PRÉFACE

Aujourd'hui dimanche 3 avril 1864, vers les quatre heures, nous nous

sommes rencontrés une trentaine dans une misérable maison de la rue de

Lourcine.

Nous avons été de là, sous une petite pluie continue, enterrer au

nouveau cimetière d'Ivry le doyen des aéronautes français,

Jean-Baptiste Dupuis-Delcourt, né le 25 mars 1802.

Dupuis-Delcourt avait autrefois occupé de lui le monde littéraire et

le monde scientifique. Mais les quelques succès qu'il avait obtenus

comme auteur dramatique n'avaient jamais pu le détourner de sa passion

dominante: l'Aérostation.

Il avait connu J. Montgolfier et aussi le physicien Charles qui

imagina le premier de gonfler les ballons au gaz hydrogène.

Il avait assisté à l'expérience de ce malheureux Deghen, l'homme

volant, pauvre horloger venu exprès de Vienne en Autriche,—qui manqua

si piteusement en séance publique à sa promesse de s'envoler de

l'École Militaire sur le Trocadero,—fut en conséquence houspillé et

battu,—et qui la veille, à la répétition, s'était parfaitement

envolé, m'a-t'on assuré, du Trocadero jusqu'à l'École Militaire.

Il avait vu mettre en lambeaux par la populace au Champ-de-Mars le

ballon où le colonel de Lennox avait engagé ses derniers cent mille

francs: les morceaux de taffetas de six aunes s'en vendaient deux sous

jusque sur la place de la Concorde.

Il avait serré la main de Jacques Garnerin, de Robertson, du docteur

Le Berrier.

Il avait presque relevé le cadavre de l'imprudente Mme Blanchard,

tombée rue de Provence de son ballon incendié.

Il avait fait lui-même nombre d'ascensions,—l'une sous cinq ballons à

la fois, ce qu'il appelait la _Flottille Aérostatique_.

Le duc d'Aumont l'avait présenté au roi Louis XVIII qui lui avait

adressé un très-beau compliment en lui faisant cadeau d'un non moins

beau diamant monté en épingle,—et Louis-Philippe n'eût jamais voulu

entendre parler d'un autre aérostier que Dupuis-Delcourt.

Tout le monde l'aimait, ce savant aimable et bon, jusqu'à l'Académie

elle-même qui, en cinq occasions, nommait des commissions pour

l'examen des communications scientifiques qu'il lui envoyait avec un

zèle infatigable.

Il avait collaboré avec le grand Arago à l'_Électro-subtracteur_, un

instrument qui, quand on le voudra, nous délivrera de la grêle en

l'empêchant, non pas de tomber, mais simplement de se former.

Élève de Dumas, il avait professé pendant cinq ans la chimie à

l'Athénée royal; il avait conféré maintes fois au _Cercle agricole_, à

celui des _Chemins de fer_.

Dans l'Orangerie du Luxembourg, il avait, avant bien d'autres, fait

des démonstrations publiques de l'hélice aérienne, et son auditeur le

plus assidu s'appelait Geoffroy Saint-Hilaire.

Il avait fondé la _Société aérostatique et météorologique de France_,

dont il était l'âme et qui, par reconnaissance, l'avait acclamé son

secrétaire perpétuel.

Même après l'anathème de Marey-Monge contre les enveloppes d'aérostat

métalliques, il avait achevé de se ruiner en construisant un ballon de

cuivre. Le ballon achevé, il lui manquait les quelques derniers cents

francs pour les accessoires et il porta lui-même de désespoir le

premier coup à son oeuvre, si coûteuse en peine et en argent.—Les

chaudronniers dépeceurs lui rendirent 350 francs pour son grand espoir

brisé!

Il avait publié vingt volumes ou brochures,—entre autres le _Manuel

de l'Aérostier_, un des meilleurs livres de l'utile collection Roret.

Il laisse encore, presque terminé, un important ouvrage, le—_Traité

complet, historique et pratique des aérostats_.

«—_Ce sera probablement_,—écrivait-il, hélas!—_la grande affaire de

ma vie!_»

Il avait fondé un journal de Navigation Aérienne, et plein de foi

fervente dans l'avenir de cette Science, il avait de sa chétive

bourse, à force de privations, collectionné le plus curieux, le plus

instructif, le seul Musée Aérostatique qui existe dans le monde

entier.

Ce Musée se compose d'environ quinze cents numéros, comprenant et

renfermant toute l'histoire des quatre-vingts ans de l'aérostation,

depuis les modèles en plan et en exécution, les livres, pamphlets,

relations,—les gravures noires et coloriées, dessins, portraits,

caricatures,—les médailles, clichés, fixés, toiles, jeux,—les

nacelles, grappins, soupapes et débris historiques,—jusqu'à 300

programmes et affiches d'expériences diverses en tous pays,

collectionnés et classés,—sans parler des pièces rares ou uniques:

autographes, lettres, procès-verbaux, dossiers divers, etc., etc.,

etc.

Cette collection, c'était sa joie, son orgueil, sa vie.

Mais avec quel empressement et quelle inépuisable bienveillance, il

ouvrait à tout venant cette collection précieuse, si religieusement

entretenue. Pour ajouter encore à cette bibliothèque spéciale si

complète, il fouillait les archives de son excellente mémoire, et à

tout visiteur partageant sa foi, il disait, toujours serviable et de

bon accueil, tout ce qu'il avait appris par lui-même et par les

autres. Car il n'était pas de ceux qui mettent sous le boisseau la

lumière.

On aime surtout ceux-là qui vous ont le plus coûté: Dupuis-Delcourt

avait trop fait pour la Navigation Aérienne, il avait toujours eu pour

elle une passion trop absorbante, trop exclusive pour avoir jamais

rien réservé par devers lui vis-à-vis d'elle.

Donc, cet homme doux et brave, modeste, bienveillant, laborieux,

honnête, désintéressé, après avoir donné à la plus grande des idées

humaines sa vie tout entière passée avec résignation et confiance dans

la plus extrême pauvreté,—cet homme de bien s'éteignit hier, laissant

cette collection pour tout avoir et toute hoirie à la vieille compagne

des trente dernières années de sa vie.

Et comme la pauvre femme, avec la foi que l'honnête femme a toujours

dans son mari, l'avait suivi partout, selon l'Évangile et par delà le

Code,—jusques dans les nuages,—comme elle lui garde le respect

éternel, si Dupuis-Delcourt s'est, comme on dit, _senti mourir_, il a pu

entrevoir dans les affres de son agonie, sa veuve mourant de faim, comme

le chien du tombeau, à côté de la—COLLECTION DUPUIS-DELCOURT—pieusement

gardée dans son intégrité....

Deux détails, pour finir:

Cet hiver, Dupuis-Delcourt s'occupait surtout de vérifier les

expériences du fameux Quinquet à l'effet de remplacer le gaz des

aérostats par la vapeur maintenue à l'état vésiculaire. Mais ses

recherches étaient difficiles: il manquait de feu, même pour se

chauffer, et comme il n'en disait rien à personne, ce n'est qu'à la

fin de l'hiver et par hasard, qu'un brave charpentier, son

coreligionnaire en Navigation Aérienne, lui expédia tardivement une

petite provision.

C'est dans la nuit du 2 que l'apoplexie surprit Dupuis-Delcourt. Il

connaissait cet ennemi, l'ayant déjà vaincu deux fois, et il appelait

la saignée. On courut chez un médecin voisin: il était trois heures du

matin. Le médecin, dans ce quartier de pauvres gens, s'informe,

parlemente, finit par déclarer _qu'il ne se soucie pas de se déranger

la nuit_, et rentre le nez sous la couverture.—A-t-il pu se

rendormir?

Je sais son nom.—Mais à quoi bon?...

De tout ceci, la morale:

Tout a été compté à l'homme et bien juste. Tout ce dont il jouit, il

faut qu'il l'achète,—et le paie—suivant un inexorable tarif, puisque

la vie elle-même ne lui a été donnée qu'un seul jour.

Chacune des conquêtes humaines se solde rigoureusement donc par les

sueurs, les larmes, le sang. Plus ces conquêtes sont grandes, plus

coûteux et douloureux est le paiement.

Il est des hommes qu'un instinct irrésistible, fatal, pousse en avant

des autres sur les routes nouvelles.—Sous les pieds de ceux-là, qui

aplanissent le chemin, les ronces qui déchirent, les cailloux

coupants, les serpents venimeux...

—et pendant ce temps-là, ceux qui marchent derrière et profitent de

la voie faite, ricanent et jettent des pierres à ces généreux

imbéciles.

Car, après le mal qu'ils vous ont fait, le tort que les hommes vous

pardonnent le moins est celui que vous vous faites à vous-même.

Dupuis-Delcourt était du petit, tout petit nombre de ceux qui aiment

mieux recevoir les pierres que les jeter.

Le voilà mort, partant quitte—peut-être!

Qu'un autre vienne prendre cette place d'avant-garde, s'il a le

courage, la foi, le dévouement et surtout l'obstinée résignation.

Et combien cher nous a déjà coûté cette immense conquête du domaine de

l'air,—sans parler de ce qu'elle nous doit coûter encore!—Ne

semble-t-il pas qu'une Divinité jalouse et implacable repousse contre

terre et écrase chacun des assaillants de l'escalade sublime,—jusqu'au

jour où se présentera celui qui a été désigné pour vaincre?

Mais que me veulent ces images de poëtes épiques, cette nuit où

j'écris,—en ce moment où la pauvre vieille veuve—dans la petite

chambre qu'elle trouvera maintenant si grande;—pleure et appelle son

brave et vieux compagnon—qui ne reviendra plus.....

* * * * *

Saluons l'autre maintenant!

À celui-ci la Mort ne fit pas crédit aussi long. Mais peu importe: ses

vingt-huit années furent bien remplies et sa fin glorieuse.

Je ne crois pas qu'il soit possible de trouver dans nos figures

historiques une autre plus intéressante et plus attractive.

Il était né d'une honnête famille bourgeoise, à Metz, le 30 mars 1757.

On l'avait fait, au sortir du collége, élève en chirurgie; mais son

âme trop sensible défaillait aux opérations.—Il se détourne bientôt

et se donne à l'étude de la chimie pharmaceutique.

Un coup de tête,—il était vif,—le pousse vers Paris.

Jean-François Pilâtre de Rozier peut alors se livrer tout entier aux

sciences naturelles et mathématiques. Tout en s'instruisant, il suffit

honorablement à ses besoins par son travail sans l'aide de la famille,

et sans que le plaisir qu'il aime y perde rien.

Savant déjà à un âge où on est à peine instruit, spirituel, généreux,

plein d'ardeur, d'une humeur gaie et toujours égale, ayant tous les

avantages, même celui d'un visage agréable, il sait plaire à tous, et

mieux encore de tous se faire aimer.

À vingt-deux ans à peine, il s'improvise professeur de physique. Son

enseignement est clair, facile, sa parole enjouée, pittoresque. Les

femmes lui font son auditoire.

C'était le temps où une Charge, comme on disait, était indispensable à

la considération.—Pour qu'il soit dit que rien n'aura manqué à ce

jeune prédestiné, le voici pourvu d'une charge auprès d'une princesse

du sang.—Puis la Société d'émulation de Rheims l'appelle comme

professeur de chimie; puis il se retrouve intendant des Cabinets de

physique, chimie et histoire naturelle de Monsieur (plus tard Louis

XVIII).

Il poursuit cependant ses travaux particuliers et publie plusieurs

Mémoires sur les teintures, le phosphore, l'électricité, les gaz

méphytiques. Il fonde le premier Musée particulier, où toutes les

sciences doivent être vulgarisées par la parole de savants

professeurs.

Emporté par l'exaltation de la fièvre scientifique, tantôt il allume à

ses lèvres le filet de gaz inflammable dont il s'est empli la bouche

et il se brûle les deux joues. Tantôt il sollicite avec instances du

lieutenant général de police les occasions d'expérimenter, au péril de

sa vie, ses procédés antiméphytiques; il accuse le sort qui retarde

ces périlleux défis, où il lui est enfin donné de risquer ses jours

et d'altérer sa santé au fond de cloaques impurs.

Ses succès ne lui ont pas fait oublier les devoirs que la mort de son

père lui a légués. Il soutient et pensionne ses deux soeurs, et il

n'est pas de chef de famille plus grave, plus plein de sollicitude que

ce jeune homme, si entraîné pourtant et distrait par un monde facile

et élégant dont il est aimé et qu'il aime.

Modeste vis-à-vis des autres et plein d'aménité, il doit pourtant

s'estimer lui-même et haut, parce qu'il sait ce qu'il vaut en

générosité, en dévouement.

Il aime la gloire peut-être, mais il ignore ce que c'est que l'envie.

«Il semblait, dit un biographe, acquérir un ami dans tout auteur d'une

utile invention.»

«Ce n'était pas assez pour lui de le vanter, de déployer avec pompe le

prix de son travail,—dit encore un professeur au Musée, M.

Lenoir,—il entrait avec lui dans la carrière, non comme un

antagoniste, mais comme un ami qui craint que son ami ne tire pas un

assez grand parti de son invention, et il consentait à devenir

l'instrument passif de la célébrité d'autrui.»

Ce fut au mois de juin 1783 que la nouvelle de la découverte des

frères Mongolfier vint transporter d'enthousiasme Pilâtre de Rozier.

Il offrit aussitôt, dans le _Journal de Paris_, de s'enlever le

premier avec la nouvelle machine aérostatique.

Le roi ne voulait point consentir; on proposait de prendre dans les

prisons un condamné à mort pour tenter l'expérience. Pilâtre de Rozier

accourt, il supplie que «_cet honneur ne soit point laissé à un vil

criminel....._»

Il obtient enfin l'autorisation, et,—le premier des hommes,—il

s'enlève, le 21 octobre, du château de la Muette, à ballon perdu.

Il ne faut pas perdre de vue que cette première ascension libre, dans

un engin nouveau, avec un matériel non encore étudié, devait être tout

autre chose que ces ascensions d'aujourd'hui qui ne sont plus qu'un

jeu pour nous.—Une dame inconnue avait tiré M. de Rozier à part,

avant l'expérience, et lui avait remis un paquet qui ne devait être

ouvert qu'une fois la Montgolfière partie: ce paquet contenait deux

pistolets chargés.

Les ascensions de Pilâtre de Rozier se succèdent.—Il faut lire le

récit, d'une si touchante simplicité, de son second voyage

aérostatique, exécuté en compagnie du marquis d'Arlandes.

Cependant de Rozier donne, dans son Musée, une fête en l'honneur de M.

de Montgolfier; il présente à la brillante assemblée le buste

qu'Houdon a ciselé, et que couronne la princesse de Bourbon.—Dans le

feu d'artifice qui termine la fête, Pilâtre de Rozier n'oublie

personne et l'initiale du physicien Charles s'enlace à celle des

Montgolfier.

Bientôt l'aîné des Montgolfier l'appelle à Lyon pour l'aider à la

construction de l'immense ballon le _Flesselles_. De Rozier accourt.

«On le voit partout courir, donner des ordres, travailler lui-même

avec une ardeur infatigable, voler d'estrade en estrade avec le

sang-froid du plus intrépide marin... Il oubliait de dormir et de

manger.»

Pour aider ceux qu'il aime et cette aérostation qui l'enflamme, il a

laissé derrière lui ses propres intérêts qui souffrent, son Musée,

dont les auditeurs se plaignent vivement. Il devra même au retour

offrir de rembourser quelques mécontents.

Les Anglais, qui avaient d'abord affecté la plus profonde indifférence

pour la découverte des Montgolfier, semblaient commencer à lui rendre

justice. On faisait quelques tentatives aériennes en Angleterre, et on

en vint jusqu'à parler de franchir le détroit avant nous.

La priorité de cette expédition devenait une question nationale.

De Rozier avait le premier publié ce projet. Il sollicite aussitôt du

gouvernement la somme nécessaire pour construire un nouvel aérostat et

tenter la traversée. On lui accorde quarante mille livres, et on lui

désigne Boulogne comme point de départ.

Une Montgolfière et un ballon à gaz sont préparés à Paris. Ce système

mixte, qui devait, selon de Rozier, faciliter l'ascension et la

descente, a été justement blâmé:—_c'était mettre le feu à côté de la

poudre_, disait Charles. Le comte Zambeccari l'employa plusieurs fois

pourtant avec succès—jusqu'au jour où il lui coûta la vie.

De nouveau, Pilâtre de Rozier quitte son Musée et arrive, le 4 janvier

1785, au lieu du départ. Là, il apprend que Blanchard, qui veut le

devancer, attend déjà, de l'autre côté du détroit, le vent

favorable..... De nouveaux ordres de la Cour pressent de Rozier; des

faveurs considérables lui sont promises, s'il exécute le premier la

traversée.

Mais les vents, qui lui sont contraires, apportent, le 7 janvier, à

trois heures après midi, sur les côtes de France, son heureux rival...

Pilâtre de Rozier va au-devant de Blanchard, l'embrasse, le conduit à

Paris, le présente lui-même à la Cour, et veut l'inscrire, de sa main,

au nombre des fondateurs de son Musée.

L'honneur de la première traversée du détroit lui ayant été enlevé, il

ne présumait pas devoir poursuivre une seconde expérience désormais

insignifiante et dénuée de tout autre intérêt que celui d'une inutile

curiosité. Il ne s'agissait de rien moins encore que de triompher

d'obstacles déterminés, là où un coup de vent rendait tout effort et

toute lutte inutiles.

Mais la Cour en a décidé autrement: on apprécie qu'il y a plus de

difficultés,—et en effet,—à traverser de France en Angleterre qu'il

n'y en avait à venir de Douvres en France. Le contrôleur général des

finances, M. de Calonne, mande Pilâtre de Rozier, lui adresse des

reproches aussi sévères que peu mérités et lui redemande le surplus

de la somme avancée, les frais du ballon payés.

Le malheureux Pilâtre, certain du succès, avait déjà consacré ce

bénéfice à enrichir le cabinet expérimental de son Musée.....

Il devra donc partir et tenter cette expédition vaine,—dans les plus

déplorables conditions.

En effet, alternativement gonflés et dégonflés, mal retraités dans une

enceinte près du rempart où les rats les rongent quand ils ne sont pas

exposés aux intempéries de l'atmosphère, les deux aérostats sont déjà

détériorés.

Pilâtre de Rozier arrive pour la troisième fois à Boulogne et fixe le

jour de son départ; mais, comme par un avis providentiel, les tempêtes

retardent obstinément ce jour. Plusieurs semaines de suite, des petits

ballons d'essai sont lancés; le vent les ramène sur la côte de France.

Pendant toutes ces attentes, mal suppléé à son Musée dont il est la

vie, Pilâtre de Rozier s'inquiète, se tourmente.—Au milieu de ces

impatiences et de ces chagrins, et pour qu'un incident romanesque

vienne donner un dernier et dramatique intérêt à cette héroïde, il

rencontre, il aime une jeune Anglaise pensionnaire dans un couvent de

Boulogne; sa demande est agréée par les parents de la jeune fille.

—Mais l'ascension avant tout!

Des réparations aux ballons sont devenues tout à fait indispensables:

question de vie ou de mort!... Pilâtre de Rozier écrit timidement pour

demander un supplément d'allocation nécessaire.—On le lui refuse.

Les 13 et 14 juin, l'_Aéro-Montgolfière_ reste gonflée, guettant

l'heure propice. On a restauré tant bien que mal, comme on a pu, ses

enveloppes desséchées, presque brûlées par les efforts infructueux et

trop répétés.—Le 15, à quatre heures du matin, un petit ballon

d'essai vient encore retomber à son point de départ.

À sept heures enfin, Pilâtre de Rozier apparaît dans la galerie

(nacelle) accompagné du frère aîné Romain, l'un des constructeurs de

l'aérostat.

Le marquis de la Maison-Fort jette un rouleau de 200 louis dans la

nacelle et prétend monter. Pilâtre l'écarte doucement, mais avec

fermeté:

«—L'expérience est trop peu sûre, dit-il, pour qu'il veuille exposer

là la vie _d'un autre_...»

«Enfin, dit un récit du temps, l'_Aéro-Montgolfière_ s'élève

lentement, imposante; deux coups de canon retentissent, les aéronautes

saluent, une foule considérable leur répond par des cris de joie. Ils

s'avancent; bientôt ils se trouvent sur la mer. Chacun, les yeux sur

le fragile aérostat, l'observe avec crainte. Ils étaient environ à

cinq quarts de lieue en avant, au-dessus du détroit, à sept cents

pieds à peu près de hauteur, lorsqu'un vent d'ouest les ramène sur

terre; déjà depuis vingt-sept minutes ils étaient dans les airs.

«À ce moment, on crut s'apercevoir de quelques mouvements d'alarme de

la part des voyageurs.—On croit voir qu'ils abaissent précipitamment

le réchaud... Tout à coup, une flamme violette paraît au haut de

l'aérostat: l'enveloppe du globe se replie sur la Montgolfière—et les

malheureux voyageurs, précipités des nues, tombent sur la terre,

presque en face la tour de Croy, à cinq quarts de lieue de Boulogne et

à trois cents pas des bords de la mer.

«L'infortuné de Rozier fut trouvé dans la galerie le corps fracassé,

les os brisés de toutes parts. Son compagnon respirait encore, mais il

ne put proférer un seul mot et quelques minutes après il expira.

«Telle fut la fin du premier des aéronautes et du plus courageux des

hommes, dit en terminant l'historien contemporain. Il fut victime de

l'honneur et du zèle. Sa douceur, son amabilité, sa modestie le feront

regretter de ceux qui l'ont connu. Il méritera peut-être les regrets

de la postérité, et laisse après lui deux soeurs et une mère qui le

pleurent.

«Celle qui l'aima ne put supporter la nouvelle de sa mort. Des

convulsions horribles la saisirent; elle expira, a-t-on dit, chez ses

parents, huit jours après la terrible catastrophe.

«Bon fils, frère tendre, ami loyal, Pilâtre de Rozier avait un courage

héroïque et une âme aimante. Il est mort à vingt-huit ans et

demi.—Un monument élevé au lieu où ils tombèrent, à Wimille, sur le

bord de la route entre Boulogne et Calais, rappelle sa mort et celle

de son compagnon Romain.»

J'ai fini cette héroïque et brève histoire.

Maintenant parcourez les feuilles du temps, ouvrez les mémoires,

correspondances et pamphlets:—toutes les injures du monde—homme

_ignorant_, _forfant_, _poltron_, _vaniteux_, _cupide_, _intrigant_,

_menteur_,—_voleur_ même,—il n'en est pas une qui ne soit crachée à

la face de ce galant homme, studieux, désintéressé, modeste, bon,

brave, généreux, qui vécut pour être utile aux autres et mourut par

honneur.

* * * * *

La question de la Navigation Aérienne est la plus grande Question des

siècles.

Il est incontestable que par elle doit être réalisée la plus utile et

la plus généreuse des évolutions humaines.

Je crois que cette Question est aujourd'hui et enfin posée dans ses

véritables termes.

L'observation des phénomènes naturels affirme que la Locomotion

Aérienne ne sera que par les appareils _spécifiquement plus lourds que

l'air_,—à l'imitation de l'oiseau, qui n'est pas un aérostat, mais

une admirable machine,—à l'imitation de tous les êtres qui s'élèvent,

se maintiennent et se dirigent dans l'air, en étant plus lourds que

l'air.

L'examen historique depuis quatre-vingts ans des vains efforts de

l'Aérostation prétendue dirigeable confirmerait encore, au besoin,

cette vérité:—que le mot du problème ne doit plus être demandé à

l'aérostatique, mais à la statique, à la dynamique, à la mécanique;

—que, pour commander à l'air, il faut enfin se décider à être, non

plus faible, mais plus fort que l'air.

Ainsi, en tous ordres de choses, faut-il être le plus fort pour ne pas

être battu.

Vient ensuite la grave question de la possibilité technique.

Ma Foi personnelle en cette possibilité ne prouverait rien, si cette

foi n'était pas partagée, affirmée, proclamée déjà par quelques-uns

des plus illustres et des plus courageux savants de ce temps-ci.

Je n'ignore pas combien je suis peu de chose devant cette immense

Question et à quel point ma parole manque ici d'autorité.

Mais comme je sais aussi ce que je puis valoir quand _je crois_ et

quand _je veux_,—comme je sais encore que jamais Vérité plus utile

n'a été attendue par le Monde qu'elle doit transformer,—je me suis

donné, comme je sais me donner, âme et corps, à cette Vérité,—à

défaut d'un autre plus digne, puisqu'il ne s'en présentait pas.

Arrêté dès le début de mon entreprise par une catastrophe bien moins

douloureuse que les chagrins de toute nature qui l'ont précédée et

surtout suivie, je vais enfin aujourd'hui, j'espère, reprendre mon

oeuvre et la poursuivre.

J'ai jugé qu'à ce moment, à la veille d'événements nouveaux, il était

bon de prendre quelques nuits à mon sommeil pour dire d'où je suis

parti, par où j'ai passé, où j'allais.

Que j'arrive ou que j'aie seulement servi à marquer une étape de plus

sur la route, je veux qu'un être au moins,—mon enfant,—sache ce que

j'ai voulu faire et ce que j'ai fait.

Un dernier mot:

—Inhabile à ne pas parler net et trop peu soucieux en général des

ménagements du discours, j'ai pourtant écrit sur la première page de

ce livre: _Rien que la vérité!_—Pas plus!

Bien que les chaudes sympathies que j'ai trouvées de tant de côtés

n'aient pas complètement étouffé quelques basses et venimeuses

haines,—par indifférence, par pitié, par dégoût, il est des gens que

j'ai tâché d'oublier, d'autres que j'ai voulu ménager.

Mais je sais aussi que, pour ces gens-là, démentir coûte peu,

calomnier moins encore.

J'attendrai donc, l'oreille au guet,—et pour peu qu'on le veuille, je

dirai alors—_toute la vérité_.

Je suis prêt.

Jusque-là, ceux qui me connaissent, et ils sont nombreux, attesteront

que pas un mot de ce livre ne saurait être autre chose que

l'expression de la vérité la plus stricte.

J'ai quarante-quatre ans, et—ici je parle bien haut:—je défie qu'un

homme au monde puisse dire que j'aie une fois menti.

À terre & en l'air... Mémoires du Géant · 第 16 / 114 题