Plan de campagne. — Le capital? — Le lit de Palissy. — Ligne
courbe, plus court chemin. — MANIFESTE DE L'AUTOLOCOMOTION AÉRIENNE.
— Barbarisme hybride. — J'écris à M. Émile de Girardin. — _Ubi?
quando?_ — L'entrevue. — De l'aérostation dans ses rapports avec la
maréchaussée. — _Possidet aera Minos!_ — Un nouvel ami. — Le 30
juillet! — Au poisson! — Le Compensateur. — Une absurdité
perfectionnée.
Or, voici quel était mon plan de campagne.
Je m'étais dit:
—En renversant absolument le principe d'après lequel l'homme depuis
quatre-vingts ans a vainement essayé de se diriger dans l'air, et en
formulant nettement la proposition de suppléer à l'aérostatique par la
dynamique et la statique,—nous venons de découvrir, je suppose, que
le couvercle de la marmite est soulevé par la vapeur d'eau.
Ceci n'est que le point de départ et la théorie.
Il s'agit désormais de la pratique et du point d'arrivée:—soit la
création et la mise en oeuvre de la locomotive Crampton aérienne.
Or, entre ceci et cela, quel espace!
Tâtonnements, calculs, dépenses formidables, peines, sueurs et sang...
Il fallait d'abord, de par cette appréciation première et nôtre que la
grande découverte ne doit vraisemblablement pas jaillir tout armée
d'un seul cerveau, mais qu'elle éclora sous les incubations
successives de plusieurs,—il fallait faire appel à tous les
chercheurs, à tous les croyants;
—puis, lorsque tous seraient venus, les réunir en communion de foi,
de volonté et de recherches, et, de par la libre discussion entre ces
hommes de bonne volonté, décupler la puissance de lumière créatrice
pour chacun par la réflexion du rayonnement de tous;
—puis faire que, sans jalousie ni ombrage, ces hommes se soumissent
au grand Conseil élu par eux parmi les plus dignes pour régulariser et
ordonner les expériences successives;
—puis enfin constituer le capital nécessaire à ces expériences
suivies.
Car il n'était pas possible de toucher aux premières de ces questions
sans avoir, du même coup, en main la solution de la dernière, celle du
capital.
Donc, quel serait ce capital?
Et où le prendre?
Faire appel à une souscription publique au profit d'une théorie
nouvelle, sans formule précise?—À quel titre, avec quelle autorité,
et dès lors avec quelles chances de succès?
Jeter dans le gouffre insondé au fond duquel s'entrevoyait à peine le
plus formidable des X, ses ressources personnelles et dérisoires,—folie
pure!
C'eût été, de parti pris et sans même espoir de réussite, se
précipiter soi-même dans le brasier éternel de l'inventeur,—brasier
qui ne s'éteint jamais, où le lit de Bernard Palissy brûle toujours...
C'est alors que, convaincu de l'impossibilité d'arriver par la ligne
droite, je pensai que la ligne courbe pouvait devenir, dans ce cas
donné, le plus court chemin d'un point à l'autre.
Je voulais tuer l'aérostation en la remplaçant par les appareils
purement mécaniques:—je résolus de demander à l'aérostation elle-même
le moyen de créer les agents nouveaux qui la tueraient.
Et je me dis que je construirais un ballon gigantesque, dépassant
par ses dimensions les plus grands cités dans les annales
aérostatiques,—pouvant enlever dans sa maison d'osier à deux étages
de quarante à quatre-vingts personnes,—et dès lors, entreprendre,
grâce à son énorme force ascensionnelle, c'est-à-dire grâce à sa
quantité considérable de lest, des trajectoires aériennes de
longueurs jusque-là inconnues.
Les recettes produites par les ascensions et exhibitions successives
de cet aérostat monstre, dans les deux Mondes, devraient constituer le
premier capital d'essais de l'ASSOCIATION LIBRE POUR LA NAVIGATION
AÉRIENNE AU MOYEN D'APPAREILS PLUS LOURDS QUE L'AIR.
Mais il fallait d'abord faire savoir ce que je voulais, d'où je
partais, où j'allais.
J'écrivis à plume courante mon—_Manifeste de l'Autolocomotion
Aérienne_,—un barbarisme hybride, que j'eusse créé plus barbare et
plus hybride encore, pour mieux faire comprendre ma théorie du _self
aerial government_, si absolument opposée à tout système basé sur
l'indirigeable aérostation.
Puis j'envoyai un peu à tout le monde quelques centaines d'invitations
à venir d'abord entendre le développement de la théorie de
l'Autolocomotion aérienne par la suppression préalable et _absolue_ de
tout aérostat et l'emploi des plans inclinés et de l'hélice,—puis
assister à la démonstration pratique de la théorie par la mise en jeu
des petits hélicoptères en question.
Ceci fait, je me demandai à quel journal je confierais la publication
de mon manifeste?
En dépit de mon maigre mérite d'écrivain, la vérité me fait dire que
jamais article ou livre présenté par moi, et dès mes débuts mêmes,
n'eut besoin, si médiocres qu'ils soient restés, de frapper à une
seconde porte.
Mais il s'agissait de tout autre chose ici que des nouvelles de _Quand
j'étais étudiant_ et de romans comme _la Robe de Déjanire_ et _le
Miroir aux Alouettes_.
Ce Manifeste était un démenti en manière de défi à l'opinion générale.
Il dénonçait comme absurde l'idée reçue par tous et émettait une
théorie toute nouvelle, en apparence de contradiction flagrante avec
tout bon sens. Il touchait, et en cassant les vitres, à toutes les
sciences, physiques et mathématiques.
Et au bas de cette énormité quel nom pour l'affirmer?—celui du
marchand de portraits de boulevard, que je vous racontais tout à
l'heure...
Quel journal aurait l'audace d'accepter la compromission d'une
publication semblable? Car toutes les réserves et précautions
oratoires du monde, vedette d'en-tête ou note de bas de page, ne
pourraient en ce cas empêcher l'accusation de complicité morale.
Et encore, pour que rien ne manquât comme aggravation de délit, ledit
factum se trouvait être d'une longueur énorme,—et je n'entendais pas
en retrancher une ligne!
Je n'hésitai pas, et prenant une feuille de papier à lettre, j'écrivis
à peu près ce qui suit à un homme—que je n'avais jamais seulement vu:
«MONSIEUR DE GIRARDIN,
«Je ne vous connais que pour vous avoir été le plus désagréable qu'il
m'a été possible en 1848 et 49.
«Cela ne m'empêche pas du tout de venir vous dire que j'ai la
conviction de tenir le mot du plus grand des problèmes humains.
J'affirme et je prétends démontrer la possibilité unique et exclusive
de l'Autolocomotion aérienne au moyen d'appareils _plus lourds que
l'air_.—Si Nadar que je sois, faites-moi la grâce de croire que je ne
suis pas encore tout à fait fou,—et regardez.
«Je serais surpris, croyant vous bien connaître sans vous avoir jamais
parlé, sans vous avoir jamais vu,—si, étant en cause une grande
vérité de demain, votre nom ne s'affirmait pas près d'elle dès
aujourd'hui.
«Où, quand voulez-vous me donner l'occasion de vous rencontrer?
«NADAR.»
Le lendemain, je recevais quelques lignes—très-cordiales—de M. de
Girardin.
Et deux heures après sa réponse, sa visite.
Je lui lus mon manifeste.
À la moitié, m'interrompant:
—C'est bien! me dit-il. Ceci appartient à _la Presse_. Envoyez à
l'imprimerie tout de suite;—le journal est désormais à votre
disposition.—Et maintenant, causons!
Il écrivit au crayon le _bon à composer_ et le manuscrit partit.
—Ah! si vous n'avez pas tort, me dit-il rêvant,—comme vous me
donnerez raison! Avec la Navigation Aérienne organisée, plus de
frontières, plus de douanes,—plus de gendarmes!
—Je crois que vous allez un peu vite, lui répondis-je en riant. Et
nos gouvernements que vous oubliez?—Savez-vous ce qui eut lieu
lorsque arriva à Paris l'étonnante nouvelle du premier ballon lancé à
Annonay par Joseph Montgolfier?—Eh bien, devant cette découverte
merveilleuse qui semblait ouvrir l'immense et définitif horizon de la
fraternité à la grande famille humaine, le gouvernement d'alors s'émut
et se réunit avec une seule préoccupation:—à savoir si la nouvelle
invention n'allait pas fournir des facilités au meilleur service de la
maréchaussée?—De toute cette grande chose, le gouvernement n'avait
été touché que d'un point:—mettre plus aisément le main sur le collet
de son prochain!
_...Possidet aera Minos!_
Je crois que vous trouverez cela dans quelques Mémoires de
d'Argenson.—Mais marchons toujours: ils abuseront d'abord, nous
userons ensuite!
Je me séparai de M. de Girardin, enchanté de lui et le meilleur ami du
monde.
—Qui m'aurait dit cela en 1849, lors de l'élection de la Présidence,
m'eût bien étonné.
Mais je n'ai pas fini avec les surprises,—et mon apostolat de
Navigation Aérienne (comme dit ce bon La Landelle) m'en réservait bien
d'autres!...
La réunion du 30 juillet fut nombreuse et brillante. Il y vint
quelques cinq ou six cents personnes; les principaux corps
scientifiques, les administrations de chemins de fer, la presse, le
grand monde, la finance,—voire l'Institut!—s'y trouvaient
représentés. Je reconnus, entre autres, dans l'assistance, le digne M.
Pelouze. Mon grand atelier était plein, l'escalier était plein aussi.
Plusieurs s'en retournèrent qui n'avaient pu entrer.
Les chandelles allumées, comme on disait autrefois, je lus mon
manifeste. Bien m'en prit d'avoir écrit: je ne m'en serais jamais tiré
autrement, avec ma parfaite incapacité oratoire, et,—ce qui pourra
étonner quelques-uns qui ne me connaissent pas,—avec l'infinie
timidité et l'excessive défiance de moi-même qui me paralyseront
toujours devant une assemblée quelconque.
Les petits hélicoptères D'Amécourt et La Landelle manoeuvrèrent, et
mon compère La Landelle—qui était plein de solennité dans son habit
noir,—me fit l'agréable surprise d'un _speech_ additionnel, qu'il ne
m'avait pas annoncé, où il renforça mes arguments et développa les
vertus de ses hélicoptères.
Une interruption d'un jeune Méridional, directeur de ballons fourvoyé
là, me donna l'occasion naturelle d'offrir la parole au contradicteur,
qui s'en tira à merveille, en sautant sur cette bonne occasion de
déclarer à l'assistance l'éclosion prochaine d'un ballon dirigeable de
son invention,—ballon qu'il exposa depuis, en effet, m'a-t-on dit,
mais qu'il ne dirigea guère, que j'aie su.
Je terminai la séance en développant mon projet de demander à
l'aérostation elle-même les premières ressources financières dont
notre Société aurait besoin. Le modèle de la nacelle de mon futur
ballon, en carte découpée, fut curieusement examiné par les
assistants.
Je joignis à cette exhibition la démonstration pratique du système dit
_Compensateur_.
On sait que le gaz contenu dans les aérostats se dilate à mesure que
le ballon s'élève dans les régions atmosphériques moins denses, comme
aussi lorsqu'il vient à être frappé par la chaleur du soleil.
Pour éviter l'explosion, une ouverture en manchon, dite _Appendice_,
reste prudemment ouverte pendant toute ascension à la partie
inférieure de l'aérostat, afin de donner issue au dégagement du gaz.
Mais on comprend qu'il y a là une perte réelle, qui devient sensible
lors de la descente par réfrigération ou par le jeu de soupape, et
alors l'aéronaute, s'il veut rester en l'air, est forcé de compenser
par perte égale de lest la force ascensionnelle perdue.
Louis Godard m'avait plusieurs fois parlé, dans nos ascensions, d'un
projet sien qui devait parer, appréciait-il, à cet inconvénient:—il
voulait joindre à l'aérostat un ballonneau qui, vide au départ, se
remplirait lors de la dilatation.
J'avais trouvé ce projet tellement superbe que je l'avais
perfectionné.—Au lieu de laisser, avec ce Godard, mon ballonneau
gonflé s'élever contre les flancs du ballon, ce qui déterminerait
certainement une aberration de niveau pour la nacelle et l'ensemble du
système, et présenterait, en outre, de grandes difficultés de
manoeuvre, j'avais eu l'idée, dont j'étais tout fier, d'établir notre
Compensateur attenant à l'appendice, avec son filet et sa nacelle
particuliers, dans la verticale au-dessous du ballon.—Inutile
d'ajouter que le diamètre de ce ballonneau devait être calculé en
raison du maximum de dilatation du gaz contenu dans le grand ballon.
Et je n'hésitais pas à attendre les plus merveilleux résultats de ce
Compensateur,—qui n'était qu'une absurdité.
Il ne compensait rien du tout en effet, puisque, rempli, il augmentait
d'autant la force ascensionnelle, dont l'excès restait toujours à
combattre par le jeu de la soupape.
Le seul Compensateur réel serait un récipient armé d'une pompe
foulante.
Et la simple précaution, que prennent tous les aéronautes
intelligents, de n'emplir jamais au départ leur ballon qu'à la moitié
ou aux deux tiers, supplée beaucoup plus logiquement et commodément à
ces inconvénients possibles de la dilatation.
Mais j'étais tout à fait féru de notre Compensateur et je fis
manoeuvrer devant mon assemblée ébahie un petit ballon en baudruche de
1 mètre, à deux lobes, dont je gonflais et dégonflais l'inférieur en
approchant ou en éloignant du principal un foyer de chaleur.
On me sembla trouver cela fort beau et fort logique,—et je noterai en
passant qu'un scientifique et pieux personnage qui a attaqué plus ou
moins venimeusement le _Géant_ n'a pas manifesté, par une seule ligne,
que ce niais Compensateur,—le seul point réellement critiquable,—l'eût
choqué le moins du monde...