12 et 13. Les deux frères Godard, aéronautes de l'Hippodrome.

Mais ne perdons plus de temps, car il s'agit de dîner ou plutôt de

souper—bien vite, vu l'approche imminente de la nuit.

Déjà Saint-Félix a l'obligeance de s'occuper phalanstériennement, à

fond de cale, de ce soin,—mais, bien entendu, sous la haute direction

de Delessert, qui, penché sur l'écoutille de notre plancher d'osier,

reçoit les innombrables nourritures et autres vaisselles que lui

transmet au haut de l'échelle la main providentielle de Saint-Félix.

Il faut attendre que tout soit bien correct et selon le

rite.—Delessert n'accorderait pas, avant le moment fixé par lui, une

bouchée de pain à un naufragé de _la Méduse!_

Enfin tout est prêt: assiettes, couverts, serviettes, rien ne manque.

Delessert radieux,—mais en dedans, toujours!...—donne le signal et

préside à la distribution.

Chacun mange du meilleur appétit. Le jambon, la volaille, le dessert

paraissent et disparaissent. Les vins de Bordeaux et de Champagne

remplissent les verres.

(—Ah! si l'homme aux «victuailles» était là!...)

Le pont de notre nacelle, silencieux tout à l'heure, s'est

animé.—Chacun communique ses impressions à ses voisins.

Je pense à nos compagnons les pigeons, appendus dans leur cage longue

en dehors du bordage.—Ils doivent dîner aussi.

J'ouvre la cage, sachant bien qu'il n'y a pas de danger qu'ils

s'envolent.

Transporté artificiellement à quelques centaines de mètres de hauteur,

l'oiseau, comme je l'ai dit, n'a garde de s'élancer, sentant bien que

l'air manque de la densité nécessaire pour le soutenir.—Si vous jetez

un oiseau hors de la nacelle équilibrée, c'est-à-dire lorsqu'elle ne

monte ni ne descend, l'oiseau effaré précipite son battement d'ailes

pour regagner le bord:—si c'est pendant l'ascension proprement dite,

l'oiseau tombe comme plomb ou tourbillonne—jusqu'à ce qu'il ait

atteint, dans sa chute, la couche plus dense où il peut se mouvoir.

En effet, les deux ou trois pauvres bêles que j'ai prises au hasard et

que j'ai déposées sur le bord de la nacelle, semblent frappées d'une

sorte de terreur vertigineuse et elles se jettent en voletant

gauchement vers le centre de notre groupe, par les verres et les

assiettes, jusque sous nos pieds.

Il n'y a pas d'appétit de ce côté-là assurément, et j'aurais dû

réfléchir d'ailleurs que l'heure de leur dîner est passée.

Je remets les petites bêtes en cage,—et, devant ces pauvres oiseaux

qui ne peuvent voler faute de trop d'air,—je me rappelle un peu cette

carpe apocryphe qui suivait partout son maître, jusqu'au jour où elle

se noya en voulant traverser le ruisseau.....

C'est le moment solennel où va s'ouvrir une certaine sabotière que

Siraudin-Renhart m'a fait parvenir mystérieusement juste quelques

minutes avant notre départ.—Qu'est-ce que nous allons trouver

là-dedans?.....

—Un magnifique gâteau et une double série de glaces, vanille et

fraises, toutes dressées sur les soucoupes de porcelaine de Chine,

armées de cuillers en vermeil!

Hurrah pour Siraudin! Les glaces sont excellentes.—Je pense que

c'est la première fois qu'on aura pris des glaces, en aussi joyeuse

compagnie, à quelque quinze cents mètres de hauteur.

Delessert, qui veut nous faire apprécier sa cave, entreprend une

nouvelle bouteille de Champagne.

Je pose prudemment la main sur la bouteille. Il y a bien une ou deux

réclamations, côté Godard,—mais j'ai fait un signe à Delessert et un

geste à Saint-Félix:—ils ont compris...

Et, pour plus de sécurité, je descends moi-même la bouteille à la

cantine, dans l'ombre devenue tout à fait noire de notre fond de

cale.—Je ferme la serrure et mets la clef dans ma poche.

Quand je remonte sur le pont, Delessert a déjà commencé une

distribution non annoncée de mirlitons, trompettes d'un sou et

crécelles.—Il avait prémédité le concert après le festin et avait

fait sans dire mot provision d'instruments.

Je le supplie avec instances de remettre son concert à demain

matin.—Demain matin, je m'efforcerai de trouver un autre moyen de

remise...

Je tâche en vain de me rendre compte de ce besoin de tumulte,

lorsqu'en ballon,—dans le calme de ces solitudes dont la tempête

elle-même respecte le silence,—le moindre son est la plus agaçante

des dissonances,—lorsque le plus léger bruit qui puisse troubler le

recueillement et l'infinie jouissance de ce silence exquis dans lequel

nous sommes comme baignés, me fait l'effet d'une profanation;—et je

sens bien, à en jurer, que je n'éprouve pas seul ce besoin de calme

absolu.

Mais Delessert ne se tient pas pour battu! Il discute, il proteste, il

plaide, il s'agite.—Il veut bien céder, enfin;—mais cette concession

faite, il cherche une autre _Idée_;—et le monstre la trouve bien

vite!

—Je vais lancer cette bouteille par-dessus le bord! dit-il.

—Le règlement défend aux passagers de délester le bord de quoi que ce

soit.

—Mais elle est vide?

—Vide ou non, tu ne dois rien jeter.—Tu ne te rends donc pas compte,

malheureux! que ta bouteille lancée doit arriver à terre et que, sous

ces nuages, à la place où elle tombera,—il peut se trouver

quelqu'un?...

—Oh!—me répond-il vaguement et comme absorbé dans son idée

fixe,—_dans un chapeau, ça ne s'entendrait pas_...

On éclate de rire.—Je me fâche un peu, et c'est comme

capitaine—(!....)—que je me décide à défendre absolument à Delessert

de jeter la moindre bouteille,—même dans un chapeau.

Il veut bien ne pas répliquer.—Mais qui sait ce qu'il médite

encore!. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Cependant le soleil nous a depuis longtemps quittés.—Nos regards

l'ont suivi derrière les nuages sombres de l'horizon, qu'il teignait

de pourpre à leurs contours. Ses derniers rayons ont été pour

nous,—et tout s'est éteint dans une demi-nuit transparente et

bleuâtre.....

Des brouillards gris de perle nous envahissent soudain.—Nous

regardons autour, au-dessus de nous... Tout a disparu,—et, noyé dans

la brume, le ballon n'est lui-même plus visible à nos yeux.

Nous ne voyons plus rien—que les câbles qui nous suspendent et qui,

dès la hauteur de nos têtes, disparaissent et se perdent, estompés

dans le vague...

Notre maison d'osier vague seule au milieu de l'abîme...

C'est l'époque du mois où la lune est faible. La nuit sera longue. Le

froid commence déjà à se faire sentir.—Quel malheur que nous n'ayons

pu choisir une de ces belles nuits de Juillet ou de Juin, nuits

propices et tièdes, où, entre deux soleils, l'ombre argentée,—comme

un entr'acte intelligemment rempli,—semble n'entourer le voyageur

aérien que pour le reposer des merveilles du grand spectacle par un

autre spectacle différent et plus tranquille!

Chacun sur la plate-forme s'installe, se couvre et se casemate du

mieux qu'il peut. Personne n'a eu l'idée de descendre à fond de cale

pour profiter des petits lits.—On ne veut rien perdre, même de ce

qu'on ne voit pas.

Je me rappelle que la princesse, qui ne dit rien, est partie en habits

de ville et non de voyage. Je dispose autour d'elle manteaux et

couvertures.

Et je fais bien, car avec l'obscurité, le froid augmente, et nous

aurons besoin d'être bien couverts tout à l'heure.

Où sommes-nous?—Bien fin qui pourrait le savoir,—et qu'importe!

Mais mon indifférence sur la question _ubi_ n'est pas du tout partagée

par les deux Godard, et ils n'hésitent pas à émettre un doute

très-inquiétant pour eux. «—Il fait nuit; nous ignorons quel vent

nous pousse, nous n'avons pas de loch aérien pour nous dire le chemin

déjà parcouru;—nous avons eu deux fois pour une, depuis Paris, le

temps d'atteindre les côtes.»

Écarquillant leurs yeux braqués sur les noires profondeurs de

l'horizon, nos deux Godard parlent de—_la Mer!_...

Je l'avais oublié, et je me le rappelle à cette heure, Jules et Louis

Godard se sont un peu noyés chacun une ou deux fois, et, notez bien!

sans savoir nager, tombant en parachute ou de leur ballon épuisé, au

hasard, dans la Seine ou l'Oise.

Turenne ou le maréchal de Saxe auraient gardé pour moins que cela

rancune éternelle à l'eau. Je me souviens encore du trouble très-peu

dissimulé de Jules tombant, de compagnie avec moi il y a trois ou

quatre ans à peu près, sur la Seine, à Billancourt.

Quant à l'autre, le Louis,—il a une telle antipathie pour l'eau qu'il

ne veut même pas regarder une carafe....

Du courage, au moins professionnel, d'hommes qui exercent ce

métier-là, il y aurait, jusqu'à présent, mauvais grâce à douter;—et

lorsque Jules, qui n'est jamais plus heureux que pendu au trapèze sous

le ballon où vogue paisiblement son frère, vient avouer qu'il a peur

de quelque chose au monde,—il y a dans cet aveu comme une espèce de

coquetterie.

Mais je m'occupe, pour moi, fort peu de la mer, à laquelle je ne me

serais guère avisé de penser à cette heure-là. Quelque possible que

soit l'éventualité si redoutée des Godard, cette crainte me semble

plus qu'intempestive:—inutile.

Je fais observer que nous sommes partis de Paris avec plein vent

d'Ouest, et qu'il n'est pas probable que le vent ait changé du tout au

tout, etc.

—Et puis il ne s'agit pas de tout cela!—Quand nous serons sur la

mer, alors,—nous le verrons bien.

Et en attendant,—marchons!

Nous marchons donc.

Montons-nous, descendons-nous?—Je l'ignore et m'en soucie peu, me

reposant, pour tous les soins de notre conduite, sur Louis Godard. Je

le vois d'ailleurs tout à la manoeuvre, plus qu'attentif, sérieux,—et

à côté de lui, son frère Jules et Yon, les sacs de lest en mains sur

le bord de notre plate-forme.

Je n'avais pu ne pas remarquer que, depuis notre départ, notre chef

d'équipe et ses deux aides avaient vidé du lest presque sans

interruption. Mais je n'avais même pas eu l'idée de tirer de là la

moindre conséquence,—tant j'étais tranquille!...

Nous apprendrons plus tard ce qui motivait cette dépense continue...

Pour le moment, je sais que nous sommes assez riches de ce côté pour

faire même des folies, et nous montrer plus que prodigues,—magnifiques!

Et quant à perdre mon attention à toute autre chose qu'aux spectacles

successifs et absorbants de ma première ascension nocturne, pourquoi

faire?—Je me compte bien gardé, puisque je paye pour cela.

Quels spectacles!... et quelle diversité infinie d'aspects et

d'impressions par cette unité sombre! Quelle suite de pages

invraisemblables et magiques!—Mais il faudrait écrire ces pages avec

la plume de Sand, et même les faire saupoudrer par Gautier.

Nous montions, perçant dans son épaisseur horrible une croûte brumeuse

tellement compacte, qu'il semblait qu'avec une lame on eût pu y

tailler des formes.

Nous ne voyions pas, puisque nous étions dans la nuit sans

réverbération, sans lune,—nuit noire et comme matelassée;—et

pourtant nous pouvions percevoir des différences dans la tonalité

réciproque de ces opacités.

Il y avait toute la gamme du noir:—des couches une fois noires,—deux

fois noires,—dix fois noires,—cent fois noires... Dans les couches

les moins sombres, le noir était parfois bleuâtre.—D'autres couches,

plus sinistres, étaient comme sales et bourbeuses: Dante avait bien

vu.

Nous montions toujours au travers de ces horreurs, silencieux

tous,—Delessert lui-même!

L'eau ruisselait sur nos visages, nos mains, nos vêtements, les

cordages, le bord de notre plate-forme.

Ce n'étaient pas des gouttes comme sous la pluie, ni des flaques comme

sous les vasques,—et pourtant nous étions inondés comme sous une

cascade par cette buée pénétrante, lourde.....—Nous traversions la

pleine fabrique des averses......

Les nuées épaisses que l'aérostat entr'ouvrait pour se frayer passage

se rejoignaient sous lui.

Un instant je crus sentir se briser contre mes joues la finesse infinie

et friable de milliers de pointes d'aiguilles, cristallisations

flottantes:—il me semblait passer à travers les frissons d'un immense

sorbet d'encre...

Nous montions toujours, trop absorbés pour ne pas oublier toute notion

de l'heure, toute préoccupation de notre altitude;—pleins de

stupeur,—hagards,—interrogeant les profondeurs de ces ombres

formidables. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Tout à coup, à ma gauche, le prince de Wittgenstein s'écrie à mi-voix:

—Le ballon! monsieur, regardez le ballon!

Je lève les yeux, nos compagnons aussi...

Ô splendeurs!...—Je vois le globe que je cherchais en vain tout à

l'heure: mais ce globe n'est plus le même!—Je le vois,—tout

d'argent,—baigné dans une lueur phosphorescente d'apothéose...—Le

filet, les cordages sont d'argent... d'argent le cercle,—et d'argent

battant neuf, brillant, palpitant comme du mercure...—Aux cordages

sont restés accrochés des spumes floconneux de nuages...

Devant nous, dans une mer de nacre et d'opale, deux bandes lumineuses

superposées:—au-dessous, d'ocre rouge,—au-dessus, de mine

orange,—flamboyantes, aveuglantes. Toutes deux, inégales dans leur

parallélisme, semblent pouvoir s'embrasser entre les deux bras...—À

quelle distance de nous sont-elles? Vais-je les toucher de la main, ou

des immensités de lieues m'en séparent-elles?.....

Plus de plan, pas un soupçon de perspective, baignés que nous sommes

dans ces lueurs limbiques, dans ces indicibles et confuses clartés!

Une Transfiguration polaire!

—L'Apocalypse!!!. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Au-dessous de nous, autour de nous et de niveau, des épaisseurs

effrayantes de nuages énormes, noirs, bleutés d'argent pâle à leurs

crêtes déchiquetées et sur leurs dos puissants.—Ils semblent opaques

et solides comme les nuages Olympiens,—et l'envie vient d'y poser le

pied... Ils ondulent en houle vivante avec d'inquiétantes lenteurs,

s'envahissent mollement, se font place,—ou disparaissent sous

d'autres qui les surmontent en rampant...

On dirait ces rêves où les poulpes gigantesques, inconnus à l'homme

qui n'a jamais pénétré les insondables profondeurs qu'ils habitent, se

traînent et s'enlacent dans des enchaînements sans fin...

Mais l'immensité diaphane de notre globe jette son dernier éclair,—et

nous nous enfonçons dans ce chaos de formes effroyables.....

Les monstres semblent vouloir monter vers nous, nous envahir, nous

engloutir dans leurs sombres enlacements...

De l'un deux, à ma droite,—pareil à un bras vivant, contourné et

énervé dans un alanguissement plein de menace,—se dresse et se tord

une crête dentelée comme une flèche d'ogive,—hésitante,—semblant

tâter sa route ainsi que fuit le serpent qui n'a pas d'yeux. . . . . .

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

La Vision a disparu... Aux clartés d'un instant ont succédé les

ténèbres premières.—Nous nous replongeons dans les noires densités...

Chargé, en tout l'ensemble de sa manoeuvre, du poids de l'eau qu'il a

entraînée dans le jet de son essor, le ballon redescend vers le

précipice obscur avec une telle rapidité, que,—des sacs de lest que

vident avec précipitation, coup sur coup, par-dessus le bord, les deux

Godard et Yon,—la terre et les cailloux, dépassés dans leur chute,

retombent sur nos têtes. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

. . . .

Mais j'entends près de moi des voix, des exclamations...—Mes

compagnons parlent, s'agitent en tumulte.—Des feux, que l'on aperçoit

bien loin au-dessous de nous, se rapprochent avec une terrible

rapidité...

Nous arrivons à terre,—et il est certain que c'est beaucoup plus vite

que nous n'en sommes partis...

—TENEZ-VOUS BIEN!—crions-nous, pour les _nouveaux_

surtout:—TENEZ-VOUS BIEN!!!...

Tout à coup nous éprouvons une effroyable secousse, accompagnée de

formidables craquements...

La nacelle a touché!

La première ancre, de disproportions absurdes avec la force de noire

aérostat, est à peine lancée par-dessus le bord, quelle se rompt à

première prise avec une nouvelle secousse si violente que notre maison

d'osier semble s'effrondrer, et que toutes les mains cramponnées aux

câbles de cercle lâchent prise...—Du premier choc, en se brisant

elle-même, notre ancre a cassé au pied et à moitié déraciné un grand

peuplier.

De ceci, nous ne savons encore qu'une chose,—c'est qu'il faut jeter

bien vite la seconde ancre,—et nous rattraper non moins promptement

aux cordes.

Notre pont s'est trouvé un instant dans une confusion indicible: j'ai

senti dans le noir (—c'est ce noir qui m'inquiète!)—rouler près de

moi un corps...

Je prends la princesse entre mes bras, j'applique ses deux mains

contre deux câbles, et, par-dessus elle, je saisis ces mêmes câbles:

—N'ayez pas de crainte, madame!

—Mon Dieu! monsieur, me répond comme dans son salon la plus

tranquille voix du monde,—que d'excuses j'ai à vous faire pour tous

les embarras que je vous cause!

Ce qui me préoccupe, c'est ce diable de noir!

De jour, on se tire de tout;—mais la nuit!...

Nous attendons la troisième secousse...

—TENEZ-VOUS BIEN!—TENEZ-VOUS BIEN!!!...

Ouff!!!... c'est reçu!—Notre seconde ancre, aussi faible que la

première, vient de se briser,—et nous _traînons_...

C'est le vrai coup dur:—contre quoi, maisons, troncs d'arbres,

allons-nous être lancés?...

Heureusement il n'y a pas de vent!—La soupape, toujours bien ouverte,

fonctionne en toute liberté, car son jeu n'est plus contrarié par le

délest de tout à l'heure.—Si peu de courant qu'il y ait pourtant,

cette masse de gaz, qui ne se perd pas assez vite, le suit: notre

nacelle, tantôt droite, tantôt sur le côté, racle un instant le sol

que nous ne voyons pas.—Étreignant plus énergiquement que jamais nos

cordages, nous nous trouvons,—selon que la nacelle est d'aplomb ou

couchée,—tantôt droits sur nos pieds posés, tantôt appendus par la

force de nos poignets.

Mais l'aérostat perd sensiblement ses forces.—L'instant approche où

le poids qu'il soulève, à vrai dire, plutôt qu'il ne le traîne, va

devenir trop lourd pour lui et le forcer à s'arrêter...

C'est à peu près fait!—Notre nacelle, couchée sur le flanc, reste

presque immobile.

—Que personne ne quitte sa place pour mettre pied à terre!...

Tout le monde obéit.—Je laisse à elle-même notre voyageuse, et, me

suspendant aux cordes obliques, je quitte avec Jules l'osier de la

nacelle pour nous diriger vers le cercle, puis vers le filet.

Pour prévenir tout caprice d'une bourrasque possible, et pour en

finir,—puisqu'il parait qu'il faut en finir,—il s'agit de presser à

l'aide du filet et de dégonfler le ballon.

Avançant avec précaution sous les mailles de l'immense réseau, ne

lâchant d'une main que lorsque nous tenons bon de l'autre, nous nous

engageons sous la masse agitée,—tantôt soulevés à plusieurs

mètres,—tantôt refoulés et roulés contre terre sous les ondulations

du ballon. Ces alternatives se succèdent avec une rapidité de caprice

qui laisse tout juste le temps de bien prendre garde et de se tapir,

au moment précis, contre le sol labouré, en tout dégagement du réseau.

La partie engagée là est sérieuse,—et je ne donnerais pas grand'chose

du cou qui se trouverait une fois harponné sous la guillotine d'une de

ces mailles, quand le ballon, trop vaillant encore, se redresse...

Enfin le GÉANT a exhalé sa colère avec son âme, et, trop dégonflé pour

que ses derniers soupirs soient désormais à craindre, il gît de son

long dans le champ...

Nos passagers,—moulus de fatigue,—quittent la nacelle. Mon frère

a le genou foulé: ce n'est rien!—Nous sonnons nos deux cloches et

nous allumons nos lanternes de voitures, dont l'éclatante

lumière,—réverbérée par le métal et décuplée par la glace

concave,—nous est fort utile en ce moment.—Gloire à Delessert, à qui

nous devons ces lanternes!

—Comment! il n'est que neuf heures et demie!...

Des paysans arrivent dans l'ombre...

—Où sommes-nous?

—Vous êtes à Barcy, à deux pas du grand marais.—Si vous étiez tombés

là, vous y seriez pour longtemps!

Quelle est la ville la plus proche?

À terre & en l'air... Mémoires du Géant · 第 74 / 114 题