Les applaudissements éclatèrent, et, d'une seule voix, les législateurs
s'écrièrent:
--Tous! tous! tous!
Le commandant du château de l'Oeuf, L Aurora, était, sur l'impossibilité
de tenir, du même avis que son collègue Massa.
Restait Manthonnet, qu'il fallait ramener à l'avis des autres chefs:
aveuglé par son merveilleux courage, il était toujours le dernier à se
rendre aux prudents avis.
On décida que le général Massa monterait à San-Martino et conférerait
avec les patriotes établis au pied du château Saint-Elme, et, s'il
tombait d'accord avec eux, préviendrait le colonel Mejean que sa
présence était nécessaire au directoire.
Un sauf-conduit du cardinal fut donné au commandant du château de
l'Oeuf.
Le commandant Massa convainquit Manthonnet que le meilleur parti à
prendre était de traiter aux conditions proposées par le directoire, et
même à des conditions pires; et, comme il était convenu, il prévint le
colonel Mejean qu'on l'attendait pour porter ces conditions au cardinal.
Voilà pourquoi, le 22 juin, le commandant du château Saint-Elme quittait
sa forteresse et descendait vers la ville.
Il se rendit droit à la maison qu'occupait le cardinal, au pont de la
Madeleine, mais en ne cachant point au directoire qu'il n'avait pas
grand espoir que le cardinal acceptât de pareilles conditions.
Il fut immédiatement introduit près de Son Éminence, à laquelle il
présenta les articles de la capitulation, déjà signés du général Massa
et du commandant L'Aurora.
Le cardinal, qui l'attendait, avait près de lui le chevalier Micheroux,
le commandant anglais Foote, le commandant des troupes russes, Baillie,
et le commandant des troupes ottomanes, Achmet.
Le cardinal prit la capitulation, la lut, passa dans une chambre à côté,
avec le chevalier Micheroux, et les chefs des camps anglais, russe et
turc, pour en délibérer avec eux.
Dix minutes après, il rentra, prit la plume, et, sans discussion, mit
son nom au-dessous de celui de L'Aurora.
Puis il passa la plume au commandant Foote; celui-ci, à son tour, la
passa au commandant Baillie, qui la passa au commandant Achmet.
La seule exigence du cardinal fut que le traité, quoique signé le 22,
portât la date du 18.
Cette exigence, à laquelle n'hésita point à se rendre le colonel Mejean,
et qui fut un mystère pour tout le monde, grâce à la connaissance
approfondie que nous avons de cette époque, et à la correspondance du
roi et de la reine, sur laquelle nous eûmes, en 1860, le bonheur de
mettre la main, n'en est pas un pour nous.
Il voulait que la date fût antérieure à la lettre qu'il avait reçue de
la reine et qui lui défendait de traiter, sous aucun prétexte, avec les
rebelles.
Il aurait cette excuse de dire que la lettre était arrivée quand la
capitulation était déjà signée.
Et maintenant, il est de la plus grande importance que, traitant à
cette heure un point purement historique, nous mettions sous les yeux de
nos lecteurs le texte même des dix articles, qui n'a jamais été publié
qu'incomplet ou altéré.
Il s'agit d'un procès terrible, où le cardinal Ruffo, condamné en
première instance par l'histoire, ou plutôt par un historien, juge
partial ou mal renseigné, en appelle à la postérité contre Ferdinand,
contre Caroline, contre Nelson.
Voici la capitulation:
«ARTICLE 1er.--Le Château-Neuf et le château de l'Oeuf seront remis au
commandant des troupes de Sa Majesté le roi des Deux-Siciles, et de
celles de ses alliés, le roi d'Angleterre, l'empereur de toutes les
Russies et le sultan de la Porte Ottomane, avec toutes les munitions de
guerre et de bouche, artillerie et effets de toute espèce existant dans
les magasins, et qui seront reconnus par l'inventaire des commissaires
respectifs, après la signature de la présente capitulation.
»ART. 2.--Les troupes composant la garnison conserveront leurs forts
jusqu'à ce que les bâtiments dont on parlera ci-après, destinés à
transporter les personnes qui voudront aller à Toulon, soient prêts à
mettre à la voile.
»ART. 3.--Les garnisons sortiront avec les honneurs militaires,
c'est-à-dire avec armes et bagages, tambour battant, mèches allumées,
enseignes déployées, chacune avec deux pièces de canon; elles
déposeront leurs armes sur le rivage.
»ART. 4.--Les personnes et les propriétés mobilières de tous les
individus composant les deux garnisons seront respectées et garanties.
»ART. 5.--Tous les susdits individus pourront choisir, ou de s'embarquer
sur les bâtiments parlementaires qui seront préposés pour les conduire à
Toulon, ou de rester à Naples, sans être inquiétés, ni eux ni leurs
familles.
»ART. 6.--Les conditions arrêtées dans la présente capitulation sont
communes à toutes les personnes des deux sexes enfermées dans les forts.
»ART. 7.--Jouiront du bénéfice de ces conditions, tous les prisonniers
faits sur les troupes régulières par les troupes de Sa Majesté le roi
des Deux-Siciles ou par celles de ses alliés, dans les divers combats
qui ont eu lieu avant le blocus des forts.
»ART. 8.--MM. l'archevêque de Salerne, Micheroux, Dillon et l'évêque
d'Avellino resteront en otage entre les mains du commandant du fort
Saint-Elme jusqu'à l'arrivée à Toulon des patriotes expatriés.
»ART<. 9.--Excepté les personnages nommés ci-dessus, tous les otages et
prisonniers d'État renfermés dans les forts seront mis en liberté
aussitôt la signature de la présente capitulation.
»ART. 10.--Les articles de la présente capitulation ne pourront être
exécutés qu'après avoir été complètement approuvés par le commandant du
fort Saint-Elme.
»Fait au Château-Neuf, le 18 juin 1799.
»Ont signé:
»MASSA, _commandant du Château-Neuf;_ L'AURORA, _commandant du château
de l'Oeuf;_ CARDINAL RUFFO, _vicaire général du royaume de Naples;_
ANTONIO, CHEVALIER MICHEROUX, _ministre plénipotentiaire de Sa Majesté
le roi des Deux-Siciles près les troupes russes;_ E.-T. FOOTE,
_commandant les navires de Sa Majesté Britannique;_ BAILLIE, _commandant
les troupes de Sa Majesté l'empereur de Russie;_ ACHMET, _commandant les
troupes ottomanes_.»
Sous les signatures des différents chefs prenant part à la capitulation,
on lisait les lignes suivantes:
«En vertu de la délibération prise par le conseil de guerre dans le fort
Saint-Elme, le 3 messidor, sur la lettre du général Massa, commandant le
Château-Neuf, lettre en date du 1er messidor, le commandant du château
Saint-Elme approuve la susdite capitulation.
»Du fort Saint-Elme, 3 messidor an VII de la république française (21
juin 1799.)
»MEJEAN.»
Le même jour où la capitulation fut réellement signée, c'est-à-dire le
22 juin, le cardinal, enchanté d'en être arrivé à un si heureux
résultat, écrivit au roi le récit détaillé des opérations accomplies, et
chargea le capitaine Foote, l'un des signataires de la capitulation, de
remettre sa lettre à Sa Majesté en personne.
Le capitaine Foote partit aussitôt pour Palerme, sur le
_Sea-Horse_.--Depuis quelques jours, il avait succédé, dans le
commandement de ce vaisseau, au capitaine Ball, rappelé par Nelson près
de lui.
Le lendemain, le cardinal donna tous les ordres nécessaires pour que les
bâtiments qui devaient transporter à Toulon la garnison patriote fussent
prêts le plus tôt possible.
Le même jour, le cardinal écrivit à Ettore Caraffa pour l'inviter à
céder les forts de Civitella et de Pescara à Pronio, aux mêmes
conditions que venaient d'être cédés le Château-Neuf et le château de
l'Oeuf.
Et, comme il craignait que le comte de Ruvo ne se fiât point à sa parole
on vît quelque piège dans sa lettre, il fit demander s'il n'y avait
point, dans l'un ou l'autre des deux châteaux, un ami d'Ettore Caraffa
dans lequel celui-ci eût toute confiance, pour porter sa lettre et
donner au comte une idée exacte de la situation des choses.
Nicolino Caracciolo s'offrit, reçut la lettre des mains du cardinal et
partit.
Le même jour, un édit signé du vicaire général fut imprimé, publié et
affiché.
Cet édit déclarait que la guerre était finie, qu'il n'y avait plus dans
le royaume ni partis ni factions, ni amis ni ennemis, ni républicains ni
sanfédistes, mais seulement un peuple de frères et de citoyens soumis
également au prince, que le roi voulait confondre dans un même amour.
La certitude de la mort avait été telle chez les patriotes, que ceux
mêmes qui, n'ayant pas confiance entière dans la promesse de Ruffo,
avaient décidé de s'exiler, regardaient l'exil comme un bien, en
comparant l'exil au sort auquel ils se croyaient réservés.