LA FOI PUNIQUE

Le cardinal fut si heureux de cette solution, à laquelle il était loin

de s'attendre, que, le 27 juin au matin, il chanta un _Te Deum_ à

l'église del Carmine, et cela, avec une pompe digne de la grandeur des

événements.

Avant de se rendre à l'église, il avait écrit une lettre à lord Nelson

et à sir William Hamilton, leur présentant ses plus sincères

remercîments pour avoir bien voulu rendre la tranquillité à la ville,

surtout à sa conscience, en ratifiant le traité.

Hamilton, toujours en français, répondit la lettre suivante:

«A bord du _Foudroyant_, le 27 juin 1799.

ȃminence,

»C'est avec le plus grand plaisir que j'ai reçu le billet que vous

m'avez fait l'honneur de m'écrire. Nous sommes tous également travaillés

pour le service du roi et de la bonne cause; seulement, il y a, selon

le caractère, différentes manières de prouver son dévouement. Grâce à

Dieu, tout va bien, et je puis affirmer à Votre Éminence que milord

Nelson se félicite de la décision qu'il a prise de ne point interrompre

les opérations de Votre Éminence, mais de l'assister, au contraire, de

tout son pouvoir, pour terminer l'entreprise que Votre Éminence a

jusqu'à présent si bien menée, au milieu des circonstances critiques

dans lesquelles Votre Éminence s'est trouvée.

»Milord et moi serons trop heureux si nous avons tant soit peu pu

contribuer au service de Leurs Majestés Siciliennes et rendre à Votre

Éminence sa tranquillité, un instant troublée.

»Milord me prie de remercier Votre Éminence de son billet, et de lui

dire qu'il prendra, en temps opportun, toutes mesures nécessaires.

»J'ai l'honneur d'être, etc.

»W. HAMILTON.»

Maintenant, on a vu, dans les quelques lettres de Ferdinand et de

Caroline au cardinal Ruffo, quelles protestations d'inaltérable estime

et d'éternelle reconnaissance terminaient ces lettres et précédaient les

noms dos deux monarques, qui lui devaient leur royaume.

Nos lecteurs désirent-ils savoir de quelle manière se traduisaient ces

protestations de reconnaissance?

Qu'ils veuillent bien alors prendre la peine de lire la lettre suivante,

écrite, en date du même jour, par sir William Hamilton au capitaine

général Acton:

«A bord du _Foudroyant_, baie de Naples, 27 juin 1799.

»Mon cher seigneur,

»Votre Excellence aura vu, par ma dernière lettre, que le cardinal et

lord Nelson sont loin d'être d'accord. Mais, _après mûres réflexions_,

lord Nelson m'autorisa à écrire à Son Éminence, hier matin, _qu'il ne

ferait plus rien_ pour rompre l'armistice que Son Éminence avait cru

convenable de conclure avec les rebelles renfermés dans le Château-Neuf

et le château de l'Oeuf, et que _Sa Seigneurie était prête à donner

toute l'assistance dont était capable la flotte placée sous son

commandement, et que Son Éminence croirait nécessaire pour le bon

service de Sa Majesté Sicilienne._ Cela produit le meilleur effet

possible. Naples était sens dessus dessous, dans la crainte que lord

Nelson ne rompît l'armistice, tandis qu'aujourd'hui tout est calme. Le

cardinal est convenu, avec les capitaines Troubridge et Ball, que les

rebelles du Château-Neuf et du château de l'Oeuf, seraient embarqués le

soir, taudis que cinq cents marins seraient descendus à terre pour

occuper les deux châteaux sur lesquels, Dieu merci! flotte enfin la

bannière de Sa Majesté Sicilienne, tandis que les bannières de la

République (courte a été leur vie!) sont dans la cabine du _Foudroyant_,

où, je l'espère, la bannière française qui flotte encore sur Saint-Elme

ne tardera point à les rejoindre.

»J'ai grand espoir que la venue de lord Nelson dans le golfe de Naples

sera très-utile aux intérêts et à la gloire de Leurs Majestés

Siciliennes. Mais, en vérité, il était temps que _j'intervinsse_ entre

le cardinal et lord Nelson; sinon tout allait se perdant, et cela dès le

premier jour. Hier, ce bon cardinal m'a écrit pour me remercier, ainsi

que lady Hamilton, L'arbre de l'abomination qui s'élevait devant le

palais royal a été abattu et le bonnet rouge arraché de la tête du

géant.

»Maintenant, une bonne nouvelle! Caracciolo et une douzaine d'autres

rebelles comme lui seront bientôt entre les mains de lord Nelson. Si je

ne me trompe, ils seront envoyés directement à Procida, où ils seront

jugés, et, au fur et à mesure de leur jugement, renvoyés ici pour y être

suppliciés. _Caracciolo sera probablement pendu à l'arbre de trinquette

de_ LA MINERVE, _où il demeurera exposé du point du jour au coucher du

soleil_. Un tel exemple est nécessaire pour le service futur de Sa

Majesté Sicilienne, dans le royaume de laquelle le jacobinisme à fait de

si grands progrès.

»W. HAMILTON.

»_Huit heures du soir._--Les rebelles sont dans leurs bâtiments et ne

peuvent bouger sans un passeport de lord Nelson.»

En effet, comme le disait Son Excellence l'ambassadeur de la

Grande-Bretagne dans la lettre que nous venons de lire, les

républicains, sur la foi du traité, et rassurés par la promesse de

Nelson _de ne point s'opposer à l'embarquement des patriotes_, n'avaient

fait aucune difficulté pour livrer les châteaux aux cinq cents marins

anglais qui s'étaient présentés pour les occuper, et pour descendre dans

les felouques, les tartanes et les balancelles qui devaient les

conduire à Toulon.

Les Anglais prirent donc possession d'abord du Château-Neuf, de la darse

et du palais royal.

Puis la remise du château de l'Oeuf fut faite avec les mêmes formalités.

Un procès-verbal fut rédigé de cette remise des châteaux et signé par

les commandants des châteaux pour les patriotes, et par le brigadier

Minichini pour le roi Ferdinand.

Deux personnes seulement usèrent du choix qui leur était donné par la

capitulation de chercher un asile à terre ou de s'embarquer, en allant

demander un asile au château Saint-Elme.

Ces deux personnes furent Salvato et Luisa San-Felice.

Nous reviendrons plus tard, pour ne plus les quitter, aux héros de notre

livre; mais ce chapitre, nous l'avons indiqué par son titre, est tout

entier consacré à un grand éclaircissement historique.

Comme nous allons faire, à la mémoire d'un des plus grands capitaines

que l'Angleterre ait eus, une de ces taches indélébiles que les siècles

n'effacent point, nous voulons, en faisant passer, les unes après les

autres, sous les yeux de nos lecteurs, les pièces qui prouvent cette

grande infamie, montrer jusqu'au bout que nous ne sommes ni dévoyé par

l'ignorance, ni aveuglé par la haine.

Nous sommes purement et simplement le flambeau qui éclaire un point de

l'histoire resté obscur jusqu'à nous.

Il arrivait au cardinal ce qui arrive à tout grand coeur qui entreprend

une chose jugée impossible par les timides et les médiocres.

Il avait laissé autour du roi une cabale d'hommes qui, n'ayant souffert

aucune fatigue, n'ayant couru aucun danger, devaient naturellement

attaquer celui qui avait accompli une oeuvre taxée par eux d'impossible.

Le cardinal, chose presque incroyable, si l'on ne savait point jusqu'où

peut aller cette vipère des cours qu'on appelle la calomnie, le cardinal

était accusé, en conquérant le royaume de Naples, de ne point travailler

pour le roi, mais pour lui-même.

On disait que, par le moyen de l'armée qu'il avait réunie et qui lui

était toute dévouée, il voulait faire proclamer roi de Naples son frère

don Francesco Ruffo!

Nelson, avant son départ de Palerme, avait reçu des instructions à ce

sujet, et, à la première preuve qui confirmerait les doutes conçus par

Ferdinand et par la reine, Nelson devait attirer le cardinal à bord du

_Foudroyant_ et l'y retenir prisonnier.

On va voir qu'il s'en fallut de bien peu que cet acte de reconnaissance

ne s'accomplît, et nous avouons regretter fort pour notre compte qu'il

n'ait pas eu lieu, afin qu'il restât comme un exemple à ceux qui se

dévouent pour les rois.

Nous copions les lettres suivantes sur les originaux.

«A bord du _Foudroyant_, baie de Naples, 29 juin 1799.

«Mon cher seigneur,

»Quoique notre ami commun, sir William, vous écrive avec détail sur tous

les événements qui nous arrivent, je ne puis m'empêcher de prendre la

plume pour vous dire clairement que je n'approuve aucune des choses qui

se sont faites et qui sont en train de se faire; bref, je dois vous dire

que, quand même le cardinal serait un ange, la voix du peuple tout

entier s'élève contre sa conduite. Nous sommes entourés ici _de petites

et mesquines cabales et de sottes plaintes_, que, dans mon opinion, la

présence du roi, de la reine et du ministère napolitain peut seule

éteindre[6] et apaiser, de manière à fonder un gouvernement régulier et

qui soit le contraire du système qui est mis en pratique en ce moment.

Il est vrai que, si j'eusse suivi mon inclination, l'état de la

capitale serait encore pire qu'il n'est, attendu que le cardinal, de son

côté, _eût fait pis que de ne rien faire._

[Note 6: Nelson appelle _petites et mesquines cabales_ l'insistance du

cardinal pour faire respecter le traité, et _sottes plaintes_ les

réclamations des patriotes! Cela prouve le cas que faisait Nelson de la

parole des rois et de la vie des hommes.]

C'est pourquoi j'espère et implore la présence de Leurs Majestés,

répondant sur ma tête de leur sûreté. Je serai peut-être forcé de

m'éloigner de ce port, avec _le Foudroyant_; mais, si je suis forcé

d'abandonner ce port, je crains que les conséquences de mon départ ne

soient fatales.

»Le _Sea-Horse_ est également un sûr abri pour Leurs Majestés; elles y

seront autant en sûreté qu'on peut l'être dans un vaisseau.

»Je suis, pour toujours, votre

»NELSON.

_A sir John Acton._

Comme la première, cette seconde lettre est du même jour et adressée à

Acton. L'ingratitude des deux illustres obligés y est encore plus

visible, et, à notre avis, ne laisse, cette fois, rien à désirer.

»29 juin au matin.

»Mon cher monsieur,

Je ne saurais vous dire combien je suis heureux de voir arriver le roi,

la reine et Votre Excellence. Je vous envoie le double d'une

proclamation que je charge le cardinal de faire publier, ce que Son

Éminence a refusé tout net, en disant qu'il était inutile de lui rien

envoyer, attendu qu'il ne ferait rien imprimer. Le capitaine Troubridge

sera ce soir à terre avec treize cents hommes de troupes anglaises, et

je ferai tout ce que je pourrai pour rester d'accord avec le cardinal

jusqu'à l'arrivée de Leurs Majestés. Le dernier arrêté du cardinal

défend d'emprisonner qui que ce soit sans son ordre: c'est vouloir

clairement sauver les rebelles. En somme, hier, nous avons délibéré pour

savoir si le cardinal ne serait point arrêté lui-même. Son frère est

gravement compromis; mais il est inutile d'ennuyer plus longtemps Votre

Excellence. Je m'arrangerai de manière à faire le mieux possible, et je

répondrai sur ma tête du salut de Leurs Majestés. Puisse Dieu mettre une

prompte et heureuse fin à tous ces événements, et veuille Votre

Excellence me croire, etc.

»HORACE NELSON.

_A Son Excellence sir John Acton._

Sur ces entrefaites, le cardinal, ayant envoyé son frère à bord du

_Foudroyant_, ne fut pas peu étonné de recevoir un billet de lui qui lui

annonçait que l'amiral l'envoyait à Palerme pour porter à la reine la

nouvelle que Naples était rendu _selon ses intentions_.

La lettre qui portait cette nouvelle se terminait par cette phrase:

«J'envoie tout à la fois à Votre Majesté, un messager et un otage.»

Comme on le voit, la récompense du dévouement ne s'était pas fait

attendre.

Maintenant, que venait faire le frère du cardinal à bord du

_Foudroyant?_

Il venait y rapporter, avec refus de l'imprimer et de l'afficher, cette

note de Nelson, à laquelle, dans la situation des choses et après les

promesses faites, le cardinal n'avait rien compris.

La San-Felice, Tome 08, Emma Lyonna, tome 4 · 第 37 / 48 题