À compter de ce jour les attentats anarchistes se succédèrent durant une
semaine sans interruption. Les victimes furent nombreuses, elles
appartenaient presque toutes aux classes pauvres. Ces crimes soulevaient
la réprobation publique. Ce fut parmi les gens de maison, les hôteliers,
les petits employés et dans ce que les trusts laissaient subsister du
petit commerce que l'indignation éclata le plus vivement. On entendait,
dans les quartiers populeux, les femmes réclamer des supplices inusités
pour les dynamiteurs. (On les appelait ainsi d'un vieux nom qui leur
convenait mal, car, pour ces chimistes inconnus, la dynamite était une
matière innocente, bonne seulement pour détruire des fourmilières et ils
considéraient comme un jeu puéril de faire détoner la nitroglycérine au
moyen d'une amorce de fulminate de mercure.) Les affaires cessèrent
brusquement et les moins riches se sentirent atteints les premiers. Ils
parlaient de faire justice eux-mêmes des anarchistes. Cependant les
ouvriers des usines restaient hostiles ou indifférents à l'action
violente. Menacés, par suite du ralentissement des affaires, d'un
prochain chômage ou même d'un lock-out étendu à tous les ateliers, ils
eurent à répondre à la fédération des syndicats qui proposait la grève
générale comme le plus puissant moyen d'agir sur les patrons et l'aide
la plus efficace aux révolutionnaires; tous les corps de métiers, à
l'exception des doreurs, se refusèrent à cesser le travail.
La police fit de nombreuses arrestations. Des troupes, appelées de tous
les points de la confédération nationale, gardèrent les immeubles des
trusts, les hôtels des milliardaires, les établissements publics, les
banques et les grands magasins. Une quinzaine se passa sans une seule
explosion. On en conclut que les dynamiteurs, une poignée selon toute
vraisemblance, peut-être moins encore, étaient tous tués, pris, cachés
ou en fuite. La confiance revint; elle revint d'abord chez les plus
pauvres. Deux ou trois cent mille soldats, logés dans les quartiers
populeux, y firent aller le commerce; on cria «Vive l'armée!»
Les riches, qui s'étaient alarmés moins vite, se rassuraient plus
lentement. Mais à la Bourse le groupe à la hausse sema les nouvelles
optimistes, et par un puissant effort enraya la baisse; les affaires
reprirent. Les journaux à grand tirage secondèrent le mouvement; ils
montrèrent, avec une patriotique éloquence, l'intangible capital se
riant des assauts de quelques lâches criminels et la richesse publique
poursuivant, en dépit des vaines menaces, sa sereine ascension; ils
étaient sincères et ils y trouvaient leur compte. On oublia, on nia les
attentats. Le dimanche, aux courses, les tribunes se garnirent de femmes
chargées, apesanties de perles, de diamants. On s'aperçut avec joie que
les capitalistes n'avaient pas souffert. Les milliardaires, au pesage,
furent acclamés.
Le lendemain la gare du sud, le trust du pétrole et la prodigieuse
église bâtie aux frais de Thomas Morcellet sautèrent; trente maisons
brûlèrent; un commencement d'incendie se déclara dans les docks. Les
pompiers furent admirables de dévouement et d'intrépidité. Ils
manoeuvraient avec une précision automatique leurs longues échelles de
fer et montaient jusqu'au trentième étage des maisons pour arracher des
malheureux aux flammes. Les soldats firent avec entrain le service
d'ordre et reçurent une double ration de café. Mais ces nouveaux
sinistres déchaînèrent la panique. Des millions de personnes, qui
voulaient partir tout de suite en emportant leur argent, se pressaient
dans les grands établissements de crédit qui, après avoir payé pendant
trois jours, fermèrent leurs guichets sous les grondements de l'émeute.
Une foule de fuyards, chargée de bagages, assiégeait les gares et
prenait les trains d'assaut. Beaucoup, qui avaient hâte de se réfugier
dans les caves avec des provisions de vivres, se ruaient sur les
boutiques d'épicerie et de comestibles que gardaient les soldats, la
baïonnette au fusil. Les pouvoirs publics montrèrent de l'énergie. On
fit de nouvelles arrestations; des milliers de mandats furent lancés
contre les suspects.
Pendant les trois semaines qui suivirent il ne se produisit aucun
sinistre. Le bruit courut qu'on avait trouvé des bombes dans la salle de
l'Opéra, dans les caves de l'Hôtel de Ville et contre une colonne de la
Bourse. Mais on apprit bientôt que c'était des boîtes de conserves
déposées par de mauvais plaisants ou des fous. Un des inculpés,
interrogé par le juge d'instruction, se déclara le principal auteur des
explosions qui avaient coûté la vie, disait-il, à tous ses complices.
Ces aveux, publiés par les journaux, contribuèrent à rassurer l'opinion
publique. Ce fut seulement vers la fin de l'instruction que les
magistrats s'aperçurent qu'ils se trouvaient en présence d'un simulateur
absolument étranger à tout attentat.
Les experts désignés par les tribunaux ne découvraient aucun fragment
qui leur permît de reconstituer l'engin employé à l'oeuvre de
destruction. Selon leurs conjectures, l'explosif nouveau émanait du gaz
que dégage le radium; et l'on supposait que des ondes électriques,
engendrées par un oscillateur d'un type spécial, se propageant à travers
l'espace, causaient la détonation; mais les plus habiles chimistes ne
pouvaient rien dire de précis ni de certain. Un jour enfin, deux agents
de police, en passant devant l'hôtel Meyer, trouvèrent sur le trottoir,
près d'un soupirail, un oeuf de métal blanc, muni d'une capsule à l'un
des bouts; ils le ramassèrent avec précaution, et, sur l'ordre de leur
chef, le portèrent au laboratoire municipal. À peine les experts
s'étaient-ils réunis pour l'examiner, que l'oeuf éclata, renversant
l'amphithéâtre et la coupole. Tous les experts périrent et avec eux le
général d'artillerie Collin et l'illustre professeur Tigre.
La société capitaliste ne se laissa point abattre par ce nouveau
désastre. Les grands établissements de crédit rouvrirent leurs guichets,
annonçant qu'ils opéreraient leurs versements partie en or, partie en
papiers d'État. La bourse des valeurs et celle des marchandises, malgré
l'arrêt total des transactions, décidèrent de ne pas suspendre leurs
séances.
Cependant l'instruction concernant les premiers prévenus était close.
Peut-être les charges réunies contre eux eussent, en d'autres
circonstances, paru insuffisantes; mais le zèle des magistrats et
l'indignation publique y suppléaient. La veille du jour fixé pour les
débats, le Palais de Justice sauta; huit cents personnes y périrent,
dont un grand nombre de juges et d'avocats. La foule furieuse envahit
les prisons et lyncha les prisonniers. La troupe envoyée pour rétablir
l'ordre fut accueillie à coups de pierres et de revolvers; plusieurs
officiers furent jetés à bas de leur cheval et foulés aux pieds. Les
soldats firent feu; il y eut de nombreuses victimes. La force publique
parvint à rétablir la tranquillité. Le lendemain la Banque sauta.
Dès lors, on vit des choses inouïes. Les ouvriers des usines, qui
avaient refusé de faire grève, se ruaient en foule sur la ville et
mettaient le feu aux maisons. Des régiments entiers, conduits par leurs
officiers, se joignirent aux ouvriers incendiaires, parcoururent avec
eux la ville en chantant des hymnes révolutionnaires et s'en furent
prendre aux docks des tonnes de pétrole pour en arroser le feu. Les
explosions ne discontinuaient pas. Un matin, tout à coup, un arbre
monstrueux, un fantôme de palmier haut de trois kilomètres s'éleva sur
l'emplacement du palais géant des télégraphes, tout à coup anéanti.
Tandis que la moitié de la ville flambait, en l'autre moitié se
poursuivait la vie régulière. On entendait, le matin, tinter dans les
voitures des laitiers les boîtes de fer blanc. Sur une avenue déserte,
un vieux cantonnier, assis contre un mur, sa bouteille entre les jambes,
mâchait lentement des bouchées de pain avec un peu de fricot, Les
présidents des trusts restaient presque tous à leur poste. Quelques-uns
accomplirent leur devoir avec une simplicité héroïque. Raphaël Box, le
fils du milliardaire martyr, sauta en présidant l'assemblée générale du
trust des sucres. On lui fit des funérailles magnifiques; le cortège dut
six fois gravir des décombres ou passer sur des planches les chaussées
effondrées.
Les auxiliaires ordinaires des riches, commis, employés, courtiers,
agents, leur gardèrent une fidélité inébranlable. À l'échéance, les
garçons survivants de la banque sinistrée allèrent présenter leurs
effets par les voies bouleversées, dans les immeubles fumants, et
plusieurs, pour effectuer leurs encaissements, s'abîmèrent dans les
flammes.
Néanmoins, on ne pouvait conserver d'illusions: l'ennemi invisible était
maître de la ville. Maintenant le bruit des détonations régnait continu
comme le silence, à peine perceptible et d'une insurmontable horreur.
Les appareils d'éclairage étant détruits, la ville demeurait plongée
toute la nuit dans l'obscurité, et il s'y commettait des violences d'une
monstruosité inouïe. Seuls les quartiers populeux, moins éprouvés, se
défendaient encore. Des volontaires de l'ordre y faisaient des
patrouilles; ils fusillaient les voleurs et l'on se heurtait à tous les
coins de rue contre un corps couché dans une flaque de sang, les genoux
pliés, les mains liées derrière le dos, avec un mouchoir sur la face et
un écriteau sur le ventre.
Il devenait impossible de déblayer les décombres et d'ensevelir les
morts. Bientôt la puanteur que répandaient les cadavres fut intolérable.
Des épidémies sévirent, qui causèrent d'innombrables décès et laissèrent
les survivants débiles et hébétés. La famine emporta presque tout ce qui
restait. Cent quarante et un jours après le premier attentat, alors
qu'arrivaient six corps d'armée avec de l'artillerie de campagne et de
l'artillerie de siège, la nuit, dans le quartier le plus pauvre de la
ville, le seul encore debout, mais entouré maintenant d'une ceinture de
flamme et de fumée, Caroline et Clair, sur le toit d'une haute maison,
se tenaient par la main et regardaient. Des chants joyeux montaient de
la rue, où la foule, devenue folle, dansait.
--Demain, ce sera fini, dit l'homme, et ce sera mieux ainsi.
La jeune femme, les cheveux défaits, le visage brillant des reflets de
l'incendie, contemplait avec une joie pieuse le cercle de feu qui se
resserrait autour d'eux:
--Ce sera mieux ainsi, dit-elle à son tour.
Et, se jetant dans les bras du destructeur, elle lui donna un baiser
éperdu.