L'EXÉCUTION

Nous l'avons dit et nous le répétons, dans ce funèbre récit,--qui

imprime une si sombre tache à la mémoire d'un des plus grands hommes de

guerre qui aient existé,--nous n'avons rien voulu donner à

l'imagination, quoiqu'il soit possible que, par un artifice de l'art,

nous ayons eu l'espoir d'arriver à produire sur nos lecteurs une plus

profonde impression que par la simple lecture des pièces officielles.

Mais c'était prendre une trop grave responsabilité, et, puisque nous en

appelons d'office à la postérité du jugement de Nelson, puisque nous

jugeons le juge, nous voulons que, tout au contraire du premier

jugement, fruit de la colère et de la haine, l'appel ait tout le calme

et toute la solennité d'une cause loyale et sûre de son succès.

Nous allons donc renoncer à ces auxiliaires qui nous ont si souvent

prêté leur puissant concours, et nous en tenir à la relation anglaise,

qui doit naturellement être favorable à Nelson et hostile à Caracciolo.

Nous copions.

Pendant ces heures solennelles qui s'écoulèrent entre le jugement et

l'exécution de la sentence, Caracciolo fit deux fois appeler près de lui

le lieutenant Parkenson et deux fois le pria d'aller intercéder pour lui

près de Nelson.

La première, pour obtenir la révision de son jugement;

La seconde, pour qu'on lui fit la grâce d'être fusillé au lieu d'être

pendu.

Et, en effet, Caracciolo s'attendait bien à la mort, mais à la mort par

la hache ou par la fusillade.

Son titre de prince lui donnait droit à la mort de la noblesse; son

titre d'amiral lui donnait droit à la mort du soldat.

Toutes deux lui échappaient pour faire place à la mort des assassins et

des voleurs, à une mort infamante.

Non-seulement Nelson outre-passait ses pouvoirs en condamnant à mort son

égal comme rang, son supérieur comme position sociale, mais encore il

choisissait une mort qui devait, aux yeux de Caracciolo, doubler

l'horreur du supplice.

Aussi, pour échapper à cette mort infâme, Caracciolo n'hésita-t-il point

à descendre à la prière.

--Je suis un vieillard, monsieur, dit-il au lieutenant Parkenson; je ne

laisse point de famille pour pleurer ma mort, et l'on ne supposera point

qu'à mon âge, et isolé comme je suis, j'aie grand'peine à quitter la

vie; mais la honte de mourir comme un pirate m'est insupportable, et, je

l'avoue, me brise le coeur.

Pendant tout le temps que dura l'absence du jeune lieutenant, Caracciolo

fut fort agité et parut fort inquiet.

Le jeune officier rentra: il était évident qu'il revenait avec un

refus.

--Eh bien? demanda vivement Caracciolo.

--Voici, mot pour mot, les paroles de milord Nelson, dit le jeune homme:

«Caracciolo a été impartialement jugé par les officiers de sa nation: ce

n'est point à moi, qui suis étranger, d'intervenir pour faire grâce.»

Caracciolo sourit amèrement.

--Ainsi, dit-il, milord Nelson a eu le droit d'intervenir pour me faire

condamner à être pendu, et il n'a pas le droit d'intervenir pour me

faire fusiller, au lieu de me faire pendre!

Puis, se retournant vers le messager:

--Peut-être, mon jeune ami, lui dit-il, n'avez-vous point insisté près

de milord comme vous eussiez dû le faire.

Parkenson avait les larmes aux yeux.

--J'ai tellement insisté, prince, dit-il, que milord Nelson m'a renvoyé

avec un geste de menace en me disant: «Lieutenant, si j'ai un conseil à

vous donner, c'est de vous mêler de votre affaire.» Mais n'importe,

continua-t-il, si Votre Excellence a quelque autre mission à me donner,

dût-elle me faire tomber en disgrâce, je l'accomplirai de grand coeur.

Caracciolo sourit en voyant les larmes du jeune homme, et, lui tendant

la main:

--Je me suis adressé à vous, lui dit-il, parce que vous êtes le plus

jeune officier, et qu'à votre âge, il est rare que l'on ait le coeur

mauvais. Eh bien, un conseil: croyez-vous qu'en m'adressant à lady

Hamilton, elle obtienne quelque chose pour moi de milord Nelson?

--Elle a une grande influence sur milord, dit le jeune homme; essayons.

--Eh bien, allez; suppliez-la. J'ai peut-être, dans un temps plus

heureux, eu des torts envers elle; qu'elle les oublie, et, en commandant

le feu que l'on dirigera contre moi, je la bénirai.

Parkenson sortit, alla sur le tillac, et, voyant qu'elle n'y était

point, essaya de pénétrer chez elle; mais, malgré ses prières, la porte

demeura fermée.

A cette réponse, Caracciolo vit qu'il lui fallait perdre tout espoir,

et, ne voulant point abaisser plus bas sa dignité, il serra la main du

jeune officier et résolut de ne plus prononcer une seule parole.

A une heure, deux matelots entrèrent chez lui, en même temps que le

comte de Thurn lui annonçait qu'il fallait quitter _le Foudroyant_ et

passer à bord de _la Minerve_.

Caracciolo tendit les mains.

--C'est derrière et non pas devant que les mains doivent être liées, dit

le comte de Thurn.

Caracciolo passa ses mains derrière lui.

On laissa un long bout pendant dont un matelot anglais tint l'extrémité.

Sans doute craignait-on, si on lui laissait les mains libres, qu'il ne

s'élançât à la mer et n'échappât au supplice par le suicide. Grâce à la

corde et à la précaution prise d'en mettre l'extrémité aux mains d'un

matelot, cette crainte ne pouvait se réaliser.

Ce fut donc lié et garrotté comme le dernier des criminels, que

Caracciolo, un amiral, un prince, un des hommes les plus éminents de

Naples, quitta le pont du _Foudroyant_, qu'il traversa tout entier entre

deux haies de matelots.

Mais, quand l'outrage est poussé jusque là, il retombe sur celui qui le

fait, et non pas sur celui qui le subit.

Deux barques, armées en guerre, accompagnaient à bâbord et à tribord la

barque que montait Caracciolo.

On aborda à _la Minerve_. En revoyant de près ce beau bâtiment, sur

lequel il avait régné et qui lui avait obéi avec tant de soumission

pendant la traversée de Naples à Palerme, Caracciolo poussa un soupir et

deux larmes perlèrent au coin de ses yeux.

Il monta par l'escalier de bâbord, c'est-à-dire par l'escalier des

inférieurs.

Les officiers et les soldats étaient rangés sur le pont.

La cloche piquait une heure et demie.

Le chapelain attendait.

On demanda à Caracciolo s'il désirait employer le temps qui lui restait

à une sainte conférence avec le prêtre.

--Est-ce toujours don Severo qui est chapelain de _la Minerve?_

demanda-t-il.

--Oui, Excellence, lui répondit-on.

--En ce cas? conduisez-moi à lui.

On conduisit le condamné à la cabine du prêtre.

Le digne homme avait dressé à la hâte un petit autel.

--J'ai pensé, dit-il à Caracciolo, qu'à cette heure suprême, vous auriez

peut-être le désir de communier.

--Je ne crois pas mes péchés assez grands pour qu'ils ne puissent être

lavés que par la communion; mais, fussent-ils plus grands encore, la

manière infâme dont je vais finir me paraîtrait suffisante à leur

expiation.

--Refuserez-vous de recevoir le corps sacré de Notre-Seigneur? demanda

le prêtre.

--Non, Dieu m'en garde! répondit Caracciolo en s'agenouillant.

Le prêtre dit les paroles saintes qui consacrent l'hostie, et Caracciolo

reçut pieusement le corps de Notre-Seigneur.

--Vous aviez raison, mon père, dit-il; je me sens plus fort et surtout

plus résigné qu'auparavant.

La cloche piqua successivement deux heures, trois heures, quatre heures,

cinq heures.

La porte s'ouvrit.

Caracciolo embrassa le prêtre, et, sans dire une parole, suivit le

piquet qui venait le chercher.

En arrivant sur le pont, il vit un matelot qui pleurait.

--Pourquoi pleures-tu? lui demanda Caracciolo. Celui-ci, sans répondre,

mais en sanglotant, lui montra la corde qu'il tenait entre ses mains.

--Comme nul ne sait que je vais mourir, dit Caracciolo, nul ne me pleure

que toi, mon vieux compagnon d'armes. Embrasse-moi donc au nom de ma

famille et de mes amis.

Puis, se tournant du côté du _Foudroyant_, il vit sur la dunette un

groupe de trois personnes qui regardaient.

L'une d'elles tenait une longue-vue.

--Écartez-vous donc un peu, mes amis, dit Caracciolo aux marins qui

faisaient la haie; vous empêchez milord Nelson de voir.

Les marins s'écartèrent.

La corde avait été jetée par-dessus la vergue de misaine; elle pendait

au-dessus de la tête de Caracciolo.

Le comte de Thurn fit un signe.

Le noeud coulant fut passé au cou de l'amiral, et douze hommes, tirant

le câble, enlevèrent le corps à une dizaine de pieds de hauteur.

En même temps, une détonation se fit entendre, et la fumée d'un coup de

canon monta dans les agrès du bâtiment.

Les ordres de milord Nelson étaient exécutés.

Mais, quoique l'amiral anglais n'eût pas perdu le moindre détail du

supplice, aussitôt ce coup de canon tiré, le comte de Thurn rentra dans

sa cabine et écrivit:

«Avis est donné à Son Excellence l'amiral lord Nelson que la sentence

rendue contre François Caracciolo a été exécutée de la manière qui avait

été ordonnée.

»A bord de la frégate de Sa Majesté Sicilienne _la Minerve_, le 29 juin

1799.

»Comte de THURN.»

Une barque fut mise immédiatement à la mer pour porter cet avis à

Nelson.

Nelson n'avait pas besoin de cet avis pour savoir que Caracciolo était

mort. Comme nous l'avons dit, il n'avait pas perdu un détail de

l'exécution, et, d'ailleurs, en tournant ses regards vers _la Minerve_,

il pouvait voir le cadavre se balançant au-dessous de la vergue et

flottant dans l'espace.

Aussi, avant que la chaloupe eût atteint le bâtiment, avait-il déjà

écrit à Acton la lettre suivante:

«Monsieur, je n'ai point le temps d'envoyer à Votre Excellence le procès

fait à ce misérable Caracciolo; je puis seulement vous dire qu'il a été

jugé ce matin et qu'il s'est soumis à la juste sentence prononcée contre

lui.

»J'envoie à Votre Excellence mon approbation telle que je l'ai donnée:

«J'approuve la sentence de mort prononcée contre François Caracciolo,

laquelle sera exécutée aujourd'hui, à bord de la frégate _la Minerve_, à

cinq heures.»

»J'ai l'honneur, etc.

»HORACE NELSON. »

Le même jour, et par le même courrier, sir William Hamilton écrivait la

lettre suivante, qui prouve avec quel acharnement Nelson avait suivi, à

l'égard de l'amiral napolitain, les instructions du roi et de la reine:

A bord du _Foudroyant_, 29 juin 1799.

«Mon cher monsieur,

»J'ai à peine le temps d'ajouter à la lettre de milord Nelson, que

Caracciolo a été condamné par la majorité de la cour martiale, et que

milord Nelson a ordonné que l'exécution de la sentence aurait lieu

aujourd'hui, à cinq heures de l'après-midi, à la vergue de _la Minerve_,

et que le corps serait ensuite jeté à la mer. Thurn a fait observer

qu'il était d'habitude, en pareille circonstance, d'accorder

vingt-quatre heures au condamné pour pourvoir au salut de son âme; mais

les ordres de milord Nelson ont été maintenus, quoique j'aie appuyé

l'opinion de Thurn.

»Les autres coupables sont demeurés à la disposition de Sa Majesté

Sicilienne à bord des tartanes, enveloppées par toute notre flotte.

»Tout ce que fait lord Nelson est dicté par sa conscience et son

honneur, et je crois que, plus tard, ses dispositions seront reconnues

comme les plus sages que l'on ait pu prendre. Mais, en attendant, pour

l'amour de Dieu, faites que le roi vienne à bord du _Foudroyant_ et

qu'il y arbore son étendard royal.

»Demain, nous attaquerons Saint-Elme: le dé est jeté. Dieu favorisera

la bonne cause! c'est à nous de ne point démentir notre fermeté et de

persévérer jusqu'au bout.

»W. HAMILTON.»

On voit que, malgré sa conviction que les décisions de Nelson sont les

meilleures que l'on puisse prendre, sir William Hamilton et ceux dont il

est l'interprète appellent avec une espèce de frénésie le roi sur _le

Foudroyant_. Il leur tarde que la présence royale consacre l'horrible

drame qui vient d'y être représenté.

Cette sentence et son exécution, sont ainsi consignées sur le livre de

bord de Nelson, où nous les copions littéralement. On verra qu'ils n'y

tiennent point grande place:

«Samedi 29 juin, le temps étant tranquille mais nuageux, est arrivé le

vaisseau de Sa Majesté _le Rainah_ et le brick _Balloone_. UNE COUR

MARTIALE A ÉTÉ RÉUNIE, A JUGÉ, CONDAMNÉ ET PENDU FRANÇOIS CARACCIOLO A

BORD DE LA FRÉGATE NAPOLITAINE _la Minerve_.»

Et, moyennant ces trois lignes, le roi Ferdinand fut rassuré, la reine

Caroline satisfaite, Emma Lyonna maudite, et Nelson déshonoré!

La San-Felice, Tome 08, Emma Lyonna, tome 4 · 第 45 / 48 题