--J'espère qu'en entrant dans l'Administration vous ne faites pas
d'infidélités à Melpomène.
--Oh! dit Caldas, quand on veut faire son chemin...
--Eh bien, est-ce que l'un empêche l'autre? La littérature et la
bureaucratie sont soeurs. Que dis-je, l'Administration est le noviciat
des grands hommes.
--Il est vrai, balbutia Romain, rougissant de cette impudente
flagornerie, il est vrai que votre exemple le prouverait.
--Je ne suis pas le seul, continua Saint-Adolphe. Ainsi, nous
revendiquons Dumas père, qui est entré au Théâtre-Français par le
Palais-Royal; Ancelot, qui n'a fait qu'un saut du ministère de la
marine à l'Académie. Ah! ah! il aiguisait bien l'épigramme, Ancelot;
connaissez-vous celle qu'il fit à la première représentation de la
_Pie Voleuse_?
--Oh! oh! fit Caldas.
--Oui, je sais, c'est un peu leste, mais c'est gai, très-gai. Dans les
jeunes nous comptons Barrière, l'auteur des _Faux Bonshommes_, un
échappé de la Guerre. Nous aurons bientôt Caldas.
--Peut-être, répondit Romain, j'ai en portefeuille une pièce en cinq
actes que je destine aux Français.
--Quel titre?
--_Les Oisifs_.
--Bon! toute l'Administration ira voir ça. Avez-vous lu?
--Pas encore, je ne connais personne.
--Eh bien! je vous donnerai un coup d'épaule. Je ne suis pas votre
chef de bureau pour rien. Nous irons voir Got et M. Régnier, et puis
j'ai dans ma manche certain personnage...
--Oh! Monsieur, comment vous remercier! s'écria Caldas enthousiasmé.
--C'est bon, c'est bon! vous me remercierez le soir de la première
représentation. Mais il faudra m'apporter le manuscrit. Vous en êtes
content?
--Ma foi, oui; il n'y a que le troisième acte qui m'inquiète. Je
l'avais écrit, il était bon, et puis voilà que je le perds dans le
déménagement. Je l'ai refait deux fois, mais il n'est pas aussi bien
venu que la première.