DEUX HONNÊTES COMPAGNONS

Reprenons cette plume échappée à nos doigts: nous ne sommes pas au bout

de notre récit, et le pire nous reste à raconter.

On se rappelle qu'au moment où Nelson reconduisait le cardinal, après la

visite au _Foudroyant_, et échangeait avec lui un froid salut, résultat

de la dissidence qui s'était élevée entre leurs opinions à l'endroit du

traité, Emma Lyonna, posant la main sur l'épaule de Nelson, était venue

lui dire que Scipion Lamarra, le même qui avait apporté au cardinal la

bannière brodée par la reine et par ses filles, était à bord et

l'attendait chez sir William Hamilton.

Comme l'avait prévu Nelson, Scipion Lamarra venait s'entretenir avec lui

sur les moyens de s'emparer de Caracciolo, qui avait quitté sa flottille

le jour même de l'apparition dans la rade de la flotte de la

Grande-Bretagne.

On n'a pas oublié que la reine avait recommandé de vive voix à Emma

Lyonna, et par écrit au cardinal, de ne faire aucune grâce à l'amiral

Caracciolo, dévoué par elle à la mort.

Elle avait écrit dans les mêmes termes à Scipion Lamarra, un de ses

agents les plus dévoués et les plus actifs, afin qu'il s'entendit avec

Nelson sur les moyens à employer pour s'emparer de l'amiral Caracciolo,

si l'amiral Caracciolo était en fuite au moment où Nelson entrerait dans

le port.

Or, Caracciolo était en fuite, comme on l'a vu par la réponse du

contre-maître de la chaloupe canonnière que l'amiral avait montée dans

le combat du 13, lorsque Salvato, prévenu par Ruffo des dangers que

courait l'amiral, s'était mis en quête de lui et était venu demander de

ses nouvelles dans le port militaire.

Par un motif tout opposé, l'espion Lamarra avait fait les mêmes

démarches que Salvato et était arrivé au même but, c'est-à-dire à savoir

que l'amiral avait quitté Naples et cherché un refuge près d'un de ses

serviteurs.

Il venait annoncer cette nouvelle à Nelson et lui demander s'il voulait

qu'il se mît en quête du fugitif.

Nelson, non-seulement l'y engagea, mais encore lui annonça qu'une prime

de quatre mille ducats était promise à celui qui livrerait l'amiral.

A partir de ce moment, Scipion jura que ce serait lui qui toucherait la

prime, ou tout au moins la majeure partie de la prime.

S'étant présenté en ami, il avait appris des matelots tout ce que

ceux-ci savaient eux-mêmes sur Caracciolo, c'est-à-dire que l'amiral

avait cherché un refuge chez un de ses serviteurs de la fidélité duquel

il croyait être certain.

Selon toute probabilité, ce serviteur n'habitait point la ville:

l'amiral était un homme trop habile pour rester si près de la griffe du

lion.

Scipion ne prit donc même point la peine de s'enquérir aux deux maisons

que l'amiral possédait à Naples, l'une à Santa-Lucia, presque attenante

à l'église,--et c'était celle-là qu'il habitait,--l'autre, rue de

Tolède.

Non, il était probable que l'amiral s'était retiré dans quelqu'une de

ses fermes, afin d'avoir devant lui la campagne ouverte, s'il avait

besoin de fuir le danger.

Une de ces fermes était à Calvezzano, c'est-à-dire au pied des

montagnes.

En homme intelligent, Scipion jugea que c'était dans celle-là que

Caracciolo devait s'être réfugié. Là, comme nous l'avons dit, il avait,

en effet, non-seulement la compagne, mais encore la montagne, ce refuge

naturel du proscrit.

Scipion se fit donner un sauf-conduit de Nelson, revêtit un habit de

paysan et partit avec l'intention de se présenter à la ferme de

Calvezzano comme un patriote qui, fuyant la proscription, exténué qu'il

était par la faim, écrasé qu'il était par la fatigue, aimait mieux

risquer la mort que d'essayer d'aller plus loin.

Il entra donc hardiment à la ferme, et, feignant la confiance du

désespoir, il demanda au fermier un morceau de pain et un peu de paille

dans une grange.

Le prétendu fugitif joua si bien son rôle, que le fermier ne prit aucun

soupçon; mais, au contraire, sous prétexte de s'assurer que personne ne

l'avait vu entrer, le fit cacher dans une espèce de fournil, disant que,

pour leur sûreté commune, il allait faire le tour de la ferme.

En effet, dix minutes après, il rentra avec un visage plus rassuré, le

tira de sa cachette, le fit asseoir à la table de la cuisine, et lui

donna un morceau de pain, un quartier de fromage et un fiasco de vin.

Scipion Lamarra se jeta sur le pain comme un homme affamé, mangeant et

buvant avec tant d'avidité, que le fermier, en hôte compatissant, se

crut obligé de l'inviter à se modérer, eu lui disant que le pain ni le

vin ne lui manqueraient; qu'il pouvait donc boire et manger à loisir.

Comme Lamarra commençait à suivre ce conseil, un autre paysan entra, qui

portait le même costume que le fermier, mais paraissait un peu plus âgé

que lui.

Scipion fit un mouvement pour se lever et sortir.

--Ne craignez rien, dit le fermier: c'est mon frère.

En effet, le nouveau venu, après un salut d'homme qui est chez lui, prit

un tabouret et alla s'asseoir dans un coin de la cheminée.

Le faux patriote remarqua que le frère du fermier choisissait le côté où

il y avait le plus d'ombre.

Scipion Lamarra, qui avait vu l'amiral Caracciolo à Palerme, n'eut

besoin que de jeter un regard sur le prétendu frère du fermier pour le

reconnaître.

C'était François Caracciolo.

Dès lors, Scipion comprit toute la manoeuvre. Le fermier n'avait point

osé le recevoir sans la permission de son maître; sous prétexte de voir

si l'étranger n'était point suivi, il était sorti pour aller demander

cette permission à Caracciolo, et Caracciolo, curieux d'apprendre des

nouvelles de Naples, était entré dans la salle et était allé s'asseoir

dans la cheminée, redoutant d'autant moins son hôte, que, d'après ce qui

lui avait été rapporté, c'était un proscrit.

Aussi, au bout d'un instant:

--Vous venez de Naples? demanda-t-il à Scipion avec une indifférence

affectée.

--Hélas! oui, répondit celui-ci.

--Que s'y passe-t-il donc?

Scipion ne voulait pas trop effrayer Caracciolo, de peur que, lui parti,

il ne cherchât un autre asile.

--On embarque les patriotes pour Toulon, dit-il.

--Et pourquoi donc ne vous êtes-vous pas embarqué pour Toulon avec eux?

--Parce que je ne connais personne en France et qu'au contraire j'ai un

frère à Corfou. Je vais donc tâcher de gagner Manfredonia et de m'y

embarquer.

La conversation se borna là. Le fugitif paraissait tellement fatigué,

que c'était pitié de le faire veiller plus longtemps: Caracciolo dit au

fermier de le conduire à sa chambre, Scipion prit congé de lui avec de

grandes protestations de reconnaissance, et, arrivé à sa chambre, pria

son hôte de le réveiller avant le jour, afin qu'il pût continuer son

chemin vers Manfredonia.

--Ce me sera d'autant plus facile, répondit celui-ci, qu'il faut que je

me lève moi-même avant le jour pour aller à Naples.

Scipion ne fit aucune demande, ne risqua aucune observation; il savait

tout ce qu'il voulait savoir, et le hasard, qui se fait parfois

complice des grands crimes, le servait au delà de ses souhaits.

Le lendemain, à deux heures, le fermier entra dans sa chambre. En un

instant, il fut debout, habillé, prêt à partir. Le fermier lui donna un

petit paquet préparé d'avance: c'était un pain, un morceau de jambon,

une bouteille de vin.

--Mon frère m'a chargé de vous demander si vous avez besoin d'argent,

ajouta le fermier.

Scipion eut honte. Il tira sa bourse, qui contenait quelques pièces

d'or, et la montra à son hôte; puis il se fit indiquer un chemin de

traverse, prit congé de lui, le chargea de présenter tous ses

remercîments à son frère et partit.

Mais à peine eut-il fait cent pas, qu'il changea de direction, contourna

la ferme, et à un endroit où le chemin se resserrait entre deux

collines, vint attendre le fermier, qui ne pouvait manquer de passer là

en allant à Naples.

En effet, une demi-heure après, il distingua, au milieu des ténèbres qui

commençaient à s'éclaircir, la silhouette d'un homme qui suivait le

chemin de Calvezzano à Naples, et qu'il reconnut presque aussitôt pour

son fermier.

Il marcha droit à lui: l'autre le reconnut à son tour et s'arrêta

étonné.

Il était évident qu'il ne s'attendait pas à une pareille rencontre.

--C'est vous? lui demanda-t-il.

--Comme vous voyez, répondit Scipion.

--Que faites-vous ici, au lieu d'être sur la route de Manfredonia?

--Je vous attends.

--Dans quel but?

--Dans celui de vous dire que, par ordonnance de lord Nelson, il y et

peine de mort pour quiconque cache un rebelle.

--En quoi cela peut-il m'intéresser? demanda le fermier.

--En ce que vous cachez l'amiral Caracciolo.

Le fermier essaya de nier.

--Inutile, dit Scipion, je l'ai reconnu: c'est l'homme que vous voulez

faire passer pour votre frère.

--Ce n'est pas tout ce que vous avez à me dire? demanda le fermier avec

un sourire à l'expression duquel il n'y avait pas à se tromper.

C'était le sourire d'un traître.

--C'est bien, dit Scipion, je vois que nous nous entendrons.

--Combien vous a-t-on promis, demanda le fermier, si vous livriez

l'amiral Caracciolo?

--Quatre mille ducats, dit Scipion.

--Y en a-t-il deux mille pour moi?

--Vous avez la bouche large, l'ami!

--Et cependant je ne l'ouvre qu'à moitié.

--Vous vous contenterez de deux mille ducats?

--Oui, si l'on ne se préoccupe pas trop de ce que l'amiral peut avoir

d'argent chez moi.

--Et si l'on n'en passe point par où vous voulez?

Le fermier fit un bond en arrière, et, du même coup, tira un pistolet de

chacune de ses poches.

--Si l'on ne passe point par où je veux, dit-il, je préviens l'amiral,

et, avant que vous soyez à Naples, nous serons assez loin pour que vous

ne nous rejoigniez jamais.

--Venez ici, mon camarade: je ne peux et surtout je ne veux rien faire

sans vous.

--Ainsi, c'est convenu?

--Pour ma part, oui; mais, si vous voulez vous fier à moi, je vous

mènerai en face de quelqu'un avec qui vous pourrez discuter vos intérêts

et qui, je vous en réponds, sera coulant sur vos exigences?

--Comment nommez-vous celui-là?

--Milord Nelson.

--Oh! oh! j'ai entendu dire à l'amiral Caracciolo que milord Nelson

était son plus grand ennemi.

--Il ne se trompait pas. Voilà pourquoi je puis vous répondre que milord

ne marchandera point avec vous.

--Alors, vous venez de la part de l'amiral Nelson?

--Je viens de plus loin.

--Allons, allons, dit le fermier, comme vous l'avez dit, nous nous

entendrons à merveille. Venez.

Et les deux honnêtes compagnons continuèrent leur chemin vers Naples.

La San-Felice, Tome 08, Emma Lyonna, tome 4 · 第 41 / 48 题