S'il y a quelque foire S.-Germain, Landy[209] ou autre, seront tenus
nos dits supposts de s'y trouver des quatre coins du royaume, et là
attraper les marchands au piège, les affronter, envahir, tromper,
decevoir, seduire tout le monde, et fuir le bourreau comme une peste
très dangereuse et abominable.
[Note 209: La fameuse foire de _l'Indict_ annuel, ou, par
altération, du Landit, qui se tenoit, comme on sait, à
Saint-Denis.]
Telles sont les loix contenües en nos statuts, que je, Fouillepoche,
veux estre soigneusement gardées par nous, et en partie par un tas de
larrons domestiques et un as de mercadans[210] qui vont parmy le monde
et qui empruntent la faveur de nostre nom.
[Note 210: «_Mercadent_, terme de mépris qui signifie un
marchand de petites merceries, un marchand ruiné. Il est pris de
l'italien, un _povero mercadente_.» (_Dict._ de Trévoux.)]
La compagnie approuva ces statuts comme très bons et valables, estant
estroictement observez, pour la manutention et entretien de leur estat
et office de coupeurs de bourses.
* * * * *
_Le moyen de cognoistre les filous d'une lieue loing sans lunettes._
Premierement, il faut que vous sçachiez qu'ils ont un nez, une bouche
et deux yeux comme un autre homme, et partant il n'est point difficile
de les trouver. On en rencontre partout, et ressemblent mieux à un
singe qu'à un moulin à vent ou à un fagot: toutes leurs actions sont
vrayes singeries; mais ne leur baillez jamais la bourse à garder, car
ils savent fondre l'or et l'argent, et sont les plus grands alchimistes
du temps present, du passé et de l'advenir. Quand vous verrez un
Allemand contrefaict, un homme bigarré comme un valet de carreau ou
le roy de picque, un maquereau, un minois du Palais, un joueur de
dez, un chercheur de repuë franche, un poète qui prend les vers à la
pipée, un entreteneur de dames, un homme de chambre botté, fraisé
comme un veau, gaudronné comme un singe[211]; un laquais vagabond, un
joueur de tourniquet, un faiseur de passe-passe, Jean des Vignes et
sa sequelle[212], un sauteur, un plaisantin, un Gascon sans argent,
un Normand sans denier ny maille, un visiteur de foires, un courtisan
des halles, un traffiqueur de vieux habits, un receleur frippier,
un traisneur d'espée sans maistre, un capitaine sans compagnie,
imaginés-vous de voir autant de filous; et quand vous rencontrerez
telles gens, serrez vostre bourse, et mettez la main dessus avec ces
mots: _Au premier occupant_. Que si vous les voulez voir de loin sans
lunettes, allez vous planter sur la montaigne de Montmartre, et croyez
que la moitié de ceux qui sortent ou entrent dans Paris sont tous
filous, sans en rabattre la queüe d'un seul; et si vous en voulez la
raison, c'est le temps qui le porte, et le siècle le requiert ainsi,
dans la corruption où nous sommes. Adieu: souvenez-vous de l'anneau de
Hans Carvel, on ne prendra jamais votre bourse.
[Note 211: Par raillerie, les montreurs de bêtes savantes
habilloient leurs chiens et leurs singes à l'espagnole, avec
larges fraises _gaudronnées_ (voy., sur ce mot, notre tome 1er,
p. 163). Une vieille enseigne de Paris représentoit un de ces
magots ainsi accoutré, avec cet affreux calembour pour légende:
_Au singe en batiste_.]
[Note 212: V. sur ce joueur de farces, qui faisoit partie de la
sequelle de l'hôtel de Bourgogne, notre édition des _Caquets de
l'Accouchée_, p. 281-282.]
_Privilège des Enfans Sans-Soucy[213] quy donne lettre patente à
Madame la comtesse de Gosier-Sallé, à Monsieur de Bricquerazade, pour
aller et venir par tous les vignobles de France avec le cordon de
leurs ordres._
In-8.
[Note 213: Il ne s'agit point ici des _Enfants sans soucy_,
joyeux compères et joueurs de farces du XVIe siècle, pour
lesquels Marot écrivit en vers un _cri_ resté célèbre; dans
cette pièce, du XVIIe siècle, ce nom n'est pris que par
souvenir.]
Bacchus, par grâce du Destin, empereur des Enfans-sans-Soucy, prince
des Gosiers-Brûlans, comte de Bois-sans-Soif, marquis de l'Alteration,
de l'Haleine-Vineuse et Haut-Appetit, commandeur absolu et universel
sur les vignobles de Bacarat, Rheims, Ay, Tesse, Chablis, Tonnerre,
Beaune, Vermanton, Langond, Coulange, Costerotie, l'Hermitage,
Cahors, Medoc, Grave, Saint-Emilion, la Palu, Caberpton, S.-Laurent,
Frontignan, Chambertin, Malvoisie, Canarie, Madère, Port-en-Port[214]
et autres que le soleil eclaire sous la vaste etendue des cieux.
[Note 214: Ou plutôt Port-à-Port, nom francisé de la ville de
Porto.]
A tous passez, presens et à venir, salut. Ayant remarqué que le plus
sûr moïen de maintenir nostre monarchie bachique estoit d'establir en
differens endroicts de nostre empire des ordres composés de plusieurs
sortes de dignités, pour recompenser ceux de nos sujets quy auront esté
les plus fidèles et les plus attachés aux interests de nostre trongne
vineuse, afin qu'en leur donnant par ce moyen esperance d'estre un jour
recompensés sur des services qu'il nous auront rendus, nous puissions
les exciter à la pratique de la vertu, qui se trouve parmi les pots et
les verres, que nous avons toujours possedez à un si sublime degré:
A ces causes, ayant fait mettre cette affaire en deliberation sur
nostre table, après avoir bien bu en la compagnie de nostre ancien amy
l'ivrogne Silène et les bacchantes, nos chères nourrices, de leurs
advis et de leurs consentemens, nous avons creé, estably, creons et
establissons par ces presentes, perpetuelles et irrevocables, un ordre
general sous le tiltre de l'ordre du Tonneau[215], que nous voulons
reserver à notre personne; d'un chancelier, d'un secretaire, de quatre
commandeurs et de quatre chanceliers, lesquels officiers cy-dessus,
creez et etablis à perpetuité, jouiront de tous les priviléges,
prerogatives, immunitez, franchises et exceptions bachiques, même du
droit de bourgeoisie, dans tous les cabarets, lieux de bonne chère
de notre obeissance, où nous voulons qu'ils soient reçuz gratis sans
qu'on les en puisse chasser, pour quelque chose que ce puisse être, à
la charge toutefois que tous les aspirants auxdits offices et dignitez
seront tenus de faire preuve de leurs capacités dans l'exercice de la
vendange, en buvant chacun vingt-cinq razades le jour qu'ils voudront
estre admis dans toutes les dignités desdites charges, à la reserve
toutefois de notre chère et bien-aymée la comtesse de Gosier-Sallé,
que nous avons gratifié de la charge de chancelier de nostre ordre,
et de nostre bon yvrogne Biguerazade, à qui nous avons aussy donné
celle de secretaire du mesme ordre, lesquels, en consideration des
services qu'ils nous ont rendus en plusieurs occasions et de la
certitude que nous avons de leurs capacitez aussy bien de boire,
nous les avons dechargés de toutes preuves à faire pour parvenir à
la possession desdites deux dignitez de chancelier et de secretaire.
Et tous lesdits officiers releveront de la comtesse de Gosier-Sallé,
notre chancelière, et seront tenus de prendre d'elle le cordon de notre
ordre et des lettres-patentes signez et contresignez par Biguerazade,
son secretaire, pour ce quy concerne les affaires dudit ordre, qu'ils
seront tenuz de porter à perpétuité, sous peine d'estre declarés
incapables de frequenter jamais nos assemblées bachiques, et d'y estre
traictez comme infracteurs de nos ordres, rebelles à nostre estat;
defendons à tous les officiers dicts de boire de leur vie goutte d'eau,
de manger aucunes sortes de confitures, fruits, lactage ny autres
choses capables de prejudicier à nos interests, en ce que tous ces
choses peuvent empescher la soif; defendons semblablement de repandre
jamais goutte de vin, si mechant qu'il puisse être; de casser verres,
bouteilles ny flacons; et enjoignons de faire toujours ruby-sur-l'ongle
après avoir beu; de manger force cervelats, fromages, persillages,
harangs sorets, force jambons de Mayence, saucissons de Boulongne,
cuisses d'oyes, gorges de porcs, et generallement tout ce quy pourra
procurer l'alteration[216]; surtout de ne point oublier à mettre dans
leurs sausses nos chers amis le marquis de la Poivrade et le baron de
Salinieri[217] partout comme nos plus intimes bienfaiteurs.
[Note 215: Nous n'avons pas trouvé d'autres traces de cet ordre
bachique, constitué, sans doute, comme celui de _la Grappe_, que
Damas de Gravaison établit à Arles à la fin du XVIIe siècle,
et dont les statuts et ordonnances furent publiés en 1697,
in-12. On peut trouver, dans le _Glossaire_ du Rabelais de de
l'Aulnaye, la liste des ordres bachiques institués du XVIe au
XVIIIe siècle, et dont l'ordre de _la Boisson_, fondé en 1700 à
Avignon par de Pesquière, fut l'un des plus célèbres.]
[Note 216: Rabelais appelle tous ces mets _aiguillons de vin_.]
[Note 217: Ces noms rappellent ceux que prirent les membres
de l'_Ordre de la Boisson_. La Gazette qu'ils publioient, et
qui étoit rédigée en partie par Mogier et l'abbé de Charnes,
avoit pour titre _les Nouvelles de l'Ordre de la Boisson, chez
Museau-Cramoisi, au Papier Raisin_. Les noms des bachiques
rédacteurs étoient à l'avenant: _Frère des Vignes_, _frère
Mortadelle_, _natif de Saint-Jean-Pied-de-Porc_; _dom Barriquez
Caraffa y Fuentez Vinosas_, _M. de Flaconville_, _le sieur
Villebrequin_...]
Pourra partout notre dict chancellier pourvoir à quy bon luy semblera
de nos officiers de l'ordre, quy porteroient toutefois les noms
suivans, savoir:
Le premier des commandeurs s'appelle Long-Boyaux; le second,
Bequillard[218]; le troisième, Bois-sans-Façon; et le quatrième, de la
Goinfretière.
[Note 218: C'est aussi un frère Béquillard, et l'on sait ce que
ce mot signifie en argot, qui rédigea en 1724 les statuts d'un
autre ordre bachique, dit la _Société de la Culotte_.]
Les chevaliers s'appellent par les noms suivans, savoir:
Le premier, Longue-Haleine; le second, Large-Avaloire; le troisième,
Pretatrinquer; et le quatrième, Gosier-Coulant.
Et tous les dits officiers par elle pourvus jouiront des privileges
cy-dessus specifiez, sans trouble ny empeschemens, car ainsy nous
l'avons resolu et ordonné.
Si nous donnons en mandement à tous les confrères de la jubilation
et gens tenans nos sièges bachiques, cabarets, tavernes, tabagies
et autres qu'il appartiendra, de tenir chacun en droit la main à
l'execution des presentes, sans diminution ny ogmentation que ce puisse
être, à peine de ne boire que de la lie du vin de Brie: car tel est
notre plaisir.
Donné en notre conseil, sur le cul d'un tonneau, dans notre cave
imperiale, après être bien saoûl.
_Signez_: BACCHUS, _Dieu des Vendanges_;