Mais ne perdons plus de temps, car il s'agit de dîner ou plutôt de
souper—bien vite, vu l'approche imminente de la nuit.
Déjà Saint-Félix a l'obligeance de s'occuper phalanstériennement, à
fond de cale, de ce soin,—mais, bien entendu, sous la haute direction
de Delessert, qui, penché sur l'écoutille de notre plancher d'osier,
reçoit les innombrables nourritures et autres vaisselles que lui
transmet au haut de l'échelle la main providentielle de Saint-Félix.
Il faut attendre que tout soit bien correct et selon le
rite.—Delessert n'accorderait pas, avant le moment fixé par lui, une
bouchée de pain à un naufragé de _la Méduse!_
Enfin tout est prêt: assiettes, couverts, serviettes, rien ne manque.
Delessert radieux,—mais en dedans, toujours!...—donne le signal et
préside à la distribution.
Chacun mange du meilleur appétit. Le jambon, la volaille, le dessert
paraissent et disparaissent. Les vins de Bordeaux et de Champagne
remplissent les verres.
(—Ah! si l'homme aux «victuailles» était là!...)
Le pont de notre nacelle, silencieux tout à l'heure, s'est
animé.—Chacun communique ses impressions à ses voisins.
Je pense à nos compagnons les pigeons, appendus dans leur cage longue
en dehors du bordage.—Ils doivent dîner aussi.
J'ouvre la cage, sachant bien qu'il n'y a pas de danger qu'ils
s'envolent.
Transporté artificiellement à quelques centaines de mètres de hauteur,
l'oiseau, comme je l'ai dit, n'a garde de s'élancer, sentant bien que
l'air manque de la densité nécessaire pour le soutenir.—Si vous jetez
un oiseau hors de la nacelle équilibrée, c'est-à-dire lorsqu'elle ne
monte ni ne descend, l'oiseau effaré précipite son battement d'ailes
pour regagner le bord:—si c'est pendant l'ascension proprement dite,
l'oiseau tombe comme plomb ou tourbillonne—jusqu'à ce qu'il ait
atteint, dans sa chute, la couche plus dense où il peut se mouvoir.
En effet, les deux ou trois pauvres bêles que j'ai prises au hasard et
que j'ai déposées sur le bord de la nacelle, semblent frappées d'une
sorte de terreur vertigineuse et elles se jettent en voletant
gauchement vers le centre de notre groupe, par les verres et les
assiettes, jusque sous nos pieds.
Il n'y a pas d'appétit de ce côté-là assurément, et j'aurais dû
réfléchir d'ailleurs que l'heure de leur dîner est passée.
Je remets les petites bêtes en cage,—et, devant ces pauvres oiseaux
qui ne peuvent voler faute de trop d'air,—je me rappelle un peu cette
carpe apocryphe qui suivait partout son maître, jusqu'au jour où elle
se noya en voulant traverser le ruisseau.....
C'est le moment solennel où va s'ouvrir une certaine sabotière que
Siraudin-Renhart m'a fait parvenir mystérieusement juste quelques
minutes avant notre départ.—Qu'est-ce que nous allons trouver
là-dedans?.....
—Un magnifique gâteau et une double série de glaces, vanille et
fraises, toutes dressées sur les soucoupes de porcelaine de Chine,
armées de cuillers en vermeil!
Hurrah pour Siraudin! Les glaces sont excellentes.—Je pense que
c'est la première fois qu'on aura pris des glaces, en aussi joyeuse
compagnie, à quelque quinze cents mètres de hauteur.
Delessert, qui veut nous faire apprécier sa cave, entreprend une
nouvelle bouteille de Champagne.
Je pose prudemment la main sur la bouteille. Il y a bien une ou deux
réclamations, côté Godard,—mais j'ai fait un signe à Delessert et un
geste à Saint-Félix:—ils ont compris...
Et, pour plus de sécurité, je descends moi-même la bouteille à la
cantine, dans l'ombre devenue tout à fait noire de notre fond de
cale.—Je ferme la serrure et mets la clef dans ma poche.
Quand je remonte sur le pont, Delessert a déjà commencé une
distribution non annoncée de mirlitons, trompettes d'un sou et
crécelles.—Il avait prémédité le concert après le festin et avait
fait sans dire mot provision d'instruments.
Je le supplie avec instances de remettre son concert à demain
matin.—Demain matin, je m'efforcerai de trouver un autre moyen de
remise...
Je tâche en vain de me rendre compte de ce besoin de tumulte,
lorsqu'en ballon,—dans le calme de ces solitudes dont la tempête
elle-même respecte le silence,—le moindre son est la plus agaçante
des dissonances,—lorsque le plus léger bruit qui puisse troubler le
recueillement et l'infinie jouissance de ce silence exquis dans lequel
nous sommes comme baignés, me fait l'effet d'une profanation;—et je
sens bien, à en jurer, que je n'éprouve pas seul ce besoin de calme
absolu.
Mais Delessert ne se tient pas pour battu! Il discute, il proteste, il
plaide, il s'agite.—Il veut bien céder, enfin;—mais cette concession
faite, il cherche une autre _Idée_;—et le monstre la trouve bien
vite!
—Je vais lancer cette bouteille par-dessus le bord! dit-il.
—Le règlement défend aux passagers de délester le bord de quoi que ce
soit.
—Mais elle est vide?
—Vide ou non, tu ne dois rien jeter.—Tu ne te rends donc pas compte,
malheureux! que ta bouteille lancée doit arriver à terre et que, sous
ces nuages, à la place où elle tombera,—il peut se trouver
quelqu'un?...
—Oh!—me répond-il vaguement et comme absorbé dans son idée
fixe,—_dans un chapeau, ça ne s'entendrait pas_...
On éclate de rire.—Je me fâche un peu, et c'est comme
capitaine—(!....)—que je me décide à défendre absolument à Delessert
de jeter la moindre bouteille,—même dans un chapeau.
Il veut bien ne pas répliquer.—Mais qui sait ce qu'il médite
encore!. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Cependant le soleil nous a depuis longtemps quittés.—Nos regards
l'ont suivi derrière les nuages sombres de l'horizon, qu'il teignait
de pourpre à leurs contours. Ses derniers rayons ont été pour
nous,—et tout s'est éteint dans une demi-nuit transparente et
bleuâtre.....
Des brouillards gris de perle nous envahissent soudain.—Nous
regardons autour, au-dessus de nous... Tout a disparu,—et, noyé dans
la brume, le ballon n'est lui-même plus visible à nos yeux.
Nous ne voyons plus rien—que les câbles qui nous suspendent et qui,
dès la hauteur de nos têtes, disparaissent et se perdent, estompés
dans le vague...
Notre maison d'osier vague seule au milieu de l'abîme...
C'est l'époque du mois où la lune est faible. La nuit sera longue. Le
froid commence déjà à se faire sentir.—Quel malheur que nous n'ayons
pu choisir une de ces belles nuits de Juillet ou de Juin, nuits
propices et tièdes, où, entre deux soleils, l'ombre argentée,—comme
un entr'acte intelligemment rempli,—semble n'entourer le voyageur
aérien que pour le reposer des merveilles du grand spectacle par un
autre spectacle différent et plus tranquille!
Chacun sur la plate-forme s'installe, se couvre et se casemate du
mieux qu'il peut. Personne n'a eu l'idée de descendre à fond de cale
pour profiter des petits lits.—On ne veut rien perdre, même de ce
qu'on ne voit pas.
Je me rappelle que la princesse, qui ne dit rien, est partie en habits
de ville et non de voyage. Je dispose autour d'elle manteaux et
couvertures.
Et je fais bien, car avec l'obscurité, le froid augmente, et nous
aurons besoin d'être bien couverts tout à l'heure.
Où sommes-nous?—Bien fin qui pourrait le savoir,—et qu'importe!
Mais mon indifférence sur la question _ubi_ n'est pas du tout partagée
par les deux Godard, et ils n'hésitent pas à émettre un doute
très-inquiétant pour eux. «—Il fait nuit; nous ignorons quel vent
nous pousse, nous n'avons pas de loch aérien pour nous dire le chemin
déjà parcouru;—nous avons eu deux fois pour une, depuis Paris, le
temps d'atteindre les côtes.»
Écarquillant leurs yeux braqués sur les noires profondeurs de
l'horizon, nos deux Godard parlent de—_la Mer!_...
Je l'avais oublié, et je me le rappelle à cette heure, Jules et Louis
Godard se sont un peu noyés chacun une ou deux fois, et, notez bien!
sans savoir nager, tombant en parachute ou de leur ballon épuisé, au
hasard, dans la Seine ou l'Oise.
Turenne ou le maréchal de Saxe auraient gardé pour moins que cela
rancune éternelle à l'eau. Je me souviens encore du trouble très-peu
dissimulé de Jules tombant, de compagnie avec moi il y a trois ou
quatre ans à peu près, sur la Seine, à Billancourt.
Quant à l'autre, le Louis,—il a une telle antipathie pour l'eau qu'il
ne veut même pas regarder une carafe....
Du courage, au moins professionnel, d'hommes qui exercent ce
métier-là, il y aurait, jusqu'à présent, mauvais grâce à douter;—et
lorsque Jules, qui n'est jamais plus heureux que pendu au trapèze sous
le ballon où vogue paisiblement son frère, vient avouer qu'il a peur
de quelque chose au monde,—il y a dans cet aveu comme une espèce de
coquetterie.
Mais je m'occupe, pour moi, fort peu de la mer, à laquelle je ne me
serais guère avisé de penser à cette heure-là. Quelque possible que
soit l'éventualité si redoutée des Godard, cette crainte me semble
plus qu'intempestive:—inutile.
Je fais observer que nous sommes partis de Paris avec plein vent
d'Ouest, et qu'il n'est pas probable que le vent ait changé du tout au
tout, etc.
—Et puis il ne s'agit pas de tout cela!—Quand nous serons sur la
mer, alors,—nous le verrons bien.
Et en attendant,—marchons!
Nous marchons donc.
Montons-nous, descendons-nous?—Je l'ignore et m'en soucie peu, me
reposant, pour tous les soins de notre conduite, sur Louis Godard. Je
le vois d'ailleurs tout à la manoeuvre, plus qu'attentif, sérieux,—et
à côté de lui, son frère Jules et Yon, les sacs de lest en mains sur
le bord de notre plate-forme.
Je n'avais pu ne pas remarquer que, depuis notre départ, notre chef
d'équipe et ses deux aides avaient vidé du lest presque sans
interruption. Mais je n'avais même pas eu l'idée de tirer de là la
moindre conséquence,—tant j'étais tranquille!...
Nous apprendrons plus tard ce qui motivait cette dépense continue...
Pour le moment, je sais que nous sommes assez riches de ce côté pour
faire même des folies, et nous montrer plus que prodigues,—magnifiques!
Et quant à perdre mon attention à toute autre chose qu'aux spectacles
successifs et absorbants de ma première ascension nocturne, pourquoi
faire?—Je me compte bien gardé, puisque je paye pour cela.
Quels spectacles!... et quelle diversité infinie d'aspects et
d'impressions par cette unité sombre! Quelle suite de pages
invraisemblables et magiques!—Mais il faudrait écrire ces pages avec
la plume de Sand, et même les faire saupoudrer par Gautier.
Nous montions, perçant dans son épaisseur horrible une croûte brumeuse
tellement compacte, qu'il semblait qu'avec une lame on eût pu y
tailler des formes.
Nous ne voyions pas, puisque nous étions dans la nuit sans
réverbération, sans lune,—nuit noire et comme matelassée;—et
pourtant nous pouvions percevoir des différences dans la tonalité
réciproque de ces opacités.
Il y avait toute la gamme du noir:—des couches une fois noires,—deux
fois noires,—dix fois noires,—cent fois noires... Dans les couches
les moins sombres, le noir était parfois bleuâtre.—D'autres couches,
plus sinistres, étaient comme sales et bourbeuses: Dante avait bien
vu.
Nous montions toujours au travers de ces horreurs, silencieux
tous,—Delessert lui-même!
L'eau ruisselait sur nos visages, nos mains, nos vêtements, les
cordages, le bord de notre plate-forme.
Ce n'étaient pas des gouttes comme sous la pluie, ni des flaques comme
sous les vasques,—et pourtant nous étions inondés comme sous une
cascade par cette buée pénétrante, lourde.....—Nous traversions la
pleine fabrique des averses......
Les nuées épaisses que l'aérostat entr'ouvrait pour se frayer passage
se rejoignaient sous lui.
Un instant je crus sentir se briser contre mes joues la finesse infinie
et friable de milliers de pointes d'aiguilles, cristallisations
flottantes:—il me semblait passer à travers les frissons d'un immense
sorbet d'encre...
Nous montions toujours, trop absorbés pour ne pas oublier toute notion
de l'heure, toute préoccupation de notre altitude;—pleins de
stupeur,—hagards,—interrogeant les profondeurs de ces ombres
formidables. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Tout à coup, à ma gauche, le prince de Wittgenstein s'écrie à mi-voix:
—Le ballon! monsieur, regardez le ballon!
Je lève les yeux, nos compagnons aussi...
Ô splendeurs!...—Je vois le globe que je cherchais en vain tout à
l'heure: mais ce globe n'est plus le même!—Je le vois,—tout
d'argent,—baigné dans une lueur phosphorescente d'apothéose...—Le
filet, les cordages sont d'argent... d'argent le cercle,—et d'argent
battant neuf, brillant, palpitant comme du mercure...—Aux cordages
sont restés accrochés des spumes floconneux de nuages...
Devant nous, dans une mer de nacre et d'opale, deux bandes lumineuses
superposées:—au-dessous, d'ocre rouge,—au-dessus, de mine
orange,—flamboyantes, aveuglantes. Toutes deux, inégales dans leur
parallélisme, semblent pouvoir s'embrasser entre les deux bras...—À
quelle distance de nous sont-elles? Vais-je les toucher de la main, ou
des immensités de lieues m'en séparent-elles?.....
Plus de plan, pas un soupçon de perspective, baignés que nous sommes
dans ces lueurs limbiques, dans ces indicibles et confuses clartés!
Une Transfiguration polaire!
—L'Apocalypse!!!. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Au-dessous de nous, autour de nous et de niveau, des épaisseurs
effrayantes de nuages énormes, noirs, bleutés d'argent pâle à leurs
crêtes déchiquetées et sur leurs dos puissants.—Ils semblent opaques
et solides comme les nuages Olympiens,—et l'envie vient d'y poser le
pied... Ils ondulent en houle vivante avec d'inquiétantes lenteurs,
s'envahissent mollement, se font place,—ou disparaissent sous
d'autres qui les surmontent en rampant...
On dirait ces rêves où les poulpes gigantesques, inconnus à l'homme
qui n'a jamais pénétré les insondables profondeurs qu'ils habitent, se
traînent et s'enlacent dans des enchaînements sans fin...
Mais l'immensité diaphane de notre globe jette son dernier éclair,—et
nous nous enfonçons dans ce chaos de formes effroyables.....
Les monstres semblent vouloir monter vers nous, nous envahir, nous
engloutir dans leurs sombres enlacements...
De l'un deux, à ma droite,—pareil à un bras vivant, contourné et
énervé dans un alanguissement plein de menace,—se dresse et se tord
une crête dentelée comme une flèche d'ogive,—hésitante,—semblant
tâter sa route ainsi que fuit le serpent qui n'a pas d'yeux. . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
La Vision a disparu... Aux clartés d'un instant ont succédé les
ténèbres premières.—Nous nous replongeons dans les noires densités...
Chargé, en tout l'ensemble de sa manoeuvre, du poids de l'eau qu'il a
entraînée dans le jet de son essor, le ballon redescend vers le
précipice obscur avec une telle rapidité, que,—des sacs de lest que
vident avec précipitation, coup sur coup, par-dessus le bord, les deux
Godard et Yon,—la terre et les cailloux, dépassés dans leur chute,
retombent sur nos têtes. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . .
Mais j'entends près de moi des voix, des exclamations...—Mes
compagnons parlent, s'agitent en tumulte.—Des feux, que l'on aperçoit
bien loin au-dessous de nous, se rapprochent avec une terrible
rapidité...
Nous arrivons à terre,—et il est certain que c'est beaucoup plus vite
que nous n'en sommes partis...
—TENEZ-VOUS BIEN!—crions-nous, pour les _nouveaux_
surtout:—TENEZ-VOUS BIEN!!!...
Tout à coup nous éprouvons une effroyable secousse, accompagnée de
formidables craquements...
La nacelle a touché!
La première ancre, de disproportions absurdes avec la force de noire
aérostat, est à peine lancée par-dessus le bord, quelle se rompt à
première prise avec une nouvelle secousse si violente que notre maison
d'osier semble s'effrondrer, et que toutes les mains cramponnées aux
câbles de cercle lâchent prise...—Du premier choc, en se brisant
elle-même, notre ancre a cassé au pied et à moitié déraciné un grand
peuplier.
De ceci, nous ne savons encore qu'une chose,—c'est qu'il faut jeter
bien vite la seconde ancre,—et nous rattraper non moins promptement
aux cordes.
Notre pont s'est trouvé un instant dans une confusion indicible: j'ai
senti dans le noir (—c'est ce noir qui m'inquiète!)—rouler près de
moi un corps...
Je prends la princesse entre mes bras, j'applique ses deux mains
contre deux câbles, et, par-dessus elle, je saisis ces mêmes câbles:
—N'ayez pas de crainte, madame!
—Mon Dieu! monsieur, me répond comme dans son salon la plus
tranquille voix du monde,—que d'excuses j'ai à vous faire pour tous
les embarras que je vous cause!
Ce qui me préoccupe, c'est ce diable de noir!
De jour, on se tire de tout;—mais la nuit!...
Nous attendons la troisième secousse...
—TENEZ-VOUS BIEN!—TENEZ-VOUS BIEN!!!...
Ouff!!!... c'est reçu!—Notre seconde ancre, aussi faible que la
première, vient de se briser,—et nous _traînons_...
C'est le vrai coup dur:—contre quoi, maisons, troncs d'arbres,
allons-nous être lancés?...
Heureusement il n'y a pas de vent!—La soupape, toujours bien ouverte,
fonctionne en toute liberté, car son jeu n'est plus contrarié par le
délest de tout à l'heure.—Si peu de courant qu'il y ait pourtant,
cette masse de gaz, qui ne se perd pas assez vite, le suit: notre
nacelle, tantôt droite, tantôt sur le côté, racle un instant le sol
que nous ne voyons pas.—Étreignant plus énergiquement que jamais nos
cordages, nous nous trouvons,—selon que la nacelle est d'aplomb ou
couchée,—tantôt droits sur nos pieds posés, tantôt appendus par la
force de nos poignets.
Mais l'aérostat perd sensiblement ses forces.—L'instant approche où
le poids qu'il soulève, à vrai dire, plutôt qu'il ne le traîne, va
devenir trop lourd pour lui et le forcer à s'arrêter...
C'est à peu près fait!—Notre nacelle, couchée sur le flanc, reste
presque immobile.
—Que personne ne quitte sa place pour mettre pied à terre!...
Tout le monde obéit.—Je laisse à elle-même notre voyageuse, et, me
suspendant aux cordes obliques, je quitte avec Jules l'osier de la
nacelle pour nous diriger vers le cercle, puis vers le filet.
Pour prévenir tout caprice d'une bourrasque possible, et pour en
finir,—puisqu'il parait qu'il faut en finir,—il s'agit de presser à
l'aide du filet et de dégonfler le ballon.
Avançant avec précaution sous les mailles de l'immense réseau, ne
lâchant d'une main que lorsque nous tenons bon de l'autre, nous nous
engageons sous la masse agitée,—tantôt soulevés à plusieurs
mètres,—tantôt refoulés et roulés contre terre sous les ondulations
du ballon. Ces alternatives se succèdent avec une rapidité de caprice
qui laisse tout juste le temps de bien prendre garde et de se tapir,
au moment précis, contre le sol labouré, en tout dégagement du réseau.
La partie engagée là est sérieuse,—et je ne donnerais pas grand'chose
du cou qui se trouverait une fois harponné sous la guillotine d'une de
ces mailles, quand le ballon, trop vaillant encore, se redresse...
Enfin le GÉANT a exhalé sa colère avec son âme, et, trop dégonflé pour
que ses derniers soupirs soient désormais à craindre, il gît de son
long dans le champ...
Nos passagers,—moulus de fatigue,—quittent la nacelle. Mon frère
a le genou foulé: ce n'est rien!—Nous sonnons nos deux cloches et
nous allumons nos lanternes de voitures, dont l'éclatante
lumière,—réverbérée par le métal et décuplée par la glace
concave,—nous est fort utile en ce moment.—Gloire à Delessert, à qui
nous devons ces lanternes!
—Comment! il n'est que neuf heures et demie!...
Des paysans arrivent dans l'ombre...
—Où sommes-nous?
—Vous êtes à Barcy, à deux pas du grand marais.—Si vous étiez tombés
là, vous y seriez pour longtemps!
Quelle est la ville la plus proche?