A LA FEUILLE DE PRÉSENCE

Le prix est de dix francs, non à gagner, mais à ne pas perdre.

Il est neuf heures.

Voici d'abord le bataillon des garçons de bureau. Ils sont en

bourgeois; c'est dans l'intérieur seulement qu'ils revêtiront leur

livrée marron-clair. Ils arrivent lentement, par petits groupes; leur

extérieur trahit l'aisance; si leurs paletots ne sont pas élégants,

ils sont cossus, ce qui vaut mieux. Beaucoup portent la cravate

blanche, ce qui leur donne l'air de notaires; ils ont tous des

parapluies. Si quelques lambeaux de leur conversation parviennent

jusqu'à vous, vous y distinguerez ces mots: primes, reports,

fin-courant.

Il est neuf heures et demie.

Un employé débouche de la chaussée. C'est le bon employé qui n'a pas

de montre. Il arrive une demi-heure trop tôt, dans la crainte

d'arriver une minute trop tard. Vous croyez peut-être qu'il va entrer

et faire cadeau de son temps à l'administration? Non, il aime mieux

user ses souliers à battre le pavé.

Dix heures moins un quart.

Les employés sérieux commencent à paraître à l'horizon. Ils vont plus

ou moins vite, suivant l'âge et en rapport inverse du grade. Un chef

de bureau ne fait pas sa lieue à l'heure. Parapluies sur toute la

ligne.

Dix heures moins cinq.

L'exactitude ne consiste pas à arriver avant l'heure, mais juste à

l'heure.

Voici l'employé exact. Ne pas confondre avec le précédent, qui est

l'employé zélé. Ces derniers venus sont sûrs de leur montre. La veille

au soir, ils ont constaté qu'elle marchait toujours d'accord avec

l'horloge du ministère. Encore plus de parapluies.

Dix heures moins deux minutes.

Le steeple-chase prend des allures de plus en plus vives et

précipitées. Les parapluies deviennent rares. Au loin, dans toutes les

directions, apparaissent les retardataires. Ils vont au pas de course,

l'oeil fixé sur l'horloge fatale, les coudes au corps, ils ménagent

leur respiration. Ils arriveront.

En voici quatre là-bas qui arriveront peut-être. Ils sont lancés à

fond de train, rien ne les arrête, ni le ruisseau grossi ni la flaque

de boue.

Ah! celui-ci n'arrivera pas: il a heurté un commissionnaire; il y a eu

de la casse; il perd trois secondes, il est perdu!

Perdu celui là-bas que j'aperçois sur l'omnibus. Il n'y avait pas de

place à l'intérieur, il s'est élancé sur l'étagère. Dix francs ou une

pleurésie: il n'y avait pas à hésiter.

Il a fait coup double, perdu les dix francs et gagné la pleurésie.

Rapide comme une flèche, crotté jusqu'à l'échine, d'un bond cet autre

franchit les dix marches du péristyle, il est sauvé. Merci, mon

Dieu!!!

Dix heures sonnent.

Tous ces dératés qui fendaient l'air aux quatre points cardinaux

s'arrêtent.

Tel le jockey distancé cesse de lutter.

Ils font volte-face et, d'un pas tranquille comme leur conscience,

s'acheminent à petites journées vers les cafés du voisinage.

Longtemps après l'heure encore on en voit poindre dans la brume, qui

s'arrêtent aussi, dès qu'ils aperçoivent le cadran officiel.

L'un, esclave de sa folie, a perdu cinq minutes à suivre--sans

espoir--un bas blanc bien tiré.

L'autre a eu une explication le matin avec son épouse.

Ce dernier enfin, les pantalons retroussés jusqu'aux genoux, victime

de ses bottines vernies, a triplé son trajet à chercher les pavés

luisants où il devait poser le pied.

Tous ces vaincus vont rejoindre leurs confrères aux estaminets

d'alentour.

Caldas n'avait pas de montre, et la pendule de sa chambre garnie

s'arrêtait quelquefois.

Une nuit que le thermomètre avait marqué dix-sept degrés au-dessous de

zéro, elle s'arrêta sur six heures du matin.

Lorsque Romain s'éveilla, il faisait grand jour; mais comme l'aiguille

restait sur six heures, sa fainéantise en profita pour faire un

nouveau somme.

Ce jour-là, il arriva à midi et demi au ministère.

--Nous vous avions cru malade, lui dit Basquin.

--Je me porte comme le Pont-Neuf, répondit-il; et il raconta son

accident.

--Vous savez que vous avez encouru dix francs d'amende, dit M.

Rafflard.

--Comment cela?

--Vous n'avez pas signé la feuille, reprit Basquin; mais,

rassurez-vous, notre chef, qui est homme du monde, vous aura

certainement mis une excuse.

Caldas ouvrit de grands yeux, et Basquin lui analysa les petits moyens

mis en usage pour se soustraire à la tyrannie de la feuille de

présence, la contre-partie des précautions administratives.

--Car, dit Basquin, elle est rusée, l'administration, mais les

employés sont bien plus rusés encore. Il y a donc deux moyens d'éviter

l'amende: il y a le faux en écriture publique, et la complaisance de

votre supérieur. Si vous nous aviez prévenus hier soir, j'aurais signé

pour vous ce matin.

--Oh! dit Caldas, c'est grave!

--Cela se fait dans beaucoup de bureaux, mon cher! Et je sais un chef

bien embarrassé aujourd'hui. Il a fait ce métier quinze ans lorsqu'il

était commis, que peut-il dire maintenant?

--Je comprends, fit Romain; de là vient ce que vous appelez la

complaisance supérieure.

--Pas le moins du monde, reprit M. Rafflard; mais il y a des chefs qui

ne craignent pas de pousser la longanimité jusqu'à déclarer l'absent

autorisé ou malade. C'est d'un bien mauvais exemple, car enfin...

--As-tu fini? s'écria Basquin, on voit bien que ta gastrite t'empêche

de dormir et que tu arrives toujours à l'heure.

--M. Ganivet, dit Nourrisson, met toujours une excuse.

--Moi, dit Basquin, je ne m'y fie pas, et quand j'arrive en retard, je

vais droit au café; là j'écris que je suis malade. Caldas en aurait dû

faire autant.

--Pourquoi cela? demanda Romain.

--Parce que de deux choses l'une: ou vous êtes excusé, ou vous ne

l'êtes pas. Si oui, que faites-vous ici? Si non, qu'y faites-vous

encore? prenez-en pour votre argent. La maladie a réponse à tout. Le

commissionnaire coûte 50 centimes, bénéfice net: 9 francs 50 centimes.

--Allons, dit Caldas, votre feuille, c'est encore la précaution

inutile, et l'administration joue toujours le rôle de Bartholo.

Les gens de bureau · 第 45 / 132 题