EPIGRAMME.

Enfans d'Apollon et des Muses,

Sçavans dont les doctes ecrits

Charmeront tous les beaux-esprits,

Lors que vous decrirez les rases

De cet affamé procureur,

Ou plustost de cet ecorcheur

De qui la devorante pance

Engloutit des vivants l'animal le plus doux,

Que si de ce baudet vous prenez la defence.

En ecrivant pour luy vous parlerez pour vous.

* * * * *

_L'Onophage ou le Mangeur d'asne._

Il faut avoüer cette fois

Que Paris estoit aux abois,

Bien que chacun fist bonne mine,

Puis qu'un procureur de la cour

A mangé pendant la famine

L'asne du moulin de la Tour[93].

Cette ville estoit donc sans pain,

Et tout le monde avoit grand faim;

On y faisoit fort maigre chère;

Enfin tout s'en alloit perir,

Quand pour vivre on aveu le frère

Avoir fait son frère mourir.

Il estoit assez renommé

D'estre un procureur affamé;

Mais durant la disette extrême

Il falloit qu'il fût enragé,

Et, si chacun eût fait de même,

Paris se fût entremangé.

Que de veufves! que d'orphelins!

Que l'on auroit veu d'assassins!

Le fils auroit mangé son père,

Le cousin meurtry le parent,

Et je croy mesme que la mère

Auroit devoré son enfant.

Mais le Ciel, quittant son couroux,

Nous regarda d'un oeil plus doux:

Car, s'il n'eût appaisé son ire,

Tous les baudets estoient peris,

Et puis après on eût pu dire:

Il n'y a plus d'asne à Paris.

Sauvez-vous, clercs et procureurs;

Gaignez au pied, soliciteurs;

Lors qu'il n'aura plus de pratiques,

Prenez garde à vous, advocats,

Il vous prendra pour des bouriques

En vous voyant porter des sacs[94].

Marchands, bourgeois et artisans,

Eseoliers, docteurs et pedans,

Allez nuds pieds, quittez vos chausses,

Afin d'eviter le trepas;

Car il vous mangera sans sausses,

S'il vous rencontre avec des bats.

Menez vos asnes, plastriers[95],

Avecque ceux d'Aubervilliers,

Que ce gourmand ne les attrape;

Courez viste, et doublez le pas:

Car, mesme à la mule du pape,

Il ne luy pardonneroit pas.

Pauvres meusniers, que je vous plain,

Puis qu'il faudra dessus vos reins

Porter le bled et la farine,

Comme des chevaux de relais!

Car, si l'on avoit la famine,

Il mangeroit tous vos mulets.

Fuyez la rage de ses dents,

Poètes, rimeurs impudents:

Vostre ignorance vous condamne,

Vos burlesques n'en peuvent plus,

Vostre Pegase n'est qu'un asne,

Et tous ceux qui montent dessus.

Escrivains dont les sots discours

Que l'on imprime tous les jours

Sont temoins de vos asneries,

L'on vous donnera des licous,

Et, pour finir vos railleries,

Ce loup vous egorgera tous.

Ou bien implorez le secours

Des mulets d'Auvergne[96] et de Tours;

Tenez bon, consultez l'oracle;

Vous n'irez pas tous seuls aux coups,

Car tous les asnes du Bazacle[97]

Ont le mesme interest que vous.

La procureuse est en danger:

Il la pourroit aussi manger,

Si la faim quelque jour le presse,

Excitant ses boyaux goulus;

Il croira que c'est une asnesse

Quand il sera monté dessus.

Parisiens, où est vostre coeur

De souffrir que ce procureur

Vous traitte comme des canailles,

Qu'il ait vos citoyens meurtris?

Car, estant né dans vos murailles,

Cet asne est enfant de Paris.

Prenez les armes, vangez-vous,

Et luy donnez cent mille coups;

Despeschez tost, vous l'avez belle,

Maintenant qu'on est en repos;

Si la guerre se renouvelle,

Il vous mangera jusqu'aux os.

On dit que le brave Samson

De la maschoire d'un asnon

A sceu très vaillamment combattre

Et defaire les Philistins;

Mais ce procureur en a quatre,

Dont il tuera tous ses voisins.

D'une seule Caïn cruel

En assomma son frère Abel,

Ainsi que disent les histoires;

Pourquoy faut-il donc que ce chien

Se soit servy de deux maschoires

Afin de devorer le sien?

Partout se trouve des mechans,

A la ville aussi bien qu'aux champs,

Qui sont plus malins que le diable

Pour commettre mille delits;

Mais pour ecorcher son semblable

Ce procureur est encor pis.

On dit qu'il a changé son nom,

Qu'il n'est plus qu'un pauvre pieton,

Pour avoir mangé sa monture,

Et que sa femme et Fagotin,

N'ayans point d'autre nourriture,

En ont fait bien souvent festin.

Mais qui l'auroit jamais pensé,

Que ce procureur insensé

Eust fait cet horrible carnage!

Plaideurs, cessez vos differens,

Fuyez ce mechant dont la rage

N'a pas epargné ses parens.

Sa femme dit qu'il est prudent

D'avoir serré le curedent,

Qu'il cherit comme des merveilles,

Pour faire avec elle la paix,

Et qu'il a gardé les oreilles,

Qu'il monstre à tous ceux du Palais.

Du sang il en fit du boudin,

Qu'il envoya par Fagotin

A tous ceux de son voisinage,

Et de la peau un bon tambour,

Afin d'animer le courage

De tous les grans clercs de la cour.

Il est un fort bon menager

De tout ce qu'il n'a peu manger,

Mesme des choses les plus ordes;

Veu que des boyaux les plus longs

Il en a fait faire des cordes,

Pour servir à des violons.

Ce bel asne estoit si parfait,

Qu'on dit que Midas l'avoit fait.

Il ne demandoit rien qu'à rire,

Et parloit si haut et si clair,

Que, s'il eût appris à escrire,

Il eût esté le maistre clerc[98].

Dis-moy donc, monstre plein de fiel,

Procureur barbare et cruel,

Infame et vilain onophage,

Loup affamé plus que brutal,

Pourquoy exerce-tu ta rage

Contre cet aimable animal?

Tes sens contre toy revoltez

Te bourellent de tous costez;

Ta conscience te gourmande,

Le sang de ton frère epanché

Demande à tous que l'on te pende,

Afin de punir ton peché.

Puis j'ecriray sur un tableau:

Cy gisent dessous ce tombeau

Deux gros asnes qui par envie

Les uns pour les autres sont morts;

Ils estoient deux pendant leur vie,

Et maintenant ce n'est qu'un corps.

[Note 93: Peut-être faut-il voir ici le moulin des religieuses

de Montmartre, qui, ayant en effet la forme d'une _tour_,

avoit fait donner, dès cette époque, à l'une des rues près

desquelles il se trouvoit, le nom de _rue de la Tour-des-Dames_.

Il existoit déjà à la fin du XVe siècle, et en 1816, selon

la Tynna, on en voyoit encore les restes. Le nom cité tout à

l'heure se déplaça vers 1769; il passa de la rue, qui s'appela,

dès lors, _rue de La Rochefoucauld_, à la ruelle _Baudin_, qui

l'a gardé. V. le singulier mais très curieux livre de M. de

Fortia d'Urban, _Recueil des titres de propriété d'une maison et

terrain sis à Paris... rue de La Rochefoucauld_, 1812, in-12,

_passim_.]

[Note 94: Les sacs de procès que les gens de palais portoient

toujours à leur ceinture, et d'où est venue la locution que

nous avons déjà fait remarquer dans _le Roman bourgeois_ de

Furetière: _J'ai votre affaire dans le sac_.]

[Note 95: Les plâtriers de Montmartre.]

[Note 96: C'étoient les plus estimés. Dans le conte de Voltaire,

c'est à vendre des mulets que le père de Jeannot fait une si

belle fortune.]

[Note 97: _Bazacle ou Bazadois_, le pays de Bazas, en Guienne.]

[Note 98: Ceci fait souvenir des vers de Gilles Durant dans la

pièce citée tout à l'heure:

Au surplus, un asne bien faict,

Bien membru, bien gras, bien refaict;

Un asne doux et debonnaire.

Qui n'avoit rien de l'ordinaire,

Mais qui sentoit avec raison

Son asne de bonne maison.]

Variétés Historiques et Littéraires (03/10) Recueil de pièces volantes rares et curieuses en prose et en vers · 第 11 / 70 题