Comme pour ajouter encore à la vitesse de cette course forcenée, la
partie inférieure du ballon déjà vide et flasque,—un tiers à peu
près,—que l'appendice brisé ne retient plus, s'est appliquée contre
la partie pleine et fait voile.
Les chocs se multiplient, se pressent, à ne plus les compter.—Comme
dans les ricochets sans fin de la balle élastique, que réveille et
renouvelle la main d'un joueur infatigable, la nacelle rebondit à des
hauteurs alternées, depuis cinq et dix mètres jusqu'à trente,
quarante, cinquante peut-être...—Par une fatale imprévoyance, elle
s'est trouvée, dès le principe, inégalement chargée; tout le lest
vivant de notre équipage, sans pratique et sans conseil, s'étant porté
machinalement d'un seul côté,—et elle retombe toujours,
inflexiblement et sans aucune déviation rotatoire, sur la paroi qui
nous supporte tous.—Tous les coups donc, directement et jusqu'à la
fin, nous les essuierons.
Quelle rapidité vertigineuse! Quelle succession de chocs pressés,
haletants, crépitants comme grêle! Quelle contention de muscles,
d'attention et de volonté!...—Car la moindre défaillance,
l'inadvertance d'une seconde,—la tête tournée seulement!—et, lancé
dans l'espace, vous êtes brisé!
Et chaque heurt broie nos muscles, rompt nos poignets, désarticule nos
épaules;—chaque contre-coup nous meurtrit les uns contre les autres,
victimes et bourreaux réciproques...
Ayant charge de deux corps, ma part est la plus lourde, et il me
semble que chacun de ces horribles ébranlements est le dernier que
j'aurai pu soutenir...—Mais c'est aussi la pauvre créature—que
j'étreins contre ma poitrine, entre mes deux bras autour d'elle
soudés comme du fer aux câbles de cercle,—c'est elle aussi qui ravive
à chaque affaissement la source de ma force déjà vingt fois épuisée.
À ce regard doux et profond du pauvre être broyé, mais résigné
toujours et muet, à cette suprême et fervente communion de nos deux
âmes,—je sens bien que la vie même de celle-ci est ma vie, et que ma
mort seule sera, puisqu'elle l'a voulu, sa mort;—et cette mort, à mon
tour, je la défie de nous séparer, car elle n'a que le droit de nous
prendre ensemble!
Mais nous sommes bien condamnés!
Si insuffisante que soit l'ouverture maudite de notre soupape, nous
pourrions nous raccrocher, à la rigueur, encore à cette maigre chance
de salut et soutenir—peut-être!—l'interminable série de ces cahots
forcenés, jusqu'au moment où,—notre force ascensionnelle enfin
épuisée,—le GÉANT s'arrêterait.
Mais l'inexorable fatalité n'aura pas voulu nous laisser même
l'invraisemblable éventualité de ce recours en grâce.
Trouble d'esprit, défaillance de main, accident fortuit,—par une
cause inexpliquée encore,—la corde elle-même de cette soupape n'est
plus entre les mains de nos conducteurs...
ELLE LEUR A ÉCHAPPÉ!—et elle fouette l'air au-dessus du cercle...
Nous roulerons donc, sans espoir, sans appel, de bonds en
bonds,—jusqu'à l'instant dernier...
Mais—pourquoi donc souffrir toutes ces morts?—Et n'y a-t-il bien
aucun moyen de s'y soustraire?
Puisque le vent est si terrible,—puisque nos ancres sont
perdues,—puisque nous n'avons même plus cette chétive ressource de
notre soupape dérisoire,—puisque cette terre irritée ne veut pas
décidément de nous et nous repousse avec tant de violence,—pourquoi
ne pas regagner,—tout simplement, tout bonnement,—ce domaine de
l'air qui est nôtre, bienveillant et hospitalier toujours, où
l'ouragan lui-même nous caresse?...
Pourquoi ne pas laisser tomber hors de notre bord, puisqu'il va être
broyé tout à l'heure, et nous avec lui, quelques pincées de ce lest
dont il nous reste ces vingt sacs encore,—vingt fois, quarante fois
plus qu'il n'en faut pour remonter—_chez nous_—en paix?
Pourquoi ne pas nous dire que cette bourrasque n'est que passagère
peut-être[7], que rien au monde ne nous force à prendre terre, et que,
si nous remontons, nous n'avons plus qu'à choisir soit aujourd'hui,
soit demain, soit après-demain même,—le GÉANT, avec sa double
enveloppe, a la vie longue!—l'heure calme et tout à fait clémente,
cette heure de la tombée du jour, par exemple, si propice d'ordinaire
et comme réservée à l'aérostation?
[Note 7: Et, en effet, nous tombâmes tout juste pendant les deux
seules heures de vent qu'il fit dans cette journée...]
Que pouvons-nous donc perdre,—dans cette revanche de Meaux,—à
prolonger encore ce déjà long voyage et à inscrire une trajectoire
tout à fait inouïe dans nos fastes aérostatiques!
Et enfin,—quoi qu'il arrive!—quel risque courons-nous de trouver pis
que ce qui est devant nous,—pis que cet atterrage meurtrier,
implacable?...
Pourquoi!!!......
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
—Mais,—va-t-on peut-être me dire,—après les ascensions que je
compte déjà derrière moi et avec ma pratique acquise dans ce métier si
facile et banal, j'aurais dû, moi, suppléer ici à ce qui faisait
défaut et agir intelligemment à la place de qui n'agissait pas
Et on aura raison,—le fait étant là!
Je réponds que, payant pour cela un homme dont c'était le métier et
l'unique soin, je me laissais conduire, sans penser que j'eusse à
m'occuper des rencontres de la route. Il m'avait été déjà assez
pénible d'intervenir virtuellement la nuit précédente,—dans tel cas à
l'avance prévu par moi,—et on ne peut raisonnablement tenir un
revolver braqué en permanence sur la figure d'un compagnon de route.
En plein et beau jour,—avec les énormes ressources de force
ascensionnelle ou de lest, c'est tout un, à notre disposition,—le
moindre accident devait me paraître et était cent fois impossible. Je
n'avais pu croire à une descente volontaire que seulement alors que je
m'étais vu à quelques dizaines de mètres du sol, et j'avais eu, sur
le coup, un soin particulier et immédiat, une préoccupation trop
absorbante,—on voudra peut-être bien l'admettre—pour chercher dans
mon imagination des alternatives et ne pas m'en tenir aux efforts
désespérés d'une préservation plus que personnelle, suffisante et au
delà.
J'avoue, si nette dans tout danger que je me croie la vue, j'avoue que
le péril d'_une seule_ m'empêcha de songer au salut de tous, même dont
elle!—et que, brusquement surpris par la plus inattendue, la plus
insupposable des catastrophes,—entre ces terribles chocs,—une grêle!
qui ne permettaient même pas de respirer, je ne trouvai pas, dans ma
paresse d'esprit à ce moment sans doute, le temps de chercher à placer
une critique contre mon aéronaute ni de motiver un erratum. Je n'ose
parler après cela encore de l'irrésistible absorption, de l'ivresse du
_spectacle_, seule suffisante à paralyser, à engourdir toute volonté
d'action...
À plus fort je passe en toute humilité la main.
Mais à la condition que je le verrai tenir la partie...
* * * * *
Si c'était de nuit, nos destinées seraient déjà décidées. Nulle force
humaine en effet ne saurait se maintenir tendue, même quelques
minutes, avec cette exaspération de muscles, cet éréthisme de volonté.
Ici, du moins, il nous est permis de voir chaque coup avant de le
recevoir; nous pouvons prendre, juste à temps, avec la respiration,
notre élan de résistance, et, entre deux chocs,—ne fût-ce que pendant
une seconde,—distendre nos nerfs contractés, nos mains et nos
avant-bras roidis aux câbles de salut.
Mais de ces intermittences mêmes qui ne nous démontrent, ne nous
affirment que mieux notre fin prochaine, irrévocable,—combien
avons-nous de temps, plus qu'épuisés déjà que nous sommes, à pouvoir
accepter le dérisoire bienfait?
Chance de recours en grâce, ou plutôt raffinement d'infernale
cruauté,—il se trouve qu'une autre cause doit encore prolonger notre
supplice.
Du sol qui ne le saurait nourrir, l'homme s'éloigne.—Sur la terre qui
lui donne sa subsistance, l'homme se manifeste par le plant de la
haie, de l'arbre; par l'élévation de la hutte, de la cabane, de la
maison: tout ce qui, en se résumant, constituerait, à ce moment, pour
nous,—l'_obstacle vertical_.
Or, la terre est ingrate par les vastes espaces que nous dévorons,
steppes arides, marais, tourbières, bruyères à perte de vue. Pas de
trace de la vie humaine dans ces sites désolés, dans l'ensemble
uniforme des sauvages aspects de cet immense horizon...
(—Dans cette Brie fertile, où l'homme se dispute la place, à Meaux et
de nuit,—avec un vent dix fois moindre, nous n'aurions pas eu le
temps de compter dix secondes!...)
La rapidité de notre projection ne permet à nos yeux que d'en saisir
quelques épisodes.
De bien loin en bien loin, un arbre isolé, perdu, accourt sur
nous,—rapide comme l'éclair...
Nous venons de le briser comme un fétu, et nous n'en avons même pas
tressailli...
Deux chevaux épouvantés, les naseaux en terre, la crinière au vent,
s'efforcent ventre à terre de fuir devant nous.
Mais nous brûlons les distances.—Ils sont déjà bien loin derrière...
Un parc de moutons éperdus passe au-dessous de nous, entre deux de nos
bonds,—comme un rêve...
Mais voici le danger,—le vrai danger!
À ce moment où, harassés déjà, nos compagnons doivent ressentir comme
moi ces fourmillements, ces crampes qui engourdissent et paralysent
mes articulations,—nous apercevons devant nous, menaçante en haut de
son remblai, perpendiculaire à notre course, une locomotive en marche
traînant son tender et deux wagons...
Quelques tours de roue de plus,—et tout est bien fini!—car une
fatalité géométrique veut que nous nous précipitions avec elle, par
une coïncidence infernale de temps et de lieu, juste sur le même
sommet d'angle!
Que va-t-il arriver?
Précipités dans notre vol d'ouragan, nous allons soulever du coup et
renverser la lente machine et ce qu'elle traîne,—ceci ne fait pas
l'ombre d'un doute[8]!—mais nous sommes broyés!...
[Note 8: Je vois d'ici plus d'un lecteur s'arrêter court pour
sourire,—s'indigner peut-être à ce qui pourra lui paraître la
plus impertinente des exagérations:—un simple panier d'osier,
soulever de terre et bousculer une locomotive, avec son tender et
deux wagons!
Je crois devoir prier à l'avance ce lecteur de se renseigner sur
les miracles de ce phénomène qui s'appelle la _vitesse acquise_.
Quand il aura vu une chandelle de suif, au sortir d'un canon de
fusil, percer une porte de chêne d'un pouce d'épaisseur, quand il
se sera fait montrer les deux énormes barreaux de cette grille de
parc écartés, tordus par le furieux passage d'un cavalier emporté
par son cheval, restés saufs tous deux, ainsi que le constate la
très-historique _légende du Cheval de Rambouillet_,—ce lecteur
incrédule pourra alors calculer par chevaux-vapeur la force
propulsive de notre ensemble pesant trois mille kilos, lancés par
le vent de 15 lieues à l'heure dont nous jouissions,—et non pas
de =60= lieues à l'heure, comme tous les journaux l'ont imprimé
deux fois alors—le maximum reconnu Grand Ouragan, Tempête, ne
dépassant pas 35.
Et quand il aura fait vérifier ses chiffres, pour certitude
complète, il fera bien de les communiquer à tous les «_directeurs
de ballons_»—qui en ont bien besoin.]
Quelques mètres à peine nous séparent de l'ennemi...
De nos poitrines s'échappe un cri,—un seul!—mais quel cri!...
Il a été entendu!
Le sifflet de la locomotive nous répond...—Elle a ralenti sa marche:
elle s'arrête, comme semblant hésiter...—et recule enfin, tout juste
à temps pour nous livrer passage...
—et le mécanicien nous salue, sa casquette au bout de son bras
tendu...
_Gare aux fils!!!..._
Les voici en effet sur nous, ceux-là que nous n'avions pas aperçus,
les quatre fils du télégraphe électrique,—quatre guillotines!...
Nous avons baissé nos têtes...—Heureusement nous nous trouvons raser
bas, à ce moment précis.—C'est sur le cercle et ses gabillots
inférieurs qu'a eu lieu la rencontre: un ou deux de nos câbles
seulement ont porté sur ces rasoirs...
—et nous entraînons ces câbles pendants derrière nous,—comme la
queue d'une comète échevelée,—avec les tringles télégraphiques sans
fin et les poteaux déracinés qui les soutenaient tout à l'heure...
Combien de temps va durer encore l'invraisemblable agonie de ces
bonds?
Si seulement nous la tenions, cette malheureuse corde de soupape!
Depuis que nous souffrons tous ces supplices, le ballon eût au moins
eu le temps de perdre quelque chose de sa force meurtrière!
Si, au moins encore, elle était à sa place désignée, la prudente
échelle de cordes,—notre vie peut-être en ce moment!—que Delessert
avait préparée, mais qui, dédaignée par Louis Godard comme nouveauté
superflue, gît pour l'heure à fond de cale... comme à cent lieues de
nous!
Vain regret! Fouettant de ses zigzags,—bien au-dessus de nos têtes et
comme pour l'exciter encore,—la bourrasque trop lente à son gré
contre ces téméraires qui ont appelé la mort,—la damnée corde semble
se rire de nous...
—JULES!...—MONTE SUR LE CERCLE!...—s'écrie Louis.
Le jeune homme lève les yeux,—et sa tête se baisse avec
découragement.
—Impossible!... a-t-il répondu d'une voix étranglée.
Trop impossible, en effet, même à la souplesse exercée de ce gymnaste
de vingt ans! En supposant que ses muscles meurtris ne soient pas déjà
hors de service comme les nôtres,—comment trouverait-il, entre ces
bonds dévergondés, les quelques secondes de calme à peu près parfait
pour se hisser des deux ou trois brasses qui nous séparent du
cercle...
Pourtant c'est là, là seulement pour tous, que peut s'entrevoir une
lueur de salut...
—MONTE!!! dit l'aîné.
Obéissant, il tente—et d'un choc, retombe haletant sur notre
plate-forme oblique...
—MONTE!!!
—Je ne pourrai jamais!—dit l'autre avec désespoir...—je suis trop
las!...
Il essaye encore pourtant...—et retombe encore...
C'était trop certain! Pourquoi alors cette tentative folle? Notre
destin à tous n'est-il donc pas décidé? Est-il une puissance humaine
qui puisse nous arracher à l'arrêt prononcé? N'en avons-nous pas pris
notre parti, tous tant que nous sommes là?—Pourquoi donc séparer et
dépêcher avant nous celui-ci? Ce n'est pas le dévouement que vous lui
imposez, c'est le sacrifice!...—un sacrifice plus qu'inutile,
inique!...
—MONTE!!!...—dit l'aîné encore. MONTE!!!...
Deux voix—que je connais—s'élèvent:
—Ne montez pas, Jules! vous vous tuez!
—Ne montez pas, monsieur!...
Thirion,—j'en étais sûr—a eu la même pensée,—car il parle de
décharger son revolver dans le ballon.
Je lui crie de n'en rien faire... Que produirait six balles chétives
sur cette immensité?—Et puis le temps,—le temps seulement de tirer
l'arme de sa poche!...—lorsque nos deux poignets ensemble ne
suffisent même pas à nous retenir?...—Quant au risque d'inflammation
du gaz par l'explosion de la poudre, cette alternative, à l'heure
qu'il est, n'offre guère d'intérêt...
Pour la troisième fois, le jeune homme est en l'air... Sur les épaules
d'Yon et de Thirion, les plus valides et les moins empêchés, qui sont
parvenus à se rapprocher sous lui,—l'échelle vivante se tasse et se
relève,—il se hisse rapidement au cordage tendu...—il monte...—un
dernier effort, encore!...
Il y est!!!
—Nos poitrines se dégagent...
Bientôt il a saisi la corde rebelle, qu'il passe à son frère et à Yon
au-dessous de lui.—La voici, enfin! arrêtée et tendue!...
Mais combien de temps prendra le dégagement de notre gaz par l'issue
relativement microscopique qui lui est seule réservée?
D'ici là, nos forces épuisées tiendront-elles?—Désarticulés, rompus,
écrasés dès les premiers assauts, que pouvons-nous attendre encore de
la surexcitation désespérée qui nous a soutenus jusqu'ici, lorsque nos
muscles surmenés semblent se demander si la vie vaut réellement tant
d'efforts et de tortures,—marchandant, comme s'ils étaient des
intelligences, les services qu'ils ne peuvent plus rendre,—lorsque
nos membres meurtris ne veulent plus que se laisser aller à
l'apathique et homicide indifférence de la lassitude?...
Et, encore—combien de temps consentira-t-elle à traîner son équipage
funèbre, cette carcasse si merveilleusement solide et élastique
qu'elle était hier? Ébranlée à chaque secousse jusque dans la dernière
de ses mailles d'osier, heurtée contre les arbres isolés qu'il lui
faut bien qu'elle touche pour les briser comme verre,—quand
va-t-elle se résigner enfin à défaillir?...—Combien de minutes
encore avons-nous à compter jusqu'à l'instant où s'effondrera sous
nous le parement, déjà disloqué en partie, qui nous supporte?...
Le combat se trouve en effet maintenant de tout près engagé. De par le
gaz qui commence à se perdre, notre nacelle ne s'écarte presque plus
du sol, que son énorme remorqueur, le ballon, touche parfois
lui-même.—Et, comme la rapidité du vent ne s'est pas démentie, tout
au contraire,—il semble que la cruelle machine s'acharne, pour en
finir, et veuille broyer, user enfin contre les aspérités terrestres
ce qui nous reste de volonté et d'espoir.
Les secousses se suivent maintenant de plus près:—ce n'est plus une
grêle, c'est un roulement de furie. Comme notre nacelle, tout à fait
sur le côté traînée, racle littéralement la terre, nous nous trouvons
en contact immédiat, et nous voilà—un supplice de plus!—aveuglés,
littéralement étouffés, asphyxiés, et par la poudre aride et par la
boue noire des tourbières que nous écumons violemment.
Que de bruyères!... Fauchées par nous avec la rapidité d'une
moissonneuse de vingt lieues à l'heure, ces millions de millions de
petites capsules, séchées et durcies au soleil d'été, reviennent
irritées sur nous, cinglant nos mains, nos visages avec une furieuse
et suffocante profusion...—Que de bruyères!—Moi—je me rappelle—qui
les aime tant dans mon appartement!
—Mais ici, réellement, il y en a trop!
Il est inutile de m'interrompre ici, je pense, pour dire que le plus
léger doute ne pouvant nous être laissé sur la fin finale de tout
ceci, et forcément d'accord pour l'acceptation, il ne nous est resté,
faute d'autre, qu'un parti à prendre, raisonnable et digne d'honnêtes
gens:—attendre, se taire, regarder...
Les coups, on ne les compte plus, on ne les sent plus,—à la
lettre!—tant ils pleuvent! Et moi qui ai toute ma vie redouté cent
fois plus la douleur que la mort,—moi qui deviens dolent,
inapprochable, insupportable pour le moindre _bobo_,—je comprends
pour la première fois ce que je n'aurais jamais supposé
possible:—c'est qu'on peut _s'habituer_ à tout au monde, même à
ceci,—et que le supplice de la roue a été calomnié: ce devait être
fort supportable.
C'est très-sérieusement que je parle.
—On rêve—!...
Une fois donc pris ce parti de me tenir pour absolument désintéressé
dans la question désormais,—je m'abandonne (—je n'ose dire après
Proudhon à _la Sublime Horreur_... mais comme c'est vrai!),—je me
livre tout entier, sans distraction, sans réserve, à cette dernière
jouissance de _Voir_,—mieux encore, de _Contempler_...
À quelque distance devant moi, il se passe depuis un instant un petit
phénomène, un rien qui m'occupe et m'intrigue.—C'est bien peu de
chose, d'ailleurs, excusez-moi!—mais nous n'avons pas le choix des
distractions.
Le phénomène se produit au bout d'une des cordes d'équateur du ballon
qui nous remorque.—L'aérostat debout, ces cordes, utiles dans la
manoeuvre, arrivent à terre,—comme, l'aérostat en l'air, elles
pendent, marquant chacune un point d'une large circonférence autour de
la nacelle.
Mais ici, le GÉANT qui nous remorque étant couché oblique, elles se
trouvant traîner sur le sol,—et il me semble voir à l'extrémité
agitée d'une de ces cordes,—un noeud, un noeud assez gros...
—Comment est-il au bout de cette corde, ce noeud inusité?—Pourquoi,
quelle idée ont-ils eue d'aller faire là un noeud?...
Ce noeud me semble se rapprocher... il se rapproche...—le voici!...
Ce n'était pas un noeud; c'était un pauvre diable de lièvre, ahuri,
effaré, perdant haleine à fuir plus vite que nous...
Compétition vaine!...—Nous arrivons sur lui, et, sous notre masse,
comme sous le doigt une cigarette,—il a roulé...
C'était bien un lièvre... en voici un autre... un autre encore!... Que
de lièvres par ici! et comme je trouverais qu'ils courent bien,—si je
ne courais pas plus vite encore!
Mais voici quelque chose de plus sérieux:
—Que peut être,—bien loin encore,—ce point qui s'obstine depuis un
instant devant nous?
Il approche, droit devant toujours: il est rouge,—d'un rouge de sang
versé,—ce point sombre, fascinant, qui grossit de seconde en seconde
comme une sinistre menace...
Il avance vers notre oeil,—sûr comme la balle visée... le
voici...—Il n'y a plus à douter.
C'est une large et haute maison!
—C'est la Mort, pour ce coup!
Eh bien!—non:—elle vient de changer d'avis au moment dernier, cette
maison de bourreau!...—La voilà qui se précipite sur notre gauche...
Elle est bien loin!...
Le vent s'en irrite: sa tâche devait finir là!—Et il se reprend comme
d'abord à souffler par saccades. Il nous soulève et nous laisse
retomber tour à tour comme dans cet horrible supplice du marin, qui
s'appelait la _Cale_...
Mais est-ce bien le vent qui recommence la partie?—Si peu que ce
soit, au contraire,—il me semble que, par l'issue de notre soupape,
nous avons dû lui céder déjà quelque chose de notre résistance, et
commencer à le calmer, plutôt?
—Ça va mieux! Ça va bien!! disait lui-même l'aîné des Godard il n'y a
qu'un instant.
—Et pourtant notre fuite qui ne pouvait que se ralentir,—qui se
ralentissait,—le ralentissement, pour nous, c'est le salut, c'est la
vie!...—cette fuite semble s'exaspérer?...
Que se passe-t-il donc?...
Non plus devant moi, mais autour de moi je regarde...
Nous étions neuf tout à l'heure:—Où donc est le NEUVIÈME?—où le
huitième?...