_Quique æthera carpere possent
Credidit esse deos._
Ils planaient dans les airs, on les prit pour des dieux!
On me demande pour le GÉANT une _Introduction_ auprès du public. Or,
s'il y a une connaissance déjà faite, c'est évidemment celle-là.
Aucune expérience aérostatique n'a eu un retentissement pareil aux
deux ascensions de M. Nadar, qui, chose remarquable, avait pour but
d'obtenir, au moyen d'un ballon, les sommes nécessaires à la
construction d'une machine d'une tout autre espèce, destinée non plus
à flotter, mais bien à voyager dans l'atmosphère.
Convaincu par l'expérience comme par le raisonnement qu'il est
impossible de diriger au travers de l'air un immense volume de même
légèreté spécifique que cet élément mobile, M. Nadar s'arrêta à l'idée
que, pour se mouvoir dans ce milieu, un corps devait être bien plus
lourd que l'air, de manière à n'offrir, par son volume, que peu de
résistance au déplacement et peu de prise au vent contraire. C'est
éminemment le cas de l'oiseau.
Mais la difficulté consiste alors à trouver un moteur, une machine
qui, prenant son point d'appui dans l'air, ait assez de force d'une
part pour soutenir l'aéronaute contre la pesanteur, de l'autre pour le
faire avancer et marcher. La nature nous offre dans le vol des oiseaux
ce double effet obtenu d'une manière admirable. Les oiseaux lourds,
tels que le Condor, l'Aigle, le Cygne, le Dindon aborigène, pourvus
d'ailes d'une dimension moyenne, sont d'excellents voyageurs aériens,
tant pour la hauteur qu'ils atteignent que pour les immenses trajets
qu'ils franchissent. Sans parler de la Grue, la Caille aux courtes
ailes émigre chaque automne au travers des mers.
M. Nadar établit que c'est maintenant une idée tombée dans le domaine
public, savoir qu'avec un mécanisme connu, l'hélice, et un moteur
suffisamment énergique, la vapeur, il est possible à l'homme de
s'élever, de se soutenir et de progresser, et même, jusqu'à un certain
point, de s'avancer en sens contraire d'un courant d'air, c'est-à-dire
d'un vent modéré. D'autres mécanismes et d'autres forces motrices ont
été indiqués et tout aussi peu expérimentés que l'hélice avec la
vapeur d'eau.
Quelle est donc, dans la question du vol de l'homme, la spécialité de
M. Nadar, qui répudie toute réclamation d'antériorité pour l'idée
mécanique? La voici:
C'est tout bonnement de mettre en pratique ce qu'il a conçu, avec tout
le monde, j'entends avec tous ceux qui réfléchissent. On connaît cette
anecdote d'un artiste éloquent qui expliquait aux Athéniens tous les
avantages et toutes les beautés d'un travail pour lequel la ville
avait à choisir un exécutant. Après qu'il eut bien péroré, son
concurrent, moins fort en paroles qu'en actions, se borna à
dire:—Citoyens, ce que mon rival vient de dire, moi je le ferai.—Il
fut préféré.
On a plusieurs fois soutenu cette thèse, qu'il y a plus de mérite à
réaliser une idée utile qu'à l'inventer. Puisque ici l'idée appartient
déjà au public, je ne vois pas ce qu'on pourra faire valoir contre le
mérite du vol aérien de M. Nadar, s'il parvient à le mettre ou à le
faire en pratique. Il a l'hélice et la vapeur, mais de plus il a la
foi, qui est un moteur encore bien plus puissant.
Une société pour l'encouragement de la Locomotion aérienne a été
formée on peut dire par l'initiative et grâce à l'impulsion
irrésistible de M. Nadar. À sa tête est M. Barral, homme de science et
d'action, pour lequel je n'aurai jamais assez d'éloges ni le public
assez d'estime. Voyons l'avenir de cette association.
Avouons franchement qu'on veut arriver trop vite. Fresnel disait que
dans les recherches originales on n'arrivait qu'en tâtonnant et en
_ânonnant_. Après que les illusions et les impatiences se seront
dissipées, on ira pas à pas, et on avancera sans perdre pied en
arrière.
Je ferais un tableau amusant de toutes les prétentions favorables ou
défavorables à la réussite du Grand Oeuvre pour lequel se passionne
l'intrépide Nadar, et quand je dis intrépide, j'entends au moral comme
au physique. Il dit obstinément comme Horace: Rien de désespéré.—_Nil
desperandum._—Vouloir, pouvoir!
Or donc un mécanicien de grand mérite me disait sérieusement:—J'irai
de Paris à Londres en moins de deux heures, au travers de
l'atmosphère.—Vous n'irez qu'à Charenton, tout au plus.
Un autre, qui a fait ses preuves dans l'industrie de la vapeur,
offrait, pour quelques dizaines de mille francs, d'enlever une
locomotive dans les airs comme un aigle enlève dans ses serres un
agneau ou un lièvre.
Un troisième, très-incrédule, cédait à regret à la force de
l'évidence.—Eh bien! disait-il, on volera, mais ce ne sera pas pour
longtemps.—À la bonne heure; mais, comme on l'a dit de saint Denis,
qui porta sa tête coupée depuis Paris jusqu'à la ville où fut plus
tard son abbaye, il n'y a que le premier pas qui coûte.
Tout le monde n'a pas la persévérance passionnée de M. Nadar; mais, afin
de rassurer ceux qui pourraient craindre pour la réalisation du vol
humain, je dirai que j'admets des persévérances intermittentes pour les
questions qui ne se laissent jamais oublier. Le génie des inventeurs
revient forcément aux grands problèmes après des tentatives
infructueuses, et comme ici le possible est démontré, l'accomplissement
est certain. C'est une question de temps, mais l'honneur sera au premier
réalisant.
—Que pensez-vous de ces eaux que le reflux emporte? disait un
railleur à un ami qui avait compté sur la pleine mer. Celui-ci
répondit froidement:—Je pense que cette mer reviendra.
Je me souviens que nous avions fait avec M. de La Landelle un plan
d'essais gradués auquel on se soumettra quand on voudra arriver
sûrement, sinon brillamment, à la locomotion aérienne.
Voici, dans une grande balance (ou tout autre appareil d'équilibre),
un mécanisme de soulèvement. Quelle est sa force? et quelles
dimensions faudrait-il lui donner pour porter un poids spécifié
d'avance?
Quelle force motrice (vapeur, gaz, action chimique, électricité,
poudre à canon) faudrait-il employer pour enlever le mécanisme
lui-même et le poids qu'on voudrait lui faire soutenir en l'air?
Quelle portion de la force motrice faudrait-il prendre pour que
l'ensemble de ce qui est enlevé et porté puisse marcher avec une
vitesse donnée?
Enfin pendant combien de temps un réservoir donné de force motrice
fournirait-il à la consommation de travail qu'exige la machine
volante?
On me dira:—Cette marche pas à pas serait fastidieuse!—C'est
possible, mais elle serait sûre. Voyez dans La Fontaine, la Tortue qui
arrive au but avant le Lièvre.
Le lecteur, bien mieux que moi, peut donner carrière, à son
imagination pour les conséquences sociales de ce vol des hommes. Les
murs seraient insuffisants comme clôtures; on ne trouverait de sûreté
complète que dans des maisons recouvertes d'espèces de cages en fer à
barreaux assez serrés. Mais on explorerait sans péril le monde entier,
et on irait aux sources du Nil et à Tombouctou comme on va aujourd'hui
au Mont Blanc, qui a maintenant l'honneur d'être français. J'ai vu
avec peine qu'on rêvait déjà des batailles aériennes; en revanche on a
signalé tous les services que rendraient les hommes volants dans les
cas de naufrage, d'incendie ou d'inondation. Un orage de foudre et de
grêle menacerait-il la terre, aussitôt des hommes volants porteraient
dans les airs des paratonnerres qui feraient taire l'orage comme
Charles l'a fait plusieurs fois avec des cerfs-volants électriques.
Et même quand on admettrait que la locomotion aérienne serait mise en
usage pour la guerre, la civilisation y gagnerait encore, d'après ce
principe que plus les engins destructeurs sont savants et
perfectionnés, plus on est assuré que la supériorité n'appartiendra
jamais à une nation barbare et ignorante. Il est passé le temps où
avec _le sabre et le cheval_ on conquérait le monde. Depuis les
progrès des sciences appliquées, la puissance matérielle appartient à
la puissance intellectuelle.
En lisant les _Mémoires du Géant_, on se rappelle ces belles paroles
de l'antiquité:—C'est un spectacle digne des Dieux et des hommes que
celui d'un homme courageux aux prises avec la mauvaise fortune.
Il est bien établi que M. Nadar demande aux exhibitions des aérostats
flottants l'argent nécessaire pour construire de vraies machines
volantes avec des mouvements opérés suivant la volonté du voyageur
aérien. En supposant même que le résultat qu'il espère ne finisse pas
par répondre à son infatigable persévérance, il lui restera dans
l'histoire du vol humain le mérite, j'ose dire la gloire, d'avoir été
celui par qui la Providence de Bossuet a dit à la société:—Marche!
BABINET,
de l'Institut.