Les quatre employés du bureau du Sommier, collégues de Caldas, étaient
éclectiques en gastronomie.
A peine le garçon parti, chacun d'eux prépara sa petite batterie de
cuisine.
Grattoirs, plumes et canifs rentrèrent dans les tiroirs pour faire
place aux assiettes, aux verres, aux couteaux, aux fourchettes.
Nourrisson prit dans un carton sur lequel on lisait: _Affaires
litigieuses_, un plat de fer battu et un gril.
Le commis principal tira d'une armoire la casserole où il prépare son
chocolat, et plaça devant le feu la bouilloire où il fait cuire son
oeuf mollet.
Gérondeau avait fait table rase; il mettait la nappe en linge damassé,
ma foi! Gérondeau a un huilier, une salière, une cafetière et une cave
à liqueurs dont la clef ne le quitte jamais.
Le calligraphe Basquin rinçait son verre; du déjeuner il ne soigne que
les liquides.
Le garçon de bureau, messager des appétits, rentra ployant sous le
poids d'un filet rempli de comestibles divers; il portait aussi dans
un panier à trois étages la collation de Gérondeau, une douzaine
d'huîtres, un demi-perdreau truffé, une barbue aux fines herbes, une
tranche de roquefort, une poire duchesse et une bouteille de sauterne.
L'addition montait à 11 fr. 50 c.
L'expéditionnaire Gérondeau dépense à son déjeuner les appointements
d'un sous-chef.
--Ouf! dit le garçon en déposant son filet, j'ai cru que je n'en
finirais pas. La dame de comptoir me racontait qu'un des garçons a
volé plus de quatre-vingts bouteilles de vin à la cave. Nous lirons ça
dans la _Gazette des Tribunaux_. Et puis, j'ai eu joliment de peine à
trouver des harengs saurs, allez!
--Qu'est-ce qui mange des harengs saurs? s'écria le commis principal
d'un ton furieux.
--C'est moi, fit Nourrisson, après?...
--C'est vraiment intolérable, continua M. Rafflard, vous semblez
prendre plaisir à nous empester! Hier des cervelas à l'ail,
aujourd'hui des harengs.
--Vous mangez bien du chocolat purgatif, vous, ça empoisonne la
pharmacie!
Au lieu de répondre, le commis principal se précipita vers sa
bouilloire. Depuis dix minutes qu'il discutait, il avait oublié son
oeuf.
--Sacré tonnerre! s'écria-t-il, je n'ai pas de chance, mon oeuf est
dur!
--Tant mieux, dit Nourrisson, je te l'achète pour ma salade.
--Allez au diable, répondit Rafflard en piétinant avec rage sur son
oeuf.
Népomucène était sorti. Les employés du bureau du Sommier causaient
gaiement la bouche pleine. Au jeu de toutes ces mâchoires, Caldas se
sentait défaillir, la faim, que dis-je? la fringale lui mordait
l'estomac; l'odeur des truffes de Gérondeau lui donnait le vertige. Il
songeait avec effroi, en louchant du côté de ces huîtres
appétissantes, que ce supplice de Cancale allait se renouveler tous
les jours, et il se demandait pourquoi l'administration ne paye pas
ses employés chaque soir.
Le déjeuner tirait à sa fin: Gérondeau ouvrait sa cave à liqueurs.
Basquin, qui venait de se tailler quelques cure-dents dans un paquet
de plumes à quatre francs, arracha Romain à ses sombres réflexions.
--Vous ne dites rien, collègue; acceptez donc un verre de cognac pour
vous égayer!
Caldas se sentit profondément humilié; mais il ne refusa pas.
Au même instant, le garçon de bureau rentra pour remplir la carafe
vidée par le seul Rafflard.
--Avec tout ça, dit Basquin, en trinquant avec le nouveau, nous ne
savons pas encore votre nom.
--Je m'appelle Romain Caldas.
Népomucène dressa l'oreille:
--Comment dites-vous, monsieur? demanda-t-il.
Romain, un peu surpris de cette familiarité, répéta son nom.
--Eh! j'ai une lettre pour vous, j'allais la rendre au facteur.
Caldas ouvrit de grands yeux, mais il les écarquilla bien davantage en
reconnaissant l'écriture paternelle.
Il rompit le cachet d'une main fiévreuse, et un mandat rouge tomba à
ses pieds.
Gérondeau, qui sirotait un verre de chartreuse, se baissa pour
ramasser le mandat.
--Ah! ah! jeune homme! s'écria-t-il, voilà pour payer votre bienvenue.
Cent vingt francs, ajouta-t-il, en recevez-vous souvent comme cela?
--Tous les mois, répondit Romain, qui voulait se poser dans l'esprit
de ses collègues.
La lettre de M. Caldas le père était ainsi conçue:
«Mon cher Romain,
«Si tu ne m'as point menti, cette lettre te parviendra, et je ne
regretterai pas l'argent que j'y joins, puisqu'il te sera utile pour
t'assurer une position. Si au contraire, comme cela malheureusement
t'est arrivé quelquefois, tu avais cherché à m'en imposer cet argent
échappera à tes prodigalités.
«Je t'adresse cette lettre au ministère où tu es nommé (à ce que tu me
dis), au bureau que tu me désignes. Puisses-tu, mon fils, persévérer
dans cette voie, et renoncer à ce dégoûtant métier de journaliste. La
statistique, mon fils, t'apprendra que ce métier peuple les hôpitaux
et parfois les prisons.
«Adieu, ta mère t'embrasse, elle a joint vingt francs aux cent que je
m'étais proposé de t'envoyer.»
La ruse paternelle affligea sensiblement Caldas, mais les cent francs
étaient un baume à cette blessure.
Il n'eut plus qu'une idée: sortir pour aller manger.
Mais comment faire? Il n'osait point s'ouvrir à ses collègues.
Demander conseil eût été avouer qu'il désirait passionnément toucher
ce mandat et faire soupçonner qu'il était sans le sou. L'insidieuse
proposition de Gérondeau lui offrit une planche de salut.
--Messieurs, reprit-il, je serais heureux de vous offrir à dîner, mais
je voudrais auparavant toucher ce mandat, et je crains qu'à la fin de
la séance le bureau de poste ne soit fermé.
--Parbleu! allez le toucher tout de suite, dit l'impudent Gérondeau.
--Mais n'est-il pas défendu de sortir?
--Sans doute, mais on sort tout de même, on exécute le tour du
chapeau.
--Qu'est-ce que c'est que cela? demanda Romain.
Basquin bondit de dessus sa chaise et retomba sur ses pieds au beau
milieu de la pièce; il releva ses manches à la façon d'un escamoteur,
et de la voix bouffonnement emphatique d'un joueur de gobelets:
--Écoutez bien, jeune homme, dit-il, car je ne parle pas ici pour le
reste de l'honorable socilllliété.