L'année mil je sçay combien après le deluge de Noé, et aprez le
joieux advenement du grand Jubilé d'Orléans[219], le Père aux pieds,
autrement dit Piedaigrette, s'estant remplumé des naufrages de milles
et milles taverniers qu'il avoit envoyez avec monsieur de Mouts[220]
en Canadas querir du safran[221]; se resouvenant de noz mal-heurs
derniers, et du voyage qu'il avoit fait avec le père Gascart à Damery,
et des bons tours qu'ils avoyent faict ensemble, faisant enterrer
avec une magnificque solemnité et pompe funèbre la fressure d'un
porceau plus gros et gras que vous, lecteur benevolle, au lieu des
parties nobles d'un gras chanoine de la Saincte-Chapelle, qui estoit
son amy, me raconta un jour, comme à son Acathée, tous les hazards,
crainctes, voyages et inconveniens qui luy estoyent advenus depuis
que les Coquilberts avoyent fait leur entrée en France, et le grand
voyage qu'il avoit fait ès champs Elizée, où il avoit veu et beu avec
plusieurs de ses amis; le sejour qu'il y fit, les plaisirs qu'il y
avoit eus avec ses bons amis qui estoyent partis de ce monde tout à
bon; et comme, ayans rencontré M. Guillaume, qui fait tant parler de
luy, qui revenoit de paradis parler à son oncle Noé pour les affaires
d'Estat, ils allèrent boire ensemble. Mais, me dit-il, mon frère, mon
amy, à nostre rencontre il y eut bien du hasart: car, M. Guillaume
ayans laissé le bon homme Noé planter sa vigne, et passans par les
champs Elizée, il avoit fait une remonstrance aux vieux loups à un
soldat affamé qui demandoit la guerre, et n'estant asseuré en son ame
quel parti il devoit prendre, ou la paix, ou la guerre (encores qu'il
ne se soucie ny de l'un ny de l'autre), voyans venir à soy Piedaigrette
avec ses jambes de fuzeaux et son ventre creux comme une aulge à
porceaulx, et sa grosse teste de veau sur ses espaules voutées, l'un
devant l'autre, à la portée du canon, ce demandoient: Qui va là? qui va
là? par plusieurs fois. M. Guillaume, qui pensoit que ce fust quelque
diable de soldat, parle le premier fort honnestement, disant ces
mots: C'est moy! Monsieur;--Qui es-tu? dit Piedaigrette.--C'est moy!
Monsieur.--D'où viens-tu? où vas-tu? Es-tu chrestien ou mahometiste?
Ventre sainct Quenet[222]! dis-le moy, ou tu es mort!--C'est moy!
Monsieur, dit maistre Guillaume. Piedaigrette s'aprochant de plus
près, encore qu'il ne fust pas trop asseuré, maistre Guillaume le
recogneut, et, criant comme un veau, luy dit: C'est moy! c'est moy!
de par le diable, mon amy, tes fortes fiebvres quartaines! c'est moy,
Piedaigrette, mon amy. Luy, estonné de ceste rencontre, luy dit:
Eh! c'est donc toy, maistre Guillaume? Çà, çà, que je t'acolle! Hé,
hé, mon bon amy! qui t'ameine en ces quartiers?--C'est moy-mesme,
dit maistre Guillaume. Mais toy, de quel quartier viens-tu? je te
prie de me le dire. Après les acolades et bien venues faictes l'un à
l'autre, Piedaigrette luy dit: En bonne foy, mon amy, je viens des
champs Elizée.--Et quoy faire? dist maistre Guillaume.--De veoir le
bon père Anchises.--Qui t'y a conduict?--La Sibille.--Laquelle?--D'un
pressouer[223].--Ha, ha! et je te prie, conte-moy des nouvelles du
pays, et par quelles contrées tu as passé.--Par ma foy! je te le dirai
volontiers, pourveu que tu me veuille escouter.--Je t'escouteray aussi
volontiers comme je fais l'evangile, maistre Guillaume.--Après que je
fus lavé de tous mes pechez, dit Piedaigrette, par le moyen du grand
jubilé d'Orléans, je ne sçay quels esprits m'aportoient en ces lieux,
où j'ay esté et vescu l'espace de long-temps de la manne celeste des
enfants d'Israël, durant lequel temps j'ay veu une partie du pays, qui
est fort bon, Dieu merci. En premier lieu, je me trouvay en un pays
de contracts, duquel pays j'eus grand peine à me desbrouiller, car je
fus lié et garotté à coups de plume comme un pauvre forçaire[224];
et, n'eust esté Pajot et Bobie, qui venoient de parler à Matthieu
Aubour pour retirer une minutte, j'estois en grand hazart. Eschapé
de ce danger, j'entrai au pays de consultation, où il y a force gens
d'honneur et gens de bien qui gouvernent le pays assez modestement,
comme Messieurs Versoris, Canaye, Dulac[225], et autres gens de palais
dont la renommée vit encores; mais là on n'y boit point, qui est un
grand malheur, et, n'eust esté le pays de consignation où j'entray,
j'estois mort de la mort de Roland. O mon amy, quel meschant pays! Tout
le monde y a bon droit, mais il y a toujours quelqu'un qui perd. L'on
me demande: Quoy! Piedaigrette, as-tu affaire de quelque chose? Veux-tu
consigner? Quel chemin veux-tu aller?--Messieurs, je cherche le pays
de Sapience, je vous prie me l'enseigner.--Ha, ha! mon amy, vous aurez
bien de la peine à le trouver, car il vous faut passer par la comté de
Folie, où il y a tant de peuple que rien plus: car tous les sages de
vostre monde et ceux qui le pensent estre y sont habituez.--Encores,
Messieurs, s'il ce peut faire, il faut trouver moyen d'y parvenir.
Ayans pris congé d'eux, je passé une petite contrée qui estoit fort
belle et plaisante à voir de loing, où il y a plusieurs belles maisons,
vaste en grosses fermes et bien accommodées; mais je vous asseure
qu'il y faut avoir bon nez: car, tant plus j'approchois, tant plus je
sentois une odeur qui estoit plus forte que musc. Je trouvay un jeune
homme, auquel je demanday: Mon amy, quel pays est-ce icy?--Monsieur,
me dit-il, couvrez-vous, c'est le pays de Medicination. Vous voiez
tous ces beaux lieux-là: croyez, Monsieur mon amy, que toutes les
etoffes et materiaux ont été pris chez les apoticaires de Paris, et des
plus fines rubarbes qu'ils ayent en leurs boutiques, et soyez asseuré
que, si ce n'estoit un _remedium contra pestem_[226] que l'on vend au
palais, il y auroit bien du danger à passer par icy. Ayans prins congé
de cestui-là, je passe dans une grande forest bruslée, où on ne voyoit
goute, à l'issue de laquelle je trouvay deux venerables vieillards, qui
me demandèrent où j'allois; je leur responds: Messieurs, je cherche
le pays de Sapience. L'un commence à rire comme un fol, l'autre à
pleurer comme un veau; je fus tout estonné de cette façon de faire.
Ils me demandèrent neanmoins tous deux qui j'etois, et moy je leur
fais la mesme demande. L'un me dit: Je m'appelle Democrite.--Et moy
Heraclite.--Et moy Piedaigrette, leur dis-je.--Or, puis que tu as dit
ton nom, passe maintenant, te voilà entré au pays de Folie, par lequel
il te faut passer avant que d'entrer en Sapience. Je ne fus pas une
demi-lieue dans le pays, Monsieur Guillaume, mon ami, que je rencontrai
un grand vieillard, qui, avec une torche ardente, cherchoit le jour en
plein midi. Un peu plus avant, je vis un petit noirault qui aprenoit à
nager sur une rivière avec deux pierres à son col, comme deux vessies
de charcutier, et tant d'autres fols de ce monde que rien plus, qui
briguoient en court pour estre enregistrez pour aller faire la guerre
aux Turqs[227]. Ayans passé tout ce pays du monde, de ce pays-là
j'approchois d'une grande ville pour y entrer, pour me reposer et
loger; mais, à l'entrée d'icelle, je rencontray, comme en sentinelle
perdue, un grand vieillard, qui s'appeloit O Sapientia, lequel, avec
cinq ou six autres grands O, alloient chercher Noël[228]. Je m'adresse
à luy, et luy demande assez doucement: Seigneurs, pourray-je bien
loger en vostre cité? Il me respond: Qui es-tu? mon ami.--Helas!
Monsieur, luy dis-je, je suis le pauvre Piedaigrette, qui, ayans passé
la plus grande part de ma vie au pays de Folie, sur mes vieux jours je
desirerois me retirer avec la Sapience. Ha! maistre Guillaume, si tu
sçavois quelle responce il me fist, tu serois estonné. Il commence à
me dire: Vas-t'en d'icy, affronteur! charlatan! trompeur de marchands!
effronté! coquilbardier! mangeur de morue de Flessingue! Vas-t'en à
tous les diables! vas-t'en d'icy! Il n'entre en ce pays que gens
de biens et d'honneur! Moy, estonné comme un fondeur de cloches, au
petit pas je me retire de là, et estois assez faché de n'entrer en
ce pays-là, veu la peine que j'avois eue à le chercher; mais je vis
bien qu'il n'y va pas qui veut. Ayans quitté le père Sapientia avec
ma courte honte, j'aperceu neantmoins sur les limites du pays le
bon père et homme de bonne memoire, Monsieur de Chavignac[229], qui
composoit un livre, _De reconciliatione successori suo cum vicario
suo antiquo_, avec la glose de Belin et Sageret; il estoit prest à
l'envoyer à Patisson[230], mais Monsieur de Bonport estoit engrené
le premier. Il y avoit trois jours que j'en estois party quand je
t'ay trouvé.--Vrayment, dit maistre Guillaume, je ne m'estonne pas de
t'ouïr parler, tu as bien veu du pays. Mais quoy! Piedaigrette, se
resouvenant encores de tous les bons tours, tant bons que mauvais,
qu'il avoit faits, ne pouvoit bonnement faire l'accolade à maistre
Guillaume, lequel, d'un visage à demy fasché, luy dit: Il semble, à te
voir, Piedaigrette, que tu aye le coeur failli; tien une tranche de
ce jambon, que m'a fait bailler Monsieur de Saint-Paul[231], passant
par son cartier. Piedaigrette, revenant comme d'un profond sommeil,
et ses yeux plains de chassie à demi-ouverts, luy dit: Par ma foy!
maistre Guillaume, mon amy, je songeois au bon temps que j'avois lors
que les coquilberts firent leurs entrées en France, la guerre cruelle
qu'ils eurent contre les mousches[232], leurs batailles, le nombre
des bons capitaines coquilbardiers, et comme du temps et du règne du
bon père Louvet ils vivoyent; et comme aussi, d'autre part, nostre
bon maistre, depuis peu de temps en çà, a descouvert toutes sortes de
coquilberts, soit ceux de messieurs les petits dieux du monde, soit sur
leurs saincts, et qu'à présent il n'y a qu'un general en matière de
coquilbarderie, qui est cause que les pauvres mousches ne tirent plus
de miel de leurs ruches.
[Note 219: Le jubilé d'Orléans est de 1600. Henri IV y vint en
personne. L'argent qu'il produisit servit à la reconstruction
de la cathédrale, à moitié renversée par les calvinistes. Un an
après, le roi put venir en poser la première pierre, réparant,
comme roi catholique, le dommage que les huguenots avoient fait
lorsqu'il étoit l'un de leurs chefs. V. notre histoire d'Orléans
dans l'_Histoire des villes de France_, t. 2, p. 598.]
[Note 220: L'un des compagnons du commandeur de Chaste
et de Champlain qui allèrent en 1603 fonder les premiers
établissements françois sur les bords du fleuve
Saint-Laurent.--De Mouts eut grande part à la découverte des
côtes de l'Acadie en 1604, puis, en 1605, à l'expédition du cap
Malebarre.]
[Note 221: La nouvelle colonie ne s'étoit formée que de gens
sans aveu, et entre autres de marchands ayant fait banqueroute,
ou _safraniers_, comme on disoit alors, le _jaune_ étant la
couleur infamante aussi bien pour les banqueroutiers que pour
les traîtres.]
[Note 222: Ce juron se trouve souvent dans Rabelais. Nous ne
savons pourquoi le patron breton saint Quenet ou saint Kent y
est invoqué de préférence. On juroit aussi par _la dive oye
Guenet_.]
[Note 223: Jeu de mot sur la sebille de bois dans laquelle
s'égoutte le pressoir.]
[Note 224: On avoit d'abord dit _forcé_, comme on lit dans les
premières éditions de Rabelais, puis on dit indifféremment
_forsaires_ et _forsats_. «Nous appelons ces pauvres gens
attachez à la rame _forsats_, parcequ'ils rament par force.»
(Vincent de La Loupe, _Origine des dignitez et magistrats de
France_, Paris, 1573.)]
[Note 225: Il étoit conseiller au Châtelet. «Le dimanche
29 (septembre 1596), dit L'Estoille, Du Lac, conseiller en
Chastelet, mourut à Paris de la maladie qu'on disoit qu'une
garce avec qui il avoit couché lui avoit donnée.»]
[Note 226: Il régnoit alors à Paris une dangereuse contagion que
Malherbe appelle _peste à la gorge_. (V. lettre à Peiresc du 10
octobre 1606.) C'étoit une maladie semblable à celle qui ravagea
Barcelone en 1822. V. _Journal de l'Estoille_ édit. Lenglet, t.
3, p. 378, 385.]
[Note 227: Un grand nombre de François s'étoient enrôlés sous M.
de Mercoeur pour combattre les Turcs en Hongrie. V. _Journal de
l'Estoille_, 3 mars 1601.]
[Note 228: Le _O Sapientia_ étoit, avec _O Adonaï, O Radix_,
un des O de Noël, c'est-à-dire l'une des antiennes ou prières
ainsi nommées à cause de l'interjection qui en étoit le
commencement.--Il y a ici une équivoque évidente sur le nom du
marquis d'O, qui, de 1578 à 1594, c'est-à-dire jusqu'à sa mort,
fut surintendant des finances. Il fut, fameux par ses exactions.
Piedaigrette devoit donc rechercher un enrôlement chez lui.]
[Note 229: C'est le docteur en théologie Chevignard ou Chevigny,
le même au sujet duquel s'est trompé Du Verdier quand il en
a fait deux personnes, _Jean de Chavigny_ et _Jean-Aimé de
Chavigny_. Il semble qu'il est fait allusion ici au livre qu'il
fit sur l'avénement de Henri IV, _Henrici IV fata_, Lyon, 1594.
Il mourut en 1604, âgé de plus de 80 ans.]
[Note 230: Mamert Patisson l'imprimeur.]
[Note 231: Sans doute le capitaine Saint-Paul, qui commandoit
à Reims, et fut tué par M. de Guise pour quelques paroles trop
hautaines. V. l'Estoille, 28 avril 1594.]
[Note 232: Ce mot, d'où est venu celui de _mouchard_,
s'employoit depuis long-temps déjà, et même bien avant l'entrée
en fonctions de l'inquisiteur de Mouchy (Democharès), pour
lequel, selon Ménage et le président Hénault, on l'auroit
d'abord créé en équivoquant sur son nom. Il se trouve déjà
dans le poème d'Antoine du Saix, _l'Esperon de discipline
pour inciter les humains aux bonnes lettres..._, Paris, 1539,
in-16.--Selon le _Martyrologe des protestants_ (1619, in-8, p.
530), les espions de l'inquisition d'Espagne s'étoient d'abord
appelés _mouches_. «Plusieurs de ces mousches, y est-il dit,
volent si haut et si loin que, passant la mer, ils iront en
estranges et loingtains pays espier ceux qui, se bannissants
eux-mesmes d'Espagne, se seront à seureté retirez en quelque
part.»]
Ha! ha! Piedaigrette, mon amy, je te prie me declarer quelles bestes
sont-ce que coquilberts; j'ay veu beaucoup de bestes après toy, mais
je n'ay encore point veu de coquilberts. Sont-ils plus grands que les
chameaux de M. de Nevers? Sont-ils de la race de Bucefal ou du cheval
Pegasus? Je te prie de me le dire ou m'en figurer un comme tu sçais
bien qu'ils sont, et je te bailleray à boire dans ma gourde de ce bon
vin que l'on m'a baillé chez M. Asdrubal. Piedaigrette, ayant fait un
pet, un rot et un siflet, commença à faire un long discours, en disant
en langage commun: Au temps des bons pères Rouselay[233], Sardini[234],
Bonnisi, Cenami et autres pères anciens sortis du fin fond de la
Lombardie, les coquilberts commencèrent à naistre en nostre France, et,
faisant des petites legions, s'escartèrent par tout nostre royaume.
Douane commença à gouverner à Lyon: traites foraines, partout nouvelles
impositions à Paris; enfin le père Louvet fut deputé pour empescher
les coquilberts de vivre, et fit une armée de mousches pour faire le
degast des vivres des coquilberts, desquelles il fit Benard capitaine,
Molart lieutenant, Honoré enseigne, Poupart sergent, et pour le moins
deux cens apointez qui faisoient garde jour et nuit, tellement que
tous les pauvres coquilberts estoient en danger de mourir de faim,
sans l'invention de Greffier de Saint-Lubin, bon soldat coquilbardier,
lequel, voyant les vivres faillir en l'armée, trouva moien et inventa
nouvelles inventions pour vivre, sçavoit lier les moutons par les
pieds, et cacher derrière les pierres de taille pour passer avec le
gros qui avoit acquitté; fit les metamorphoses de boeufs en vaches, de
porcs gras en truyes maigres, et les bahus pleins de cochenille[235]
pour du vieux linge pour vendre au bout du pont Saint-Michel; et,
tant que dura ceste invention, les mouches mouroient de malle rage de
faim, tellement qu'elles ne pouvoient plus voller, et messieurs les
coquilberts vivoient à discretion.--Mais, Piedaigrette, tu m'as promis
de me figurer un coquilbert, je te prie, fais-le.--Aga, mon amy, je ne
te mentirai d'un seul mot: les coquilberts ont la teste faite comme un
gros boeuf ou une vache; le corps, par les parties de devant, comme un
porc gras; depuis les espaules jusques au train de derrière, comme un
veau; la cuisse droite comme un mouton et la gauche comme un chevreau.
Il a la queue fort grosse et d'une estrange façon, car elle est faite
de mille et mille martres sublimes, de renardeaux, de fouines, de
loutres et de toutes autres sortes de fourrures pour l'hiver. Au temps
passé ils avoient de grandes cornes, sur lesquelles vous eussiez
trouvé en toute saison mille hotées de beure, paniers pleins de
poulets, perdris, agneaux, oisons, fésants, et de toutes autres sortes
de volatilles; quand ils sont bastez comme chameaux, leurs bats sont
fort creux: car il y tiendroit bien cent pièces de velours, autant de
satin, damars, que taffetas, toilles fines, rubarbes, cochenille, et
de mille sortes de marchandises sujetes à l'imposition. Ils sont à
part soi plus forts que cent boeufs attelez; ils vont jour et nuict,
et aussi asseurement sur eaüe que sur terre; il n'y a mousches,
mouschars ni mouscherons qui les puissent empescher d'aller où bon
leur semble; ils sont quelquefois comme les cameleons, ils changent
de toutes couleurs; ils font faire plusieurs passages invisibles; ils
font passer la douzaine de boeufs aussi gaillardement sans acquiter
comme moi; ils font les uns de pauvres riches et de riches pauvres;
quand ils dorment, tirez-leur un poil de dessus eux, il vous servira à
vous faire un manteau, un pourpoint, un chapeau, voire, quand il est
bien tiré et choisi, il vous servira à faire un habit complet; ils font
porter à madame la controleuse, à madame la garde, la petite cotte de
taffetas, de camelot, de soye ou de telles estoffes qu'elles desirent,
le petit demi-ceint d'argent, la bague mignardelette au doigt, le petit
bas de soye, etc.; tellement, mon bon ami M{e} Guil., les coquilberts
ont de terribles perfections, et, si je l'osois dire, leur eaüe est
meilleure que le vin de Vaugirard: car il y a plus d'un mois que j'en
boy, je vous en parle comme sçavant, et si j'en bois encore quelquefois
quand je suis au monde. De la nourriture de tels animaux, je ne t'en
veux rien dire: car tu peux assez juger, estant juge comme tu es,
que, sortant telles eaux de telles chapelles alambiques, que le dedans
n'est que rosée et fleurs d'estrange vertu; les bons coquilberts sont
recherchez de toutes sortes de gens de bien, et qui n'ont point l'âme
de travers comme toi.
[Note 233: Il faut lire Ruccellaï. C'est un de ces Italiens
qui faisoient alors les grosses affaires de finances. V. notre
édition des _Caquets de l'Accouchée_, p. 40-41.]
[Note 234: Scipion Sardin fut le plus fameux de ces Italiens
enrichis. V., sur lui, le _Journal de l'Estoille_, édit.
Lenglet-Dufresnoy, t. 1er, p. 102, 485, et t. 2, p. 5.--Il
possédoit une fort belle maison au faubourg Saint-Marcel, dans
une rue qui s'appelle encore, à cause de lui, rue Scipion. Sa
maison, devenue la _manutention_ des hospices de Paris, porte
aussi ce nom.]
[Note 235: La cochenille du Mexique étoit alors l'objet d'un
très grand trafic.]
Je te veux conter, puisque nous sommes à loisir, comme deux honnestes
dames de nostre cartier, s'estant accostées de petis coquilbardeaux, et
coquilbardant avec eux, jouans à frape main, faisoient et engendroient
de gros coquilberts, les envoyans loger à Paris à la place aux Veaux,
chez leurs bons amis.
Un gros, voulans faire son entrée à Paris, advertit cinq ou six de
ses amis pour le recevoir à la porte de Bussy le lendemain de Noel M.
V{c.} LXXXXV. C'estoit la bonne année des coquilberts; ils estoient
en aoust[236] en ce temps-là. Le capitaine la Rue, gouverneur de la
porte de Bussy, fut prié d'assister à sa reception, et moi je le vis
entrer; tu ne croiras l'estrange façon qu'il entra: premièrement,
marchoit le père aux boeufs, en bel ordre et piteux estat, accompagné
de deux cens moutons, tous couverts de laine blanche et noire jusques
aux yeux; après cette bande passa quatre-vingt ou cent boeufs conduits
par le jeune Fontaine, qui estoient nouvellement venus de Poissy,
et qui s'estoient reposez en son chasteau de la Bouverie; en après,
comme un entremets, entrèrent deux cens autres moutons, tout ainsi que
les autres precedés; après ceux-ci passèrent six autres gras boeufs
malheureux, car ils avoient laissé la peau chez le père Audouart, et
s'en allèrent cacher à Beauvais. Cela fait, monsieur le coquilbert
entra aussi secretement comme une souris, et le receut le capitaine
la Rue avec tant d'amitié que rien plus; et après les acolades et
bienvenues faites, allèrent boire chez le père Valenson; mais partout
il y a du malheur et du peril, comme dit le saint apôtre: car une
meschante mousche, qui estoit en sentinelle, fut presque cause de
ruiner les coquilberts, et en fut le père Louvet[237] adverti;
tellement que la paix qui avoit esté si longtemps entre les coquilberts
et les mouches fut rompue.
[Note 236: C'est-à-dire en temps de moisson.]
[Note 237: C'est «ce grand fermier Louvet» dont il est parlé
dans la _première journée_ des _Caquets de l'Accouchée_. (V.
notre édition, p. 40-41.) Il n'en est nulle part ailleurs parlé
aussi longuement qu'ici.]
Louvet lève une compagnie nouvelle de mousches bovynes, picquantes
et ardentes; il envoie commissions de tous costez, Poupart de çà,
Poupart de là, Benard à pied, Benard à cheval, les gardes renforcées
à toutes les portes, tellement que jamais la guerre des Guelphes et
Gibelins ni fit oeuvre pareille. On avoit desjà le pied dans l'estrier
pour donner le combat, les petites collations estoient cordées, elles
coquilberts, estonnez comme fondeurs de cloches, ne savoient à quel
sainct se vouer; l'on fait plusieurs assemblées, le conseil se tient
par plusieurs fois; enfin monsieur du Pied-Fourché[238] envoye à
madame de la Douane la republique de la nouvelle imposition; envoya
ambassadeur à messieurs de la Marée et de la Draperie; monsieur du
Port Saint-Paul à monsieur du Port Saint-Nicolas, anges de grève[239]
à la Tournelle, et le rendez-vous à Malaquest[240], où la paix fut
traictée, Maistre Guillaume, mon amy, et les coquilberts, mouches et
moulcherons s'allièrent ensemble par un lien indissoluble d'amitié, et
firent comme les Romains et les Sabins, s'espousans les uns les autres;
tellement que par le moyen de cette alliance le pauvre père Louvet fut
metamorphosé comme Acteon, qui fut mangé de ses chiens propres: car
toute son armée de mousches, tant capitaines que soldats, devindrent
coquilberts, et fut traicté à la Turque; et, n'eust esté Maubuisson
où il se sauva, il eust esté mangé tout en vie. Ce neantmoins il luy
demeura encore quelques mousches qui estoyent des vieilles bandes,
qui ne se voulurent acorder, comme le capitaine Boucher, le sergent
Poupart et autres capitaines reformez, qui vivent encore en esperance
de remonter au dessus de leurs affaires avec le temps. Comme de fait le
capitaine Boucher surprint un coquilbert qui s'estoit venu loger à la
Nostre-Dame de Mars aux faulxbourgs Saint-Germain, qui fut plumé comme
un canart; il s'estoit caché dans les chausses de Gerbault, et s'estoit
rendu invisible à plusieurs mouches durant la guerre; il s'estoit formé
en bottes de soye et avoit passé sous cette forme par plusieurs fois,
mais il y vint à la malheure.
[Note 238: Le _pied fourché_ étoit la ferme d'un impôt établi
aux portes de quelques villes sur les animaux ayant, comme le
boeuf, le mouton, le porc, la chèvre, le pied fourché.]
[Note 239: Les crocheteurs de la place de Grève. Le nom qu'on
leur donne ici leur venoit de leurs crochets, simulant des ailes
sur leur dos. On lit à la scène 3 de l'acte 3 de _l'Eugène_ de
Jodelle: