A quarante ans il est encore petit garçon, très-petit garçon; il feint
devant ses supérieurs une timide et respectueuse émotion. Loin de
chercher à se faire valoir, il cache ses talents administratifs avec
plus de soin que les autres n'en mettent à les étaler. Fait-il quelque
chose de bien, de remarquable, il laisse tout l'honneur en rejaillir
sur son chef immédiat, et il pousse si loin l'habileté, que celui-ci
n'éprouve aucun embarras à se parer des plumes qu'il n'a point
trempées dans l'encre.
A-t-il été commis une boulette au contraire, l'employé qui se fait
petit n'hésite pas, si étranger qu'il y soit, à en assumer la
responsabilité. Il devient le bouc émissaire, tend le dos à tous les
reproches, reçoit volontiers les savons, et sans murmurer se laisse
laver la tête.
Ce plan de conduite repose sur une connaissance approfondie du coeur
humain. L'homme qui, ***(lacune)*** ment d'humeur, a passé sa colère
sur un innocent, éprouve toujours le regret d'avoir été trop loin. Il
répare, surtout lorsque la réparation ne lui coûte rien; et le
supérieur, qui a dit à l'employé qui se fait petit des choses
désagréables, se sent obligé de faire pour lui des choses qui lui
seront utiles.
C'est ainsi que M. Izarn est arrivé à diriger le bureau de
l'Alimentation. Il y a dix-huit employés sous ses ordres, qui tous
travaillent comme des nègres. Dans son service, pas moyen de flâner.
S'il n'y a pas de besogne, il en invente, et du matin au soir il est
sur le dos de ses employés, qui le trouvent «taonnant.»
La manière dont M. Izarn a composé ce bureau exceptionnel mérite
vraiment d'être rapportée.
Il a procédé par élimination. Sur dix employés qu'on lui donnait, il
s'en trouvait toujours un qui, bien stylé et exactement surveillé,
faisait à peu près son affaire; cet homme précieux, il le gardait et
se débarrassait des autres en faveur de ses collègues.
C'est ainsi que, depuis trois ans, il n'est pas passé moins de cent
quatre-vingts commis et expéditionnaires dans le bureau de M. Izarn;
il en est resté dix-huit; mais aussi quels piocheurs! Chacun d'eux est
de la force de dix employés-vapeur. Aussi n'avancent-ils jamais. Ils
sont là à vie.
On sait trop bien que si on venait à les perdre, on ne les
remplacerait pas. L'avancement même de M. Izarn, qui sera chef de
division avant qu'il soit trois ans, ne les fera pas rentrer dans le
droit commun. Il les léguera à son successeur.
On cite de M. Izarn, pour se défaire des employés qui ne lui vont pas,
des traits héroïques.
Vers 1867, on lui envoya un commis principal qui était le plus
paresseux et le plus inexact des bureaucrates; au bout de huit jours
il en était positivement excédé. Le nouveau venu entravait le travail,
débauchait ses camarades et leur soufflait l'esprit d'insubordination.
M. Izarn demanda d'abord son changement; il ne lui fut point accordé.
Alors il proposa purement et simplement la destitution de ce cancre.
Par malheur ce cancre était bien en cour, si bien qu'il fut maintenu
envers et contre son chef de bureau.
Le pauvre chef était au désespoir.
N'osant plus attaquer le taureau par les cornes, il employa mille
petits moyens pour se dépêtrer de ce commis impossible. Il répandit,
c'est un fait avéré, des bruits étranges sur le malheureux; il insinua
que ce pouvait bien être un agent secret de quelque pouvoir occulte,
espérant ainsi le faire malmener et renvoyer par ses collègues.
La ruse ne réussit pas, et, dans son exaspération, M. Izarn alla
jusqu'à lui susciter un duel. Le commis principal en sortit sain et
sauf.
C'est alors que M. Izarn fit voir de quoi il était capable. Du jour au
lendemain il changea de tactique...
Et trois mois après le cancre était nommé sous-chef dans un autre
service.
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