--Ma foi, dit Caldas, je vais exécuter le tour du chapeau et courir
jusqu'à la poste.
Il essaya alors le couvre-chef de ses collègues. Celui de Gérondeau,
qui était beaucoup trop grand, ne lui allait pas mal.
Basquin lui enseigna l'art de rétrécir le diamètre d'un chapeau en
insérant entre la doublure et le carton quelques feuilles d'un
magnifique papier à lettre.
Nourrisson, qui mange des harengs saurs parce qu'il est coquet, lui
offrit une brosse, un peigne et du savon qui sentait le musc.
Caldas n'accepta pas. Il était trop pressé.
Au moment où il sortait, Basquin l'arrêta.
--Il fait du soleil, lui dit-il, je vais vous accompagner.
La mine de Romain s'allongea à cette proposition.--Si ce diable
d'homme vient avec moi, pensait-il, adieu mon déjeuner.
Il n'osa pas cependant décliner l'offre gracieuse.
--Attendez-moi, dit Basquin, le chapeau qui me va est deux étages plus
haut, à la comptabilité. Je vais le chercher.
Gérondeau profita de ce retard pour faire à Caldas quelques
recommandations suprêmes.
L'opulent expéditionnaire ne voyait pas sans angoisses son chapeau
aller se promener sur la tête d'autrui.
--Ayez-en bien soin, lui dit-il, ne marchez pas trop près des maisons:
il tombe des gouttes d'eau souvent de la toiture, et si vous
rencontrez de vos connaissances, évitez de les saluer.
Basquin reparut.
--Faites comme moi, dit-il à Romain.
Et il prit à la main une des chemises que Caldas avait confectionnées
le matin.
--Pourquoi diable nous embarrassons-nous ainsi de cette feuille de
papier? demanda dans l'escalier le nouveau à son collègue.
--Mon cher, nous pouvons rencontrer quelqu'un dans les couloirs. Notre
chapeau éveillerait des soupçons. Ce passeport administratif fera
croire à une commission à l'extérieur.
Précisément parce que le temps était magnifique, beaucoup d'employés
avaient éprouvé la même velléité de promenade; ils en rencontrèrent un
certain nombre qui portaient gravement leur feuille de papier;
quelques-uns, les plus prudents, s'étaient précautionnés d'un dossier
pour de vrai.
Le bureau de poste n'était pas loin. Romain, lorsqu'il eut son argent
en poche, calcula que, sans faire une trop longue absence, il pouvait
inviter le calligraphe à prendre quelque chose, la monnaie de son
petit verre. Il pensait offrir une absinthe et se faire servir une
bavaroise au chocolat.
--Si nous entrions dans un café? proposa-t-il; nous avons le temps,
n'est-ce pas?
--Si nous avons le temps! répondit Basquin, la feuille de présence ne
se signe que demain matin à dix heures! Je comptais bien vous proposer
une partie de billard; seulement permettez-moi de vous conduire à
notre café habituel.