XII.

S'il y a quelque foire S.-Germain, Landy[209] ou autre, seront tenus

nos dits supposts de s'y trouver des quatre coins du royaume, et là

attraper les marchands au piège, les affronter, envahir, tromper,

decevoir, seduire tout le monde, et fuir le bourreau comme une peste

très dangereuse et abominable.

[Note 209: La fameuse foire de _l'Indict_ annuel, ou, par

altération, du Landit, qui se tenoit, comme on sait, à

Saint-Denis.]

Telles sont les loix contenües en nos statuts, que je, Fouillepoche,

veux estre soigneusement gardées par nous, et en partie par un tas de

larrons domestiques et un as de mercadans[210] qui vont parmy le monde

et qui empruntent la faveur de nostre nom.

[Note 210: «_Mercadent_, terme de mépris qui signifie un

marchand de petites merceries, un marchand ruiné. Il est pris de

l'italien, un _povero mercadente_.» (_Dict._ de Trévoux.)]

La compagnie approuva ces statuts comme très bons et valables, estant

estroictement observez, pour la manutention et entretien de leur estat

et office de coupeurs de bourses.

* * * * *

_Le moyen de cognoistre les filous d'une lieue loing sans lunettes._

Premierement, il faut que vous sçachiez qu'ils ont un nez, une bouche

et deux yeux comme un autre homme, et partant il n'est point difficile

de les trouver. On en rencontre partout, et ressemblent mieux à un

singe qu'à un moulin à vent ou à un fagot: toutes leurs actions sont

vrayes singeries; mais ne leur baillez jamais la bourse à garder, car

ils savent fondre l'or et l'argent, et sont les plus grands alchimistes

du temps present, du passé et de l'advenir. Quand vous verrez un

Allemand contrefaict, un homme bigarré comme un valet de carreau ou

le roy de picque, un maquereau, un minois du Palais, un joueur de

dez, un chercheur de repuë franche, un poète qui prend les vers à la

pipée, un entreteneur de dames, un homme de chambre botté, fraisé

comme un veau, gaudronné comme un singe[211]; un laquais vagabond, un

joueur de tourniquet, un faiseur de passe-passe, Jean des Vignes et

sa sequelle[212], un sauteur, un plaisantin, un Gascon sans argent,

un Normand sans denier ny maille, un visiteur de foires, un courtisan

des halles, un traffiqueur de vieux habits, un receleur frippier,

un traisneur d'espée sans maistre, un capitaine sans compagnie,

imaginés-vous de voir autant de filous; et quand vous rencontrerez

telles gens, serrez vostre bourse, et mettez la main dessus avec ces

mots: _Au premier occupant_. Que si vous les voulez voir de loin sans

lunettes, allez vous planter sur la montaigne de Montmartre, et croyez

que la moitié de ceux qui sortent ou entrent dans Paris sont tous

filous, sans en rabattre la queüe d'un seul; et si vous en voulez la

raison, c'est le temps qui le porte, et le siècle le requiert ainsi,

dans la corruption où nous sommes. Adieu: souvenez-vous de l'anneau de

Hans Carvel, on ne prendra jamais votre bourse.

[Note 211: Par raillerie, les montreurs de bêtes savantes

habilloient leurs chiens et leurs singes à l'espagnole, avec

larges fraises _gaudronnées_ (voy., sur ce mot, notre tome 1er,

p. 163). Une vieille enseigne de Paris représentoit un de ces

magots ainsi accoutré, avec cet affreux calembour pour légende:

_Au singe en batiste_.]

[Note 212: V. sur ce joueur de farces, qui faisoit partie de la

sequelle de l'hôtel de Bourgogne, notre édition des _Caquets de

l'Accouchée_, p. 281-282.]

_Privilège des Enfans Sans-Soucy[213] quy donne lettre patente à

Madame la comtesse de Gosier-Sallé, à Monsieur de Bricquerazade, pour

aller et venir par tous les vignobles de France avec le cordon de

leurs ordres._

In-8.

[Note 213: Il ne s'agit point ici des _Enfants sans soucy_,

joyeux compères et joueurs de farces du XVIe siècle, pour

lesquels Marot écrivit en vers un _cri_ resté célèbre; dans

cette pièce, du XVIIe siècle, ce nom n'est pris que par

souvenir.]

Bacchus, par grâce du Destin, empereur des Enfans-sans-Soucy, prince

des Gosiers-Brûlans, comte de Bois-sans-Soif, marquis de l'Alteration,

de l'Haleine-Vineuse et Haut-Appetit, commandeur absolu et universel

sur les vignobles de Bacarat, Rheims, Ay, Tesse, Chablis, Tonnerre,

Beaune, Vermanton, Langond, Coulange, Costerotie, l'Hermitage,

Cahors, Medoc, Grave, Saint-Emilion, la Palu, Caberpton, S.-Laurent,

Frontignan, Chambertin, Malvoisie, Canarie, Madère, Port-en-Port[214]

et autres que le soleil eclaire sous la vaste etendue des cieux.

[Note 214: Ou plutôt Port-à-Port, nom francisé de la ville de

Porto.]

A tous passez, presens et à venir, salut. Ayant remarqué que le plus

sûr moïen de maintenir nostre monarchie bachique estoit d'establir en

differens endroicts de nostre empire des ordres composés de plusieurs

sortes de dignités, pour recompenser ceux de nos sujets quy auront esté

les plus fidèles et les plus attachés aux interests de nostre trongne

vineuse, afin qu'en leur donnant par ce moyen esperance d'estre un jour

recompensés sur des services qu'il nous auront rendus, nous puissions

les exciter à la pratique de la vertu, qui se trouve parmi les pots et

les verres, que nous avons toujours possedez à un si sublime degré:

A ces causes, ayant fait mettre cette affaire en deliberation sur

nostre table, après avoir bien bu en la compagnie de nostre ancien amy

l'ivrogne Silène et les bacchantes, nos chères nourrices, de leurs

advis et de leurs consentemens, nous avons creé, estably, creons et

establissons par ces presentes, perpetuelles et irrevocables, un ordre

general sous le tiltre de l'ordre du Tonneau[215], que nous voulons

reserver à notre personne; d'un chancelier, d'un secretaire, de quatre

commandeurs et de quatre chanceliers, lesquels officiers cy-dessus,

creez et etablis à perpetuité, jouiront de tous les priviléges,

prerogatives, immunitez, franchises et exceptions bachiques, même du

droit de bourgeoisie, dans tous les cabarets, lieux de bonne chère

de notre obeissance, où nous voulons qu'ils soient reçuz gratis sans

qu'on les en puisse chasser, pour quelque chose que ce puisse être, à

la charge toutefois que tous les aspirants auxdits offices et dignitez

seront tenus de faire preuve de leurs capacités dans l'exercice de la

vendange, en buvant chacun vingt-cinq razades le jour qu'ils voudront

estre admis dans toutes les dignités desdites charges, à la reserve

toutefois de notre chère et bien-aymée la comtesse de Gosier-Sallé,

que nous avons gratifié de la charge de chancelier de nostre ordre,

et de nostre bon yvrogne Biguerazade, à qui nous avons aussy donné

celle de secretaire du mesme ordre, lesquels, en consideration des

services qu'ils nous ont rendus en plusieurs occasions et de la

certitude que nous avons de leurs capacitez aussy bien de boire,

nous les avons dechargés de toutes preuves à faire pour parvenir à

la possession desdites deux dignitez de chancelier et de secretaire.

Et tous lesdits officiers releveront de la comtesse de Gosier-Sallé,

notre chancelière, et seront tenus de prendre d'elle le cordon de notre

ordre et des lettres-patentes signez et contresignez par Biguerazade,

son secretaire, pour ce quy concerne les affaires dudit ordre, qu'ils

seront tenuz de porter à perpétuité, sous peine d'estre declarés

incapables de frequenter jamais nos assemblées bachiques, et d'y estre

traictez comme infracteurs de nos ordres, rebelles à nostre estat;

defendons à tous les officiers dicts de boire de leur vie goutte d'eau,

de manger aucunes sortes de confitures, fruits, lactage ny autres

choses capables de prejudicier à nos interests, en ce que tous ces

choses peuvent empescher la soif; defendons semblablement de repandre

jamais goutte de vin, si mechant qu'il puisse être; de casser verres,

bouteilles ny flacons; et enjoignons de faire toujours ruby-sur-l'ongle

après avoir beu; de manger force cervelats, fromages, persillages,

harangs sorets, force jambons de Mayence, saucissons de Boulongne,

cuisses d'oyes, gorges de porcs, et generallement tout ce quy pourra

procurer l'alteration[216]; surtout de ne point oublier à mettre dans

leurs sausses nos chers amis le marquis de la Poivrade et le baron de

Salinieri[217] partout comme nos plus intimes bienfaiteurs.

[Note 215: Nous n'avons pas trouvé d'autres traces de cet ordre

bachique, constitué, sans doute, comme celui de _la Grappe_, que

Damas de Gravaison établit à Arles à la fin du XVIIe siècle,

et dont les statuts et ordonnances furent publiés en 1697,

in-12. On peut trouver, dans le _Glossaire_ du Rabelais de de

l'Aulnaye, la liste des ordres bachiques institués du XVIe au

XVIIIe siècle, et dont l'ordre de _la Boisson_, fondé en 1700 à

Avignon par de Pesquière, fut l'un des plus célèbres.]

[Note 216: Rabelais appelle tous ces mets _aiguillons de vin_.]

[Note 217: Ces noms rappellent ceux que prirent les membres

de l'_Ordre de la Boisson_. La Gazette qu'ils publioient, et

qui étoit rédigée en partie par Mogier et l'abbé de Charnes,

avoit pour titre _les Nouvelles de l'Ordre de la Boisson, chez

Museau-Cramoisi, au Papier Raisin_. Les noms des bachiques

rédacteurs étoient à l'avenant: _Frère des Vignes_, _frère

Mortadelle_, _natif de Saint-Jean-Pied-de-Porc_; _dom Barriquez

Caraffa y Fuentez Vinosas_, _M. de Flaconville_, _le sieur

Villebrequin_...]

Pourra partout notre dict chancellier pourvoir à quy bon luy semblera

de nos officiers de l'ordre, quy porteroient toutefois les noms

suivans, savoir:

Le premier des commandeurs s'appelle Long-Boyaux; le second,

Bequillard[218]; le troisième, Bois-sans-Façon; et le quatrième, de la

Goinfretière.

[Note 218: C'est aussi un frère Béquillard, et l'on sait ce que

ce mot signifie en argot, qui rédigea en 1724 les statuts d'un

autre ordre bachique, dit la _Société de la Culotte_.]

Les chevaliers s'appellent par les noms suivans, savoir:

Le premier, Longue-Haleine; le second, Large-Avaloire; le troisième,

Pretatrinquer; et le quatrième, Gosier-Coulant.

Et tous les dits officiers par elle pourvus jouiront des privileges

cy-dessus specifiez, sans trouble ny empeschemens, car ainsy nous

l'avons resolu et ordonné.

Si nous donnons en mandement à tous les confrères de la jubilation

et gens tenans nos sièges bachiques, cabarets, tavernes, tabagies

et autres qu'il appartiendra, de tenir chacun en droit la main à

l'execution des presentes, sans diminution ny ogmentation que ce puisse

être, à peine de ne boire que de la lie du vin de Brie: car tel est

notre plaisir.

Donné en notre conseil, sur le cul d'un tonneau, dans notre cave

imperiale, après être bien saoûl.

_Signez_: BACCHUS, _Dieu des Vendanges_;

Variétés Historiques et Littéraires (03/10) Recueil de pièces volantes rares et curieuses en prose et en vers · 第 42 / 70 题