Salvato ne dormait pas. Il semblait que ce corps de fer avait trouvé le
moyen de se passer de repos et que le sommeil lui était devenu inutile.
Jugeant important de savoir, pour le lendemain, où chaque chose en
était, tandis que chacun s'accommodait, celui-ci d'une botte de paille,
celui-là d'un matelas pris à la maison voisine; pour passer la meilleure
nuit possible, après avoir dit tout bas à Michele quelques mots où se
trouvait mêlé le nom de Luisa, il remonta la rue de Tolède comme s'il
voulait aller au palais royal, devenu palais national, et, par le vico
San-Sepolcro, il commença de gravir la pente rapide qui conduit à la
chartreuse de San-Martino.
Un proverbe napolitain dit que le plus beau panorama du monde est celui
que l'on voit de la fenêtre de l'abbé San-Martino, dont le balcon, en
effet, semble suspendu sur la ville, et d'où le regard embrasse
l'immense cercle qui s'étend du golfe de Baïa au village de Maddalone.
Après la révolte de 1647, c'est-à-dire après la courte dictature de
Masaniello, les peintres qui avaient pris part à cette révolution, et
qui, sous le titre de _Compagnons de la mort_, avaient juré de combattre
et de tuer les Espagnols partout où ils les rencontreraient, les
Salvator Rosa, les Aniello Falcone, les Mica Spadazo, ces raffinés du
temps, pour éviter les représailles dont ils étaient menacés, se
réfugièrent à la chartreuse de San-Martino, qui avait droit d'asile.
Mais, une fois là, l'abbé songea à tirer parti d'eux. Il leur donna son
église et son cloître à peindre, et, lorsqu'ils demandèrent quel prix
leur serait alloué pour leurs peines:
--La nourriture et le logement, répondit l'abbé.
Et, comme ils trouvaient la rétribution médiocre, l'abbé fit ouvrir les
portes en leur disant:
--Cherchez ailleurs: peut-être trouverez-vous mieux.
Chercher ailleurs, c'était tomber dans les mains des Espagnols et être
pendus: ils firent contre fortune bon coeur et couvrirent les murailles
de chefs-d'oeuvre.
Mais ce n'était point pour voir ces chefs-d'oeuvre que Salvato
gravissait les pentes de San-Martino,--Rubens, de son fulgurant pinceau,
nous a montré les arts fuyants devant le sombre génie de la
guerre,--c'était pour voir où le sang avait été versé pendant la journée
qui venait de s'écouler, et où il serait versé le lendemain.
Salvato se fit reconnaître des patriotes, qui, au nombre de cinq ou six
cents, s'étaient réfugiés dans le couvent de San-Martino, au refus de
Mejean, qui avait fermé de nouveau les portes du château Saint-Elme.
Cette fois, ce n'était point l'abbé qui leur dictait ses lois, c'étaient
eux qui se trouvaient maîtres du couvent et des moines. Aussi, les
moines leur obéissaient-ils avec la servilité de la peur.
On s'empressa de conduire Salvato dans la chambre de l'abbé: celui-ci
n'était pas encore couché et lui en fit les honneurs en le conduisant à
cette fameuse fenêtre qui, au dire des Napolitains, s'ouvrant sur
Naples, s'ouvre tout simplement sur le paradis.
La vue du paradis s'était quelque peu changée en une vue de l'enfer.
De là, on voyait parfaitement la position des sanfédistes et celle des
républicains.
Les sanfédistes s'avançaient sur la strada Nuova, c'est-à-dire sur la
plage, jusqu'à la rue Francesca, où ils avaient une batterie de canon de
gros calibre, commandant le petit port et le port commercial.
C'était le point extrême de leur aile gauche.
Là, étaient de Cesare, Lamarra, Durante, c'est-à-dire les lieutenants du
cardinal.
L'autre aile, c'est-à-dire l'aile droite, commandée par Fra-Diavolo et
Mammone, avait, comme nous l'avons dit, des avant-postes au musée
Borbonico, c'est-à-dire au haut de la rue de Tolède.
Tout le centre s'étendait, par San-Giovanni à Carbonara, par la place
des Tribunaux et par les rues San-Pietro et Arena, jusqu'au château del
Carmine.
Le cardinal était toujours dans sa maison du pont de la Madeleine.
Il était facile d'estimer à trente-cinq ou quarante mille hommes le
nombre des sanfédistes qui attaquaient Naples.
Ces trente-cinq ou quarante mille ennemis extérieurs étaient d'autant
plus dangereux qu'ils pouvaient compter sur un nombre à peu près égal
d'ennemis intérieurs.
Les républicains, en réunissant toutes les forces, étaient à peine cinq
ou six mille.
Salvato, en embrassant cet immense horizon, comprit que, du moment où sa
sortie n'avait point chassé l'ennemi hors de la ville, il était
imprudent de laisser subsister cette longue pointe qu'il avait faite
dans la rue de Tolède, pointe qui permettait à l'ennemi, grâce aux
relations qu'il avait dans l'intérieur, de lui couper la retraite des
forts. Sa résolution fut donc prise à l'instant même. Il appela près de
lui Manthonnet, lui fit voir les positions, lui expliqua en stratégiste
les dangers qu'il courait, et l'amena à son opinion.
Tous deux descendirent alors et se firent annoncer au directoire.
Le directoire était en délibération. Sachant qu'il n'y avait rien à
attendre de Mejean, il avait envoyé un messager au colonel Giraldon,
commandant la ville de Capoue. Il lui demandait un secours d'hommes et
s'appuyait sur le traité d'alliance offensive et défensive entre la
république française et la république parthénopéenne.
Le colonel Giraldon faisait répondre qu'il lui était impossible de
tenter une pointe jusqu'à Naples; mais il déclarait que, si les
patriotes voulaient suivre son conseil, placer au milieu d'eux les
vieillards, les femmes et les enfants, faire une sortie à la baïonnette
et venir le rejoindre à Capoue, il promettait, sur l'honneur français,
de les conduire jusqu'en France.
Soit que le conseil fût bon, soit que ses craintes pour Luisa
l'emportassent sur son patriotisme, Salvato, qui venait d'entendre le
rapport du messager, se rangea de l'avis du colonel et insista pour que
ce plan, qui livrait Naples mais qui sauvait les patriotes, fût adopté.
Il présenta, pour appuyer le conseil, la situation où se trouvaient les
deux armées; il en appela à Manthonnet, qui, comme lui, venait de
reconnaître l'impossibilité de défendre Naples.
Manthonnet reconnut que Naples était perdue, mais déclara que les
Napolitains devaient se perdre avec Naples, et qu'il tiendrait à honneur
de s'ensevelir sous les ruines de la ville, qu'il reconnaissait lui-même
ne pouvoir plus défendre.
Salvato reprit la parole, combattit l'avis de Manthonnet, démontra que
tout ce qu'il y avait de grand, de noble, de généreux, avait pris parti
pour la République; que décapiter les patriotes, c'était décapiter la
Révolution. Il dit que le peuple, encore trop aveugle et trop ignorant
pour soutenir sa propre cause, c'est-à-dire celle du progrès et de la
liberté, tomberait, les patriotes anéantis, sous un despotisme et dans
une obscurité plus grands qu'auparavant, tandis qu'au contraire, les
patriotes, c'est-à-dire le principe vivant de la liberté, n'étant que
transplanté hors de Naples, continuerait son oeuvre avec moins
d'efficacité sans doute, mais avec la persistance de l'exil et
l'autorité du malheur. Il demanda--la hache de la réaction abattant des
têtes comme celle des Pagano, des Cirillo, des Conforti, des Ruvo--si la
sanglante moisson ne stériliserait pas la terre de la patrie pour
cinquante ans, pour un siècle peut-être, et si quelques hommes avaient
droit, dans leur convoitise de gloire et dans leur ambition du martyre,
de faire sitôt la postérité veuve de ses plus grands hommes.
Nous l'avons vu, un faux orgueil avait déjà plusieurs fois égaré à
Naples, non-seulement les individus, dans le sacrifice qu'ils faisaient
d'eux-mêmes, mais aussi les corps constitués, dans le sacrifice qu'ils
faisaient de la patrie. Cette fois encore, l'avis de la majorité fut
pour le sacrifice.
--C'est bien, se contenta de dire Salvato, mourons!
--Mourons! répétèrent d'une seule voix les assistants, comme eût pu
faire le sénat romain à l'approche des Gaulois ou d'Annibal.
--Et maintenant, reprit Salvato, mourons, mais en faisant le plus de mal
possible à nos ennemis. Le bruit court qu'une flotte française, après
avoir traversé le détroit de Gibraltar, s'est réunie à Toulon, et vient
d'en sortir pour nous porter secours. Je n'y crois pas; mais enfin la
chose est possible. Prolongeons donc la défense, et, pour la prolonger,
bornons-la aux points qui se peuvent défendre.
--Quant à cela, dit Manthonnet, je me range à l'avis de mon collègue
Salvato, et, comme je le reconnais pour plus habile stratégiste que
nous, je m'en rapporterai à lui pour cette concentration.
Les directeurs inclinèrent la tête en signe d'adhésion.
--Alors, reprit Salvato, je proposerai de tracer une ligne qui, au midi,
commencera à l'Immacolatella, comprendra le port marchand et la Douane,
passera par la strada del Molo, aura ses avant-postes rue Medina,
poursuivra par le largo del Castello, par Saint-Charles, par le palais
national, la montée du Géant, en embrassant Pizzofalcone, et descendra
par la rue Chiatomone jusqu'à la Vittoria, puis se reliera, par la
strada San-Caterina et les Giardini, au couvent de Saint-Martin. Cette
ligne s'appuiera sur le Château-Neuf, sur le palais national, sur le
château de l'Oeuf et sur le château Saint-Elme. Par conséquent, elle
offrira des refuges à ceux qui la défendront, au cas où ils seraient
forcés. En tout cas, si nous ne comptons pas de traîtres dans nos rangs,
nous pouvons tenir huit jours, et même davantage. Et qui sait ce qui se
passera en huit jours? La flotte française, à tout prendre, peut venir;
et, grâce à une défense énergique,--et elle ne peut être énergique
qu'étant concentrée,--peut-être obtiendrons-nous de bonnes conditions.
Le plan était sage: il fut adopté. On laissa à Salvato le soin de le
mettre à exécution, et, après avoir rassuré Luisa par sa présence, il
sortit de nouveau du Château-Neuf pour faire rentrer les troupes
républicaines dans les limites qu'il avait indiquées.
Pendant ce temps-là, un messager du colonel Mejean descendait, par la
via del Cacciottoli, par la strada Monte-Mileto, par la strada del
Infrascata, passait derrière le musée Bourbonien, descendait la strada à
Carbonara, et, par la porte Capuana et l'Arenaccia, gagnait le pont de
la Madeleine et se faisait annoncer chez le cardinal comme un envoyé du
commandant français.
Il était trois heures du matin. Le cardinal s'était jeté sur son lit
depuis une heure à peine; mais, comme il était le seul chef chargé des
pouvoirs du roi, c'était à lui que de toute chose importante on
référait.
Le messager fut introduit près du cardinal.
Il le trouva couché sur son lit, tout habillé, avec des pistolets posés
sur une table, à la portée de sa main.
Le messager étendit la main vers le cardinal et lui tendit un papier qui
représentait pour lui ce que les plénipotentiaires appellent leurs
lettres de créance.
--Alors, demanda le cardinal après avoir lu, vous venez de la part du
commandant du château Saint-Elme?
--Oui, Votre Éminence, dit le messager, et vous avez dû remarquer que M.
le colonel Mejean a conservé, dans les combats qui se sont livrés
jusqu'aujourd'hui sous les murs de Naples, la plus stricte neutralité.
--Oui, monsieur, répliqua le cardinal, et je dois vous dire que, dans
l'état d'hostilité où les Français sont contre le roi de Naples, cette
neutralité a été l'objet de mon étonnement.
--Le commandant du fort Saint-Elme désirait, avant de prendre un parti
pour ou contre, se mettre en communication avec Votre Éminence.
--Avec moi? Et dans quel but?
--Le commandant du fort Saint-Elme est un homme sans préjugés et qui
reste maître d'agir comme il lui conviendra: il consultera ses intérêts
avant d'agir.
--Ah! ah!
--On dit que tout homme trouve une fois dans sa vie l'occasion de faire
fortune; le commandant du fort Saint-Elme pense que cette occasion est
venue pour lui.
--Et il compte sur moi pour lui aider?
--Il pense que Votre Éminence a plus d'intérêt à être son ami que son
ennemi, et il offre son amitié à Votre Éminence.
--Son amitié?
--Oui.
--Comme cela? gratis? sans condition?
--J'ai dit à Votre Éminence qu'il pensait que l'occasion était venue
pour lui de faire fortune. Mais que Votre Éminence se rassure: il n'est
point ambitieux, et cinq cent mille francs lui suffiront.
--En effet, dit le cardinal, la chose est d'une modestie exemplaire: par
malheur, je doute que le trésor de l'armée sanfédiste possède la dixième
partie de cette somme. D'ailleurs, nous pouvons nous en assurer.
Le cardinal frappa sur un timbre: son valet de chambre entra.
Comme le cardinal, tout ce qui l'entourait ne dormait que d'un oeil.
--Demandez à Sacchinelli combien nous avons en caisse.
Le valet de chambre s'inclina et sortit.
Un instant après, il rentra.
--Dix mille deux cent cinquante ducats, dit-il.
--Vous voyez; quarante et un mille francs en tout: c'est moins encore
que je ne vous disais.
--Quelle conséquence dois-je tirer de la réponse de Votre Éminence?
--Celle-ci, monsieur, dit le cardinal en se soulevant sur son coude et
en jetant un regard de mépris au messager, celle-ci: qu'étant un honnête
homme,--ce qui est incontestable, puisque, si je ne l'étais pas,
j'aurais vingt fois cette somme à ma disposition,--je ne saurais traiter
avec un misérable comme M. le colonel Mejean. Mais, eussé-je cette
somme, je lui répondrais ce que je vous réponds à cette heure. Je suis
venu faire la guerre aux Français et aux Napolitains avec de la poudre,
du fer et du plomb, et non avec de l'or. Portez ma réponse avec
l'expression de mon mépris au commandant du fort Saint-Elme.
Et, indiquant du doigt au messager la porte de la chambre:
--Ne me réveillez désormais que pour des choses importantes, dit-il en
se laissant retomber sur son lit.
Le messager remonta au fort Saint-Elme, et reporta la réponse du
cardinal au colonel Mejean.
--Ah! pardieu! murmura celui-ci quand il l'eut écouté, ces choses-là
sont faites pour moi! Rencontrer à la fois d'honnêtes gens chez les
sanfédistes et chez les républicains! Décidément, je n'ai pas de chance!