En ne voyant pas revenir celui dont il connaissait et avait approuvé le
projet, Manthonnet comprit ce qui était arrivé: c'est que son messager
était prisonnier ou mort.
Il avait prévu le cas, et, à la ruse qui venait d'échouer, il était prêt
à substituer une autre ruse.
Il ordonna à six tambours d'aller battre la charge au haut de la rue de
l'Infrascata, et cela, avec autant d'élan et d'ardeur que s'ils étaient
suivis d'un corps d'armée de vingt mille hommes.
L'ordre portait, en outre, de battre non pas la charge napolitaine, mais
la charge française.
Il était évident que Fra-Diavolo et Mammone croiraient que le commandant
du fort Saint-Elme se décidait enfin à les attaquer et se
précipiteraient au-devant des Français.
Ce que Manthonnet avait prévu arriva: aux premiers roulements du
tambour, Fra-Diavolo et Mammone sautèrent sur leurs armes.
Ce battement de caisse, ce retentissement sombre, venaient à l'appui de
l'ordre donné par le cardinal.
C'était sans doute dans la prévision de cette sortie qu'il avait
rappelé Fra-Diavolo près de lui, et ordonné à Mammone de se retrancher
derrière le musée Borbonico, qui est justement en face de la descente de
l'Infrascata.
--Oh! oh! fit Diavolo en secouant la tête, je crois que tu t'es un peu
pressé, Mammone, et le cardinal pourrait bien te dire: «Caïn, qu'as-tu
fait de ton frère?»
--D'abord, dit Mammone, un Génois n'est pas et ne sera jamais mon frère.
--Bon! si ce n'était pas ce messager qui eût menti, si c'était le
matelot génois?
--Eh bien, alors, cela me ferait un crâne de plus.
--Lequel?
--Celui du Génois.
Et, tout en parlant ainsi, les deux chefs appelaient leurs hommes aux
armes, et, dégarnissant Tolède, couraient avec eux vers le musée
Borbonico.
Manthonnet entendit tout ce tumulte; il vit des torches qui semblaient
des feux follets voltigeant au-dessus d'une mer de têtes, et qui, de la
place du couvent de Monte-Oliveto, s'élançait vers la salita dei Studi.
Il comprit que le moment était venu de se laisser rouler dans la rue de
Tolède, par la strada Taverna-Penta et par le vico Cariati. Il occupa,
avec deux cents hommes, dans la rue de Tolède, la place que les
avant-postes de Fra-Diavolo et de Mammone y occupaient dix minutes
auparavant.
Ils prirent aussitôt leur course vers le largo del Palazzo, le
rendez-vous commun étant à l'extrémité de Santa-Lucia, au pied de
Pizzo-Falcone, en face du château de l'Oeuf.
Le château de l'Oeuf était, en effet, le point central, en supposant que
les patriotes de Manthonnet descendissent par les Giardini et la rue
Ponte-di-Chiaïa.
Mais, comme on l'a vu, la prise des Giardini avait tout changé.
Il en résulta que, comme la troupe de Manthonnet n'était point attendue
par la rue de Tolède, on la prit, dans l'obscurité, pour une troupe de
sanfédistes, et le poste de Saint-Ferdinand fit feu sur elle.
Quelques hommes de la troupe de Manthonnet ripostèrent, et les patriotes
allaient se fusiller entre eux, lorsque Manthonnet s'élança seul en
avant en criant:
--Vive la République!
A ce cri, répété avec enthousiasme des deux côtés, patriotes des
barricades et patriotes de San-Martino se jetèrent dans les bras les
uns des autres.
Par bonheur, quoiqu'on eût tiré une cinquantaine de coups de fusil, il
n'y avait qu'un homme tué et deux légèrement blessés.
Une quarantaine d'hommes des barricades demandèrent à faire partie de
l'expédition et furent accueillis par acclamation.
On descendit en silence la rue du Géant, on longea Santa-Lucia; à cinq
cents pas du château de l'Oeuf, quatre hommes des barricades, qui
avaient le mot d'ordre, formèrent l'avant-garde, et, pour que même
accident ne se renouvelât point, on fit reconnaître la petite troupe à
Saint-Ferdinand.
La précaution n'était point inutile. Salvato avait rejoint avec ses deux
cents Calabrais, et Michele avec une centaine de lazzaroni. On
n'attendait plus personne du côté du Château-Neuf, et une troupe aussi
considérable arrivant par Santa-Lucia eût causé quelque inquiétude.
En deux mots, tout fut expliqué.
Minuit sonna. Tout le monde avait été exact au rendez-vous. On se
compta: on était près de sept cents, chacun armé jusqu'aux dents, et
disposé à vendre chèrement sa vie. On jura donc de faire payer cher aux
sanfédistes la mort du patriote tué par erreur. Les républicains
savaient que les sanfédistes n'avaient point de mot d'ordre et se
reconnaissaient aux cris de «Vive le roi!»
Le premier poste de sanfédistes était à Santa-Maria-in-Portico.
Ils n'ignoraient pas que l'attaque des Albanais sur les Giardini avait
réussi.
Les sentinelles ne furent donc pas étonnées, surtout après avoir entendu
une fusillade du côté de la rue de Tolède, de voir s'avancer une troupe
qui, de temps en temps, poussait le cri de «Vive le roi!»
Elles la laissèrent approcher sans défiance, et prête à fraterniser avec
elles; mais, victime de leur confiance, les unes après les autres, elles
tombèrent poignardées.
La dernière, seule, eut le temps de lâcher son coup de fusil en criant:
«Alarme!»
Le commandant de la batterie, qui était un vieux soldat, se gardait
mieux que les sanfédistes, soldats improvisés. Aussi, au coup de fusil
et au cri d'alarme, fut-il sous les armes, lui et ses hommes, et le cri
«Halte!» se fit-il entendre.
A ce cri, les patriotes comprirent qu'ils étaient découverts, et, ne
gardant plus aucune réserve, fondirent sur la batterie au cri de «Vive
la République!»
Ce poste était composé de Calabrais et des meilleurs soldats de ligne du
cardinal: aussi le combat fut-il acharné. D'un autre côté, Nicolino,
Manthonnet et Salvato faisaient des prodiges, que Michele imitait de
son mieux. Le terrain se couvrait de morts. Il fut repris, abreuvé de
sang pendant deux heures. Enfin, les républicains, vainqueurs, restèrent
maîtres de la batterie. Les artilleurs furent tués sur leurs pièces et
les pièces enclouées.
Après cette expédition, qui était le but principal de la triple sortie,
comme il restait encore une heure de nuit, Salvato proposa de l'employer
en surprenant le bataillon d'Albanais qui s'était emparé des Giardini,
et qui avait coupé les communications du château de l'Oeuf avec le
couvent de San-Martino.
La proposition fut accueillie avec enthousiasme.
Alors, les républicains se séparèrent en deux troupes.
L'une, sous les ordres de Salvato et de Michele, prit par la via
Pasquale, la strada Santa-Teresa à Chiaïa, et fit halte sans avoir été
découverte, strada Rocella, derrière le palais del Vasto.
L'autre, sous les ordres de Nicolino et de Manthonnet, remonta par la
strada Santa-Catarina, et, découverte à la strada de Chiaïa, commença le
feu.
A peine Salvato et Michele entendirent-ils les premiers coups de fusil,
qu'ils s'élancèrent par toutes les portes du palais et des jardins del
Vasto, escaladèrent les murailles des Giardini et tombèrent sur les
derrières des Albanais.
Ceux-ci firent une héroïque résistance, une résistance de montagnards;
mais ils avaient affaire à des hommes désespérés, jouant leur vie dans
un dernier combat.
Tous, depuis le premier jusqu'au dernier, furent égorgés: nul n'échappa.
Alors, on laissa pêle-mêle, dans une boue sanglante, Albanais et
républicains, et, tout enivrés de leur victoire, les vainqueurs
tournèrent les yeux vers la rue de Tolède.
Revenus de leur erreur, Mammone et Fra-Diavolo, après avoir reconnu que
les tambours de l'Infrascata, en simulant une fausse attaque, ne
servaient qu'à voiler la véritable, étaient revenus prendre leur poste
dans la rue de Tolède. Ils écoutaient avec une certaine inquiétude le
bruit du combat des Giardini, et, le bruit du combat ayant cessé depuis
une demi-heure, ils s'étaient un peu relâchés de leurs surveillance,
lorsque, tout à coup, par un réseau de petites rues qui descend du vico
d'Afflito au vico della Carita, une avalanche d'hommes se précipita,
repoussant les sentinelles et les avant-postes sur les masses, fusillant
ou poignardant tout ce qui s'opposait à son passage, et, désastreuse,
mortelle, dévastatrice, passa à travers l'immense artère, laissant, sur
une largeur de trois cents mètres, les dalles couvertes de cadavres, et
s'écoula par les rues faisant face à celles par lesquelles elle avait
débouché.
Toute la troupe patriote se rallia au largo Castello et à la strada
Medina. Les trois chefs s'embrassèrent, car, dans ces situations
extrêmes, on ignore, lorsqu'on se quitte, si l'on se reverra jamais.
--Par ma foi! dit Nicolino en regagnant le château de l'Oeuf avec ses
deux cents hommes, réduits d'un cinquième, je ne sais si Dieu a ouvert
sa fenêtre; mais, s'il ne l'a pas fait, il a eu tort: il eût vu un beau
spectacle! celui d'hommes qui aiment mieux mourir libres que de vivre
sous la tyrannie.
Salvato était en face du Château-Neuf. Le commandant Massa s'était tenu
éveillé, écoutant avec anxiété la fusillade, qui avait commencé par
s'éloigner et s'était rapprochée peu à peu. Voyant, aux premiers rayons
du jour, les républicains déboucher par le largo del Castello et la
strada Medina, il ouvrit les portes, prêt à les recevoir tous s'ils
étaient vaincus.
Ils étaient vainqueurs, et chacun, même Manthonnet, maintenant que les
communications étaient rétablies, pouvait regagner le point d'où il
était parti.
La porte du château, qui avait ouvert ses larges mâchoires, les referma
donc sur Salvato et ses Calabrais, sur Michele et ses lazzaroni
diminués d'un quart.
Nicolino avait déjà repris le chemin du château de l'Oeuf; Manthonnet le
suivit, pour regagner la montagne et rentrer à San-Martino.
Les républicains avaient perdu deux cents hommes à peu près; mais ils en
avaient tué plus de sept cents aux sanfédistes, tout étonnés, au moment
où ils se croyaient vainqueurs et n'ayant plus rien à craindre, de subir
un si effroyable échec.