y fait, que pour l'abondance des chevaux et des voitures

de poste qu'on y loue. Je m'en suis assuré par moi-même, en

poursuivant dans l'écurie une certaine servante qui me semblait jolie.

Mais elle ne l'était point; on l'eût mieux jugée en la disant laide.

Je la colorais du feu de mes désirs, mon fils. Telle est la condition

des hommes livrés à eux-mêmes: ils errent pitoyablement. Nous sommes

abusés par de vaines images; nous poursuivons des songes et nous

embrassons des ombres; en Dieu seul est la vérité et la stabilité.

Cependant nous montâmes, à la suite du vieux valet, les degrés

disjoints du perron.

--Hélas! me dit l'abbé dans le creux de l'oreille, je commence à

regretter la rôtisserie de monsieur votre père, où nous mangions de

bons morceaux en expliquant Quintilien.

Après avoir gravi le premier étage d'un large escalier de pierre, nous

fûmes introduits dans un salon, où M. d'Astarac était occupé à écrire

près d'un grand feu, au milieu de cercueils égyptiens, de forme

humaine, qui dressaient contre les murs leur gaine peinte de figures

sacrées et leur face d'or, aux longs yeux luisants.

La rôtisserie de la Reine Pédauque · 第 6 / 19 题