La fable du loup et du chien ne fit point revenir Caldas sur sa
détermination. Il allait porter un collier, c'est vrai, mais le
blesserait-il plus que le collier de misère, dont il gardait encore
les cicatrices?
Plein de confiance en l'avenir, il écrivit à son père pour lui
annoncer son changement d'existence. Cette lettre, qui devait combler
de joie la moitié de la population de Céret (Pyrénées-Orientales),
faisait honneur aux bons sentiments de Romain, le post-scriptum
surtout, où il demandait quelque argent: un fils respectueux n'écrit
jamais à ses parents sans leur demander de l'argent.
Caldas en avait un grand besoin, d'argent. M. Krugenstern, par oubli
sans doute, avait négligé de payer le loyer et la pension de son
protégé. Une fausse honte avait empêché Romain de lui rappeler ce
détail important.
Bachi-bozouk littéraire, Caldas dînait le plus souvent de la razzia de
l'imprévu. Il campait au bivouac de l'amitié ou de l'amour,--du crédit
quelquefois. Incorporé dans les bataillons réguliers de
l'administration, il lui fallait désormais un _ordinaire_ et un
casernement assurés.
Voilà pourquoi il avait fait traite sur l'amour paternel.
La civilisation, qui s'intéresse aux nègres, n'a pas encore prohibé la
traite des pères.
X
En attendant la réponse de Céret, Caldas rêvait aux moyens d'enterrer
sa liberté au bruit de cette musique qu'aime Marco. Aux placers vingt
fois remués de son imagination, il réclamait un peu d'or, oh! pas
beaucoup! le prix d'un souper.
Ma foi, il se paya d'audace; il alla demander «de l'ouvrage» au
directeur d'un grand journal. Ce directeur, qui fait profession
d'aimer la jeunesse, accueilli avec empressement l'offre de
collaboration de Caldas. Sacrifiant pour lui cinq minutes du temps
qu'il consacre à l'éducation des peuples, cet homme politique ne
craignit point de lui révéler son dernier mot sur «l'Évêque de Rome,»
et finit en lui commandant un article sur une nouvelle pâte à faire
couper les rasoirs.
En vingt-quatre heures, Romain fit un poëme. Le directeur du grand
journal, après avoir lu attentivement l'article, crut pouvoir lui
prédire un bel avenir littéraire, et, séance, tenante, lui fit compter
quarante francs.
--J'aime la ligne de ce journal, pensa Caldas.
Muni de ce viatique, il s'élança dans un fiacre:
--A Grenelle, au théâtre! dit-il au cocher.
Il y avait déjà plus de six semaines que le coeur de Caldas avait été
incendié par la chevelure de mademoiselle Célestine. C'était à la
descente de l'_Omnibus des Artistes_ qu'il l'avait aperçue pour la
première fois.
--Le connaissez-vous, monsieur, cet omnibus? Il a fait la fortune du
directeur de génie qui a su appliquer ce véhicule à l'art dramatique.
Ce grand homme a résolu pour le comédien le problème de l'ubiquité.
Avec une seule troupe, M. Mont-Saint-Jean dessert huit salles de la
banlieue, et, grâce au trot rapide de ses chevaux, le même «bon fils»
peut, le même soir, retrouver sur quatre théâtres aux quatres points
cardinaux la même «croix de sa mère.»
Et des esprits chagrins viendront nous dire que l'art est dans le
marasme!...
--Non, monsieur, la carrosserie a fait de grands progrès.
Scarron ne donnait qu'une charrette à sa troupe ambulante.
Mont-Saint-Jean met à la disposition de ses artistes une voiture à
ressorts.
C'est égal, l'auteur du _Roman comique_ reconnaîtrait les siens; il
saluerait plus d'un visage aux vitres de l'omnibus.
Du reste, Mont-Saint-Jean est plus fort que lui. Son omnibus a
dix-huit places; il y fait tenir trente comédiens.
L'étoile de Caldas brillait ce soir-là du plus vif éclat au firmament.
Il arriva au théâtre, juste comme mademoiselle Célestine, qui venait
d'être poignardée par le duc de Buckingham, chaussait ses caoutchoucs
pour regagner la loge paternelle.
Cette ingénue avait été cruelle pour Romain: c'est en vain qu'il avait
composé pour elle des sonnets de la plus belle eau; c'est en vain
qu'il l'avait opposée dans le _Bilboquet_ à mademoiselle Fix de la
Comédie-Française; elle avait résisté.
Elle ne résista pas à l'offre d'un souper chez Magny. Mais en passant
devant le Grand-Condé, elle s'aperçut que sa robe était déchirée.
--Ah! si vous m'aimiez réellement, soupira-t-elle en lui serrant la
main.
Caldas n'hésita point,--et pourtant il n'avait pas dîné. Mademoiselle
Célestine eut une robe qui fit longtemps le désespoir de sa bonne
amie, la forte jeune première amoureuse. Mais le souper des
fiançailles se fit chez Romain. La rôtisseuse de la rue Dauphine
fournit pour trois francs un frugal menu qui fut arrosé d'un
petit-bleu largement baptisé.
Il monta pourtant à la tête de Romain, ce cru d'Argenteuil, si bien
qu'il commit l'imprudence d'avouer à Célestine sa récente nomination
au ministère de l'Équilibre national. Des rêves d'ambition se mêlaient
à ses rêves d'amour. Il ne cacha pas à son amante que le plus bel
avenir administratif lui était réservé. Il se voyait déjà chef de
division et lui faisait présent d'une voiture attelée de deux chevaux
gris pommelés.
--Je t'aimerai toujours, lui dit l'ingénue, et je viendrai chez toi
tous les trente et un du mois.