Le lendemain, au point du jour, c'est-à-dire le 15 au matin, les
sanfédistes s'aperçurent que les avant-postes républicains étaient
évacués et poussèrent devant eux des reconnaissances, timides d'abord,
mais qui s'enhardirent peu à peu, car ils soupçonnaient quelque piége.
En effet, pendant la nuit, Salvato avait fait établir quatre batteries
de canon:
L'une à l'angle du palais Chiatamone, qui battait toute la rue du même
nom, dominée en même temps par le château de l'Oeuf;
L'autre, derrière un retranchement dressé à la hâte, entre la strada
Nardonne et l'église Saint-Ferdinand;
La troisième, strada Medina;
Et la quatrième entre porto Piccolo, aujourd'hui la Douane, et
l'Immacolatella.
Aussi, à peine les sanfédistes furent-ils arrivés à la hauteur de la
strada Concezione, à peine apparurent-ils au bout de la rue
Monte-Oliveto, et atteignirent-ils la strada Nuova, que la canonnade
éclata à la fois sur ces trois points, et qu'il virent qu'ils s'étaient
complétement trompés en croyant que les républicains leur avaient cédé
la partie.
Ils se retirèrent donc hors de l'atteinte des projectiles, se réfugiant
dans les rues transversales, où les boulets et la mitraille ne les
pouvaient atteindre.
Mais les trois quarts de la ville ne leur appartenaient pas moins.
Donc, ils pouvaient tout à leur aise piller, incendier, brûler les
maisons des patriotes, et tuer, égorger, rôtir et manger leurs
propriétaires.
Mais, chose singulière et inattendue, celui contre lequel se porta tout
d'abord la colère des lazzaroni fut saint Janvier.
Une espèce de conseil de guerre se réunit au Vieux-Marché, en face de la
maison du beccaïo blessé, conseil auquel prenait part celui-ci, dans le
but de juger saint Janvier.
D'abord, on commença par envahir son église, malgré la résistance des
chanoines, qui furent renversés et foulés aux pieds.
Puis on brisa la porte de la sacristie, où est renfermé son buste avec
celui des autres saints formant sa cour. Un homme le prit
irrévérencieusement entre ses bras, l'emporta au milieu des cris «A bas
saint Janvier!» poussés par la populace, et on le déposa sur une borne,
au coin de la rue Sant'Eligio.
Là, on eut grand'peine à empêcher les lazzaroni de le lapider.
Mais, pendant qu'on était allé chercher le buste dans son église, un
homme était arrivé qui, par son autorité sur le peuple et sa popularité
dans les bas quartiers de Naples, avait pris un grand ascendant sur les
lazzaroni.
Cet homme était fra Pacifico.
Fra Pacifico avait vu, du temps qu'il était marin, deux ou trois
conseils de guerre à bord de son bâtiment. Il savait donc comment la
chose se passait et donna une espèce de régularité au jugement.
On alla à la Vicaria, où l'on prit au vestiaire cinq habits de juge et
deux robes d'avocat, et le procès commença.
De ces deux avocats, l'un était l'accusateur public, l'autre le
défenseur d'office.
Saint Janvier fut interrogé légalement.
On lui demanda ses noms, ses prénoms, son âge, ses qualités, et on
l'interrogea pour qu'il eût à dire à l'aide de quels mérites il était
parvenu à la position élevée qu'il occupait.
Son avocat répondit pour lui, et, il faut le dire, avec plus de
conscience que n'en mettent ordinairement les avocats. Il fit valoir sa
mort héroïque, son amour paternel pour Naples, ses miracles, non pas
seulement de la liquéfaction du sang, mais encore les paralytiques
jetant leurs béquilles,--les gens tombant d'un cinquième étage et se
relevant sains et saufs,--les bâtiments luttant contre la tempête et
rentrant au port,--le Vésuve s'éteignant à sa seule présence,--enfin,
les Autrichiens vaincus à Velletri, à la suite du voeu fait par Charles
III, pendant qu'il était caché dans son four.
Par malheur pour saint Janvier, sa conduite, jusque-là exemplaire et
limpide, devenait obscure et ambiguë du moment que les Français
entraient dans la ville. Son miracle fait à l'heure annoncée d'avance
par Championnet, et tous ceux qu'il avait faits en faveur de la
République, étaient des accusations graves et dont il avait de la peine
à se laver.
Il répondit que Championnet avait employé l'intimidation; qu'un aide de
camp et vingt-cinq hussards étaient dans la sacristie; qu'il y avait eu
enfin menace de mort si le miracle ne se faisait point.
A cela, il lui fut répondu qu'un saint qui avait déjà subi le martyre ne
devait pas être si facile à intimider.
Mais saint Janvier répondit, avec une dignité suprême, que, s'il avait
craint, ce n'était point pour lui, que sa position de bienheureux
mettait à l'abri de toute atteinte, mais pour ses chers chanoines, moins
disposés que lui à subir le martyre; que leur frayeur, à la vue du
pistolet de l'envoyé du général français, avait été si grande et leur
prière si fervente, qu'il n'avait pas pu y résister; que, s'il les avait
vus dans la disposition de subir le martyre, rien n'eût pu le décider à
faire son miracle; mais que ce martyre, il ne pouvait le leur imposer.
Il va sans dire que toutes ces raisons furent victorieusement rétorquées
par l'accusateur, qui finit par réduire son adversaire au silence.
On alla aux voix, et, à la suite d'une chaude délibération, saint
Janvier fut condamné, non-seulement à la dégradation, mais à la noyade.
Puis, séance tenante, on nomma à sa place, par acclamation, saint
Antoine, qui, en découvrant la _conjuration des cordes_, avait enlevé à
saint Janvier son reste de popularité,--on nomma saint Antoine patron de
Naples.
La France, en 1793, avait détrôné Dieu; Naples pouvait bien, en 1799,
détrôner saint Janvier.
Une corde fut passée autour du cou du buste de saint Janvier, et le
buste fut traîné par toutes les rues du vieux Naples, puis conduit au
camp du cardinal, qui confirma le jugement porté contre lui, le déclara
déchu de son grade de capitaine général du royaume, et, mettant, au nom
du roi, le séquestre sur son trésor et sur ses biens, reconnut
non-seulement saint Antoine pour son successeur, mais encore--ce qui
prouvait qu'il n'était point étranger à la révolution qui venait de
s'opérer--remit aux lazzaroni une immense bannière sur laquelle était
peint saint Janvier fuyant devant saint Antoine, qui le poursuivait armé
de verges.
Quant à saint Janvier, le fuyard, il tenait d'une main un paquet de
cordes et de l'autre une bannière tricolore napolitaine.
Lorsqu'on connaît les lazzaroni, on peut se faire une idée de la joie
que leur causa un pareil présent, avec quels cris il fut reçu et combien
il redoubla leur enthousiasme de meurtre et de pillage.
Fra Pacifico fut nommé, à l'unanimité, porte-enseigne, et prit, bannière
à la main, la tête de la procession.
Derrière lui, venait la première bannière, où était représenté le
cardinal à genoux devant saint Antoine, lui révélant la conjuration des
cordes.
Celle-là était portée par le vieux Basso Tomeo, escorté de ses trois
fils, comme de trois gardes du corps.
Puis venait maître Donato, tirant saint Janvier par sa corde, attendu
que, du moment qu'il était condamné, il appartenait au bourreau, ni plus
ni moins qu'un simple mortel.
Enfin des milliers d'hommes, armés de tout ce qu'ils avaient pu
rencontrer d'armes, hurlant, vociférant, enfonçant les portes, jetant
les meubles par les fenêtres, mettant le feu à ces bûchers et laissant
derrière eux une traînée de sang.
Et puis, soit superstition, soit raillerie, le bruit s'était répandu que
tous les patriotes s'étaient fait graver l'arbre de la liberté sur l'une
ou l'autre partie du corps, et ce bruit servait de prétexte à des
avanies étranges. Chaque patriote que les lazzaroni rencontraient, soit
dans la rue, soit chez lui, était dépouillé de ses habits et chassé par
les rues à coups de fouet, jusqu'à ce que, las de cette course, celui
qui le poursuivait lui tirât quelque coup de fusil ou de pistolet dans
les reins, pour en finir tout de suite avec lui, ou dans la cuisse, pour
lui casser une jambe et faire durer le plaisir plus longtemps.
Les duchesses de Pepoli et de Cassano, qui avaient commis ce crime,
impardonnable aux yeux des lazzaroni, de quêter pour les patriotes
pauvres, furent arrachées de leur palais; on leur coupa avec des ciseaux
leurs robes, leurs jupons, tous leurs vêtements enfin, à la hauteur de
la ceinture, et on les promena nues--chastes matrones qu'aucun outrage
ne pouvait avilir!--de rue en rue, de place en place, de carrefour en
carrefour; après quoi, elles furent conduites au castel Capuana, et
jetées dans les prisons de la Vicairie.
Une troisième femme avait mérité, comme elles, le titre de mère de la
patrie: c'était la duchesse Fusco, l'amie de Luisa. Son nom fut tout à
coup prononcé, on ne sait par qui,--la tradition veut que ce soit par un
de ceux qu'elle avait secourus. Il fut aussitôt décidé qu'on irait la
chercher chez elle, et qu'on la soumettrait au même supplice. Seulement,
il fallait, pour arriver à Mergellina, traverser la ligne formée par les
républicains de la place de la Vittoria au château Saint-Elme. Mais, en
arrivant aux Giardini, qu'ils ne savaient pas gardés, ils furent
accueillis par une telle fusillade, que force leur fut de rétrograder en
laissant une douzaine de morts ou de blessés sur le champ de bataille.
Cet échec ne les fit point renoncer à leur dessein: ils se
représentèrent à la salita di San-Nicolas-de-Tolentino. Mais ils
rencontrèrent le même obstacle à la strada San-Carlo-delle-Tartelle, ou
ils laissèrent encore un certain nombre de morts et de blessés.
Enfin, ils comprirent que, dans leur ignorance des positions prises par
les républicains, ils donnaient dans quelque ligne stratégique. Ils
résolurent, en conséquence, de tourner le sommet de Saint-Martin, sur
lequel ils voyaient flotter le drapeau des patriotes, par la rue de
l'Infrascata, de gagner celle de Saint-Janvier-Antiquano, et de
descendre à Chiaïa par la salita del Vomero.
Là, ils étaient complétement maîtres du terrain. Quelques-uns
s'arrêtèrent pour faire leurs dévotions à la madone de Pie-di-Grotta, et
les autres--et ce fut la majeure partie--continuèrent leur route par
Mergellina, jusqu'à la maison de la duchesse Fusco.
En arrivant à la fontaine du Lion, celui qui conduisait la bande
proposa, pour plus grande certitude de s'emparer de la duchesse, de
cerner la maison sans bruit. Mais un homme cria qu'il y avait une femme
bien autrement coupable que la duchesse Fusco: c'était celle qui avait
recueilli l'aide de camp du général Championnet blessé, celle qui avait
dénoncé le père et le fils Backer, et qui, en les dénonçant, avait été
cause de leur mort.
Or, cette femme, c'était la San-Felice.