Un cri étranglé, strident, lamentable:
—_Arrêtez!_... _Arrêtez!_...
Arrêter!—Le pauvre insensé!
C'est le malheureux Saint-Félix, faible et chétif, détaché du bord par
une de ces nouvelles secousses,—et que la nacelle est en train
d'écraser...
Disparu!...
Plus horrible encore, cet autre cri:
—GRÂCE!...
C'est Montgolfier, pris à son tour sous l'angle de l'énorme masse...
Je ne vois que le haut de son corps,—va-t-il être en deux coupé?—et
ses grands yeux noirs, épouvantablement ouverts, qui se trouvent
tournés vers moi...
Vous ai-je raconté pourtant s'il est vaillant aussi et à tout décidé,
cet enfant qui me suppliait avec tant d'instances de l'emmener avec
nous, _parce que quelqu'un avait dit autrefois_,—en 1783, plus d'un
demi-siècle avant qu'il fût au monde!—_que les Montgolfiers n'étaient
pas braves..._
Encore un de moins!
—Mais, de moins, combien donc sont-ils?
Notre pont est presque désert... Les uns, comme ces deux pauvres-ci,
auront été arrachés;—les autres seront tombés;—d'autres enfin, le
_sauve-qui-peut_ une fois lâché, auront sauté d'exemple, croyant
pouvoir faire,—après CE PREMIER!...
Ils ont pu oublier un point: c'est qu'il restera jusqu'à la fin
quelqu'un qui ne saurait sauter comme eux...
Je me croyais seul avec elle.
—Monsieur Nadar! faites sauter Madame...
C'est le Godard aîné, tapi dans un angle.—Il était donc encore là,
celui-là?
Perd-il tout à fait l'esprit pour le quart d'heure? Et ces osiers
éraillés sous nous comme autant de pointes de herse, menaçantes aux
vêtements de femme? Veut-il donc qu'il ne reste pas un lambeau de la
dernière victime de son imprudence et de son entêtement obtus?...
Mais me voilà débarrassé de ses conseils...—Si peu leste qu'il soit,
il aura trouvé son embellie, lui aussi, enfin!—car il vient de
déloger.
Et repart d'autant mieux notre course furibonde...
Nous voilà bien seuls, cette fois,—courant à toute volée, tous deux
ensemble, vers l'éternité...
—car nous sommes rivés là, nous deux!
Et du train dont se précipite plus que jamais le ballon,—délesté, dès
à présent, jusqu'au dernier,—nous ne sommes pas prêts de nous
arrêter...
Elle ne parle pas. Pourquoi faire, parler,—puisque nous pensons
ensemble?...—Et de côté, ne pouvant détourner plus son corps
martyrisé, elle me regarde...
Nos deux corps ne faisant qu'un, tous ses mouvements ont dû être les
miens.
Debout au départ et cramponnés aux cordages, nous avions été forcés
bien vite de nous accroupir aux premiers chocs; aux suivants, nous
nous étions tout à fait tassés, de notre long étendus,—les câbles en
mains, toujours.—Mes bras, mon corps, mes jambes, la protègent.
Protection bien peu suffisante, mais plus que jamais nécessaire, car,
plus inexorablement que jamais, la nacelle, tout à fait horizontale,
traîne sur un seul et même côté, le nôtre!—Tous les objets renfermés
sous nous auront dû, à force de secousses, s'entasser sur le même
point.
La bande d'osier tressé qui nous servait de bordage et qui maintenant,
avec une ou deux des cordes de cercle, nous supporte seule,—horizontale
devenue avec la nacelle,—cette bande, si élastique qu'elle soit, n'a pu
faire résistance éternelle. Froissée, éraillée, rodée jusqu'à l'âme par
le sol qui la lime opiniâtrement, quand il ne l'attaque pas au plus vif
par des chocs qui la percent et déchirent, elle a à peu près disparu,
effondrée enfin sous nous,—et c'est immédiatement, directement à nos
membres maintenus, pressés dorénavant, par les seuls câbles que parle
l'interminable ruban de terrain qui se dévide sous nous.
Plus un accident du sol dont nous n'ayons à faire la connaissance
douloureuse;—plus un choc qui nous épargne,—plus un caillou qui nous
fasse grâce! Tout porte.
(—Et dire que si tous nos compagnons étaient restés là, le ballon
épuisé, vaincu, cédant enfin sous le nombre, aurait eu déjà le temps,
à l'heure qu'il est, de s'arrêter tout à fait dix fois pour une!...)
C'est surtout sur ma jambe gauche, de son long tendue, et sur mes deux
pieds, croisés autour des deux autres pieds plus faibles,
qu'arrivent,—comme sur des _ouvrages avancés_—ces premières
rencontres.
Après tant de heurts et de pressions, sous lesquels je les ai sentis
vingt fois craquer et se disjoindre,—comment tant de coups
peuvent-ils tenir sur une seule place?—Mes pieds engourdis sont
devenus tout à fait insensibles....
_Si... par un miracle!... un miracle est toujours possible..._
(—Écoutez là l'HOMME, l'homme éternel, tenace, qui proteste, jusque
dans le tombeau, contre la mort!...)—_si nous échappions!... il
faudrait... oui, certainement... il le faudra!... me couper ces deux
pieds... luxés, broyés, en bouillie... Une double amputation de
pieds!... rappelons-nous nos anciennes cliniques du major Bonnet... à
Lyon...—comment cela se supporte-t-il... à mon âge?..._
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Plus grave!—voici un arbre...—plusieurs arbres... (—N'est-ce pas
une forêt, là bas, derrière?...) Ils sont épars, il est vrai, ces
arbres, et de grosseur moyenne. Mais s'il s'en présente un sur le
point juste que nous occupons, ce n'est plus le fond de la nacelle
comme tout à l'heure qui aura charge de l'écraser, mais notre propre
corps qui racle terre...
Ai-je dit que, parmi ces flaques bourbeuses, nous avions traversé,—un
éclair, comme le reste!—un petit cours d'eau vive. Tel du moins
m'a-t-il semblé par cette vitesse qui ne laisse guère le temps de rien
préciser.
En voici un autre,—cette fois, bien certainement, un petit bras de
rivière...
Nous y sommes aussitôt plongés, dès le bord, avec furie,—et pour le
coup l'immersion est plus que complète!... L'eau qui nous a pénétrés
aussitôt, bouillonne et bourdonne à nos oreilles... Raclant le fond,
comme je le sens bien, je pense tout à coup,—plus rapide que la
lumière est dans ces instants la pensée!—je pense que cette eau, qui
couvre et envahit en ce moment notre nacelle, va tout à l'heure,—à
l'émersion,—la charger d'autant dans son ensemble, comme elle va
charger encore tous les objets multiples qu'elle porte en elle,—nos
vêtements mêmes...—
Ce lest inespéré ne serait-il point,—par impossible,—le
salut?...—Mais que l'autre bord s'approche vite, alors!...—plus
vite! plus vite encore! car nous suffoquons déjà...—Sera-t-il
temps?...
Oui!—car nous sortons de l'eau—avec une lenteur bien vraiment
rassurante!...—Il est vaincu, le ballon! il n'a plus assez de force
pour nous traîner,—car c'est tout droit, enfin, que se soulève
péniblement notre bâtiment d'osier!...
—Elle vivra!!!...—Profitant de cette bienheureuse lenteur de notre
machine alourdie, et sans lui laisser cette précieuse seconde qu'elle
ne me rendrait peut-être plus,—je vais, avec mes bras qui me restent
à peu près, dégager ma pauvre amie des deux seuls câbles qui nous
retiennent à peine, et,—de côté,—ne pouvant rien autre, me laisser
aller avec elle et glisser—tout doucement, tout bonnement—à
terre...!—Qu'il aille où il voudra, lui, le ballon enragé!—On le
retrouvera toujours bien quelque part,—et si on ne le retrouve pas,
eh! bien, nous en referons un aut.....
—Ah! misérables que nous sommes!!!—Cette eau, cette eau maudite
était basse:—ce bord, c'est une berge escarpée, un talus,—un talus
qu'il faut gravir!... Ce n'est pas l'eau seule qui nous faisait si
lents,—c'est l'obstacle de cette pente qu'avait rencontré le pied de
notre nacelle,—et contre lequel elle tâtait déjà la lutte!...
Inconjurable, le ballon,—à moitié plein encore,—n'a pas un instant
dévié... L'énorme masse est toujours penchée devant nous...—et
toujours elle nous entraîne...
Elle ne cédera pas à cette résistance, qui ne fait que l'irriter,—et,
pour en avoir raison, c'est toute la grande paroi, la nôtre,
toujours!... qui, s'inclinant de nouveau à mesure de la résistance,
grimpe—lentement,—lourdement—contre l'infernal talus, qu'elle
racle, qu'elle tasse, qu'elle écrase,—nivelant tout sous elle...
Nos pieds sont pris les premiers... De là, où je croyais
l'engourdissement définitif, l'insensibilité gagnée, le néant
acquis,—une subite et atroce douleur, lancinante, suraiguë, m'annonce
que voilà,—ce coup-ci!—le vrai commencement de la vraie lutte,—et
que tout ce que nous avons souffert ne compte pas!—La pauvre
femme!... De quelles tortures elle prend sa moitié!...
La pression monte,—suivant la gradation déterminée par l'inclinaison
croissante de la nacelle contre l'escarpement. C'est tout à fait, à ce
moment, l'angle—sur lequel tant de coups nous ont comme figés,—c'est
cet angle qui porte et qui racle l'escarpement, qui ne saurait, lui,
reculer...—Mais il ne recule pas non plus, le ballon damné qui tire
toujours devant,—et qui tirera plutôt jusqu'à rompre les vingt câbles
qui pressent de plus en plus sur nous le millier de livres que pèse
l'énorme nacelle...
Je sens nos genoux broyés sous l'écrasement... Une pierre—que
serait-ce autre?—s'est rencontrée sous ma cuisse,—et il m'est
commandé que cette pierre cède!...—Mais elle résiste: elle se fait sa
place dans les chairs, qui s'effondrent...—C'est l'os, le fémur, qui
se présente, son rang venu...
À ce moment où je sens qu'il cède lui-même, l'horrible étreinte a
gagné plus haut... Elle nous envahit, elle nous tient maintenant tout
entiers... Déjà je respire à peine...—Mes bras, ces bras qui
l'entourent et qui ne la tenaient jamais assez étroitement tout à
l'heure, je veux les dégager,—en vain!—les écarter d'elle, ces bras
qui l'oppriment, qui la serrent davantage de seconde en seconde,—qui
vont l'étouffer... Toute ma force centuplée, toute ma volonté éperdue
se tendent pour résister à l'étranglement de cet étau,—de cet
assassin qui me veut complice...—Efforts dérisoires!... Sous
l'effroyable, incommensurable poids qui nous écrase,—c'est moi qui
l'étoufferai plus vite!... La force surhumaine la tue...—par moi!...
J'entends, comme un murmure, le râle d'une plainte étranglée...—la
première!...—la dernière!!...—Une lourde main, une main de fonte
rapproche, froisse durement ma tête contre sa tête... Ses cheveux
dénoués, mouillés, se collent contre mon visage... dans ma bouche
entrés, ils m'étranglent...—Je sens dans nos deux poitrines des
craquements sinistres...—Un flot de sang a jailli de sa bouche: mes
yeux qui s'obscurcissent n'ont vu devant eux—vaguement—qu'une large
lâche rouge qui,—comme l'huile qui gagne... semblait se répandre sur
un plan grisâtre, vertical...
L'ombre augmente... «—_Ici c'est la Mort!_...»—Tout mon être
s'anéantit... La nuit s'est faite. . . . . . . . . Je ne pense plus. .
. . . . . . Je ne sens plus. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . .
... Un pâle soleil fait jouer sur mes paupières fermées des ombres
rapides et des lumières alternées... J'ouvre les yeux... et, avant ma
pensée obscurcie, lourde... mon corps se réveille...
Je suis sur le dos... dans de hautes herbes... comme elles poussent à
l'infini et diverses dans les fonds humides... Des buissons sauvages,
des arbres autour de moi... Le vent agite les feuilles... pas d'autre
bruit... avec les trois notes grêles, métalliques, monotones,—que je
sais bien,—d'une mésange à tête noire...
Cette lumière papillotante me gêne!...—Mais une insoulevable
pesanteur colle sous moi mes membres anéantis, dénoués...
Lentement, avec effort, ma tête seule se tourne... et se soulève un
peu...
À quelques pas, l'eau...
—Malheur!!!...—Je suis réveillé! Je me rappelle tout! je vois
tout!!!
—Je suis seul, tout seul!...—Si elle n'est pas là, elle est donc
repartie... le ballon l'a remportée...—ELLE EST MORTE!!!...
Ô la pauvre chère,—que je ne verrai plus jamais...—jamais!!!... et
c'est pour me sauver qu'elle est venue!... et celui qui vit, c'est
moi—qui l'ai tuée!...—C'est moi qui me suis abandonné d'elle...
après qu'elle m'avait donné toutes ces bonnes années de sa tendresse
infinie, de son inaltérable bonté, de sa douceur, de ses pardons,—de
son âme entière!...
Et je vois l'enfant, grandi, se dressant, sévère, devant moi, et me
disant:
—Qu'as-tu fait de ma mère?... Elle m'appartenait comme à toi. Tu
commandais, tu étais le maître. De quel droit l'as-tu laissée disposer
d'elle, dont j'avais la moitié?
—Ah! l'exécrable folie de mon entreprise vaine! C'est mon misérable
orgueil qui s'obstinait!—L'HUMANITÉ! Est-ce qu'elle valait, à elle
toute,—est-ce qu'elle me rendra cette amie que j'ai perdue...—perdue
à jamais!!!...
Les pleurs amers m'étouffent, les sanglots me suffoquent... Bien plus
que mon corps sous le poids de tout à l'heure,—je me sens écrasé,
effondré sous ma peine éternelle...
Moi qu'indignait, qu'irritait autrefois une larme sur le visage d'un
homme,—suis-je assez puni, à la fin! d'avoir méprisé l'homme qui
pleure!!!...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
[Illustration: TRAJECTOIRE DU _GÉANT_
(Deuxième ascension)
Parti du Champ-de-Mars, à Paris, le 18 octobre 1863, à 5 heures
3/4.—Tombé le lendemain matin, à 9 heures, à Frehren, près Rethem
(Hanovre).]