Section 1

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ANATOLE FRANCE

DE L'ACADEMIE FRANÇAISE

L'ILE DES PINGOUINS

PARIS

1908

PRÉFACE

Malgré la diversité apparente des amusements qui semblent m'attirer, ma

vie n'a qu'un objet. Elle est tendue tout entière vers l'accomplissement

d'un grand dessein. J'écris l'histoire des Pingouins. J'y travaille

assidument, sans me laisser rebuter par des difficultés fréquentes et

qui, parfois, semblent insurmontables.

J'ai creusé la terre pour y découvrir les monuments ensevelis de ce

peuple. Les premiers livres des hommes furent des pierres. J'ai étudié

les pierres qu'on peut considérer comme les annales primitives des

Pingouins. J'ai fouillé sur le rivage de l'océan un tumulus inviolé; j'y

ai trouvé, selon la coutume, des haches de silex, des épées de bronze,

des monnaies romaines et une pièce de vingt sous à l'effigie de Louis-

Philippe 1er, roi des Français.

Pour les temps historiques, la chronique de Johannès Talpa, religieux du

monastère de Beargarden, me fut d'un grand secours. Je m'y abreuvai

d'autant plus abondamment qu'on ne découvre point d'autre source de

l'histoire pingouine dans le haut moyen âge.

Nous sommes plus riches à partir du XIIIe siècle, plus riches et non

plus heureux. Il est extrêmement difficile d'écrire l'histoire. On ne

sait jamais au juste comment les choses se sont passées; et l'embarras

de l'historien s'accroît avec l'abondance des documents. Quand un fait

n'est connu que par un seul témoignage, on l'admet sans beaucoup

d'hésitation. Les perplexités commencent lorsque les événements sont

rapportés par deux ou plusieurs témoins; car leurs témoignages sont

toujours contradictoires et toujours inconciliables.

Sans doute les raisons scientifiques de préférer un témoignage à un

autre sont parfois très fortes. Elles ne le sont jamais assez pour

l'emporter sur nos passions, nos préjugés, nos intérêts, ni pour vaincre

cette légèreté d'esprit commune à tous les hommes graves. En sorte que

nous présentons constamment les faits d'une manière intéressée ou

frivole.

J'allai confier à plusieurs savants archéologues et paléographes de mon

pays et des pays étrangers les difficultés que j'éprouvais à composer

l'histoire des Pingouins. J'essuyai leurs mépris. Ils me regardèrent

avec un sourire de pitié qui semblait dire: «Est-ce que nous écrivons

l'histoire, nous? Est-ce que nous essayons d'extraire d'un texte, d'un

document, la moindre parcelle de vie ou de vérité? Nous publions les

textes purement et simplement. Nous nous en tenons à la lettre. La

lettre est seule appréciable et définie. L'esprit ne l'est pas; les

idées sont des fantaisies. Il faut être bien vain pour écrire

l'histoire: il faut avoir de l'imagination.»

Tout cela était dans le regard et le sourire de nos maîtres en

paléographie, et leur entretien me décourageait profondément. Un jour

qu'après une conversation avec un sigillographe éminent, j'étais plus

abattu encore que d'habitude, je fis soudain cette réflexion, je pensai:

«Pourtant, il est des historiens; la race n'en est point entièrement

disparue. On en conserve cinq ou six à l'Académie des sciences morales.

Ils ne publient pas de textes; ils écrivent l'histoire. Ils ne me diront

pas, ceux-là, qu'il faut être vain pour se livrer à ce genre de travail.

Cette idée releva mon courage.

Le lendemain (comme on dit, ou l'_en demain_, comme on devrait

dire), je me présentai chez l'un d'eux, vieillard subtil.

--Je viens, monsieur, lui dis-je, vous demander les conseils de votre

expérience. Je me donne grand mal pour composer une histoire, et je

n'arrive à rien.

Il me répondit en haussant les épaules:

--À quoi bon, mon pauvre monsieur, vous donner tant de peine, et

pourquoi composer une histoire, quand vous n'avez qu'à copier les plus

connues, comme c'est l'usage? Si vous avez une vue nouvelle, une idée

originale, si vous présentez les hommes et les choses sous un aspect

inattendu, vous surprendrez le lecteur. Et le lecteur n'aime pas à être

surpris. Il ne cherche jamais dans une histoire que les sottises qu'il

sait déjà. Si vous essayez de l'instruire, vous ne ferez que l'humilier

et le fâcher. Ne tentez pas de l'éclairer, il criera que vous insultez à

ses croyances.

»Les historiens se copient les uns les autres. Ils s'épargnent ainsi de

la fatigue et évitent de paraître outrecuidants. Imitez-les et ne soyez

pas original. Un historien original est l'objet de la défiance, du

mépris et du dégoût universels.

»Croyez-vous, monsieur, ajouta-t-il, que je serais considéré, honoré

comme je suis, si j'avais mis dans mes livres d'histoire des nouveautés?

Et qu'est-ce que les nouveautés? Des impertinences.

Il se leva. Je le remerciai de son obligeance et gagnai la porte, il me

rappela:

--Un mot encore. Si vous voulez que votre livre soit bien accueilli, ne

négligez aucune occasion d'y exalter les vertus sur lesquelles reposent

les sociétés: le dévouement à la richesse, les sentiments pieux, et

spécialement la résignation du pauvre, qui est le fondement de l'ordre.

Affirmez, monsieur, que les origines de la propriété, de la noblesse, de

la gendarmerie seront traitées dans votre histoire avec tout le respect

que méritent ces institutions. Faites savoir que vous admettez le

surnaturel quand il se présente. À cette condition, vous réussirez dans

la bonne compagnie.

J'ai médité ces judicieuses observations et j'en ai tenu le plus grand

compte.

Je n'ai pas à considérer ici les pingouins avant leur métamorphose. Ils

ne commencent à m'appartenir qu'au moment où ils sortent de la zoologie

pour entrer dans l'histoire et dans la théologie. Ce sont bien des

pingouins que le grand saint Maël changea en hommes, encore faut-il s'en

expliquer, car aujourd'hui le terme pourrait prêter à la confusion.

Nous appelons pingouin, en français, un oiseau des régions arctiques

appartenant à la famille des alcidés; nous appelons manchot le type des

sphéniscidés, habitant les mers antarctiques. Ainsi fait, par exemple,

M. G. Lecointe, dans sa relation du voyage de la _Belgica_ [Note:

G. Lecointe, _Au pays des manchots_. Bruxelles, 1904, in-8°.]: «De

tous les oiseaux qui peuplent le détroit de Gerlache, dit-il, les

manchots sont certes les plus intéressants. Ils sont parfois désignés,

mais improprement, sous le nom de pingouins du sud.» Le docteur J.-B.

Charcot affirme au contraire que les vrais et les seuls pingouins sont

ces oiseaux de l'antarctique, que nous appelons manchots, et il donne

pour raison qu'ils reçurent des Hollandais, parvenus, en 1598, au cap

Magellan, le nom de _pinguinos_, à cause sans doute de leur

graisse. Mais si les manchots s'appellent pingouins, comment

s'appelleront désormais les pingouins? Le docteur J.-B. Charcot ne nous

le dit pas et il n'a pas l'air de s'en inquiéter le moins du monde

[Note: J.-B. Charcot, _Journal de l'expédition antarctique

française_ 1903, 1905. Paris, in-8°.].

Eh bien! que ses manchots deviennent ou redeviennent pingouins, c'est à

quoi il faut consentir.

En les faisant connaître il s'est acquis le droit de les nommer. Du

moins qu'il permette aux pingouins septentrionaux de rester pingouins.

Il y aura les pingouins du Sud et ceux du Nord, les antarctiques et les

arctiques, les alcidés ou vieux pingouins et les sphéniscidés ou anciens

manchots. Cela embarrassera peut-être les ornithologistes soucieux de

décrire et de classer les palmipèdes; ils se demanderont, sans doute, si

vraiment un même nom convient à deux familles qui sont aux deux pôles

l'une de l'autre et diffèrent par plusieurs endroits, notamment le bec,

les ailerons et les pattes. Pour ce qui est de moi, je m'accommode fort

bien de cette confusion. Entre mes pingouins et ceux de M. J.-B.

Charcot, quelles que soient les dissemblances, les ressemblances

apparaissent plus nombreuses et plus profondes. Ceux-ci comme ceux-là se

font remarquer par un air grave et placide, une dignité comique, une

familiarité confiante, une bonhomie narquoise, des façons à la fois

gauches et solennelles. Les uns et les autres sont pacifiques, abondants

en discours, avides de spectacles, occupés des affaires publiques et,

peut-être, un peu jaloux des supériorités.

Mes hyperboréens ont, à vrai dire, les ailerons, non point squameux,

mais couverts de petites pennes; bien que leurs jambes soient plantées

un peu moins en arrière que celles des méridionaux ils marchent de même,

le buste levé la tête haute, en balançant le corps d'une aussi digne

façon et leur bec sublime (_os sublime_) n'est pas la moindre cause

de l'erreur où tomba l'apôtre, quand il les prit pour des hommes.

* * * * *

Le présent ouvrage appartient, je dois le reconnaître, au genre de la

vieille histoire, de celle qui présente la suite des événements dont le

souvenir s'est conservé, et qui indique, autant que possible, les causes

et les effets; ce qui est un art plutôt qu'une science. On prétend que

cette manière de faire ne contente plus les esprits exacts et que

l'antique Clio passe aujourd'hui pour une diseuse de sornettes. Et il

pourra bien y avoir, à l'avenir, une histoire plus sûre, une histoire

des conditions de la vie, pour nous apprendre ce que tel peuple, à telle

époque, produisit et consomma dans tous les modes de son activité. Cette

histoire sera, non plus un art, mais une science, et elle affectera

l'exactitude qui manque à l'ancienne. Mais, pour se constituer, elle a

besoin d'une multitude de statistiques qui font défaut jusqu'ici chez

tous les peuples et particulièrement chez les Pingouins. Il est possible

que les nations modernes fournissent un jour les éléments d'une telle

histoire. En ce qui concerne l'humanité révolue, il faudra toujours se

contenter, je le crains, d'un récit à l'ancienne mode. L'intérêt d'un

semblable récit dépend surtout de la perspicacité et de la bonne foi du

narrateur.

Comme l'a dit un grand écrivain d'Alca, la vie d'un peuple est un tissu

de crimes, de misères et de folies. Il n'en va pas autrement de la

Pingouinie que des autres nations; pourtant son histoire offre des

parties admirables, que j'espère avoir mises sous un bon jour.

Les Pingouins restèrent longtemps belliqueux. Un des leurs, Jacquot le

Philosophe, a dépeint leur caractère dans un petit tableau de moeurs que

je reproduis ici et que, sans doute, on ne verra pas sans plaisir:

«Le sage Gratien parcourait la Pingouinie au temps des derniers

Draconides. Un jour qu'il traversait une fraîche vallée où les cloches

des vaches tintaient dans l'air pur, il s'assit sur un banc au pied d'un

chêne, près d'une chaumière. Sur le seuil une femme donnait le sein à un

enfant; un jeune garçon jouait avec un gros chien; un vieillard aveugle,

assis au soleil, les lèvres entr'ouvertes, buvait la lumière du jour.

»Le maître de la maison, homme jeune et robuste, offrit à Gratien du

pain et du lait.

»Le philosophe marsouin ayant pris ce repas agreste:

»--Aimables habitants d'un pays aimable, je vous rends grâces, dit-il.

Tout respire ici la joie, la concorde et la paix.

»Comme il parlait ainsi, un berger passa en jouant une marche sur sa

musette.

»--Quel est cet air si vif? demanda Gratien.

»--C'est l'hymne de la guerre contre les Marsouins, répondit le paysan.

Tout le monde le chante ici. Les petits enfants le savent avant que de

parler. Nous sommes tous de bons Pingouins.

»--Vous n'aimez pas les Marsouins?

»--Nous les haïssons.

»--Pour quelle raison les haïssez-vous?

»--Vous le demandez? Les Marsouins ne sont-ils pas les voisins des

Pingouins?

»--Sans doute.

»--Eh bien, c'est pour cela que les Pingouins haïssent les Marsouins.

»--Est-ce une raison?

»--Certainement. Qui dit voisins dit ennemis. Voyez le champ qui touche

au mien. C'est celui de l'homme que je hais le plus au monde. Après lui

mes pires ennemis sont les gens du village qui grimpe sur l'autre

versant de la vallée, au pied de ce bois de bouleaux. Il n'y a dans

cette étroite vallée, fermée de toutes parts, que ce village et le mien:

ils sont ennemis. Chaque fois que nos gars rencontrent ceux d'en face,

ils échangent des injures et des coups. Et vous voulez que les Pingouins

ne soient pas les ennemis des Marsouins! Vous ne savez donc pas ce que

c'est que le patriotisme? Pour moi, voici les deux cris qui s'échappent

de ma poitrine: «Vivent les Pingouins! Mort aux Marsouins!»

Durant treize siècles, les Pingouins firent la guerre à tous les peuples

du monde, avec une constante ardeur et des fortunes diverses. Puis en

quelques années ils se dégoûtèrent de ce qu'ils avaient si longtemps

aimé et montrèrent pour la paix une préférence très vive qu'ils

exprimaient avec dignité, sans doute, mais de l'accent le plus sincère.

Leurs généraux s'accommodèrent fort bien de cette nouvelle humeur; toute

leur armée, officiers, sous-officiers et soldats, conscrits et vétérans,

se firent un plaisir de s'y conformer; ce furent les gratte-papier, les

rats de bibliothèque qui s'en plaignirent et les culs-de-jatte qui ne

s'en consolèrent pas.

Ce même Jacquot le Philosophe composa une sorte de récit moral dans

lequel il représentait d'une façon comique et forte les actions diverses

des hommes; et il y mêla plusieurs traits de l'histoire de son propre

pays. Quelques personnes lui demandèrent pourquoi il avait écrit cette

histoire contrefaite et quel avantage, selon lui, en recueillerait sa

patrie.

--Un très grand, répondit le philosophe. Lorsqu'ils verront leurs

actions ainsi travesties et dépouillées de tout ce qui les flattait, les

Pingouins en jugeront mieux et, peut-être, en deviendront-ils plus

sages.

J'aurais voulu ne rien omettre dans cette histoire de tout ce qui peut

intéresser les artistes. On y trouvera un chapitre sur la peinture

pingouine au moyen âge, et, si ce chapitre est moins complet que je

n'eusse souhaité, il n'y a point de ma faute, ainsi qu'on pourra s'en

convaincre en lisant le terrible récit par lequel je termine cette

préface.

L'idée me vint, au mois de juin de la précédente année, d'aller

consulter sur les origines et les progrès de l'art pingouin le regretté

M. Fulgence Tapir, le savant auteur des _Annales universelles de la

peinture, de la sculpture et de l'architecture_.

Introduit dans son cabinet de travail, je trouvai, assis devant un

bureau à cylindre, sous un amas épouvantable de papiers, un petit homme

merveilleusement myope dont les paupières clignotaient derrière des

lunettes d'or.

Pour suppléer au défaut de ses yeux, son nez allongé, mobile, doué d'un

tact exquis, explorait le monde sensible. Par cet organe, Fulgence Tapir

se mettait en contact avec l'art et la beauté. On observe qu'en France,

le plus souvent, les critiques musicaux sont sourds et les critiques

d'art aveugles. Cela leur permet le recueillement nécessaire aux idées

esthétiques. Croyez-vous qu'avec des yeux habiles à percevoir les formes

et les couleurs dont s'enveloppe la mystérieuse nature, Fulgence Tapir

se serait élevé, sur une montagne de documents imprimés et manuscrits,

jusqu'au faîte du spiritualisme doctrinal et aurait conçu cette

puissante théorie qui fait converger les arts de tous les pays et de

tous les temps à l'institut de France, leur fin suprême?

Les murs du cabinet de travail, le plancher, le plafond même portaient

des liasses débordantes, des cartons démesurément gonflés, des boîtes où

se pressait une multitude innombrable de fiches, et je contemplai avec

une admiration mêlée de terreur les cataractes de l'érudition prêtes à

se rompre.

--Maître, fis-je d'une voix émue, j'ai recours à votre bonté et à votre

savoir, tous deux inépuisables. Ne consentiriez-vous pas à me guider

dans mes recherches ardues sur les origines de l'art pingouin?

--Monsieur, me répondit le maître, je possède tout l'art, vous

m'entendez, tout l'art sur fiches classées alphabétiquement et par ordre

de matières. Je me fais un devoir de mettre à votre disposition ce qui

s'y rapporte aux Pingouins. Montez à cette échelle et tirez cette boîte

que vous voyez là-haut. Vous y trouverez tout ce dont vous avez besoin.

J'obéis en tremblant. Mais à peine avais-je ouvert la fatale boîte que

des fiches bleues s'en échappèrent et, glissant entre mes doigts,

commencèrent à pleuvoir. Presque aussitôt, par sympathie, les boîtes

voisines s'ouvrirent et il en coula des ruisseaux de fiches roses,

vertes et blanches, et de proche en proche, de toutes les boîtes les

fiches diversement colorées se répandirent en murmurant comme, en avril,

les cascades sur le flanc des montagnes. En une minute elles couvrirent

le plancher d'une couche épaisse de papier. Jaillissant de leurs

inépuisables réservoirs avec un mugissement sans cesse grossi, elles

précipitaient de seconde en seconde leur chute torrentielle. Baigné

jusqu'aux genoux, Fulgence Tapir, d'un nez attentif, observait le

cataclysme; il en reconnut la cause et pâlit d'épouvante.

--Que d'art! s'écria-t-il.

Je l'appelai, je me penchai pour l'aider à gravir l'échelle qui pliait

sous l'averse. Il était trop tard. Maintenant, accablé, désespéré,

lamentable, ayant perdu sa calotte de velours et ses lunettes d'or, il

opposait en vain ses bras courts au flot qui lui montait jusqu'aux

aisselles. Soudain une trombe effroyable de fiches s'éleva,

l'enveloppant d'un tourbillon gigantesque. Je vis durant l'espace d'une

seconde dans le gouffre le crâne poli du savant et ses petites mains

grasses, puis l'abîme se referma, et le déluge se répandit sur le

silence et l'immobilité. Menacé moi-même d'être englouti avec mon

échelle, je m'enfuis à travers le plus haut carreau de la croisée.

Quiberon, 1er septembre 1907.

L'ILE DES PINGOUINS

LIVRE PREMIER

LES ORIGINES

CHAPITRE PREMIER

VIE DE SAINT MAËL

Maël, issu d'une famille royale de Cambrie, fut envoyé dès sa neuvième

année dans l'abbaye d'Yvern, pour y étudier les lettres sacrées et

profanes. À l'âge de quatorze ans, il renonça à son héritage et fit voeu

de servir le Seigneur. Il partageait ses heures, selon la règle, entre

le chant des hymnes, l'étude de la grammaire et la méditation des

vérités éternelles.

Un parfum céleste trahit bientôt dans le cloître les vertus de ce

religieux. Et lorsque le bien heureux Gal, abbé d'Yvern, trépassa de ce

monde en l'autre, le jeune Maël lui succéda dans le gouvernement du

monastère. Il y établit une école, une infirmerie, une maison des hôtes,

une forge, des ateliers de toutes sortes et des chantiers pour la

construction des navires, et il obligea les religieux à défricher les

terres alentour. Il cultivait de ses mains le jardin de l'abbaye,

travaillait les métaux, instruisait les novices, et sa vie s'écoulait

doucement comme une rivière qui reflète le ciel et féconde les

campagnes.

Au tomber du jour, ce serviteur de Dieu avait coutume de s'asseoir sur

la falaise, à l'endroit qu'on appelle encore aujourd'hui la chaise de

saint Maël. À ses pieds, les rochers, semblables à des dragons noirs,

tout velus d'algues vertes et de goémons fauves, opposaient à l'écume

des lames leurs poitrails monstrueux. Il regardait le soleil descendre

dans l'océan comme une rouge hostie qui de son sang glorieux empourprait

les nuages du ciel et la cime des vagues. Et le saint homme y voyait

l'image du mystère de la Croix, par lequel le sang divin a revêtu la

terre d'une pourpre royale. Au large, une ligne d'un bleu sombre

marquait les rivages de l'île de Gad, où sainte Brigide, qui avait reçu

le voile de saint Malo, gouvernait un monastère de femmes.

Or, Brigide, instruite des mérites du vénérable Maël, lui fit demander,

comme un riche présent, quelque ouvrage de ses mains. Maël fondit pour

elle une clochette d'airain et, quand elle fut achevée, il la bénit et

la jeta dans la mer. Et la clochette alla sonnant vers le rivage de Gad,

où sainte Brigide, avertie par le son de l'airain sur les flots, la

recueillit pieusement, et, suivie de ses filles, la porta en procession

solennelle, au chant des psaumes, dans la chapelle du moustier.

Ainsi le saint homme Maël marchait de vertus en vertus. Il avait déjà

parcouru les deux tiers du chemin de la vie, et il espérait atteindre

doucement sa fin terrestre au milieu de ses frères spirituels, lorsqu'il

connut à un signe certain que la sagesse divine en avait décidé

autrement et que le Seigneur l'appelait à des travaux moins paisibles

mais non moindres en mérite.

CHAPITRE II

VOCATION APOSTOLIQUE DE SAINT MAËL

Un jour qu'il allait, méditant, au fond d'une anse tranquille à laquelle

des rochers allongés dans la mer faisaient une digue sauvage, il vit une

auge de pierre qui nageait comme une barque sur les eaux.

C'était dans une cuve semblable que saint Guirec, le grand saint

Colomban et tant de religieux d'Ecosse et d'Irlande étaient allés

évangéliser l'Armorique. Naguère encore, sainte Avoye, venue

d'Angleterre, remontait la rivière d'Auray dans un mortier de granit

rose où l'on mettra plus tard les enfants pour les rendre forts; saint

Vouga passait d'Hibernie en Cornouailles sur un rocher dont les éclats,

conservés à Penmarch, guériront de la fièvre les pèlerins qui y poseront

la tête; saint Samson abordait la baie du mont Saint-Michel dans une

cuve de granit qu'on appellera un jour l'écuelle de saint Samson. C'est

pourquoi, à la vue de cette auge de pierre, le saint homme Maël comprit

que le Seigneur le destinait à l'apostolat des païens qui peuplaient

encore le rivage et les îles des Bretons.

Il remit son bâton de frêne au saint homme Budoc, l'investissant ainsi

du gouvernement de l'abbaye. Puis, muni d'un pain, d'un baril d'eau

douce et du livre des Saints Évangiles, il entra dans l'auge de pierre,

qui le porta doucement à l'île d'Hoedic.

Elle est perpétuellement battue des vents. Des hommes pauvres y pèchent

le poisson entre les fentes des rochers et cultivent péniblement des

légumes dans des jardins pleins de sable et de cailloux, abrités par des

murs de pierres sèches et des haies de tamaris. Un beau figuier

s'élevait dans un creux de l'île et poussait au loin ses branches. Les

habitants de l'île l'adoraient.

Et le saint homme Maël leur dit:

--Vous adorez cet arbre parce qu'il est beau. C'est donc que vous êtes

sensibles à la beauté. Or, je viens vous révéler la beauté cachée.

Et il leur enseigna l'Évangile. Et, après les avoir instruits, il les

baptisa par le sel et par l'eau.

Les îles du Morbihan étaient plus nombreuses en ce temps-là

qu'aujourd'hui. Car, depuis lors, beaucoup se sont abîmées dans la mer.

Saint Maël en évangélisa soixante. Puis, dans son auge de granit, il

remonta la rivière d'Auray. Et après trois heures de navigation il mit

pied à terre devant une maison romaine. Du toit s'élevait une fumée

légère. Le saint homme franchit le seuil sur lequel une mosaïque

représentait un chien, les jarrets tendus et les babines retroussées. Il

fut accueilli par deux vieux époux, Marcus Combabus et Valeria Moerens,

qui vivaient là du produit de leurs terres. Autour de la cour intérieure

régnait un portique dont les colonnes étaient peintes en rouge depuis la

base jusqu'à mi-hauteur. Une fontaine de coquillages s'adossait au mur

et sous le portique s'élevait un autel, avec une niche où le maître de

cette maison avait déposé de petites idoles de terre cuite, blanchies au

lait de chaux. Les unes représentaient des enfants ailés, les autres

Apollon ou Mercure, et plusieurs étaient en forme d'une femme nue qui se

tordait les cheveux. Mais le saint homme Maël, observant ces figures,

découvrit parmi elles l'image d'une jeune mère tenant un enfant sur ses

genoux.

Aussitôt il dit, montrant cette image:

--Celle-ci est la Vierge, mère de Dieu. Le poète Virgile l'annonça en

carmes sibyllins avant qu'elle ne fût née, et, d'une voix angélique, il

chanta _Jam redit et virgo_. Et l'on fit d'elle dans la gentilité

des figures prophétiques telles que celle-ci, que tu as placée, ô

Marcus, sur cet autel. Et sans doute elle a protégé tes lares modiques.

C'est ainsi que ceux qui observent exactement la loi naturelle se

préparent à la connaissance des vérités révélées.

Marcus Combabus et Valeria Moerens, instruits par ce discours, se

convertirent à la foi chrétienne. Ils reçurent le baptême avec leur

jeune affranchie, Caelia Avitella, qui leur était plus chère que la

lumière de leurs yeux. Tous leurs colons renoncèrent au paganisme et

furent baptisés le même jour.

Marcus Combabus, Valeria Moerens et Caelia Avitella menèrent depuis lors

une vie pleine de mérites. Ils trépassèrent dans le Seigneur et furent

admis au canon des saints.

Durant trente-sept années encore, le bienheureux Maël évangélisa les

païens de l'intérieur des terres. Il éleva deux cent dix-huit chapelles

et soixante-quatorze abbayes.

Or, un certain jour, en la cité de Vannes, où il annonçait l'Évangile,

il apprit que les moines d'Yvern s'étaient relâchés en son absence de la

règle de saint Gal. Aussitôt, avec le zèle de la poule qui rassemble ses

poussins, il se rendit auprès de ses enfants égarés. Il accomplissait

alors sa quatre-vingt-dix-septième année; sa taille s'était courbée,

mais ses bras restaient encore robustes et sa parole se répandait

abondamment comme la neige en hiver au fond des vallées.

L'abbé Budoc remit à saint Maël le bâton de frêne et l'instruisit de

l'état malheureux où se trouvait l'abbaye. Les religieux s'étaient

querellés sur la date à laquelle il convenait de célébrer la fête de

Pâques. Les uns tenaient pour le calendrier romain, les autres pour le

calendrier grec, et les horreurs d'un schisme chronologique déchiraient

le monastère.

Il régnait encore une autre cause de désordres. Les religieuses de l'île

de Gad, tristement tombées de leur vertu première, venaient à tout

moment en barque sur la côte d'Yvern. Les religieux les recevaient dans

le bâtiment des hôtes et il en résultait des scandales qui remplissaient

de désolation les âmes pieuses.

Ayant terminé ce fidèle rapport, l'abbé Budoc conclut en ces termes:

--Depuis la venue de ces nonnes, c'en est fait de l'innocence et du

repos de nos moines.

--Je le crois volontiers, répondit le bienheureux Maël. Car la femme est

un piège adroitement construit: on y est pris dès qu'on l'a flairé.

Hélas! l'attrait délicieux de ces créatures s'exerce de loin plus

puissamment encore que de près. Elles inspirent d'autant plus le désir

qu'elles le contentent moins. De là ce vers d'un poète à l'une d'elles:

Présente je vous fuis, absente je vous trouve.

Aussi voyons-nous, mon fils, que les blandices de l'amour charnel sont

plus puissantes sur les solitaires et les religieux que sur les hommes

qui vivent dans le siècle. Le démon de la luxure m'a tenté toute ma vie

de diverses manières, et les plus rudes tentations ne me vinrent pas de

la rencontre d'une femme, même belle et parfumée. Elles me vinrent de

l'image d'une femme absente. Maintenant encore, plein de jours et

touchant à ma quatre-vingt-dix-huitième année, je suis souvent induit

par l'Ennemi à pécher contre la chasteté, du moins en pensée. La nuit,

quand j'ai froid dans mon lit et que se choquent avec un bruit sourd mes

vieux os glacés, j'entends des voix qui récitent le deuxième verset du

troisième livre des Rois: _Dixerunt ergo et servi sui: Quaeramus

domino nostro regi adolescentulam virginem, et stet coram rege et foveat

eum, dormiatque in sinu suo, et calefaciat dominum nostrum regem._ Et

le Diable me montre une enfant dans sa première fleur qui me dit:--Je

suis ton Abilag; je suis ta Sunamite. O mon seigneur, fais-moi une place

dans la couche.

»Croyez-moi, ajouta le vieillard, ce n'est pas sans un secours

particulier du Ciel qu'un religieux peut garder sa chasteté de fait et

d'intention.

S'appliquant aussitôt à rétablir l'innocence et la paix dans le

monastère, il corrigea le calendrier d'après les calculs de la

chronologie et de l'astronomie et le fit accepter par tous les

religieux; il renvoya les filles déchues de sainte Brigide dans leur

monastère; mais loin de les chasser brutalement, il les fit conduire à

leur navire avec des chants de psaumes et de litanies.

--Respectons en elles, disait-il, les filles de Brigide et les fiancées

du Seigneur. Gardons-nous d'imiter les pharisiens qui affectent de

mépriser les pécheresses. Il faut humilier ces femmes dans leur péché et

non dans leur personne et leur faire honte de ce qu'elles ont fait et

non de ce qu'elles sont: car elles sont des créatures de Dieu.

Et le saint homme exhorta ses religieux à fidèlement observer la règle

de leur ordre:

--Quand il n'obéit pas au gouvernail, leur dit-il, le navire obéit à

l'écueil.

CHAPITRE III

LA TENTATION DE SAINT MAËL

Le bienheureux Maël avait à peine rétabli l'ordre dans l'abbaye d'Yvern

quand il apprit que les habitants de l'île d'Hoedic, ses premiers

catéchumènes, et de tous les plus chers à son coeur, étaient retournés

au paganisme et qu'ils suspendaient des couronnes de fleurs et des

bandelettes de laine aux branches du figuier sacré.

Le batelier qui portait ces douloureuses nouvelles exprima la crainte

que bientôt ces hommes égarés ne détruisissent par le fer et par le feu

la chapelle élevée sur le rivage de leur île.

Le saint homme résolut de visiter sans retard ses enfants infidèles afin

de les ramener à la foi et d'empêcher qu'ils ne se livrassent à des

violences sacrilèges. Comme il se rendait à la baie sauvage où son auge

de pierre était mouillée, il tourna ses regards sur les chantiers qu'il

avait établis trente ans auparavant, au fond de cette baie, pour la

construction des navires, et qui retentissaient, à cette heure, du bruit

des scies et des marteaux.

À ce moment, le Diable qui ne se lasse jamais, sortit des chantiers,

s'approcha du saint homme, sous la figure d'un religieux nommé Samson et

le tenta en ces termes:

--Mon père, les habitants de l'île d'Hoedic commettent incessamment des

péchés. Chaque instant qui s'écoule les éloigne de Dieu. Ils vont

bientôt porter le fer et le feu dans la chapelle que vous avez élevée de

vos mains vénérables sur le rivage de l'île. Le temps presse. Ne pensez-

vous point que votre auge de pierre vous conduirait plus vite vers eux,

si elle était gréée comme une barque, et munie d'un gouvernail, d'un mât

et d'une voile; car alors vous seriez poussé par le vent. Vos bras sont

robustes encore et propres à gouverner une embarcation. On ferait bien

aussi de mettre une étrave tranchante à l'avant de votre auge

apostolique. Vous êtes trop sage pour n'en avoir pas eu déjà l'idée.

--Certes, le temps presse, répondit le saint homme. Mais agir comme vous

dites, mon fils Samson, ne serait-ce pas me rendre semblable à ces

hommes de peu de foi, qui ne se fient point au Seigneur? Ne serait-ce

point mépriser les dons de Celui qui m'a envoyé la cuve de pierre sans

agrès ni voilure?

À cette question, le Diable, qui est grand théologien, répondit par

cette autre question:

--Mon père, est-il louable d'attendre, les bras croisés, que vienne le

secours d'en haut, et de tout demander à Celui qui peut tout, au lieu

d'agir par prudence humaine et de s'aider soi-même?

--Non certes, répondit le saint vieillard Maël, et c'est tenter Dieu que

de négliger d'agir par prudence humaine.

--Or, poussa le Diable, la prudence n'est-elle point, en ce cas-ci, de

gréer la cuve?

--Ce serait prudence si l'on ne pouvait d'autre manière arriver à point.

--Eh! eh! votre cuve est-elle donc bien rapide?

--Elle l'est autant qu'il plaît à Dieu.

--Qu'en savez-vous? Elle va comme la mule de l'abbé Budoc. C'est un vrai

sabot. Vous est-il défendu de la rendre plus vite?

--Mon fils, la clarté orne vos discours, mais ils sont tranchants à

l'excès. Considérez que cette cuve est miraculeuse.

--Elle l'est, mon père. Une auge de granit qui flotte sur l'eau comme un

bouchon de liège est une auge miraculeuse. Il n'y a point de doute.

Qu'en concluez-vous?

--Mon embarras est grand. Convient-il de perfectionner par des moyens

humains et naturels une si miraculeuse machine?

--Mon père, si vous perdiez le pied droit et que Dieu vous le rendît, ce

pied serait-il miraculeux?

--Sans doute, mon fils.

--Le chausseriez-vous?

--Assurément.

--Eh bien! si vous croyez qu'on peut chausser d'un soulier naturel un

pied miraculeux, vous devez croire aussi qu'on peut mettre des agrès

naturels à une embarcation miraculeuse. Cela est limpide. Hélas!

pourquoi faut-il que les plus saints personnages aient leurs heures de

langueur et de ténèbres? On est le plus illustre des apôtres de la

Bretagne, on pourrait accomplir des oeuvres dignes d'une louange

éternelle.... Mais l'esprit est lent et la main paresseuse! Adieu donc,

mon père! Voyagez à petites journées, et quand enfin vous approcherez

des côtes d'Hoedic, vous regarderez fumer les ruines de la chapelle

élevée et consacrée par vos mains. Les païens l'auront brûlée avec le

petit diacre que vous y avez mis et qui sera grillé comme un boudin.

--Mon trouble est extrême, dit le serviteur de Dieu, en essuyant de sa

manche son front mouillé de sueur. Mais, dis-moi, mon fils Samson, ce

n'est point une petite tâche que de gréer cette auge de pierre. Et ne

nous arrivera-t-il pas, si nous entreprenons une telle oeuvre, de perdre

du temps loin d'en gagner.

--Ah! mon père, s'écria le Diable, en un tour de sablier la chose sera

faite. Nous trouverons les agrès nécessaires dans ce chantier que vous

avez jadis établi sur cette côte et dans ces magasins abondamment garnis

par vos soins. J'ajusterai moi même toutes les pièces navales. Avant

d'être moine, j'ai été matelot et charpentier; et j'ai fait bien

d'autres métiers encore. À l'ouvrage!

Aussitôt il entraîne le saint homme dans un hangar tout rempli des

choses nécessaires à la navigation.

--À vous cela, mon père!

Et il lui jette sur les épaules la toile, le mât, la corne et le gui.

Puis, se chargeant lui-même d'une étrave et d'un gouvernail avec la

mèche et la barre et saisissant un sac de charpentier plein d'outils, il

court au rivage, tirant après lui par sa robe le saint homme plié, suant

et soufflant, sous le faix de la toile et des bois.

CHAPITRE IV

NAVIGATION DE SAINT MAËL SUR L'OCÉAN DE GLACE

Le Diable, s'étant troussé jusqu'aux aisselles, traîna l'auge sur le

sable et la gréa en moins d'une heure.

Dès que le saint homme Maël se fut embarqué, cette cuve, toutes voiles

déployées, fendit les eaux avec une telle vitesse que la côte fut

aussitôt hors de vue. Le vieillard gouvernait au sud pour doubler le cap

Land's End. Mais un courant irrésistible le portait au sud-ouest. Il

longea la côte méridionale de l'Irlande et tourna brusquement vers le

septentrion. Le soir, le vent fraîchit. En vain Maël essaya de replier

la toile. La cuve fuyait éperdument vers les mers fabuleuses.

À la clarté de la lune, les sirènes grasses du Nord, aux cheveux de

chanvre, vinrent soulever autour de lui leurs gorges blanches et leurs

croupes roses; et, battant de leurs queues d'émeraude la vague écumeuse,

elles chantèrent en cadence:

Où cours-tu, doux Maël,

Dans ton auge éperdue?

Ta voile est gonflée

Comme le sein de Junon

Quand il en jaillit la Voie lactée.

Un moment elles le poursuivirent, sous les étoiles, de leurs rires

harmonieux. Mais la cuve fuyait plus rapide cent fois que le navire

rouge d'un Viking. Et les pétrels, surpris dans leur vol, se prenaient

les pattes aux cheveux du saint homme.

Bientôt une tempête s'éleva, pleine d'ombre et de gémissements, et

l'auge, poussée par un vent furieux, vola comme une mouette dans la

brume et la houle.

Après une nuit de trois fois vingt-quatre heures, les ténèbres se

déchirèront soudain. Et le saint homme découvrit à l'horizon un rivage

plus étincelant que le diamant. Ce rivage grandit rapidement, et

bientôt, à la clarté glaciale d'un soleil inerte et bas, Maël vit monter

au-dessus des flots une ville blanche, aux rues muettes, qui, plus vaste

que Thèbes aux cent portes, étendait à perte de vue les ruines de son

forum de neige, de ses palais de givre, de ses arcs de cristal et de ses

obélisques irisés.

L'océan était couvert de glaces flottantes, autour desquelles nageaient

des hommes marins au regard sauvage et doux. Et Léviathan passa, lançant

une colonne d'eau jusqu'aux nuées.

Cependant, sur un bloc de glace qui nageait de conserve avec l'auge de

pierre, une ourse blanche était assise, tenant son petit entre ses bras,

et Maël l'entendit qui murmurait doucement ce vers de Virgile: _Incipe

parve puer_.

Et le vieillard, plein de tristesse et de trouble, pleura.

L'eau douce avait, en se gelant, fait éclater le baril qui la contenait.

Et pour étancher sa soif, Maël suçait des glaçons. Et il mangeait son

pain trempé d'eau salée. Sa barbe et ses cheveux se brisaient comme du

verre. Sa robe recouverte d'une couche de glace lui coupait à chaque

mouvement les articulations des membres. Les vagues monstrueuses se

soulevaient et leurs mâchoires écumantes s'ouvraient toutes grandes sur

le vieillard. Vingt fois des paquets de mer emplirent l'embarcation. Et

le livre des saints Évangiles, que l'apôtre gardait précieusement sous

une couverture de pourpre, marquée d'une croix d'or, l'océan

l'engloutit.

Or, le trentième jour, la mer se calma. Et voici qu'avec une effroyable

clameur du ciel et des eaux une montagne d'une blancheur éblouissante,

haute de trois cents pieds, s'avance vers la cuve de pierre. Maël

gouverne pour l'éviter; la barre se brise dans ses mains. Pour ralentir

sa marche à l'écueil, il essaye encore de prendre des ris. Mais, quand

il veut nouer les garcettes, le vent les lui arrache, et le filin, en

s'échappant, lui brûle les mains. Et il voit trois démons aux ailes de

peau noire, garnies de crochets, qui, pendus aux agrès, soufflent dans

la toile.

Comprenant à cette vue que l'Ennemi l'a gouverné en toutes ces choses,

il s'arme du signe de la Croix. Aussitôt un coup de vent furieux, plein

de sanglots et de hurlements, soulève l'auge de pierre, emporte la

mâture avec toute la toile, arrache le gouvernail et l'étrave.

Et l'auge s'en fut à la dérive sur la mer apaisée. Le saint homme,

s'agenouillant, rendit grâces au Seigneur, qui l'avait délivré des

pièges du démon. Alors il reconnut, assise sur un bloc de glace, l'ourse

mère, qui avait parlé dans la tempête. Elle pressait sur son sein son

enfant bien-aimé, et tenait à la main un livre de pourpre marqué d'une

croix d'or. Ayant accosté l'auge de granit, elle salua le saint homme

par ces mots:

--_Pax tibi, Maël_.

Et elle lui tendit le livre.

Le saint homme reconnut son évangéliaire, et, plein d'étonnement, il

chanta dans l'air tiédi une hymne au Créateur et à la création.

CHAPITRE V

BAPTÊME DES PINGOUINS

Après être allé une heure à la dérive, le saint homme aborda une plage

étroite, fermée par des montagnes à pic. Il marcha le long du rivage,

tout un jour et une nuit, contournant les rochers qui formaient une

muraille infranchissable. Et il s'assura ainsi que c'était une île

ronde, au milieu de laquelle s'élevait une montagne couronnée de nuages.

Il respirait avec joie la fraîche haleine de l'air humide. La pluie

tombait, et cette pluie était si douce que le saint homme dit au

Seigneur:

--Seigneur, voici l'île des larmes, l'île de la contrition.

La plage était déserte. Exténué de fatigue et de faim, il s'assit sur

une pierre, dans les creux de laquelle reposaient des oeufs jaunes,

marqués de taches noires et gros comme des oeufs de cygne. Mais il n'y

toucha point, disant:

--Les oiseaux sont les louanges vivantes de Dieu. Je ne veux pas que par

moi manque une seule de ces louanges.

Et il mâcha des lichens arrachés au creux des pierres.

Le saint homme avait accompli presque entièrement le tour de l'île sans

rencontrer d'habitants, quand il parvint à un vaste cirque formé par des

rochers fauves et rouges, pleins de cascades sonores, et dont les

pointes bleuissaient dans les nuées.

La réverbération des glaces polaires avait brûlé les yeux du vieillard.

Pourtant, une faible lumière se glissait encore entre ses paupières

gonflées. Il distingua des formes animées qui se pressaient en étages

sur ces rochers, comme une foule d'hommes sur les gradins d'un

amphithéâtre. Et en même temps ses oreilles, assourdies par les longs

bruits de la mer, entendirent faiblement des voix. Pensant que c'était

là des hommes vivant selon la loi naturelle, et que le Seigneur l'avait

envoyé à eux pour leur enseigner la loi divine, il les évangélisa.

Monté sur une haute pierre au milieu du cirque sauvage:

--Habitants de cette île, leur dit-il, quoique vous soyez de petite

taille, vous semblez moins une troupe de pêcheurs et de mariniers que le

sénat d'une sage république. Par votre gravité, votre silence, votre

tranquille maintien, vous composez sur ce rocher sauvage une assemblée

comparable aux Pères-Conscrits de Rome délibérant dans le temple de la

Victoire, ou plutôt aux philosophes d'Athènes disputant sur les bancs de

l'Aréopage. Sans doute, vous ne possédez ni leur science ni leur génie;

mais peut-être, au regard de Dieu, l'emportez vous sur eux. Je devine

que vous êtes simples et bons. En parcourant les bords de votre île, je

n'y ai découvert aucune image de meurtre, aucun signe de carnage, ni

têtes ni chevelures d'ennemis suspendues à une haute perche ou clouées

aux portes des villages. Il me semble que vous n'avez point d'arts, et

que vous ne travaillez point les métaux. Mais vos coeurs sont purs et

vos mains innocentes. Et la vérité entrera facilement dans vos âmes.

Or, ce qu'il avait pris pour des hommes de petite taille, mais d'une

allure grave, c'étaient des pingouins que réunissait le printemps, et

qui se tenaient rangés par couples sur les degrés naturels de la roche,

debout dans la majesté de leurs gros ventres blancs. Par moments ils

agitaient comme des bras leurs ailerons et poussaient des cris

pacifiques. Ils ne craignaient point les hommes, parce qu'ils ne les

connaissaient pas et n'en avaient jamais reçu d'offense; et il y avait

en ce religieux une douceur qui rassurait les animaux les plus

craintifs, et qui plaisait extrêmement à ces pingouins. Ils tournaient

vers lui, avec une curiosité amie, leur petit oeil rond prolongé en

avant par une tache blanche ovale, qui donnait à leur regard quelque

chose de bizarre et d'humain.

Touché de leur recueillement, le saint homme leur enseignait l'Évangile.

--Habitants de cette île, le jour terrestre qui vient de se lever sur

vos rochers est l'image du jour spirituel qui se lève dans vos âmes. Car

je vous apporte la lumière intérieure; je vous apporte la lumière et la

chaleur de l'âme. De même que le soleil fait fondre les glaces de vos

montagnes, Jésus-Christ fera fondre les glaces de vos coeurs.

Ainsi parla le vieillard. Comme partout dans la nature la voix appelle

la voix, comme tout ce qui respire à la lumière du jour aime les chants

alternés, les pingouins répondirent au vieillard par les sons de leur

gosier. Et leur voix se faisait douce, car ils étaient dans la saison de

l'amour.

Et le saint homme, persuadé qu'ils appartenaient à quelque peuplade

idolâtre et faisaient en leur langage adhésion à la foi chrétienne, les

invita à recevoir le baptême.

--Je pense, leur dit-il, que vous vous baignez souvent. Car tous les

creux de ces roches sont pleins d'une eau pure, et j'ai vu tantôt, en me

rendant à votre assemblée, plusieurs d'entre vous plongés dans ces

baignoires naturelles. Or, la pureté du corps est l'image de la pureté

spirituelle.

Et il leur enseigna l'origine, la nature et les effets du baptême.

--Le baptême, leur dit-il, est Adoption, Renaissance, Régénération,

Illumination.

Et il leur expliqua successivement chacun de ces points.

Puis, ayant béni préalablement l'eau qui tombait des cascades et récité

les exorcismes, il baptisa ceux qu'il venait d'enseigner, en versant sur

la tête de chacun d'eux une goutte d'eau pure et en prononçant les

paroles consacrées.

Et il baptisa ainsi les oiseaux pendant trois jours et trois nuits.

CHAPITRE VI

UNE ASSEMBLÉE AU PARADIS

Quand le baptême des pingouins fut connu dans le Paradis, il n'y causa

ni joie ni tristesse, mais une extrême surprise. Le Seigneur lui-même

était embarrassé. Il réunit une assemblée de clercs et de docteurs et

leur demanda s'ils estimaient que ce baptême fût valable.

--Il est nul, dit saint Patrick.

--Pourquoi est-il nul? demanda saint Gal, qui avait évangélisé les

Cornouailles et formé le saint homme Maël aux travaux apostoliques.

--Le sacrement du baptême, répondit saint Patrick, est nul quand il est

donné à des oiseaux, comme le sacrement du mariage est nul quand il est

donné à un eunuque.

Mais saint Gal:

--Quel rapport prétendez-vous établir entre le baptême d'un oiseau et le

mariage d'un eunuque? Il n'y en a point. Le mariage est, si j'ose dire,

un sacrement conditionnel, éventuel. Le prêtre bénit par avance un acte;

il est évident que, si l'acte n'est pas consommé, la bénédiction demeure

sans effet. Cela saute aux yeux. J'ai connu sur la terre, dans la ville

d'Antrim, un homme riche nommé Sadoc qui, vivant en concubinage avec une

femme, la rendit mère de neuf enfants. Sur ses vieux jours, cédant à mes

objurgations, il consentit à l'épouser et je bénis leur union.

Malheureusement le grand âge de Sadoc l'empêcha de consommer le mariage.

Peu de temps après, il perdit tous ses biens et Germaine (tel était le

nom de cette femme), ne se sentant point en état de supporter

l'indigence, demanda l'annulation d'un mariage qui n'avait point de

réalité. Le pape accueillit sa demande, car elle était juste. Voilà pour

le mariage. Mais le baptême est conféré sans restrictions ni réserves

d'aucune sorte. Il n'y a point de doute: c'est un sacrement que les

pingouins ont reçu.

Appelé à donner son avis, le pape saint Damase s'exprima en ces termes:

--Pour savoir si un baptême est valable et produira ses conséquences,

c'est-à-dire la sanctification, il faut considérer qui le donne et non

qui le reçoit. En effet, la vertu sanctifiante de ce sacrement résulte

de l'acte extérieur par lequel il est conféré, sans que le baptisé

coopère à sa propre sanctification par aucun acte personnel; s'il en

était autrement on ne l'administrerait point aux nouveau-nés. Et il

n'est besoin, pour baptiser, de remplir aucune condition particulière;

il n'est pas nécessaire d'être en état de grâce; il suffit d'avoir

l'intention de faire ce que fait l'Église, de prononcer les paroles

consacrées et d'observer les formes prescrites. Or, nous ne pouvons

douter que le vénérable Maël n'ait opéré dans ces conditions. Donc les

pingouins sont baptisés.

--Y pensez-vous? demanda saint Guénolé. Et que croyez-vous donc que soit

le baptême? Le baptême est le procédé de la régénération par lequel

l'homme naît d'eau et d'esprit, car entré dans l'eau couvert de crimes,

il en sort néophyte, créature nouvelle, abondante en fruits de justice;

le baptême est le germe de l'immortalité; le baptême est le gage de la

résurrection; le baptême est l'ensevelissement avec le Christ en sa mort

et la communion à la sortie du sépulcre. Ce n'est pas un don à faire à

des oiseaux. Raisonnons, mes pères. Le baptême efface le péché originel;

or les pingouins n'ont pas été conçus dans le péché; il remet toutes les

peines du péché; or les pingouins n'ont pas péché; il produit la grâce

et le don des vertus, unissant les chrétiens à Jésus-Christ, comme les

membres au chef, et il tombe sous le sens que les pingouins ne sauraient

acquérir les vertus des confesseurs, des vierges et des veuves, recevoir

des grâces et s'unir à....

Saint Damase ne le laissa point achever:

--Cela prouve, dit-il vivement, que le baptême était inutile; cela ne

prouve pas qu'il ne soit pas effectif.

--Mais à ce compte, répliqua saint Guénolé, on baptiserait au nom du

Père, du Fils et de l'Esprit, par aspersion ou immersion, non seulement

un oiseau ou un quadrupède, mais aussi un objet inanimé, une statue, une

table, une chaise, etc. Cet animal serait chrétien, cette idole, cette

table seraient chrétiennes! C'est absurde!

Saint Augustin prit la parole. Il se fit un grand silence.

--Je vais, dit l'ardent évêque d'Hippone, vous montrer, par un exemple,

la puissance des formules. Il s'agit, il est vrai, d'une opération

diabolique. Mais s'il est établi que des formules enseignées par le

Diable ont de l'effet sur des animaux privés d'intelligence, ou même sur

des objets inanimés, comment douter encore que l'effet des formules

sacramentelles ne s'étende sur les esprits des brutes et sur la matière

inerte? Voici cet exemple:

»Il y avait, de mon vivant, dans la ville de Madaura, patrie du

philosophe Apulée, une magicienne à qui il suffisait de brûler sur un

trépied, avec certaines herbes et en prononçant certaines paroles,

quelques cheveux coupés sur la tête d'un homme pour attirer aussitôt cet

homme dans son lit. Or, un jour qu'elle voulait obtenir, de cette

manière, l'amour d'un jeune garçon, elle brûla, trompée par sa servante,

au lieu des cheveux de cet adolescent, des poils arrachés à une outre de

peau de bouc qui pendait à la boutique d'un cabaretier. Et la nuit,

l'outre pleine de vin bondit à travers la ville, jusqu'au seuil de la

magicienne. Le fait est véritable. Dans les sacrements comme dans les

enchantements, c'est la forme qui opère. L'effet d'une formule divine ne

saurait être moindre en force et en étendue, que l'effet d'une formule

infernale.

Ayant parlé de la sorte, le grand Augustin s'assit au milieu des

applaudissements.

Un bienheureux, d'un âge avancé et d'aspect mélancolique, demanda la

parole. Personne ne le connaissait. Il se nommait Probus et n'était

point inscrit dans le canon des saints.

--Que la compagnie veuille m'excuser, dit-il. Je n'ai point d'auréole,

et c'est sans éclat que j'ai gagné la béatitude éternelle. Mais après ce

que vient de vous dire le grand saint Augustin, je crois à propos de

vous faire part d'une cruelle expérience que j'ai faite sur les

conditions nécessaires à la validité d'un sacrement. L'évêque d'Hippone

a bien raison de le dire: un sacrement dépend de la forme. Sa vertu est

dans la forme; son vice est dans la forme. Écoutez, confesseurs et

pontifes, ma lamentable histoire. J'étais prêtre à Rome, sous le

principat de l'empereur Gordien. Sans me recommander comme vous par des

mérites singuliers, j'exerçais le sacerdoce avec piété. J'ai desservi

pendant quarante ans l'église de Sainte-Modeste-hors-les-Murs. Mes

habitudes étaient régulières. Je me rendais chaque samedi auprès d'un

cabaretier nommé Barjas, qui logeait avec ses amphores sous la porte

Capène, et je lui achetais le vin que je consacrais chaque jour de la

semaine. Je n'ai point, dans ce long espace de temps, manqué un seul

matin de célébrer le très saint sacrifice de la messe. Pourtant j'étais

sans joie et c'est le coeur serré d'angoisse que je demandais sur les

degrés de l'autel: «Pourquoi es-tu triste, mon âme, et pourquoi me

troubles-tu?» Les fidèles que je conviais à la sainte table me donnaient

des sujets d'affliction, car ayant encore, pour ainsi dire, sur la

langue l'hostie administrée par mes mains, ils retombaient dans le

péché, comme si le sacrement eût été sur eux sans force et sans

efficacité. J'atteignis enfin le terme de mes épreuves terrestres et,

m'étant endormi dans le Seigneur, je me réveillai au séjour des élus.

J'appris alors, de la bouche de l'ange qui m'avait transporté, que le

cabaretier Barjas, de la porte Capène, vendait pour du vin une décoction

de racines et d'écorces dans laquelle n'entrait point une seule goutte

du jus de la vigne et que je n'avais pu transmuer ce vil breuvage en

sang, puisque ce n'était pas du vin, et que le vin seul se change au

sang de Jésus-Christ, que par conséquent toutes mes consécrations

étaient nulles et que, à notre insu, nous étions, mes fidèles et moi,

depuis quarante ans privés du sacrement de l'eucharistie et excommuniés

de fait. À cette révélation, je fus saisi d'une stupeur qui m'accable

encore aujourd'hui dans ce séjour de la béatitude. Je le parcours

incessamment sur toute son étendue sans rencontrer un seul des chrétiens

que j'admis autrefois à la sainte table dans la basilique de la

bienheureuse Modeste.

»Privés du pain des anges, ils s'abandonnèrent sans force aux vices les

plus abominables et ils sont tous allés en enfer. Je me plais à penser

que le cabaretier Barjas est damné. Il y a dans ces choses une logique

digne de l'auteur de toute logique. Néanmoins mon malheureux exemple

prouve qu'il est parfois fâcheux que, dans les sacrements, la forme

l'emporte sur le fond. Je le demande humblement: la sagesse éternelle

n'y pourrait-elle remédier?

--Non, répondit le Seigneur. Le remède serait pire que le mal. Si dans

les règles du salut le fond l'emportait sur la forme, ce serait la ruine

du sacerdoce.

--Hélas! mon Dieu, soupira l'humble Probus, croyez-en ma triste

expérience: tant que vous réduirez vos sacrements à des formules votre

justice rencontrera de terribles obstacles.

--Je le sais mieux que vous, répliqua le Seigneur. Je vois d'un même

regard les problèmes actuels, qui sont difficiles, et les problèmes

futurs, qui ne le seront pas moins. Ainsi, je puis vous annoncer

qu'après que le soleil aura tourné encore deux cent quarante fois autour

de la terre....

--Sublime langage! s'écrièrent les anges.

--Et digne du créateur du monde, répondirent les pontifes.

--C'est, reprit le Seigneur, une façon de dire en rapport avec ma

vieille cosmogonie et dont je ne me déferai pas sans qu'il en coûte à

mon immutabilité....

Après donc que le soleil aura tourné encore deux cent quarante fois

autour de la terre, il ne se trouvera plus à Rome un seul clerc sachant

le latin. En chantant les litanies dans les églises, on invoquera les

saints Orichel, Roguel et Totichel qui sont, vous le savez, des diables

et non des anges. Beaucoup de voleurs, ayant dessein de communier, mais

craignant d'être obligés, pour obtenir leur pardon, d'abandonner à

l'Église les objets dérobés, se confesseront à des prêtres errants qui,

n'entendant ni l'italien ni le latin et parlant seulement le patois de

leur village, iront, par les cités et les bourgs, vendre à vil prix,

souvent pour une bouteille de vin, la rémission des péchés.

Vraisemblablement, nous n'aurons point à nous soucier de ces absolutions

auxquelles manquera la contrition pour être valables; mais il pourra

bien arriver que les baptêmes nous causent encore de l'embarras. Les

prêtres deviendront à ce point ignares, qu'ils baptiseront les enfants

_in nomine patria et filia et spirita sancta_, comme Louis de

Potter se fera un plaisir de le relater au tome III de son _Histoire

philosophique, politique et critique du christianisme_. Ce sera une

question ardue que de décider sur la validité de tels baptêmes; car

enfin, si je m'accommode pour mes textes sacrés d'un grec moins élégant

que celui de Platon et d'un latin qui ne cicéronise guère, je ne saurais

admettre comme formule liturgique un pur charabia. Et l'on frémit, quand

on songe qu'il sera procédé avec cette inexactitude sur des millions de

nouveau-nés. Mais revenons à nos pingouins.

--Vos divines paroles, Seigneur, nous y ont déjà ramenés, dit saint Gal.

Dans les signes de la religion et les règles du salut, la forme

l'emporte nécessairement sur le fond et la validité d'un sacrement

dépend uniquement de sa forme. Toute la question est de savoir si oui ou

non les pingouins ont été baptisés dans les formes. Or la réponse n'est

pas douteuse. Les pères et les docteurs en tombèrent d'accord, et leur

perplexité n'en devint que plus cruelle.

--L'état de chrétien, dit saint Corneille, ne va pas sans de graves

inconvénients pour un pingouin. Voilà des oiseaux dans l'obligation de

faire leur salut. Comment y pourront-ils réussir? Les moeurs des oiseaux

sont, en bien des points, contraires aux commandements de l'Église. Et

les pingouins n'ont pas de raison pour en changer. Je veux dire qu'ils

ne sont pas assez raisonnables pour en prendre de meilleures.

--Ils ne le peuvent pas, dit le Seigneur; mes décrets les en empêchent.

--Toutefois, reprit saint Corneille, par la vertu du baptême, leurs

actions cessent de demeurer indifférentes. Désormais elles seront bonnes

ou mauvaises, susceptibles de mérite ou de démérite.

--C'est bien ainsi que la question se pose, dit le Seigneur.

--Je n'y vois qu'une solution, dit saint Augustin. Les pingouins iront

en enfer.

--Mais ils n'ont point d'âme, fit observer saint Irénée.

--C'est fâcheux, soupira Tertullien.

--Sans doute, reprit saint Gal. Et je reconnais que le saint homme Maël,

mon disciple, a, dans son zèle aveugle, créé au Saint-Esprit de grandes

difficultés théologiques et porté le désordre dans l'économie des

mystères.

--C'est un vieil étourdi, s'écria en haussant les épaules saint Adjutor

d'Alsace.

Mais le Seigneur, tournant sur Adjutor un regard de reproche:

--Permettez, dit-il: le saint homme Maël n'a pas comme vous, mon

bienheureux, la science infuse. Il ne me voit pas. C'est un vieillard

accablé d'infirmités; il est à moitié sourd et aux trois quarts aveugle.

Vous êtes trop sévère pour lui. Cependant je reconnais que la situation

est embarrassante.

--Ce n'est heureusement qu'un désordre passager, dit saint Irénée. Les

pingouins sont baptisés, leurs oeufs ne le seront pas et le mal

s'arrêtera à la génération actuelle.

--Ne parlez pas ainsi, mon fils Irénée, dit le Seigneur. Les règles que

les physiciens établissent sur la terre souffrent des exceptions, parce

qu'elles sont imparfaites et ne s'appliquent pas exactement à la nature.

Mais les règles que j'établis sont parfaites et ne souffrent aucune

exception. Il faut décider du sort des pingouins baptisés, sans

enfreindre aucune loi divine et conformément au décalogue ainsi qu'aux

commandements de mon Église.

--Seigneur, dit saint Grégoire de Nazianze, donnez-leur une âme

immortelle.

--Hélas! Seigneur, qu'en feraient-ils? soupira Lactance. Ils n'ont pas

une voix harmonieuse pour chanter vos louanges. Ils ne sauraient

célébrer vos mystères.

--Sans doute, dit saint Augustin, ils n'observeront pas la loi divine.

--Ils ne le pourront pas, dit le Seigneur.

--Ils ne le pourront pas, poursuivit saint Augustin. Et si, dans votre

sagesse, Seigneur, vous leur infusez une âme immortelle, ils brûleront

éternellement en enfer, en vertu de vos décrets adorables. Ainsi sera

rétabli l'ordre auguste, troublé par ce vieux Cambrien.

--Vous me proposez, fils de Monique, une solution correcte, dit le

Seigneur, et qui s'accorde avec ma sagesse. Mais elle ne contente point

ma clémence. Et, bien qu'immuable par essence, à mesure que je dure,

j'incline davantage à la douceur. Ce changement de caractère est

sensible à qui lit mes deux testaments.

Comme la discussion se prolongeait sans apporter beaucoup de lumières et

que les bienheureux montraient de la propension à répéter toujours la

même chose, on décida de consulter sainte Catherine d'Alexandrie. C'est

ce qu'on faisait ordinairement dans les cas difficiles. Sainte Catherine

avait, sur la terre, confondu cinquante docteurs très savants. Elle

connaissait la philosophie de Platon aussi bien que l'Écriture sainte et

possédait la rhétorique.

CHAPITRE VII

UNE ASSEMBLÉE AU PARADIS (suite et fin)

Sainte Catherine se rendit dans l'assemblée, la tête ceinte d'une

couronne d'émeraudes, de saphirs et de perles, et vêtue d'une robe de

drap d'or. Elle portait au côté une roue flamboyante, image de celle

dont les éclats avaient frappé ses persécuteurs.

Le Seigneur l'ayant invitée à parler, elle s'exprima en ces termes:

--Seigneur, pour résoudre le problème que vous daignez me soumettre, je

n'étudierai pas les moeurs des animaux en général, ni celles des oiseaux

en particulier. Je ferai seulement remarquer aux docteurs, confesseurs

et pontifes, réunis dans cette assemblée, que la séparation entre

l'homme et l'animal n'est pas complète, puisqu'il se trouve des monstres

qui procèdent à la fois de l'un et de l'autre. Tels sont les chimères,

moitié nymphes et moitié serpents; les trois gorgones, les capripèdes;

telles sont les scylles et les sirènes qui chantent dans la mer. Elles

ont un buste de femme et une queue de poisson. Tels sont aussi les

centaures, hommes jusqu'à la ceinture et chevaux pour le reste. Noble

race de monstres. L'un d'eux, vous ne l'ignorez point, a su, guidé par

les seules lumières de la raison, s'acheminer vers la béatitude

éternelle, et vous voyez parfois sur les nuées d'or se cabrer sa

poitrine héroïque. Le centaure Chiron mérita par ses travaux terrestres

de partager le séjour des bienheureux: il fit l'éducation d'Achille; et

ce jeune héros, au sortir des mains du centaure, vécut deux ans, habillé

à la manière d'une jeune vierge, parmi les filles du roi Lycomède. Il

partagea leurs jeux et leur couche sans leur laisser soupçonner un

moment qu'il n'était point une jeune vierge comme elles. Chiron, qui

l'avait nourri dans de si bonnes moeurs, est, avec l'empereur Trajan, le

seul juste qui ait obtenu la gloire céleste en observant la loi

naturelle. Et pourtant ce n'était qu'un demi-homme.

«Je crois avoir prouvé par cet exemple qu'il suffit de posséder quelques

parties d'homme, à la condition toutefois qu'elles soient nobles, pour

parvenir à la béatitude éternelle. Et ce que le centaure Chiron a pu

obtenir sans être régénéré par le baptême, comment des pingouins ne le

mériteraient-ils pas, après avoir été baptisés, s'ils devenaient demi-

pingouins et demi-hommes? C'est pourquoi je vous supplie, Seigneur, de

donner aux pingouins du vieillard Maël une tête et un buste humains,

afin qu'ils puissent vous louer dignement, et de leur accorder une âme

immortelle, mais petite.

Ainsi parla Catherine, et les pères, les docteurs, les confesseurs, les

pontifes firent entendre un murmure d'approbation.

Mais saint Antoine, ermite, se leva et, tendant vers le Très-Haut deux

bras noueux et rouges:

--N'en faites rien, Seigneur mon Dieu, s'écria-t-il, au nom de votre

saint Paraclet, n'en faites rien!

Il parlait avec une telle véhémence que sa longue barbe blanche

s'agitait à son menton comme une musette vide à la bouche d'un cheval

affamé.

--Seigneur, n'en faites rien. Des oiseaux à tête humaine, cela existe

déjà. Sainte Catherine n'a rien imaginé de nouveau.

--L'imagination assemble et compare; elle ne crée jamais, répliqua

sèchement sainte Catherine.

--... Cela existe déjà, poursuivit saint Antoine, qui ne voulait rien

entendre. Cela s'appelle les harpies, et ce sont les plus incongrus

animaux de la création. Un jour que, dans le désert, je reçus à souper

saint Paul, abbé, je mis la table au seuil de ma cabane, sous un vieux

sycomore. Les harpies vinrent s'asseoir dans les branches; elles nous

assourdirent de leurs cris aigus et fiantèrent sur tous les mets.

L'importunité de ces monstres m'empêcha d'entendre les enseignements de

saint Paul, abbé, et nous mangeâmes de la fiente d'oiseau avec notre

pain et nos laitues. Comment peut-on croire que les harpies vous

loueront dignement, Seigneur?

»Certes, dans mes tentations, j'ai vu beaucoup d'êtres hybrides, non

seulement des femmes serpents et des femmes poissons, mais des êtres

composés avec plus d'incohérence encore, comme des hommes dont le corps

était fait d'une marmite, d'une cloche, d'une horloge, d'un buffet

rempli de nourriture et de vaisselle, ou même d'une maison avec des

portes et des fenêtres, par lesquelles on apercevait des personnes

occupées à des travaux domestiques. L'éternité ne suffirait pas s'il me

fallait décrire tous les monstres qui m'ont assailli dans ma solitude,

depuis les baleines gréées comme des navires jusqu'à la pluie de

bestioles rouges qui changeait en sang l'eau de ma fontaine. Mais aucun

n'était aussi dégoûtant que ces harpies qui brûlèrent de leurs

excréments les feuilles de mon beau sycomore.

--Les harpies, fit observer Lactance, sont des monstres femelles au

corps d'oiseau. Elles ont d'une femme la tête et la poitrine. Leur

indiscrétion, leur impudence et leur obscénité procèdent de leur nature

féminine, ainsi que l'a démontré le poète Virgile en son _Énéide_.

Elles participent de la malédiction d'Ève.

--Ne parlons plus de la malédiction d'Ève, dit le Seigneur. La seconde

Ève a racheté la première.

Paul Orose, auteur d'une histoire universelle que Bossuet devait plus

tard imiter, se leva et supplia le Seigneur:

--Seigneur, entendez ma prière et celle d'Antoine. Ne fabriquez plus de

monstres à la façon des centaures, des sirènes et des faunes, chers aux

Grecs assembleurs de fables. Vous n'en aurez aucune satisfaction. Ces

sortes de monstres ont des inclinations païennes et leur double nature

ne les dispose pas à la pureté des moeurs.

Le suave Lactance répliqua en ces termes:

--Celui qui vient de parler est assurément le meilleur historien qui

soit dans le Paradis, puisqu'Hérodote, Thucydide, Polybe Tite-Live,

Velleius Paterculus, Cornélius Népos, Suétone, Manéthon, Diodore de

Sicile, Dion Cassius, Lampride, sont privés de la vue de Dieu et que

Tacite souffre en enfer les tourments dus aux blasphémateurs. Mais il

s'en faut que Paul Orose connaisse aussi bien les cieux que la terre.

Car il ne songe point que les anges, qui procèdent de l'homme et de

l'oiseau, sont la pureté même.

--Nous nous égarons, dit l'Éternel. Que viennent faire ici ces

centaures, ces harpies et ces anges? Il s'agit de pingouins.

--Vous l'avez dit, Seigneur; il s'agit de pingouins, déclara le doyen

des cinquante docteurs confondus en leur vie mortelle par la vierge

d'Alexandrie, et j'ose exprimer cet avis que, pour faire cesser le

scandale dont les cieux s'émeuvent, il faut, comme le propose sainte

Catherine qui nous a confondus, donner aux pingouins du vieillard Maël

la moitié d'un corps humain, avec une âme éternelle, proportionnée à

cette moitié.

Sur cette parole, il s'éleva dans l'assemblée un grand bruit de

conversations particulières et de disputes doctorales. Les pères grecs

contestaient avec les latins véhémentement sur la substance, la nature

et les dimensions de l'âme qu'il convenait de donner aux pingouins.

--Confesseurs et pontifes, s'écria le Seigneur, n'imitez point les

conclaves et les synodes de la terre. Et ne portez point dans l'Église

triomphante ces violences qui troublent l'Église militante. Car, il

n'est que trop vrai: dans tous les conciles, tenus sous l'inspiration de

mon Esprit, en Europe, en Asie, en Afrique, les pères ont arraché la

barbe et les yeux aux pères. Toutefois ils furent infaillibles, car

j'étais avec eux.

L'ordre étant rétabli, le vieillard Hermas se leva et prononça ces

lentes paroles:

--Je vous louerai, Seigneur, de ce que vous fîtes naître Saphira, ma

mère, parmi votre peuple, aux jours où la rosée du ciel rafraîchissait

la terre en travail de son Sauveur. Et je vous louerai, Seigneur, de

m'avoir donné de voir de mes yeux mortels les apôtres de votre divin

fils. Et je parlerai dans cette illustre assemblée parce que vous avez

voulu que la vérité sortît de la bouche des humbles, et je dirai:

Changez ces pingouins en hommes. C'est la seule détermination convenable

à votre justice et à votre miséricorde.

Plusieurs docteurs demandaient la parole; d'autres la prenaient.

Personne n'écoutait et tous les confesseurs agitaient tumultueusement

leurs palmes et leurs couronnes.

Le Seigneur, d'un geste de sa droite, apaisa les querelles de ses élus:

--N'en délibérons plus, dit-il. L'avis ouvert par le doux vieillard

Hermas est le seul conforme à mes desseins éternels. Ces oiseaux seront

changés en hommes. Je prévois à cela plusieurs inconvénients. Beaucoup

entre ces hommes se donneront des torts qu'ils n'auraient pas eus comme

pingouins. Certes, leur sort, par l'effet de ce changement, sera bien

moins enviable qu'il n'eût été sans ce baptême et cette incorporation à

la famille d'Abraham. Mais il convient que ma prescience n'entreprenne

pas sur leur libre arbitre. Afin de ne point porter atteinte à la

liberté humaine, j'ignore ce que je sais, j'épaissis sur mes yeux les

voiles que j'ai percés et, dans mon aveugle clairvoyance, je me laisse

surprendre par ce que j'ai prévu.

Et aussitôt, appelant l'archange Raphaël:

--Va trouver, lui dit-il, le saint homme Maël; avertis-le de sa méprise

et dis-lui que, armé de mon Nom, il change ces pingouins en hommes.

CHAPITRE VIII

MÉTAMORPHOSE DES PINGOUINS

L'archange, descendu dans l'île des Pingouins, trouva le saint homme

endormi au creux d'un rocher, parmi ses nouveaux disciples. Il lui posa

la main sur l'épaule et, l'ayant éveillé, dit d'une voix douce:

--Maël, ne crains point!

Et le saint homme, ébloui par une vive lumière, enivré d'une odeur

délicieuse, reconnut l'ange du Seigneur et se prosterna le front contre

terre.

Et l'ange dit encore:

--Maël, connais ton erreur: croyant baptiser des enfants d'Adam, tu as

baptisé des oiseaux; et voici que par toi des pingouins sont entrés dans

l'Église de Dieu.

À ces mots, le vieillard demeura stupide.

Et l'ange reprit:

--Lève-toi, Maël, arme-toi du Nom puissant du Seigneur et dis à ces

oiseaux: «Soyez des hommes!»

Et le saint homme Maël, ayant pleuré et prié, s'arma du Nom puissant du

Seigneur et dit aux oiseaux:

--Soyez des hommes!

Aussitôt les pingouins se transformèrent. Leur front s'élargit et leur

tête s'arrondit en dôme, comme Sainte-Marie Rotonde dans la ville de

Rome. Leurs yeux ovales s'ouvrirent plus grands sur l'univers; un nez

charnu habilla les deux fentes de leurs narines; leur bec se changea en

bouche et de cette bouche sortit la parole; leur cou s'accourcit et

grossit; leurs ailes devinrent des bras et leurs pattes des jambes; une

âme inquiète habita leur poitrine.

Pourtant il leur restait quelques traces de leur première nature. Ils

étaient enclins à regarder de côté; ils se balançaient sur leurs cuisses

trop courtes; leur corps restait couvert d'un fin duvet.

Et Maël rendit grâces au Seigneur de ce qu'il avait incorporé ces

pingouins à la famille d'Abraham.

Mais il s'affligea à la pensée que, bientôt, il quitterait cette île

pour n'y plus revenir et que, loin de lui, peut-être, la foi des

pingouins périrait, faute de soins, comme une plante trop jeune et trop

tendre. Et il conçut l'idée de transporter leur île sur les côtes

d'Armorique.

--J'ignore les desseins de la Sagesse éternelle, se dit-il. Mais si Dieu

veut que l'île soit transportée, qui pourrait empêcher qu'elle le fût?

Et le saint homme du lin de son étole fila une corde très mince, d'une

longueur de quarante pieds. Il noua un bout de cette corde autour d'une

pointe de rocher qui perçait le sable de la grève et, tenant à la main

l'autre bout de la corde, il entra dans l'auge de pierre.

L'auge glissa sur la mer, et remorqua l'île des Pingouins; après neuf

jours de navigation elle aborda heureusement au rivage des Bretons,

amenant l'île avec elle.

LIVRE II

LES TEMPS ANCIENS

CHAPITRE PREMIER

LES PREMIERS VOILES

Ce jour-là, saint Maël s'assit, au bord de l'océan, sur une pierre qu'il

trouva brûlante. Il crut que le soleil l'avait chauffée, et il en rendit

grâces au Créateur du monde, ne sachant pas que le Diable venait de s'y

reposer.

L'apôtre attendait les moines d'Yvern, chargés d'amener une cargaison de

tissus et de peaux, pour vêtir les habitants de l'île d'Alca.

Bientôt il vit débarquer un religieux nommé Magis, qui portait un coffre

sur son dos. Ce religieux jouissait d'une grande réputation de sainteté.

Quand il se fut approché du vieillard, il posa le coffre à terre et dit,

en s'essuyant le front du revers de sa manche:

--Eh bien, mon père, voulez-vous donc vêtir ces pingouins?

--Rien n'est plus nécessaire, mon fils, répondit le vieillard. Depuis

qu'ils sont incorporés à la famille d'Abraham, ces pingouins participent

de la malédiction d'Ève, et ils savent qu'ils sont nus, ce qu'ils

ignoraient auparavant. Et il n'est que temps de les vêtir, car voici

qu'ils perdent le duvet qui leur restait après leur métamorphose.

--Il est vrai, dit Magis, en promenant ses regards sur le rivage où l'on

voyait les pingouins occupés à pêcher la crevette, à cueillir des

moules, à chanter ou à dormir; ils sont nus. Mais ne croyez-vous pas,

mon père, qu'il ne vaudrait pas mieux les laisser nus? Pourquoi les

vêtir? Lors qu'ils porteront des habits et qu'ils seront soumis à la loi

morale, ils en prendront un immense orgueil, une basse hypocrisie et une

cruauté superflue.

--Se peut-il, mon fils, soupira le vieillard, que vous conceviez si mal

les effets de la loi morale à laquelle les gentils eux-mêmes se

soumettent?

--La loi morale, répliqua Magis, oblige les hommes qui sont des bêtes à

vivre autrement que des bêtes, ce qui les contrarie sans doute; mais

aussi les flatte et les rassure; et, comme ils sont orgueilleux,

poltrons et avides de joie, ils se soumettent volontiers à des

contraintes dont ils tirent vanité et sur lesquelles ils fondent et leur

sécurité présente et l'espoir de leur félicité future. Tel est le

principe de toute morale.... Mais ne nous égarons point. Mes compagnons

déchargent en cette île leur cargaison de tissus et de peaux. Songez-y,

mon père, tandis qu'il en est temps encore! C'est une chose d'une grande

conséquence que d'habiller les pingouins. À présent, quand un pingouin

désire une pingouine, il sait précisément ce qu'il désire, et ses

convoitises sont bornées par une connaissance exacte de l'objet

convoité. En ce moment, sur la plage, deux ou trois couples de pingouins

font l'amour au soleil. Voyez avec quelle simplicité! Personne n'y prend

garde et ceux qui le font n'en semblent pas eux-mêmes excessivement

occupés. Mais quand les pingouines seront voilées, le pingouin ne se

rendra pas un compte aussi juste de ce qui l'attire vers elles. Ses

désirs indéterminés se répandront en toutes sortes de rêves et

d'illusions; enfin, mon père, il connaîtra l'amour et ses folles

douleurs. Et, pendant ce temps, les pingouines, baissant les yeux et

pinçant les lèvres, vous prendront des airs de garder sous leurs voiles

un trésor!... Quelle pitié!

»Le mal sera tolérable tant que ces peuples resteront rudes et pauvres;

mais attendez seulement un millier d'années et vous verrez de quelles

armes redoutables vous aurez ceint, mon père, les filles d'Alca. Si vous

le permettez, je puis vous en donner une idée par avance. J'ai quelques

nippes dans cette caisse. Prenons au hasard une de ces pingouines dont

les pingouins font si peu de cas, et habillons-la le moins mal que nous

pourrons.

»En voici précisément une qui vient de notre côté. Elle n'est ni plus

belle ni plus laide que les autres; elle est jeune. Personne ne la

regarde. Elle chemine indolemment sur la falaise, un doigt dans le nez

et se grattant le dos jusqu'au jarret. Il ne vous échappe pas, mon père,

qu'elle a les épaules étroites, les seins lourds, le ventre gros et

jaune, les jambes courtes. Ses genoux, qui tirent sur le rouge,

grimacent à tous les pas qu'elle fait, et il semble qu'elle ait à chaque

articulation des jambes une petite tête de singe. Ses pieds, épanouis et

veineux, s'attachent au rocher par quatre doigts crochus, tandis que les

gros orteils se dressent sur le chemin comme les têtes de deux serpents

pleins de prudence. Elle se livre à la marche; tous ses muscles sont

intéressés à ce travail, et, de ce que nous les voyons fonctionner à

découvert, nous prenons d'elle l'idée d'une machine à marcher, plutôt

que d'une machine à faire l'amour, bien qu'elle soit visiblement l'une

et l'autre et contienne en elle plusieurs mécanismes encore. Eh bien,

vénérable apôtre, vous allez voir ce que je vais vous en faire.

À ces mots, le moine Magis atteint en trois bonds la femme pingouine, la

soulève, l'emporte repliée sous son bras, la chevelure traînante, et la

jette épouvantée aux pieds du saint homme Maël.

Et tandis qu'elle pleure et le supplie de ne lui point faire de mal, il

tire de son coffre une paire de sandales et lui ordonne de les chausser.

--Serrés dans les cordons de laine, ses pieds, fit-il observer au

vieillard, en paraîtront plus petits. Les semelles, hautes de deux

doigts, allongeront élégamment ses jambes et le faix qu'elles portent en

sera magnifié.

Tout en nouant ses chaussures, la pingouine jeta sur le coffre ouvert un

regard curieux, et, voyant qu'il était plein de joyaux et de parures,

elle sourit dans ses larmes.

Le moine lui tordit les cheveux sur la nuque et les couronna d'un

chapeau de fleurs. Il lui entoura les poignets de cercles d'or et,

l'ayant fait mettre debout, il lui passa sous les seins et sur le ventre

un large bandeau de lin, alléguant que la poitrine en concevrait une

fierté nouvelle et que les flancs en seraient évidés pour la gloire des

hanches.

Au moyen des épingles qu'il tirait une à une de sa bouche, il ajustait

ce bandeau.

--Vous pouvez serrer encore, fit la pingouine.

Quand il eut, avec beaucoup d'étude et de soins, contenu de la sorte les

parties molles du buste, il revêtit tout le corps d'une tunique rose,

qui en suivait mollement les lignes.

--Tombe-t-elle bien? demanda la pingouine.

Et, la taille fléchie, la tête de côté, le menton sur l'épaule, elle

observait d'un regard attentif la façon de sa toilette.

Magis lui ayant demandé si elle ne croyait pas que la robe fût un peu

longue, elle répondit avec assurance que non, qu'elle la relèverait.

Aussitôt, tirant de la main gauche sa jupe par derrière, elle la serra

obliquement au-dessus des jarrets, prenant soin de découvrir à peine les

talons. Puis elle s'éloigna à pas menus en balançant les hanches.

Elle ne tournait pas la tête; mais en passant près d'un ruisseau, elle

s'y mira du coin de l'oeil.

Un pingouin, qui la rencontra d'aventure, s'arrêta surpris, et

rebroussant chemin, se mit à la suivre. Comme elle longeait le rivage,

des pingouins qui revenaient de la pêche s'approchèrent d'elle et,

l'ayant contemplée, marchèrent sur sa trace. Ceux qui étaient couchés

sur le sable se levèrent et se joignirent aux autres.

Sans interruption, à son approche, dévalaient des sentiers de la

montagne, sortaient des fentes des rochers, émergeaient du fond des

eaux, de nouveaux pingouins qui grossissaient le cortège. Et tous,

hommes mûrs aux robustes épaules, à la poitrine velue, souples

adolescents, vieillards secouant les plis nombreux de leur chair rose

aux soies blanches, ou trainant leurs jambes plus maigres et plus seches

que le bâton de genévrier qui leur en faisait une troisième, se

pressaient, haletants, et ils exhalaient une âcre odeur et des souffles

rauques. Cependant, elle allait tranquille et semblait ne rien voir.

--Mon père, s'écria Magis, admirez comme ils cheminent tous le nez dardé

sur le centre sphérique de cette jeune demoiselle, maintenant que ce

centre est voilé de rose. La sphère inspire les méditations des

géomètres par le nombre de ses propriétes; quand elle procède de la

nature physique et vivante, elle en acquiert des qualités nouvelles. Et

pour que l'intérêt de cette figure fut pleinement révélé aux pingouins,

il fallut que, cessant de la voir distinctement par leurs yeux, ils

fussent amenés à se la représenter en esprit. Moi-même, je me sens à

cette heure irrésistiblement entraîné vers cette pingouine. Est-ce parce

que sa jupe lui a rendu le cul essentiel, et que, le simplifiant avec

magnificence, elle le revêt d'un caractère synthétique et général et

n'en laisse paraître que l'idée pure, le principe divin, je ne saurais

le dire; mais il me semble que, si je l'embrassais, je tiendrais dans

mes mains le firmament des voluptés humaines. Il est certain que la

pudeur communique aux femmes un attrait invincible. Mon trouble est tel

que j'essayerais en vain de le cacher.

Il dit, et troussant sa robe horriblement, il s'élance sur la queue des

pingouins, les presse, les culbute, les surmonte, les foule aux pieds,

les écrase, atteint la fille d'Alca, la saisit à pleines mains par

l'orbe rose qu'un peuple entier crible de regards et de désirs et qui

soudain disparaît, aux bras du moine, dans une grotte marine.

Alors les pingouins crurent que le soleil venait de s'éteindre. Et le

saint homme Maël connut que le Diable avait pris les traits du moine

Magis pour donner des voiles à la fille d'Alca. Il était troublé dans sa

chair et son âme était triste. En regagnant à pas lents son ermitage, il

vit de petites pingouines de six à sept ans, la poitrine plate et les

cuisses creuses, qui s'étaient fait des ceintures d'algues et de goémons

et parcouraient la plage en regardant si les hommes ne les suivaient

pas.

CHAPITRE II

LES PREMIERS VOILES (SUITE ET FIN)

Le saint homme Maël ressentait une profonde affliction de ce que les

premiers voiles mis à une fille d'Alca eussent trahi la pudeur

pingouine, loin de la servir. Il n'en persista pas moins dans son

dessein de donner des vêtements aux habitants de l'île miraculeuse. Les

ayant convoqués sur le rivage, il leur distribua les habits que les

religieux d'Yvern avaient apportés. Les pingouins reçurent des tuniques

courtes et des braies, les pingouines des robes longues. Mais il s'en

fallut de beaucoup que ces robes fissent l'effet que la première avait

produit. Elles n'étaient pas aussi belles, la façon en était rude et

sans art, et l'on n'y faisait plus attention puisque toutes les femmes

en portaient. Comme elles préparaient les repas et travaillaient aux

champs, elles n'eurent bientôt plus que des corsages crasseux et des

cotillons sordides. Les pingouins accablaient de travail leurs

malheureuses compagnes qui ressemblaient à des bêtes de somme. Ils

ignoraient les troubles du coeur et le désordre des passions. Leurs

moeurs étaient innocentes. L'inceste, très fréquent, y revêtait une

simplicité rustique, et si l'ivresse portait un jeune garçon à violer

son aïeule, le lendemain, il n'y songeait plus.

CHAPITRE III

LE BORNAGE DES CHAMPS ET L'ORIGINE DE LA PROPRIÉTÉ

L'île ne gardait point son âpre aspect d'autrefois, lorsque, au milieu

des glaces flottantes elle abritait dans un amphithéâtre de rochers un

peuple d'oiseaux. Son pic neigeux s'était affaissé et il n'en subsistait

plus qu'une colline, du haut de laquelle on découvrait les rivages

d'Armorique, couverts d'une brume éternelle, et l'océan semé de sombres

écueils, semblables à des monstres à demi soulevés sur l'abîme.

Ses côtes étaient maintenant très étendues et profondément découpées, et

sa figure rappelait la feuille de mûrier. Elle se couvrit soudain d'une

herbe salée, agréable aux troupeaux, de saules, de figuiers antiques et

de chênes augustes. Le fait est attesté par Bede le Vénérable et

plusieurs autres auteurs dignes de foi.

Au nord, le rivage formait une baie profonde, qui devint par la suite un

des plus illustres ports de l'univers. À l'est, au long d'une côte

rocheuse battue par une mer écumante, s'étendait une lande déserte et

parfumée. C'était le rivage des Ombres, où les habitants de l'île ne

s'aventuraient jamais, par crainte des serpents nichés dans le creux des

roches et de peur d'y rencontrer les âmes des morts, semblables à des

flammes livides. Au sud, des vergers et des bois bordaient la baie tiède

des Plongeons. Sur ce rivage fortuné le vieillard Maël construisit une

église et un moustier de bois. À l'ouest, deux ruisseaux, le Clange et

la Surelle, arrosaient les vallées fertiles des Dalles et des Dombes.

Or, un matin d'automne, le bienheureux Maël, qui se promenait dans la

vallée du Clange en compagnie d'un religieux d'Yvern, nommé Bulloch, vit

passer par les chemins des troupes d'hommes farouches, chargés de

pierres. En même temps, il entendit de toutes parts des cris et des

plaintes monter de la vallée vers le ciel tranquille.

Et il dit à Bulloch:

--J'observe avec tristesse, mon fils, que les habitants de cette île,

depuis qu'ils sont devenus des hommes, agissent avec moins de sagesse

qu'auparavant. Lorsqu'ils étaient oiseaux, ils ne se querellaient que

dans la saison des amours. Et maintenant ils se disputent en tous les

temps; ils se cherchent noise été comme hiver. Combien ils sont déchus

de cette majesté paisible qui, répandue sur l'assemblée des pingouins,

la rendait semblable au sénat d'une sage république!

»Regarde, mon fils Bulloch, du côté de la Surelle. Il se trouve

précisément dans la fraîche vallée une douzaine d'hommes pingouins,

occupés à s'assommer les uns les autres avec des bêches et des pioches

dont il vaudrait mieux qu'ils travaillassent la terre. Cependant, plus

cruelles que les hommes, les femmes déchirent de leurs ongles le visage

de leurs ennemis. Hélas! mon fils Bulloch, pourquoi se massacrent-ils

ainsi?

--Par esprit d'association, mon père, et prévision de l'avenir, répondit

Bulloch. Car l'homme est par essence prévoyant et sociable. Tel est son

caractère. Il ne peut se concevoir sans une certaine appropriation des

choses. Ces pingouins que vous voyez, ô maître, s'approprient des

terres.

--Ne pourraient-ils se les approprier avec moins de violence? demanda le

vieillard. Tout en combattant, ils échangent des invectives et des

menaces. Je ne distingue pas leurs paroles. Elles sont irritées, à en

juger par le ton.

--Ils s'accusent réciproquement de vol et d'usurpation, répondit

Bulloch. Tel est le sens général de leurs discours.

À ce moment, le saint homme Maël, joignant les mains, poussa un grand

soupir:

--Ne voyez-vous pas, mon fils, s'écria-t-il, ce furieux qui coupe avec

ses dents le nez de son adversaire terrassé, et cet autre qui broie la

tête d'une femme sous une pierre énorme?

--Je les vois, répondit Bulloch. Ils créent le droit; ils fondent la

propriété; ils établissent les principes de la civilisation, les bases

des sociétés et les assises de l'Etat.

--Comment cela? demanda le vieillard Maël.

--En bornant leurs champs. C'est l'origine de toute police. Vos

pingouins, ô maître, accomplissent la plus auguste des fonctions. Leur

oeuvre sera consacrée à travers les siècles par les légistes, protégée

et confirmée par les magistrats.

Tandis que le moine Bulloch prononçait ces paroles, un grand pingouin à

la peau blanche, au poil roux, descendait dans la vallée, un tronc

d'arbre sur l'épaule. S'approchant d'un petit pingouin, tout brûlé du

soleil, qui arrosait ses laitues, il lui cria:

--Ton champ est à moi!

Et, ayant prononcé cette parole puissante, il abattit sa massue sur la

tête du petit pingouin, qui tomba mort sur la terre cultivée par ses

mains.

À ce spectacle, le saint homme Maël frémit de tout son corps et versa

des larmes abondantes.

Et d'une voix étouffée par l'horreur et la crainte, il adressa au ciel

cette prière:

--Mon Dieu, mon Seigneur, ô toi qui reçus les sacrifices du jeune Abel,

toi qui maudis Caïn, venge, Seigneur, cet innocent pingouin, immolé sur

son champ, et fais sentir au meurtrier le poids de ton bras. Est-il

crime plus odieux, est-il plus grave offense à ta justice, ô Seigneur,

que ce meurtre et ce vol?

--Prenez garde, mon père, dit Bulloch avec douceur, que ce que vous

appelez le meurtre et le vol est en effet la guerre et la conquête,

fondements sacrés des empires et sources de toutes les vertus et de

toutes les grandeurs humaines. Considérez surtout qu'en blâmant le grand

pingouin, vous attaquez la propriété dans son origine et son principe.

Je n'aurai pas de peine à vous le démontrer. Cultiver la terre est une

chose, posséder la terre en est une autre. Et ces deux choses ne doivent

pas être confondues. En matière de propriété, le droit du premier

occupant est incertain et mal assis. Le droit de conquête, au contraire,

repose sur des fondements solides. Il est le seul respectable parce

qu'il est le seul qui se fasse respecter. La propriété a pour unique et

glorieuse origine la force. Elle naît et se conserve par la force. En

cela elle est auguste et ne cède qu'à une force plus grande. C'est

pourquoi il est juste de dire que quiconque possède est noble. Et ce

grand homme roux, en assommant un laboureur pour lui prendre son champ,

vient de fonder à l'instant une très noble maison sur cette terre. Je

veux l'en féliciter.

Ayant ainsi parlé, Bulloch s'approcha du grand pingouin qui, debout au

bord du sillon ensanglanté, s'appuyait sur sa massue.

Et s'étant incliné jusqu'à terre:

--Seigneur Greatauk, prince très redouté, lui dit-il, je viens vous

rendre hommage, comme au fondateur d'une puissance légitime et d'une

richesse héréditaire. Enfoui dans votre champ, le crâne du vil pingouin

que vous avez abattu attestera à jamais les droits sacrés de votre

postérité sur cette terre anoblie par vous. Heureux vos fils et les fils

de vos fils! Ils seront Greatauk ducs du Skull, et ils domineront sur

l'île d'Alca.

Puis, élevant la voix, et se tournant vers le saint vieillard Maël:

--Mon père, bénissez Greatauk. Car toute puissance vient de Dieu.

Maël restait immobile et muet, les yeux levés vers le ciel: il éprouvait

une incertitude douloureuse à juger la doctrine du moine Bulloch. C'est

pourtant cette doctrine qui devait prévaloir aux époques de haute

civilisation. Bulloch peut être considéré comme le créateur du droit

civil en Pingouinie.

CHAPITRE IV

LA PREMIÈRE ASSEMBLÉE DES ÉTATS DE PINGOUINIE.

--Mon fils Bulloch, dit le vieillard Maël, nous devons faire le

dénombrement des Pingouins et inscrire le nom de chacun d'eux dans un

livre.

--Rien n'est plus urgent, répondit Bulloch; il ne peut y avoir de bonne

police sans cela.

Aussitôt l'apôtre, avec le concours de douze religieux, fit procéder au

recensement du peuple.

Et le vieillard Maël dit ensuite:

--Maintenant que nous tenons registre de tous les habitants, il

convient, mon fils Bulloch, de lever un impôt équitable, afin de

subvenir aux dépenses publiques et à l'entretien de l'abbaye. Chacun

doit contribuer selon ses moyens. C'est pourquoi, mon fils, convoquez

les Anciens d'Alca, et d'accord avec eux nous établirons l'impôt.

Les Anciens, ayant été convoqués, se réunirent, au nombre de trente,

dans la cour du moustier de bois, sous le grand sycomore. Ce furent les

premiers États de Pingouinie. Ils étaient formés aux trois quarts des

gros paysans de la Surelle et du Clange. Greatauk, comme le plus noble

des Pingouins, s'assit sur la plus haute pierre.

Le vénérable Maël prit place au milieu de ses religieux et prononça ces

paroles:

--Enfants, le Seigneur donne, quand il lui plaît, les richesses aux

hommes et les leur retire. Or, je vous ai rassemblés pour lever sur le

peuple des contributions afin de subvenir aux dépenses publiques et à

l'entretien des religieux. J'estime que ces contributions doivent être

en proportion de la richesse de chacun. Donc celui qui a cent boeufs en

donnera dix; celui qui en a dix en donnera un.

Quand le saint homme eut parlé, Morio, laboureur à Anis-sur-Clange, un

des plus riches hommes parmi les Pingouins, se leva et dit:

--O Maël, ô mon père, j'estime qu'il est juste que chacun contribue aux

dépenses publiques et aux frais de l'Église. Pour ce qui est de moi, je

suis prêt à me dépouiller de tout ce que je possède dans l'intérêt de

mes frères pingouins et, s'il le fallait, je donnerais de grand coeur

jusqu'à ma chemise. Tous les anciens du peuple sont disposés, comme moi,

à faire le sacrifice de leurs biens; et l'on ne saurait douter de leur

dévouement absolu au pays et à la religion. Il faut donc considérer

uniquement l'intérêt public et faire ce qu'il commande. Or ce qu'il

commande, ô mon père, ce qu'il exige, c'est de ne pas beaucoup demander

à ceux qui possèdent beaucoup; car alors les riches seraient moins

riches et les pauvres plus pauvres. Les pauvres vivent du bien des

riches; c'est pourquoi ce bien est sacré. N'y touchez pas: ce serait

méchanceté gratuite. À prendre aux riches, vous ne retireriez pas grand

profit, car ils ne sont guère nombreux; et vous vous priveriez, au

contraire, de toutes ressources, en plongeant le pays dans la misère.

Tandis que, si vous demandez un peu d'aide à chaque habitant, sans égard

à son bien, vous recueillerez assez pour les besoins publics, et vous

n'aurez pas à vous enquérir de ce que possèdent les citoyens, qui

regarderaient toute recherche de cette nature comme une odieuse

vexation. En chargeant tout le monde également et légèrement, vous

épargnerez les pauvres, puisque vous leur laisserez le bien des riches.

Et comment serait-il possible de proportionner l'impôt à la richesse?

Hier j'avais deux cents boeufs; aujourd'hui j'en ai soixante, demain

j'en aurais cent. Clunic a trois vaches, mais elles sont maigres; Nicclu

n'en a que deux, mais elles sont grasses. De Clunic ou de Nicclu quel

est le plus riche? Les signes de l'opulence sont trompeurs. Ce qui est

certain, c'est que tout le monde boit et mange. Imposez les gens d'après

ce qu'ils consomment. Ce sera la sagesse et ce sera la justice.

Ainsi parla Morio, aux applaudissements des Anciens.

--Je demande qu'on grave ce discours sur des tables d'airain, s'écria le

moine Bulloch. Il est dicté pour l'avenir; dans quinze cents ans, les

meilleurs entre les Pingouins ne parleront pas autrement.

Les Anciens applaudissaient encore, lorsque Greatauk, la main sur le

pommeau de l'épée, fit cette brève déclaration:

--Étant noble, je ne contribuerai pas; car contribuer est ignoble. C'est

à la canaille à payer.

Sur cet avis, les Anciens se séparèrent en silence.

Ainsi qu'à Rome, il fut procédé au cens tous les cinq ans; et l'on

s'aperçut, par ce moyen, que la population s'accroissait rapidement.

Bien que les enfants y mourussent en merveilleuse abondance et que les

famines et les pestes vinssent avec une parfaite régularité dépeupler

des villages entiers, de nouveaux Pingouins, toujours plus nombreux,

contribuaient par leur misère privée à la prospérité publique.

CHAPITRE V

LES NOCES DE KRAKEN ET D'ORBEROSE

En ce temps-là, vivait dans l'île d'Alca un homme pingouin dont le bras

était robuste et l'esprit subtil. Il se nommait Kraken et avait sa

demeure sur le rivage des Ombres, où les habitants de l'île ne

s'aventuraient jamais, par crainte des serpents nichés au creux des

roches et de peur d'y rencontrer les âmes des Pingouins morts sans

baptême qui, semblables à des flammes livides et traînant de longs

gemissements, erraient, la nuit, sur le rivage désolé. Car on croyait

communément, mais sans preuves, que, parmi les Pingouins changés en

hommes à la prière du bienheureux Maël, plusieurs n'avaient pas reçu le

baptême et revenaient après leur mort pleurer dans la tempête. Kraken

habitait sur la côte sauvage une caverne inaccessible. On n'y pénétrait

que par un souterrain naturel de cent pieds de long dont un bois épais

cachait l'entrée.

Or un soir que Kraken cheminait à travers la campagne déserte, il

rencontra, par hasard, une jeune pingouine, pleine de grâce. C'était

celle-là même que, naguère, le moine Magis avait habillée de sa main, et

qui la première avait porté des voiles pudiques. En souvenir du jour où

la foule émerveillée des Pingouins l'avait vue fuir glorieusement dans

sa robe couleur d'aurore, cette vierge avait reçu le nom d'Orberose

[Note: «Orbe, _poétique_, globe en parlant des corps célestes. Par

extension toute espèce de corps globuleux.» (Littré.)]

À la vue de Kraken, elle poussa un cri d'épouvante et s'élança pour lui

échapper. Mais le héros la saisit par les voiles qui flottaient derrière

elle et lui adressa ces paroles:

--Vierge, dis-moi ton nom, ta famille, ton pays.

Cependant Orberose regardait Kraken avec épouvante.

--Est-ce vous que je vois, seigneur, lui demanda-t-elle en tremblant, ou

n'est-ce pas plutôt votre âme indignée?

Elle parlait ainsi parce que les habitants d'Alca, n'ayant plus de

nouvelles de Kraken depuis qu'il habitait le rivage des Ombres, le

croyaient mort et descendu parmi les démons de la nuit.

--Cesse de craindre, fille d'Alca, répondit Kraken. Car celui qui te

parle n'est pas une âme errante, mais un homme plein de force et de

puissance. Je posséderai bientôt de grandes richesses.

Et la jeune Orberose demanda:

--Comment penses-tu acquérir de grandes richesses, ô Kraken, étant fils

des Pingouins?

--Par mon intelligence, répondit Kraken.

--Je sais, fit Orberose, que du temps que tu habitais parmi nous, tu

étais renommé pour ton adresse à la chasse et à la pêche. Personne ne

t'égalait dans l'art de prendre le poisson dans un filet ou de percer de

flèches les oiseaux rapides.

--Ce n'était là qu'une industrie vulgaire et laborieuse, ô jeune fille.

J'ai trouvé le moyen de me procurer sans fatigue de grands biens. Mais,

dis-moi qui tu es.

--Je me nomme Orberose, répondit la jeune fille.

--Comment te trouvais-tu si loin de ta demeure, dans la nuit?

--Kraken, ce ne fut pas sans la volonté du Ciel.

--Que veux-tu dire, Orberose?

--Que le ciel, ô Kraken, me mit sur ton chemin, j'ignore pour quelle

raison.

Kraken la contempla longtemps dans un sombre silence.

Puis il lui dit avec douceur:

--Orberose, viens dans ma maison, c'est celle du plus ingénieux et du

plus brave entre les fils des Pingouins. Si tu consens à me suivre, je

ferai de toi ma compagne.

Alors, baissant les yeux, elle murmura:

--Je vous suivrai, seigneur.

C'est ainsi que la belle Orberose devint la compagne du héros Kraken.

Cet hymen ne fut point célébré par des chants et des flambeaux, parce

que Kraken ne consentait point à se montrer au peuple des Pingouins;

mais, caché dans sa caverne, il formait de grands desseins.

CHAPITRE VI

LE DRAGON D'ALCA

«Nous allâmes ensuite visiter le

cabinet d'histoire naturelle....

L'administrateur nous montra une espèce

de paquet empaillé qu'il nous dit

renfermer le squelette d'un dragon:

preuve, ajouta-t-il, que le dragon

n'est pas un animal fabuleux.»

(_Mémoires de Jacques Casanova._

Paris, 1843, t. IV, pp. 404, 405.)

Cependant les habitants d'Alca exerçaient les travaux de la paix. Ceux

de la côte septentrionale allaient dans des barques pêcher les poissons

et les coquillages. Les laboureurs des Dombes cultivaient l'avoine, le

seigle et le froment. Les riches Pingouins de la vallée des Dalles

élevaient des animaux domestiques et ceux de la baie des Plongeons

cultivaient leurs vergers. Des marchands de Port-Alca faisaient avec

l'Armorique le commerce des poissons salés. Et l'or des deux Bretagnes,

qui commençait à s'introduire dans l'île, y facilitait les échanges. Le

peuple pingouin jouissait dans une tranquillité profonde du fruit de son

travail quand, tout à coup, une rumeur sinistre courut de village en

village. On apprit partout à la fois qu'un dragon affreux avait ravagé

deux fermes dans la baie des Plongeons.

Peu de jours auparavant la vierge Orberose avait disparu. On ne s'était

pas inquiété tout de suite de son absence parce qu'elle avait été

enlevée plusieurs fois par des hommes violents et pleins d'amour. Et les

sages ne s'en étonnaient pas, considérant que cette vierge était la plus

belle des Pingouines. On remarquait même qu'elle allait parfois au

devant de ses ravisseurs, car nul ne peut échapper à sa destinée. Mais

cette fois, ne la voyant point revenir, on craignit que le dragon ne

l'eût dévorée.

Aussi bien les habitants de la vallée des Dalles s'aperçurent bientôt

que ce dragon n'était pas une fable contée par des femmes autour des

fontaines. Car une nuit le monstre dévora dans le village d'Anis six

poules, un mouton et un jeune enfant orphelin nommé le petit Elo. Des

animaux et de l'enfant on ne retrouva rien le lendemain matin.

Aussitôt les Anciens du village s'assemblèrent sur la place publique et

siégèrent sur le banc de pierre pour aviser à ce qu'il était expédient

de faire en ces terribles circonstances.

Et, ayant appelé tous ceux des Pingouins qui avaient vu le dragon durant

la nuit sinistre, ils leur demandèrent:

--N'avez-vous point observé sa forme et ses habitudes?

Et chacun répondit à son tour:

--Il a des griffes de lion, des ailes d'aigle et la queue d'un serpent.

--Son dos est hérissé de crêtes épineuses.

--Tout son corps est couvert d'écailles jaunissantes.

--Son regard fascine et foudroie. Il vomit des flammes.

--Il empeste l'air de son haleine.

--Il a une tête de dragon, des griffes de lion, une queue de poisson.

Et une femme d'Anis, qui passait pour saine d'esprit et de bon jugement

et à qui le dragon avait pris trois poules, déposa comme il suit:

--Il est fait comme un homme. À preuve que j'ai cru que c'était mon

homme et que je lui ai dit: «Viens donc te coucher, grosse bête.»

D'autres disaient:

--Il est fait comme un nuage.

--Il ressemble à une montagne.

Et un jeune enfant vint et dit:

--Le dragon, je l'ai vu qui ôtait sa tête dans la grange pour donner un

baiser à ma soeur Minnie.

Et les Anciens demandèrent encore aux habitants:

--Comment le dragon est-il grand?

Et il leur fut répondu:

--Grand comme un boeuf.

--Comme les grands navires de commerce des Bretons.

--Il est de la taille d'un homme.

--Il est plus haut que le figuier sous lequel vous êtes assis.

--Il est gros comme un chien.

Interrogés enfin sur sa couleur, les habitants dirent:

--Rouge.

--Verte.

--Bleue.

--Jaune.

--Il a la tête d'un beau vert; les ailes sont orange vif, lavé de rose;

les bords d'un gris d'argent; la croupe et la queue rayées de bandes

brunes et roses, le ventre jaune vif, moucheté de noir.

--Sa couleur? Il n'a pas de couleur.

--Il est couleur de dragon.

Après avoir entendu ces témoignages, les Anciens demeurèrent incertains

sur ce qu'il y avait à faire. Les uns proposaient d'épier le dragon, de

le surprendre et de l'accabler d'une multitude de flèches. D'autres,

considérant qu'il était vain de s'opposer par la force à un monstre si

puissant, conseillaient de l'apaiser par des offrandes.

--Payons-lui le tribut, dit l'un d'eux qui passait pour sage. Nous

pourrons nous le rendre propice en lui faisant des présents agréables,

des fruits, du vin, des agneaux, une jeune vierge.

D'autres enfin étaient d'avis d'empoisonner les fontaines où il avait

coutume de boire ou de l'enfumer dans sa caverne.

Mais aucun de ces avis ne prévalut. On disputa longuement et les Anciens

se séparèrent sans avoir pris aucune résolution.

CHAPITRE VII

LE DRAGON D'ALCA (SUITE)

Durant tout le mois dédié par les Romains à leur faux dieu Mars ou

Mavors, le dragon ravagea les fermes des Dalles et des Dombes, enleva

cinquante moutons, douze porcs et trois jeunes garçons. Toutes les

familles étaient en deuil et l'île se remplissait de lamentations. Pour

conjurer le fléau, les Anciens des malheureux villages qu'arrosent le

Clange et la Surelle résolurent de se réunir et d'aller ensemble

demander secours au bienheureux Maël.

Le cinquième jour du mois dont le nom, chez les Latins, signifie

ouverture, parce qu'il ouvre l'année, ils se rendirent en procession au

moustier de bois qui s'élevait sur la côte méridionale de l'île.

Introduits dans le cloître, ils firent entendre des sanglots et des

gémissements. Ému de leurs plaintes, le vieillard Maël, quittant la

salle où il se livrait à l'étude de l'astronomie et à la méditation des

Écritures, descendit vers eux, appuyé sur son bâton pastoral. À sa venue

les Anciens prosternés tendirent des rameaux verts. Et plusieurs d'entre

eux brûlèrent des herbes aromatiques.

Et le saint homme, s'étant assis près de la fontaine claustrale, sous un

figuier antique, prononça ces paroles:

--O mes fils, postérité des Pingouins, pourquoi pleurez-vous et

gémissez-vous? Pourquoi tendez-vous vers moi ces rameaux suppliants?

Pourquoi faites-vous monter vers le ciel la fumée des aromates?

Attendez-vous que je détourne de vos têtes quelque calamité? Pourquoi

m'implorez-vous? Je suis prêt à donner ma vie pour vous. Dites seulement

ce que vous espérez de votre père.

À ces questions le premier des Anciens répondit:

--Père des enfants d'Alca, ô Maël, je parlerai pour tous. Un dragon très

horrible ravage nos champs, dépeuple nos étables et ravit dans son antre

la fleur de notre jeunesse. Il a dévoré l'enfant Elo et sept jeunes

garçons; il a broyé entre ses dents affamées la vierge Orberose, la plus

belle des Pingouines. Il n'est point de village où il ne souffle son

haleine empoisonnée et qu'il ne remplisse de désolation.

»En proie à ce fléau redoutable, nous venons, ô Maël, te prier, comme le

plus sage, d'aviser au salut des habitants de cette île, de peur que la

race antique des Pingouins ne s'éteigne.

--O le premier des Anciens d'Alca, répliqua Maël, ton discours me plonge

dans une profonde affliction, et je gémis à la pensée que cette île est

en proie aux fureurs d'un dragon épouvantable. Un tel fait n'est pas

unique, et l'on trouve dans les livres plusieurs histoires de dragons

très féroces. Ces monstres se rencontrent principalement dans les

cavernes, aux bords des eaux et de préférence chez les peuples païens.

Il se pourrait que plusieurs d'entre vous, bien qu'ayant reçu le saint

baptême, et tout incorporés qu'ils sont à la famille d'Abraham, aient

adoré des idoles, comme les anciens Romains, ou suspendu des images, des

tablettes votives, des bandelettes de laine et des guirlandes de fleurs

aux branches de quelque arbre sacré. Ou bien encore les Pingouines ont

dansé autour d'une pierre magique et bu l'eau des fontaines habitées par

les nymphes. S'il en était ainsi, je croirais que le Seigneur a envoyé

ce dragon pour punir sur tous les crimes de quelques-uns et afin de vous

induire, ô fils des Pingouins, à exterminer du milieu de vous le

blasphème, la superstition et l'impiété. C'est pourquoi je vous

indiquerai comme remède au grand mal dont vous souffrez de rechercher

soigneusement l'idolâtrie dans vos demeures et de l'en extirper.

J'estime qu'il sera efficace aussi de prier et de faire pénitence.

Ainsi parla le saint vieillard Maël. Et les Anciens du peuple pingouin,

lui ayant baisé les pieds, retournèrent dans leurs villages avec une

meilleure espérance.

CHAPITRE VIII

LE DRAGON D'ALCA (SUITE)

Suivant les conseils du saint homme Maël, les habitants d'Alca

s'efforcèrent d'extirper les superstitions qui avaient germé parmi eux.

Ils veillèrent à ce que les filles n'allassent plus danser autour de

l'arbre des fées, en prononçant des incantations. Ils défendirent

sévèrement aux jeunes mères de frotter leurs nourrissons pour les rendre

forts, aux pierres dressées dans les campagnes. Un vieillard des Dombes,

qui annonçait l'avenir en secouant des grains d'orge sur un tamis, fut

jeté dans un puits.

Cependant, le monstre continuait à ravager chaque nuit les basses-cours

et les étables. Les paysans épouvantés se barricadaient dans leurs

maisons. Une femme enceinte qui, par une lucarne, vit au clair de lune

l'ombre du dragon sur le chemin bleu, en fut si épouvantée qu'elle

accoucha incontinent avant terme.

En ces jours d'épreuve, le saint homme Maël méditait sans cesse sur la

nature des dragons et sur les moyens de les combattre. Après six mois

d'études et de prières, il lui parut bien avoir trouvé ce qu'il

cherchait. Un soir, comme il se promenait sur le rivage de la mer, en

compagnie d'un jeune religieux nommé Samuel, il lui exprima sa pensée en

ces termes:

--J'ai longuement étudié l'histoire et les moeurs des dragons, non pour

satisfaire une vaine curiosité, mais afin d'y découvrir des exemples à

suivre dans les conjonctures présentes. Et telle est, mon fils Samuel,

l'utilité de l'histoire.

»C'est un fait constant que les dragons sont d'une vigilance extrême.

Ils ne dorment jamais. Aussi les voit-on souvent employés à garder des

trésors. Un dragon gardait à Colchis la toison d'or que Jason conquit

sur lui. Un dragon veillait sur les pommes d'or du jardin des

Hespérides. Il fut tué par Hercule et transformé par Junon en une étoile

du ciel. Le fait est rapporté dans des livres; s'il est véritable, il se

produisit par magie, car les dieux des païens sont en réalité des

diables. Un dragon défendait aux hommes rudes et ignorants de boire à la

fontaine de Castalie. Il faut se rappeler aussi le dragon d'Andromède,

qui fut tué par Persée.

»Mais quittons les fables des païens, où l'erreur est mêlée sans cesse à

la vérité. Nous rencontrons des dragons dans les histoires du glorieux

archange Michel, des saints Georges, Philippe, Jacques le Majeur, et

Patrice, des saintes Marthe et Marguerite. Et c'est en de tels récits,

dignes de toute créance, que nous devons chercher réconfort et conseil.

»L'histoire du dragon de Silène nous offre notamment de précieux

exemples. Il faut que vous sachiez, mon fils, que, au bord d'un vaste

étang, voisin de cette ville, habitait un dragon effroyable qui

s'approchait parfois des murailles et empoisonnait de son haleine tous

ceux qui séjournaient dans les faubourgs. Et, pour n'être point dévorés

par le monstre, les habitants de Silène lui livraient chaque matin un

des leurs. On tirait la victime au sort. Le sort, après cent autres,

désigna la fille du roi.

»Or, saint Georges, qui était tribun militaire, passant par la ville de

Silène, apprit que la fille du roi venait d'être conduite à l'animal

féroce. Aussitôt, il remonta sur son cheval et, s'armant de sa lance,

courut à la rencontre du dragon, qu'il atteignit au moment où le monstre

allait dévorer la vierge royale. Et quand saint Georges eut terrassé le

dragon, la fille du roi noua sa ceinture autour du cou de la bête, qui

la suivit comme un chien qu'on mène en laisse.

»Cela nous est un exemple du pouvoir des vierges sur les dragons.

L'histoire de sainte Marthe nous en fournit une preuve plus certaine

encore. Connaissez-vous cette histoire, mon fils Samuel?

--Oui, mon père, répondit Samuel.

Et le bienheureux Maël poursuivit:

--Il y avait, dans une forêt, sur les bords du Rhône, entre Arles et

Avignon, un dragon mi-quadrupède et mi-poisson, plus gros qu'un boeuf,

avec des dents aiguës comme des cornes et de grandes ailes aux épaules.

Il coulait les bateaux et dévorait les passagers. Or, sainte Marthe, à

la prière du peuple, alla vers ce dragon, qu'elle trouva occupé à

dévorer un homme; elle lui passa sa ceinture autour du cou et le

conduisit facilement à la ville.

»Ces deux exemples m'induisent à penser qu'il convient de recourir au

pouvoir de quelque vierge pour vaincre le dragon qui sème l'épouvante et

la mort dans l'île d'Alca.

»C'est pourquoi, mon fils Samuel, ceins tes reins et va, je te prie,

avec deux de tes compagnons, dans tous les villages de cette île, et

publie partout qu'une vierge pourra seule délivrer l'île du monstre qui

la dépeuple.

»Tu chanteras des cantiques et des psaumes, et tu diras:

»--O fils des pingouins, s'il est parmi vous une vierge tres pure,

qu'elle se lève et que, armée du signe de la croix, elle aille combattre

le dragon!

Ainsi parla le vieillard, et le jeune Samuel promit d'obéir. Dès le

lendemain, il ceignit ses reins et partit avec deux de ses compagnons

pour annoncer aux habitants d'Alca qu'une vierge était seule capable de

délivrer les Pingouins des fureurs du dragon.

CHAPITRE IX

LE DRAGON D'ALCA (SUITE)

Orberose aimait son époux, mais elle n'aimait pas que lui. À l'heure ou

Vénus s'allume dans le ciel pâle, tandis que Kraken allait répandant

l'effroi sur les villages, elle visitait, en sa maison roulante, un

jeune berger des Dalles, nommé Marcel, dont la forme gracieuse

enveloppait une infatigable vigueur. La belle Orberose partageait avec

délices la couche aromatique du pasteur. Mais, loin de se faire

connaître à lui pour ce qu'elle etait, elle se donnait le nom de Brigide

et se disait la fille d'un jardinier de la baie des Plongeons. Lorsque

échappée à regret de ses bras, elle cheminait, à travers les prairies

fumantes, vers le rivage des Ombres, si d'aventure elle rencontrait

quelque paysan attardé, aussitôt elle déployait ses voiles comme de

grandes ailes et s'ecriait:

--Passant, baisse les yeux, pour n'avoir point à dire: Hélas! hélas!

malheur à moi, car j'ai vu l'ange du Seigneur.

Le villageois tremblant s'agenouillait le front contre terre. Et

plusieurs disaient, dans l'île, que, la nuit, sur les chemins passaient

des anges et qu'on mourait pour les avoir vus.

Kraken ignorait les amours d'Orberose et de Marcel, car il était un

héros, et les héros ne pénètrent jamais les secrets de leurs femmes.

Mais, tout en ignorant ces amours, Kraken en goûtait les précieux

avantages. Il retrouvait chaque nuit sa compagne plus souriante et plus

belle, respirant, exhalant la volupté et parfumant le lit conjugal d'une

odeur délicieuse de fenouil et de verveine. Elle aimait Kraken d'un

amour qui ne devenait jamais importun ni soucieux parce qu'elle ne

l'apesantissait pas sur lui seul.

Et l'heureuse infidélité d'Orberose devait bientôt sauver le héros d'un

grand péril et assurer à jamais sa fortune et sa gloire. Car ayant vu

passer dans le crépuscule un bouvier de Belmont, qui piquait ses boeufs,

elle se prit à l'aimer plus qu'elle n'avait jamais aimé le berger

Marcel. Il était bossu, ses épaules lui montaient par-dessus les

oreilles; son corps se balançait sur des jambes inégales; ses yeux

torves roulaient des lueurs fauves sous des cheveux en broussailles. De

son gosier sortait une voix rauque et des rires stridents; il sentait

l'étable. Cependant il lui était beau. «Tel, comme dit Gnathon, a aimé

une plante, tel autre un fleuve, tel autre une bête.»

Or, un jour que, dans un grenier du village, elle soupirait étendue et

détendue entre les bras du bouvier, soudain des sons de trompe, des

rumeurs, des bruits de pas, surprirent ses oreilles; elle regarda par la

lucarne et vit les habitants assemblés sur la place du marché, autour

d'un jeune religieux qui, monté sur une pierre, prononça d'une voix

claire ces paroles:

--Habitants de Belmont, l'abbé Maël, notre père vénéré, vous mande par

ma bouche que ni la force des bras ni la puissance des armes ne

prévaudra contre le dragon; mais la bête sera surmontée par une vierge.

Si donc il se trouve parmi vous une vierge très nette et tout à fait

intacte, qu'elle se lève et qu'elle aille au devant du monstre; et quand

elle l'aura rencontré, elle lui passera sa ceinture autour du col et le

conduira aussi facilement que si c'était un petit chien.

Et le jeune religieux, ayant relevé sa cucule sur sa tête, s'en fut

porter en d'autres villages le mandement du bienheureux Maël.

Il était déjà loin quand, accroupie dans la paille amoureuse, une main

sur le genou et le menton sur la main, Orberose méditait encore ce

qu'elle venait d'entendre. Bien qu'elle craignît beaucoup moins pour

Kraken le pouvoir d'une vierge que la force des hommes armés, elle ne se

sentait pas rassurée par le mandement du bienheureux Maël; un instinct

vague et sûr, qui dirigeait son esprit, l'avertissait que désormais

Kraken ne pouvait plus être dragon avec sécurité.

Elle demanda au bouvier:

--Mon coeur, que penses-tu du dragon?

Le rustre secoua la tête:

--Il est certain que, dans les temps anciens, des dragons ravageaient la

terre; et l'on en voyait de la grosseur d'une montagne. Mais il n'en

vient plus, et je crois que ce qu'on prend ici pour un monstre recouvert

d'écailles, ce sont des pirates ou des marchands qui ont emporté dans

leur navire la belle Orberose et les plus beaux parmi les enfants

d'Alca. Et si l'un de ces brigands tente de me voler mes boeufs, je

saurai, par force ou par ruse, l'empêcher de me nuire.

Cette parole du bouvier accrut les appréhensions d'Orberose et ranima sa

sollicitude pour un époux qu'elle aimait.

CHAPITRE X

LE DRAGON D'ALCA (SUITE)

Les jours s'écoulèrent et aucune pucelle ne se leva dans l'île pour

combattre le monstre. Et, dans le moustier de bois, le vieillard Maël,

assis sur un banc, à l'ombre d'un antique figuier, en compagnie d'un

religieux plein de piété, nommé Régimental, se demandait avec inquiétude

et tristesse comment il ne se trouvait point dans Alca une seule vierge

capable de surmonter la bête.

Il soupira et le frère Régimental soupira de même. À ce moment le jeune

Samuel, venant à passer dans le jardin, le vieillard Maël l'appela et

lui dit:

--J'ai médité de nouveau, mon fils, sur les moyens de détruire le dragon

qui dévore la fleur de notre jeunesse, de nos troupeaux et de nos

récoltes. À cet égard, l'histoire des dragons de saint Riok et de saint

Pol de Léon me semble particulièrement instructive. Le dragon de saint

Riok était long de six toises; sa tête tenait du coq et du basilic, son

corps du boeuf et du serpent; il désolait les rives de l'Elorn, au temps

du roi Bristocus. Saint Riok, âgé de deux ans, le mena en laisse jusqu'à

la mer où le monstre se noya très volontiers. Le dragon de saint Pol,

long de soixante pieds, n'était pas moins terrible. Le bienheureux

apôtre de Léon le lia de son étole et le donna à conduire à un jeune

seigneur d'une grande pureté. Ces exemples prouvent que, aux yeux de

Dieu, un puceau est aussi agréable qu'une pucelle. Le ciel n'y fait

point de différence. C'est pourquoi, mon fils, si vous voulez m'en

croire, nous nous rendrons tous deux au rivage des Ombres; parvenus à la

caverne du dragon, nous appellerons le monstre à haute voix et, quand il

s'approchera, je nouerai mon étole autour de son cou et vous le mènerez

en laisse jusqu'à la mer où il ne manquera pas de se noyer.

À ce discours du vieillard, Samuel baissa la tête et ne répondit pas.

--Vous semblez hésiter, mon fils, dit Maël.

Le frère Régimental, contrairement à son habitude, prit la parole sans

être interrogé.

--On hésiterait à moins, fit-il. Saint Riok n'avait que deux ans quand

il surmonta le dragon. Qui vous dit que neuf ou dix ans plus tard il en

eût encore pu faire autant? Prenez garde, mon père, que le dragon qui

désole notre île a dévoré le petit Elo et quatre ou cinq autres jeunes

garçons. Frère Samuel n'est pas assez présomptueux pour se croire à dix-

neuf ans plus innocent qu'eux à douze et à quatorze.

»Hélas! ajouta le moine en gémissant, qui peut se vanter d'être chaste

en ce monde où tout nous donne l'exemple et le modèle de l'amour, où

tout dans la nature, bêtes et plantes, nous montre et nous conseille les

voluptueux embrassements? Les animaux sont ardents à s'unir selon leurs

guises; mais il s'en faut que les divers hymens des quadrupèdes, des

oiseaux, des poissons, et des reptiles égalent en vénusté les noces des

arbres. Tout ce que les païens, dans leurs fables, ont imaginé

d'impudicités monstrueuses est dépassé par la plus simple fleur des

champs, et si vous saviez les fornications des lis et des roses, vous

écarteriez des autels ces calices d'impureté, ces vases de scandale.

--Ne parlez pas ainsi, frère Régimental, répondit le vieillard Maël.

Soumis à la loi naturelle, les animaux et les plantes sont toujours

innocents. Ils n'ont pas d'âme à sauver; tandis que l'homme....

--Vous avez raison, répliqua le frère Régimental; c'est une autre paire

de manches. Mais n'envoyez pas le jeune Samuel au dragon: le dragon le

mangerait. Depuis déjà cinq ans Samuel n'est plus en état d'étonner les

monstres par son innocence. L'année de la comète, le Diable, pour le

séduire, mit un jour sur son chemin une laitière qui troussait son

cotillon pour passer un gué. Samuel fut tenté; mais il surmonta la

tentation. Le Diable, qui ne se lasse pas, lui envoya dans un songe,

l'image de cette jeune fille. L'ombre fit ce que n'avait pu faire le

corps: Samuel succomba. À son réveil, il trempa de ses larmes sa couche

profanée. Hélas! le repentir ne lui rendit point son innocence.

En entendant ce récit, Samuel se demandait comment son secret pouvait

être connu, car il ne savait pas que le Diable avait emprunté

l'apparence du frère Régimental pour troubler en leur coeur les moines

d'Alca.

Et le vieillard Maël songeait, et il se demandait avec angoisse:

--Qui nous délivrera de la dent du dragon? Qui nous préservera de son

haleine? Qui nous sauvera de son regard?

Cependant les habitants d'Alca commençaient à prendre courage. Les

laboureurs des Dombes et les bouviers de Belmont juraient que, contre un

animal féroce, ils vaudraient mieux qu'une fille, et ils s'écriaient, en

se tapant le gras du bras: «Ores vienne le dragon!» Beaucoup d'hommes et

de femmes l'avaient vu. Ils ne s'entendaient pas sur sa forme et sa

figure, mais tous maintenant s'accordaient à dire qu'il n'était pas si

grand qu'on avait cru, et que sa taille ne dépassait pas de beaucoup

celle d'un homme. On organisait la défense: vers la tombée du jour, des

veilleurs se tenaient à l'entrée des villages, prêts à donner l'alarme;

des compagnies armées de fourches et de faux gardaient, la nuit, les

parcs où les bêtes étaient renfermées. Une fois même, dans le village

d'Anis, de hardis laboureurs le surprirent sautant le mur de Morio;

armés de fléaux, de faux et de fourches, ils lui coururent sus, et ils

le serraient de près. L'un d'eux, vaillant homme et très alerte, pensa

bien l'avoir piqué de sa fourche; mais il glissa dans une mare et le

laissa échapper. Les autres l'eussent sûrement atteint, s'ils ne

s'étaient attardés à rattraper les lapins et les poules qu'il

abandonnait dans sa fuite.

Ces laboureurs déclarèrent aux anciens du village que le monstre leur

paraissait de forme et de proportions assez humaines, à part la tête et

la queue, qui étaient vraiment épouvantables.

CHAPITRE XI

LE DRAGON D'ALCA (suite)

Ce jour-là Kraken rentra dans sa caverne plus tôt que de coutume. Il

tira de sa tête son casque de veau marin surmonté de deux cornes de

boeuf et dont la visière s'armait de crocs formidables. Il jeta sur la

table ses gants terminés par des griffes horribles: c'étaient des becs

d'oiseaux pêcheurs. Il décrocha son ceinturon où pendait une longue

queue verte aux replis tortueux. Puis il ordonna à son page Elo de lui

tirer ses bottes et, comme l'enfant n'y réussissait pas assez vite, il

l'envoya d'un coup de pied à l'autre bout de la grotte.

Sans regarder la belle Orberose, qui filait la laine, il s'assit devant

la cheminée où rôtissait un mouton, et murmura:

--Ignobles Pingouins!... Il n'est pas pire métier que de faire le

dragon.

--Que dit mon seigneur? demanda la belle Orberose.

--On ne me craint plus, poursuivit Kraken, Autrefois tout fuyait à mon

approche. J'emportais dans mon sac poules et lapins; je chassais devant

moi moutons et cochons, vaches et boeufs. Aujourd'hui ces rustres font

bonne garde; ils veillent. Tantôt, dans le village d'Anis, poursuivi par

des laboureurs armés de fléaux, de faux et de fourches fières, je dus

lâcher poules et lapins, prendre ma queue sur mon bras et courir à

toutes jambes. Or, je vous le demande, est-ce une allure convenable à un

dragon de Cappadoce, que de se sauver comme un voleur, sa queue sur le

bras? Encore, embarrassé de crêtes, de cornes, de crocs, de griffes,

d'écailles, j'échappai à grand peine à une brute qui m'enfonça un demi-

pouce de sa fourche dans la fesse gauche.

Et ce disant, il portait la main avec sollicitude à l'endroit offensé.

Et après s'être livré quelques instants à des méditations amères:

--Quels idiots que ces Pingouins! Je suis las de souffler des flammes au

nez de tels imbéciles. Orberose, tu m'entends?...

Ayant ainsi parlé, le héros souleva entre ses mains le casque

épouvantable et le contempla longtemps dans un sombre silence. Puis il

prononça ces paroles rapides:

--Ce casque, je l'ai taillé de mes mains, en forme de tête de poisson,

dans la peau d'un veau marin. Pour le rendre plus formidable, je l'ai

surmonté de cornes de boeuf, et je l'ai armé d'une mâchoire de sanglier;

j'y ai fait pendre une queue de cheval, teinte de vermillon. Aucun

habitant de cette île n'en pouvait soutenir la vue, quand je m'en

coiffais jusqu'aux épaules dans le crépuscule mélancolique. À son

approche, femmes, enfants, jeunes hommes, vieillards fuyaient éperdus,

et je portais l'épouvante dans la race entière des Pingouins. Par quels

conseils ce peuple insolent, quittant ses premières terreurs, ose-t-il

aujourd'hui regarder en face cette gueule horrible et poursuivre cette

crinière effrayante?

Et jetant son casque sur le sol rocheux:

--Péris, casque trompeur! s'écria Kraken. Je jure par tous les démons

d'Armor de ne jamais plus te porter sur ma tête.

Et ayant fait ce serment, il foula aux pieds son casque, ses gants, ses

bottes et sa queue aux replis tortueux.

--Kraken, dit la belle Orberose, permettez-vous à votre servante d'user

d'artifice pour sauver votre gloire et vos biens? Ne méprisez point

l'aide d'une femme. Vous en avez besoin, car les hommes sont tous des

imbéciles.

--Femme, demanda Kraken, quels sont tes desseins?

Et la belle Oberose avertit son époux que des moines allaient par les

villes et les campagnes, enseignant aux habitants la manière la plus

convenable de combattre le dragon; que, selon leurs instructions, la

bête serait surmontée par une vierge et que, si une pucelle passait sa

ceinture autour du col du dragon, elle le conduirait aussi facilement

que si c'était un petit chien.

--Comment sais-tu que les moines enseignent ces choses? demanda Kraken.

--Mon ami, répondit Orberose, n'interrompez donc pas des propos graves

par une question frivole.... «Si donc, ajoutèrent ces religieux, il se

trouve dans Alca une vierge très pure, qu'elle se lève!» Or, j'ai

résolu, Kraken, de répondre à leur appel. J'irai trouver le saint

vieillard Maël et lui dirai: «Je suis la vierge désignée par le Ciel

pour surmonter le dragon.»

À ces mots Kraken se récria:

--Comment seras-tu cette vierge très pure? Et pourquoi veux-tu me

combattre, Orberose? As-tu perdu la raison? Sache bien que je ne me

laisserai pas vaincre par toi!

--Avant de se mettre en colère, ne pourrait-on pas essayer de

comprendre? soupira la belle Orberose avec un mépris profond et doux.

Et elle exposa ses desseins subtils.

En l'écoutant, le héros demeurait pensif. Et quand elle eut cessé de

parler:

--Orberose, ta ruse est profonde, dit-il. Et, si tes desseins

s'accomplissent selon tes prévisions, j'en tirerai de grands avantages.

Mais comment seras-tu la vierge désignée par le ciel?

--N'en prends nul souci, Kraken, répliqua-t-elle. Et allons nous

coucher.

Le lendemain, dans la caverne parfumée de l'odeur des graisses, Kraken

tressait une carcasse très difforme d'osier et la recouvrait de peaux

effroyablement hérissées, squameuses et squalides. À l'une des

extrémités de cette carcasse, la belle Orberose cousit le cimier

farouche et la visière hideuse, que portait Kraken dans ses courses

dévastatrices, et, à l'autre bout, elle assujettit la queue aux replis

tortueux que le héros avait coutume de traîner derrière lui. Et, quand

cet ouvrage fut achevé, ils instruisirent le petit Elo et les cinq

autres enfants, qui les servaient, à s'introduire dans cette machine, à

la faire marcher, à y souffler dans des trompes et à y brûler de

l'étoupe, afin de jeter des flammes et de la fumée par la gueule du

dragon.

CHAPITRE XII

LE DRAGON D'ALCA (SUITE)

Orberose, ayant revêtu une robe de bure et ceint une corde grossière, se

rendit au moustier et demanda à parler au bienheureux Maël. Et, parce

qu'il était interdit aux femmes d'entrer dans l'enceinte du moustier, le

vieillard s'avança hors des portes, tenant de sa dextre la crosse

pastorale et s'appuyant de la main gauche sur l'épaule du frère Samuel,

le plus jeune de ses disciples.

Il demanda:

--Femme, qui es-tu?

--Je suis la vierge Orberose.

À cette réponse, Maël leva vers le ciel ses bras tremblants.

--Dis-tu vrai, femme? C'est un fait certain qu'Orberose fut dévorée par

le dragon. Et je vois Orberose, et je l'entends! Ne serait-ce point, ô

ma fille, que dans les entrailles du monstre tu t'armas du signe de la

croix et sortis intacte de sa gueule? C'est ce qui me semble le plus

croyable.

--Tu ne te trompes pas, mon père, répondit Orberose. C'est précisément

ce qui m'advint. Aussitôt sortie des entrailles de la bête, je me

réfugiai dans un ermitage sur le rivage des Ombres. J'y vivais dans la

solitude, me livrant à la prière et à la méditation et accomplissant des

austérités inouïes, quand j'appris par révélation céleste que seule une

pucelle pourrait surmonter le dragon, et que j'étais cette pucelle.

--Montre-moi un signe de ta mission, dit le vieillard.

--Le signe c'est moi-même, répondit Orberose.

--Je n'ignore pas le pouvoir de celles qui ont mis un sceau à leur

chair, répliqua l'apôtre des Pingouins. Mais es-tu bien telle que tu

dis?

--Tu le verras à l'effet, répondit Orberose.

Le moine Régimental s'étant approché:

--Ce sera, dit-il, la meilleure preuve. Le roi Salomon a dit: «Trois

choses sont difficiles à connaître et une quatrième impossible, ce sont

la trace du serpent sur la pierre, de l'oiseau dans l'air, du navire

dans l'eau, de l'homme dans la femme. J'estime impertinentes ces

matrones qui prétendent en remontrer en de telles matières au plus sage

des rois. Mon père, si vous m'en croyez, vous ne les consulterez pas à

l'endroit de la pieuse Orberose. Quand elles vous auront donné leur

opinion, vous n'en serez pas plus avancé qu'auparavant. La virginité est

non moins difficile à prouver qu'à garder. Pline nous enseigne, en son

histoire, que les signes en sont imaginaires ou très incertains [Note:

Nous avons cherché vainement cette phrase dans l'_Histoire

naturelle_ de Pline. (Édit.)]. Telle qui porte sur elle les quatorze

marques de la corruption est pure aux yeux des anges et telle au

contraire qui, visitée par les matrones au doigt et à l'oeil, feuillet

par feuillet, sera reconnue intacte, se sait redevable de ces bonnes

apparences aux artifices d'une perversité savante. Quant à la pureté de

la sainte fille que voici, j'en mettrais ma main au feu.

Il parlait ainsi parce qu'il était le Diable. Mais le vieillard Maël ne

le savait pas. Il demanda à la pieuse Orberose:

--Ma fille, comment vous y prendrez-vous pour vaincre un animal aussi

féroce que celui qui vous a dévorée?

La vierge répondit:

--Demain, au lever du soleil, ô Maël, tu convoqueras le peuple sur la

colline, devant la lande désolée qui s'étend jusqu'au rivage des Ombres,

et tu veilleras à ce qu'aucun homme pingouin ne se tienne à moins de

cinq cents pas des rochers, car il serait aussitôt empoisonné par

l'haleine du monstre. Et le dragon sortira des rochers et je lui

passerai ma ceinture autour du col, et je le conduirai en laisse comme

un chien docile.

--Ne te feras-tu pas accompagner d'un homme courageux et plein de piété,

qui tuera le dragon? demanda Maël.

--Tu l'as dit, ô vieillard: je livrerai le monstre à Kraken qui

l'égorgera de son épée étincelante. Car il faut que tu saches que le

noble Kraken, qu'on croyait mort, reviendra parmi les Pingouins et qu'il

tuera le dragon. Et du ventre de la bête sortiront les petits enfants

qu'elle a dévorés.

--Ce que tu m'annonces, ô vierge, s'écria l'apôtre, me semble prodigieux

et au-dessus de la puissance humaine.

--Ce l'est, répliqua la vierge Orberose. Mais apprends, ô Maël, que j'ai

eu révélation que, pour loyer de sa délivrance, le peuple pingouin devra

payer au chevalier Kraken un tribut annuel de trois cents poulets, douze

moutons, deux boeufs, trois cochons, mil huit cents imaux de blé et les

légumes de saison; et qu'en outre, les enfants qui sortiront du ventre

du dragon seront donnés et laissés audit Kraken pour le servir et lui

obéir en toutes choses.

»Si le peuple pingouin manquait à tenir ses engagements, un nouveau

dragon aborderait dans l'île, plus terrible que le premier. J'ai dit.

CHAPITRE XIII

LE DRAGON D'ALCA (SUITE ET FIN)

Le peuple des Pingouins, convoqué par le vieillard Maël, passa la nuit

sur le rivage des Ombres, à la limite que le saint homme avait tracée,

afin qu'aucun entre les Pingouins ne fût empoisonné par le souffle du

monstre.

Les voiles de la nuit couvraient encore la terre, lorsque, précédé d'un

mugissement rauque, le dragon montra sur les rochers du rivage sa forme

indistincte et portenteuse. Il rampait comme un serpent et son corps

tortueux semblait long de quinze pieds. À sa vue, la foule recule

d'épouvante. Mais bientôt tous les regards se tournent vers la vierge

Orberose, qui, dans les premières lueurs de l'aube, s'avance vêtue de

blanc sur la bruyère rose. D'un pas intrépide et modeste elle marche

vers la bête qui, poussant des hurlements affreux, ouvre une gueule

enflammée. Un immense cri de terreur et de pitié s'élève du milieu des

Pingouins. Mais la vierge, déliant sa ceinture de lin, la passe au cou

du dragon, qu'elle mène en laisse, comme un chien fidèle, aux

acclamations des spectateurs.

Elle a déjà parcouru un long espace de la lande, lorsque apparaît Kraken

armé d'une épée étincelante. Le peuple, qui le croyait mort, jette des

cris de surprise et de joie. Le héros s'élance sur la bête, la retourne,

et de son épée, lui ouvre le ventre dont sortent, en chemise, les

cheveux bouclés et les mains jointes, le petit Elo et les cinq autres

enfants que le monstre avait dévorés.

Aussitôt, ils se jettent aux genoux de la vierge Orberose qui les prend

dans ses bras et leur dit à l'oreille:

--Vous irez par les villages et vous direz: «Nous sommes les pauvres

petits enfants que le dragon a dévorés et nous sommes sortis en chemise

de son ventre.» Les habitants vous donneront en abondance tout ce que

vous pourrez souhaiter. Mais si vous parlez autrement, vous n'aurez que

des nasardes et des fessées. Allez!

Plusieurs Pingouins, voyant le dragon éventré, se précipitaient pour le

mettre en lambeaux, les uns par un sentiment de fureur et de vengeance,

les autres afin de s'emparer de la pierre magique, nommée dracontite,

engendrée dans sa tête; les mères des enfants ressuscités couraient

embrasser leurs chers petits. Mais le saint homme Maël les retint, leur

représentant qu'ils n'étaient pas assez saints, les uns et les autres,

pour s'approcher du dragon sans mourir.

Et bientôt le petit Elo et les cinq autres enfants vinrent vers le

peuple et dirent:

--Nous sommes les pauvres petits enfants que le dragon a dévorés et nous

sommes sortis en chemise de son ventre.

Et tous ceux qui les entendaient disaient en les baisant:

--Enfants bénis, nous vous donnerons en abondance tout ce que vous

pourrez souhaiter.

Et la foule du peuple se sépara, pleine d'allégresse, en chantant des

hymnes et des cantiques.

Pour commémorer ce jour où la Providence délivra le peuple d'un cruel

fléau, des processions furent instituées dans lesquelles on promenait le

simulacre d'un dragon enchaîné.

Kraken leva le tribut et devint le plus riche et le plus puissant des

Pingouins. En signe de sa victoire, afin d'inspirer une terreur

salutaire, il portait sur sa tête une crête de dragon et il avait

coutume de dire au peuple:

--Maintenant que le monstre est mort, c'est moi le dragon.

Orberose noua longtemps ses généreux bras au cou des bouviers et des

pâtres qu'elle égalait aux dieux. Et quand elle ne fut plus belle, elle

se consacra au Seigneur.

Objet de la vénération publique, elle fut admise, après sa mort, dans le

canon des saints et devint la céleste patronne de la Pingouinie.

Kraken laissa un fils qui porta comme son père la crête du dragon et

fut, pour cette raison, surnommé Draco. Il fonda la première dynastie

royale des Pingouins.

LIVRE III

LE MOYEN AGE ET LA RENAISSANCE

CHAPITRE PREMIER

BRIAN LE PIEUX ET LA REINE GLAMORGANE

Les rois d'Alca issus de Draco, fils de Kraken, portaient sur la tête

une crête effroyable de dragon, insigne sacré dont la seule vue

inspirait aux peuples la vénération, la terreur et l'amour. Ils étaient

perpétuellement en lutte soit avec leurs vassaux et leurs sujets, soit

avec les princes des îles et des continents voisins.

Les plus anciens de ces rois ont laissé seulement un nom. Encore ne

savons-nous ni le prononcer ni l'écrire. Le premier Draconide dont on

connaisse l'histoire est Brian le Pieux, estimé pour sa ruse et son

courage aux guerres et dans les chasses.

Il était chrétien, aimait les lettres et favorisait les hommes voués à

la vie monastique. Dans la salle de son palais où, sous les solives

enfumées, pendaient les têtes, les ramures et les cornes des bêtes

sauvages, il donnait des festins auxquels étaient conviés tous les

joueurs de harpe d'Alca et des îles voisines, et il y chantait lui-même

les louanges des héros. Équitable et magnanime, mais enflammé d'un

ardent amour de la gloire, il ne pouvait s'empêcher de mettre à mort

ceux qui avaient mieux chanté que lui.

Les moines d'Yvern ayant été chassés par les païens qui ravageaient la

Bretagne, le roi Brian les appela dans son royaume et fit construire

pour eux, près de son palais, un moustier de bois. Chaque jour, il se

rendait avec la reine Glamorgane, son épouse, dans la chapelle du

moustier, assistait aux cérémonies religieuses et chantait des hymnes.

Or, parmi ces moines, se trouvait un religieux, nommé Oddoul, qui, dans

la fleur de sa jeunesse, s'ornait de science et de vertus. Le Diable en

conçut un grand dépit et essaya plusieurs fois de l'induire en

tentation. Il prit diverses formes et lui montra tour à tour un cheval

de guerre, une jeune vierge, une coupe d'hydromel; puis il lui fit

sonner deux dés dans un cornet et lui dit:

--Veux-tu jouer avec moi les royaumes de ce monde contre un des cheveux

de ta tête?

Mais l'homme du Seigneur, armé du signe de la croix, repoussa l'ennemi.

S'apercevant qu'il ne le pourrait séduire, le Diable imagina pour le

perdre un habile artifice. Par une nuit d'été, il s'approcha de la reine

endormie sur sa couche, lui représenta l'image du jeune religieux

qu'elle voyait tous les jours dans le moustier de bois, et il mit un

charme sur cette image. Aussitôt l'amour entra comme un poison subtil

dans les veines de Glamorgane. Et l'envie d'en faire à son plaisir avec

Oddoul la consumait. Elle trouvait sans cesse des prétextes pour

l'attirer près d'elle. Plusieurs fois elle lui demanda d'instruire ses

enfants dans la lecture et le chant.

--Je vous les confie, lui dit-elle. Et je suivrai les leçons que vous

leur donnerez, afin de m'instruire moi-même. Avec les fils vous

enseignerez la mère.

Mais le jeune religieux s'excusait, tantôt sur ce qu'il n'était pas un

maître assez savant, tantôt sur ce que son état lui interdisait le

commerce des femmes. Ce refus irrita les désirs de Glamorgane. Un jour

qu'elle languissait sur sa couche, son mal étant devenu intolérable,

elle fit appeler Oddoul dans sa chambre. Il vint par obéissance, mais

demeura les yeux baissés sur le seuil de la porte. De ce qu'il ne la

regardait point elle ressentait de l'impatience et de la douleur.

--Vois, lui dit-elle, je n'ai plus de force, une ombre est sur mes yeux.

Mon corps est brûlant et glacé.

Et comme il se taisait et ne faisait pas un mouvement, elle l'appela

d'une voix suppliante:

--Viens près de moi, viens!

Et, de ses bras tendus qu'allongeait le désir, elle tenta de le saisir

et de l'attirer à elle.

Mais il s'enfuit en lui reprochant son impudicité.

Alors, outrée de colère, et craignant qu'Oddoul ne publiât la honte où

elle était tombée, elle imagina de le perdre lui-même pour n'être point

perdue par lui.

D'une voix éplorée qui retentit dans tout le palais, elle appela à

l'aide, comme si vraiment elle courait un grand danger. Ses servantes

accourues virent le jeune moine qui fuyait et la reine qui ramenait sur

elle les draps de sa couche; elles crièrent toutes ensemble au meurtre.

Et lorsque, attiré par le bruit, le roi Brian entra dans la chambre,

Glamorgane, lui montrant ses cheveux épars, ses yeux luisants de larmes

et sa poitrine, que, dans la fureur de son amour, elle avait déchiré de

ses ongles:

--Mon seigneur et mon époux, voyez, dit-elle, la trace des outrages que

j'ai subis. Poussé d'un désir infâme, Oddoul s'est approché de moi et a

tenté de me faire violence.

En entendant ces plaintes, en voyant ce sang, le roi, transporté de

fureur, ordonna à ses gardes de s'emparer du jeune religieux et de le

brûler vif devant le palais, sous les yeux de la reine.

Instruit de cette aventure, l'abbé d'Yvern alla trouver le roi et lui

dit:

--Roi Brian, connaissez par cet exemple la différence d'une femme

chrétienne et d'une femme païenne. Lucrèce romaine fut la plus vertueuse

des princesses idolâtres; pourtant elle n'eut pas la force de se

défendre contre les attaques d'un jeune efféminé, et, confuse de sa

faiblesse, elle tomba dans le désespoir, tandis que Glamorgane a résisté

victorieusement aux assauts d'un criminel plein de rage et possédé du

plus redoutable des démons.

Cependant Oddoul, dans la prison du palais, attendait le moment d'être

brûlé vif. Mais Dieu ne souffrit pas que l'innocent pérît. Il lui envoya

un ange qui, ayant pris la forme d'une servante de la reine, nommée

Gudrune, le tira de sa prison et le conduisit dans la chambre même

qu'habitait cette femme dont il avait l'apparence.

Et l'ange dit au jeune Oddoul:

--Je t'aime parce que tu oses.

Et le jeune Oddoul, croyant entendre Gudrune elle-même, répondit, les

yeux baissés:

--C'est par la grâce du Seigneur que j'ai résisté aux violences de la

reine et bravé le courroux de cette femme puissante.

Et l'ange demanda:

--Comment? tu n'as pas fait ce dont la reine t'accuse?

--En vérité! non, je ne l'ai pas fait, répondit Oddoul, la main sur son

coeur.

--Tu ne l'as pas fait?

--Non! je ne l'ai pas fait. La seule pensée d'une pareille action me

remplit d'horreur.

--Alors, s'écria l'ange, qu'est-ce que tu fiches ici, espèce

d'andouille?

[Note: Le chroniqueur pingouin qui rapporte le fait emploie cette

expression: _Species inductilis_. J'ai traduit littéralement.]

Et il ouvrit la porte pour favoriser la fuite du jeune religieux.

Oddoul se sentit violemment poussé dehors. À peine était-il descendu

dans la rue qu'une main lui versa un pot de chambre sur la tête; et il

songea:

--Tes desseins sont mystérieux, Seigneur, et tes voies impénétrables.

CHAPITRE II

DRACO LE GRAND--TRANSLATION DES RELIQUES DE SAINTE ORBEROSE

La postérité directe de Brian le Pieux s'éteignit vers l'an 900, en la

personne de Collic au Court-Nez. Un cousin de ce prince, Bosco le

Magnanime, lui succéda et prit soin, pour s'assurer le trône,

d'assassiner tous ses parents. Il sortit de lui une longue lignée de

rois puissants.

L'un d'eux, Draco le Grand, atteignit à une haute renommée d'homme de

guerre. Il fut plus souvent battu que les autres. C'est à cette

constance dans la défaite qu'on reconnaît les grands capitaines. En

vingt ans, il incendia plus de cent mille hameaux, bourgs, faubourgs,

villages, villes, cités et universités. Il portait la flamme

indifféremment sur les terres ennemies et sur son propre domaine. Et il

avait coutume de dire, pour expliquer sa conduite:

--Guerre sans incendie est comme tripes sans moutarde: c'est chose

insipide.

Sa justice était rigoureuse. Quand les paysans qu'il faisait prisonniers

ne pouvaient acquitter leur rançon, il les faisait pendre à un arbre, et

si quelque malheureuse femme venait l'implorer en faveur de son mari

insolvable, il la traînait par les cheveux à la queue de son cheval. Il

vécut en soldat, sans mollesse. On se plaît à reconnaître que ses moeurs

étaient pures. Non seulement il ne laissa pas déchoir son royaume de sa

gloire héréditaire, mais encore il soutint vaillamment jusque dans ses

revers l'honneur du peuple pingouin.

Draco le Grand fit transférer à Alca les reliques de sainte Orberose.

Le corps de la bienheureuse avait été enseveli dans une grotte du rivage

des Ombres, au fond d'une landes parfumée. Les premiers pélerins qui

l'allèrent visiter furent les jeunes garçons et les jeunes filles des

villages voisins. Ils s'y rendaient, de préférence, par couples, le

soir, comme si les pieux désirs cherchaient naturellement, pour se

satisfaire, l'ombre et la solitude. Il vouaient à la sainte un culte

fervent et discret, dont ils semblaient jaloux de garder le mystère; ils

n'aimaient point à publier trop haut les impressions qu'ils y

éprouvaient; mais on les surprenait se murmurant les uns aux autres les

mots d'amour, de délices et de ravissement, qu'ils mêlaient au saint nom

d'Orberose; les uns soupiraient qu'on y oubliait le monde; d'autres

disaient qu'on sortait de la grotte dans le calme et l'apaisement; les

jeunes filles entre elles rappelaient les délices dont elles y avaient

été pénétrées.

Telles furent les merveilles qu'accomplit la vierge d'Alca à l'aurore de

sa glorieuse éternité: elles avaient la douceur et le vague de l'aube.

Bientôt le mystère de la grotte, tel qu'un parfum subtil, se répandit

dans la contrée; ce fut pour les âmes pures un sujet d'allégresse et

d'édification, et les hommes corrompus essayèrent en vain d'écarter, par

le mensonge et la calomnie, les fidèles des sources de grâce qui

coulaient du tombeau de la sainte. L'Église pourvut à ce que ces grâces

ne demeurassent point réservées à quelques enfants, mais se répandissent

sur toute la chrétienté pingouine. Des religieux s'établirent dans la

grotte, bâtirent un monastère, une chapelle, une hôtellerie, sur le

rivage, et les pèlerins commencèrent à affluer.

Comme fortifiée par un plus long séjour dans le ciel, la bienheureuse

Orberose accomplissait maintenant des miracles plus grands en faveur de

ceux qui venaient déposer leur offrande sur sa tombe; elle faisait

concevoir des espérances aux femmes jusque-là stériles, envoyait des

songes aux vieillards jaloux pour les rassurer sur la fidélité de leurs

jeunes épouses injustement soupçonnées, tenait éloignés de la contrée

les pestes, les épizooties, les famines, les tempêtes et les dragons de

Cappadoce.

Mais durant les troubles qui désolèrent le royaume au temps du roi

Collic et de ses successeurs, le tombeau de sainte Orberose fut

dépouillé de ses richesses, le monastère incendié, les religieux

dispersés; le chemin, si longtemps foulé par tant de dévots pèlerins,

disparut sous l'ajonc, la bruyère et le chardon bleu des sables. Depuis

cent ans, la tombe miraculeuse n'était plus visitée que par les vipères,

les belettes et les chauves-souris, quand la sainte apparut à un paysan

du voisinage nommé Momordic.

--Je suis la vierge Orberose, lui dit-elle; je t'ai choisi pour rétablir

mon sanctuaire. Avertis les habitants de ces contrées que, s'ils

laissent ma mémoire abolie et mon tombeau sans honneurs ni richesses, un

nouveau dragon viendra désoler la Pingouinie.

Des clercs très savants firent une enquête sur cette apparition qu'ils

reconnurent véritable, non diabolique, mais toute céleste, et l'on

remarqua plus tard qu'en France, dans des circonstances analogues,

sainte Foy et sainte Catherine avaient agi de même et tenu un semblable

langage.

Le moustier fut relevé et les pèlerins affluèrent de nouveau. La vierge

Orberose opérait des miracles de plus en plus grands. Elle guérissait

diverses maladies très pernicieuses, notamment le pied bot,

l'hydropisie, la paralysie et le mal de saint Guy. Les religieux,

gardiens du tombeau, jouissaient d'une enviable opulence quand la

sainte, apparue au roi Draco le Grand, lui ordonna de la reconnaître

pour la patronne céleste du royaume et de transférer ses restes précieux

dans la cathédrale d'Alca.

En conséquence, les reliques bien odorantes de cette vierge furent

portées en grande pompe à l'église métropolitaine et déposées au milieu

du choeur, dans une châsse d'or et d'émail, ornée de pierres précieuses.

Le chapitre tint registre des miracles opérés par l'intervention de la

bienheureuse Orberose.

Draco le Grand, qui n'avait jamais cessé de défendre et d'exalter la foi

chrétienne, mourut dans les sentiments de la plus vive piété, laissant

de grands biens à l'Eglise.

CHAPITRE III

LA REINE CRUCHA

D'effroyables désordres suivirent la mort de Draco le Grand. On a

souvent accusé de faiblesse les successeurs de ce prince. Et il est vrai

qu'aucun d'eux ne suivit, même de loin, l'exemple de ce vaillant

ancêtre.

Son fils Chum, qui était boiteux, négligea d'accroître le territoire des

Pingouins. Bolo, fils de Chum, périt assassiné par les gardes du palais,

à l'âge de neuf ans, au moment où il montait sur le trône. Son frère Gun

lui succéda. Il n'était âgé que de sept ans et se laissa gouverner par

sa mère, la reine Crucha.

Crucha était belle, instruite, intelligente; mais elle ne savait pas

résister à ses passions.

Voici en quels termes le vénérable Talpa s'exprime, dans sa chronique,

au sujet de cette reine illustre:

«La reine Crucha, pour la beauté du visage et les avantages de la

taille, ne le cède ni à Sémiramis de Babylone, ni à Pentésilée, reine

des Amazones, ni à Salomé, fille d'Hérodiade. Mais elle présente dans sa

personne certaines singularités qu'on peut trouver belles ou

disgracieuses, selon les opinions contradictoires des hommes et les

jugements du monde. Elle a deux petites cornes au front, qu'elle

dissimule sous les bandeaux abondants de sa chevelure d'or; elle a un

oeil bleu et un noir, le cou penché à gauche, comme Alexandre de

Macédoine, six doigts à la main droite et une petite tête de singe au-

dessous du nombril.

»Sa démarche est majestueuse et son abord affable. Elle est magnifique

dans ses dépenses, mais elle ne sait pas toujours soumettre sa raison au

désir.

»Un jour, ayant remarqué dans les écuries du palais un jeune palefrenier

d'une grande beauté, elle se sentit incontinent transportée d'amour pour

lui et lui confia le commandement des armées. Ce qu'on doit louer sans

réserve dans cette grande reine, c'est l'abondance des dons qu'elle fait

aux églises, monastères et chapelles du royaume, et spécialement à la

sainte maison de Beargarden, où, par la grâce du Seigneur, j'ai fait

profession en ma quatorzième année. Elle a fondé des messes pour le

repos de son âme en si grand nombre que tout prêtre, dans l'Eglise

pingouine, est, pour ainsi dire, transformé en un cierge allumé au

regard du ciel, afin d'attirer la miséricorde divine sur l'auguste

Crucha.»

On peut, par ces lignes et par quelques autres dont j'ai enrichi mon

texte, juger de la valeur historique et littéraire des _Gesta

Pinguinorum_. Malheureusement, cette chronique s'arrête brusquement à

la troisième année du règne de Draco le Simple, successeur de Gun le

Faible. Parvenu à ce point de mon histoire, je déplore la perte d'un

guide aimable et sûr.

Durant les deux siècles qui suivirent, les Pingouins demeurèrent plongés

dans une anarchie sanglante. Tous les arts périrent. Au milieu de

l'ignorance générale, les moines, à l'ombre du cloître, se livraient à

l'étude et copiaient avec un zèle infatigable les saintes Écritures.

Comme le parchemin était rare, ils grattaient les vieux manuscrits pour

y transcrire la parole divine. Aussi vit-on fleurir, ainsi qu'un buisson

de roses, les Bibles sur la terre pingouine.

Un religieux de l'ordre de saint Benoît, Ermold le Pingouin, effaça à

lui seul quatre mille manuscrits grecs et latins, pour copier quatre

mille fois l'évangile de saint Jean. Ainsi furent détruits en grand

nombre les chefs d'oeuvre de la poésie et de l'éloquence antiques. Les

historiens sont unanimes à reconnaître que les couvents pingouins furent

le refuge des lettres au moyen âge.

Les guerres séculaires des Pingouins et des Marsouins remplissent la fin

de cette période. Il est extrêmement difficile de connaître la vérité

sur ces guerres, non parce que les récits manquent, mais parce qu'il y

on a plusieurs. Les chroniqueurs marsouins contredisent sur tous les

points les chroniqueurs pingouins. Et, de plus, les Pingouins se

contredisent entre eux, aussi bien que les Marsouins. J'ai trouvé deux

chroniqueurs qui s'accordent; mais l'un a copié l'autre. Un fait seul

est certain, c'est que les massacres, les viols, les incendies et les

pillages se succédèrent sans interruption.

Sous le malheureux prince Bosco IX, le royaume fut à deux doigts de sa

ruine. À la nouvelle que la flotte marsouine, composée de six cents

grandes nefs, était en vue d'Alca, l'évêque ordonna une procession

solennelle. Le chapitre, les magistrats élus, les membres du parlement

et les clercs de l'université vinrent prendre dans la cathédrale la

châsse de sainte Orberose et la promenèrent tout autour de la ville,

suivis du peuple entier qui chantait des hymnes. La sainte patronne de

la Pingouinie ne fut point invoquée en vain; cependant les Marsouins

assiégèrent la ville en même temps par terre et par mer, la prirent

d'assaut et, durant trois jours et trois nuits, y tuèrent, pillèrent,

violèrent et incendièrent avec l'indifférence qu'engendre l'habitude.

On ne saurait trop admirer que, durant ces longs âges de fer, la foi ait

été conservée intacte parmi les Pingouins. La splendeur de la vérité

éblouissait alors les âmes qui n'étaient point corrompues par des

sophismes. C'est ce qui explique l'unité des croyances. Une pratique

constante de l'Église contribua sans doute à maintenir cette heureuse

communion des fidèles: on brûlait immédiatement tout Pingouin qui

pensait autrement que les autres.

CHAPITRE IV

LES LETTRES: JOHANNÈS TALPA

C'est sous la minorité du roi Gun que Johannès Talpa, religieux de

Beargarden, composa, dans le monastère où il avait fait profession dès

l'âge d'onze ans et dont il ne sortit jamais un seul jour de sa vie, ses

célèbres chroniques latines en douze livres _De Gestis Pinguinorum_.

Le monastère de Beargarden dresse ses hautes murailles sur le sommet

d'un pic inaccessible. On n'y découvre alentour que les cimes bleues des

monts, coupées par les nuées.

Quand il entreprit de rédiger les _Gesta Pinguinorum_, Johannès

Talpa était déjà vieux. Le bon moine a pris soin de nous en avertir dans

son livre. «Ma tête a perdu depuis longtemps, dit-il, la parure de ses

boucles blondes et mon crâne est devenu semblable à ces miroirs de métal

convexes, que consultent avec tant d'étude et de soins les dames

pingouines. Ma taille, naturellement courte, s'est, avec les ans,

abrégée et recourbée. Ma barbe blanche réchauffe ma poitrine.»

Avec une naïveté charmante, Talpa nous instruit de certaines

circonstances de sa vie et de quelques traits de son caractère. «Issu,

nous dit-il, d'une famille noble et destiné dès l'enfance à l'état

ecclésiastique, on m'enseigna la grammaire et la musique. J'appris à

lire sous la discipline d'un maître qui s'appelait Amicus et qui eût été

mieux nommé Inimicus. Comme je ne parvenais pas facilement à connaître

mes lettres, il me fouettait de verges avec violence, en sorte que je

puis dire qu'il m'imprima l'alphabet en traits cuisants sur les fesses.»

Ailleurs Talpa confesse son inclination naturelle à la volupté. Voici en

quels termes expressifs: «Dans ma jeunesse, l'ardeur de mes sens était

telle que, sous l'ombre des bois, j'éprouvais le sentiment de bouillir

dans une marmite plutôt que de respirer l'air frais. Je fuyais les

femmes. En vain! puisqu'il suffisait d'une sonnette ou d'une bouteille

pour me les représenter.»

Tandis qu'il rédigeait sa chronique, une guerre effroyable, à la fois

étrangère et civile, désolait la terre pingouine. Les soldats de Crucha,

venus pour défendre le monastère de Beargarden contre les barbares

marsouins, s'y établirent fortement. Afin de le rendre inexpugnable, ils

percèrent des meurtrières dans les murs et enlevèrent de l'église la

toiture de plomb pour en faire des balles de fronde. Ils allumaient, à

la nuit, dans les cours et les cloîtres, de grands feux auxquels ils

rôtissaient des boeufs entiers, embrochés aux sapins antiques de la

montagne; et, réunis autour des flammes, dans la fumée chargée d'une

odeur de résine et de graisse, ils défonçaient les tonneaux de vin et de

cervoise. Leurs chants, leurs blasphèmes et le bruit de leurs querelles

couvraient le son des cloches matinales.

Enfin, les Marsouins, ayant franchi les défilés, mirent le siège autour

du monastère. C'étaient des guerriers du Nord, vêtus et armés de cuivre.

Ils appuyaient aux parois de la roche des échelles de cent cinquante

toises qui, dans l'ombre et l'orage, se rompaient sous le poids des

corps et des armes et répandaient des grappes d'hommes dans les ravins

et les précipices; on entendait, au milieu des ténèbres, descendre un

long hurlement, et l'assaut recommençait. Les Pingouins versaient des

ruisseaux de poix ardente sur les assaillants qui flambaient comme des

torches. Soixante fois, les Marsouins furieux tentèrent l'escalade; ils

furent soixante fois repoussés.

Depuis déjà dix mois, ils tenaient le monastère étroitement investi,

quand, le saint jour de l'Épiphanie, un pâtre de la vallée leur enseigna

un sentier caché par lequel ils gravirent la montagne, pénétrèrent dans

les souterrains de l'abbaye, se répandirent dans les cloîtres, dans les

cuisines, dans l'église, dans les salles capitulaires, dans la

librairie, dans la buanderie, dans les cellules, dans les réfectoires,

dans les dortoirs, incendièrent les bâtiments, tuèrent et violèrent sans

égard à l'âge ni au sexe. Les Pingouins, brusquement réveillés,

couraient aux armes; les yeux voilés d'ombre et d'épouvante, ils se

frappaient les uns les autres, tandis que les Marsouins se disputaient

entre eux, à coups de hache, les vases sacrés, les encensoirs, les

chandeliers, les dalmatiques, les châsses, les croix d'or et de

pierreries.

L'air était chargé d'une âcre odeur de chair grillée; les cris de mort

et les gémissements s'élevaient du milieu des flammes, et, sur le bord

des toits croulants, des moines par milliers couraient comme des fourmis

et tombaient dans la vallée. Cependant, Johannès Talpa écrivait sa

chronique. Les soldats de Crucha, s'étant retirés à la hâte, bouchèrent

avec des quartiers de roches toutes les issues du monastère, afin

d'enfermer les Marsouins dans les bâtiments incendiés. Et, pour écraser

l'ennemi sous l'éboulement des pierres de taille et des pans de murs,

ils se servirent comme de béliers des troncs des plus vieux chênes. Les

charpentes embrasées s'effondraient avec un bruit de tonnerre et les

arceaux sublimes des nefs s'écroulaient sous le choc des arbres géants,

balancés par six cents hommes ensemble. Bientôt, il ne resta plus de la

riche et vaste abbaye que la cellule de Johannès Talpa, suspendue, par

un merveilleux hasard, aux débris d'un pignon fumant. Le vieux

chroniqueur écrivait encore.

Cette admirable contention d'esprit peut toutefois sembler excessive

chez un annaliste qui s'applique à rapporter les faits accomplis de son

temps. Mais, si distrait et détaché qu'on soit des choses environnantes,

on en ressent l'influence. J'ai consulté le manuscrit original de

Johannès Talpa à la Bibliothèque nationale où il est conservé, fonds

ping. K. L., 123 90 _quater_. C'est un manuscrit sur parchemin de

628 feuillets. L'écriture en est extrêmement confuse; les lettres, loin

de suivre une ligne droite, s'échappent dans toutes les directions, se

heurtent et tombent les unes sur les autres dans un désordre ou, pour

mieux dire, dans un tumulte affreux. Elles sont si mal formées qu'il est

la plupart du temps impossible non seulement de les reconnaître, mais

même de les distinguer des pâtés d'encre qui y sont abondamment mêlés.

Ces pages inestimables se ressentent en cela des troubles au milieu

desquels elles ont été tracées. La lecture en est difficile. Au

contraire, le style du religieux de Beargarden ne porte la marque

d'aucune émotion. Le ton des _Gesta Pinguinorum_ ne s'écarte jamais

de la simplicité. La narration y est rapide et d'une concision qui va

parfois jusqu'à la sécheresse. Les réflexions sont rares et en général

judicieuses.

CHAPITRE V

LES ARTS: LES PRIMITIFS DE LA PEINTURE PINGOUINE

Les critiques pingouins affirment à l'envi que l'art pingouin se

distingua dès sa naissance par une originalité puissante et délicieuse

et qu'on chercherait vainement ailleurs les qualités de grâce et de

raison qui caractérisent ses premiers ouvrages. Mais les Marsouins

prétendent que leurs artistes furent constamment les initiateurs et les

maîtres des Pingouins. Il est difficile d'en juger, parce que les

Pingouins, avant d'admirer leurs peintres primitifs, en détruisirent

tous les ouvrages.

On ne saurait trop s'affliger de cette perte. Je la ressens pour ma part

avec une vivacité cruelle, car je vénère les antiquités pingouines et

j'ai le culte des primitifs.

Ils sont délicieux. Je ne dis pas qu'ils se ressemblent tous; ce ne

serait point vrai; mais ils ont des caractères communs qu'on retrouve

dans toutes les écoles; je veux dire des formules dont ils ne sortent

point, et quelque chose d'achevé, car ce qu'ils savent ils le savent

bien. On peut heureusement se faire une idée des primitifs pingouins par

les primitifs italiens, flamands, allemands et par les primitifs

français qui sont supérieurs à tous les autres; comme le dit M. Gruyer,

ils ont plus de logique, la logique étant une qualité spécialement

française. Tenterait-on de le nier, qu'il faudrait du moins accorder à

la France le privilège d'avoir gardé des primitifs quand les autres

nations n'en avaient plus. L'exposition des primitifs français au

pavillon de Marsan, en 1904, contenait plusieurs petits panneaux

contemporains des derniers Valois et de Henri IV.

J'ai fait bien des voyages pour voir les tableaux des frères Van Eyck,

de Memling, de Rogier van der Wyden, du maître de la mort de Marie,

d'Ambrogio Lorenzetti et des vieux ombriens. Ce ne fut pourtant ni

Bruges, ni Cologne, ni Sienne, ni Pérouse qui acheva mon initiation;

c'est dans la petite ville d'Arezzo que je devins un adepte conscient de

la peinture ingénue. Il y a de cela dix ans ou même davantage. En ce

temps d'indigence et de simplicité, les musées des municipes, à toute

heure fermés, s'ouvraient à toute heure aux _forestieri_. Une

vieille, un soir, à la chandelle, me montra, pour une une demi-lire, le

sordide musée d'Arezzo et j'y découvris une peinture de Margaritone, un

_saint François_, dont la tristesse pieuse me tira des larmes. Je

fus profondément touché; Margaritone d'Arezzo devint, depuis ce jour,

mon primitif le plus cher.

Je me figure les primitifs pingouins d'après les ouvrages de ce maître.

On ne jugera donc pas superflu que je le considère à cette place avec

quelque attention, sinon dans le détail de ses oeuvres, du moins sous

son aspect le plus général et, si j'ose dire, le plus représentatif.

Nous possédons cinq ou six tableaux signés de sa main. Son oeuvre

capitale, conservée à la _National Gallery_ de Londres, représente

la Vierge assise sur un trône et tenant l'enfant Jésus dans ses bras. Ce

dont on est frappé d'abord lorsqu'on regarde cette figure, ce sont ses

proportions. Le corps, depuis le cou jusqu'aux pieds, n'a que deux fois

la hauteur de la tête; aussi paraît-il extrêmement court et trapu. Cet

ouvrage n'est pas moins remarquable par la peinture que par le dessin.

Le grand Margaritone n'avait en sa possession qu'un petit nombre de

couleurs, et il les employait dans toute leur pureté, sans jamais rompre

les tons. Il en résulte que son coloris offre plus de vivacité que

d'harmonie. Les joues de la Vierge et celles de l'enfant sont d'un beau

vermillon que le vieux maître, par une préférence naïve pour les

définitions nettes, a disposé sur chaque visage en deux circonférences

si exactes, qu'elles semblent tracées au compas.

Un savant critique du XVIIIe siècle, l'abbé Lauzi, a traité les ouvrages

de Margaritone avec un profond dédain. «Ce ne sont, a-t-il dit, que de

grossiers barbouillages. En ces temps infortunés, on ne savait ni

dessiner ni peindre.» Tel était l'avis commun de ces connaisseurs

poudrés. Mais le grand Margaritone et ses contemporains devaient être

bientôt vengés d'un si cruel mépris. Il naquit au XIXe siècle, dans les

villages bibliques et les cottages réformés de la pieuse Angleterre, une

multitude de petits Samuel et de petits Saint-Jean, frisés comme des

agneaux, qui devinrent, vers 1840 et 1850, des savants à lunettes et

instituèrent le culte des primitifs.

L'éminent théoricien du préraphaélisme, sir James Tuckett, ne craint pas

de placer la madone de la _National Gallery_ au rang des chefs-

d'oeuvre de l'art chrétien. «En donnant à la tête de la Vierge, dit sir

James Tuckett, un tiers de la hauteur totale de la figure, le vieux

maître a attiré et contenu l'attention du spectateur sur les parties les

plus sublimes de la personne humaine et notamment sur les yeux qu'on

qualifie volontiers d'organes spirituels. Dans cette peinture, le

coloris conspire avec le dessin pour produire une impression idéale et

mystique. Le vermillon des joues n'y rappelle pas l'aspect naturel de la

peau; il semble plutôt que le vieux maître ait appliqué sur les visages

de la Vierge et de l'Enfant les roses du Paradis.»

On voit, dans une telle critique, briller, pour ainsi dire, un reflet de

l'oeuvre qu'elle exalte; cependant le séraphique esthète d'Edimbourg,

Mac Silly, a exprimé d'une façon plus sensible encore et plus pénétrante

l'impression produite sur son esprit par la vue de cette peinture

primitive. «La madone de Margaritone, dit le vénéré Mac Silly, atteint

le but transcendant de l'art; elle inspire à ses spectateurs des

sentiments d'innocence et de pureté; elle les rend semblables aux petits

enfants. Et cela est si vrai que, à l'âge de soixante six ans, après

avoir eu la joie de la contempler pendant trois heures d'affilée, je me

sentis subitement transformé en un tendre nourrisson. Tandis qu'un cab

m'emportait à travers _Trafalgar square_, j'agitais mon étui de

lunettes comme un hochet, en riant et gazouillant. Et, lorsque la bonne

de ma pension de famille m'eut servi mon repas, je me versai des

cuillerées de potage dans l'oreille avec l'ingénuité du premier âge.

»C'est à de tels effets, ajoute Mac Silly, qu'on reconnaît l'excellence

d'une oeuvre d'art.»

Margaritone, à ce que rapporte Vasari, mourut à l'âge de soixante-dix-

sept ans, regrettant d'avoir assez vécu pour voir surgit un nouvel art

et la renommée couronner de nouveaux artistes.» Ces lignes, que je

traduis littéralement, ont inspiré à sir James Tuckett les pages les

plus suaves, peut-être, de son oeuvre. Elles font partie du Bréviaire

des esthètes; tous les préraphaélites les savent par coeur. Je veux les

placer ici comme le plus précieux ornement de ce livre. On s'accorde à

reconnaître qu'il ne fut rien écrit de plus sublime depuis les prophètes

d'Israël.

LA VISION DE MARGARITONE

Margaritone, chargé d'ans et de travaux, visitait un jour l'atelier d'un

jeune peintre nouvellement établi dans la ville. Il y remarqua une

madone encore toute fraîche, qui, bien que sévère et rigide, grâce à une

certaine exactitude dans les proportions et à un assez diabolique

mélange d'ombres et de lumières, ne laissait pas que de prendre du

relief et quelque air de vie. À cette vue, le naïf et sublime ouvrier

d'Arezzo découvrit avec horreur l'avenir de la peinture.

Il murmura, le front dans les mains:

--Que de hontes cette figure me fait pressentir! J'y discerne la fin de

l'art chrétien, qui peint les âmes et inspire un ardent désir du ciel.

Les peintres futurs ne se borneront pas, comme celui-ci, à rappeler sur

un pan de mur ou un panneau de bois la matière maudite dont nos corps

sont formés: ils la célébreront et la glorifieront. Ils revêtiront leurs

figures des dangereuses apparences de la chair; et ces figures

sembleront des personnes naturelles. On leur verra des corps; leurs

formes paraîtront à travers leurs vêtements. Sainte Madeleine aura des

seins, sainte Marthe un ventre, sainte Barbe des cuisses, sainte Agnès

des fesses (buttocks); saint Sébastien dévoilera sa grâce adolescente et

saint Georges étalera sous le harnais les richesses musculaires d'une

virilité robuste; les apôtres, les confesseurs, les docteurs et Dieu le

Père lui-même paraîtront en manière de bons paillards comme vous et moi;

les anges affecteront une beauté équivoque, ambiguë, mystérieuse qui

troublera les coeurs. Quel désir du ciel vous donneront ces

représentations? Aucun; mais vous y apprendrez à goûter les formes de la

vie terrestre. Où s'arrêteront les peintres dans leurs recherches

indiscrètes? Ils ne s'arrêteront point. Ils en arriveront à montrer des

hommes et des femmes nus comme les idoles des Romains. Il y aura un art

profane et un art sacré, et l'art sacré ne sera pas moins profane que

l'autre.

»--Arrière! démons! s'écria le vieux maître.

»Car en une vision prophétique, il découvrait les justes et les saints

devenus pareils à des athlètes mélancoliques; il découvrait les Apollo

jouant du violon, sur la cime fleurie, au milieu des Muses aux tuniques

légères; il découvrait les Vénus couchées sous les sombres myrtes et les

Danaé exposant à la pluie d'or leurs flancs délicieux; il découvrait les

Jésus dans les colonnades, parmi les patriciens, les dames blondes, les

musiciens, les pages, les nègres, les chiens et les perroquets; il

découvrait, en un enchevêtrement inextricable de membres humains,

d'ailes déployées et de draperies envolées, les Nativités tumultueuses,

les Saintes Familles opulentes, les Crucifixions emphatiques; il

découvrait les sainte Catherine, les sainte Barbe, les sainte Agnès,

humiliant les patriciennes par la somptuosité de leur velours, de leurs

brocarts, de leurs perles et par la splendeur de leur poitrine; il

découvrait les Aurores répandant leurs roses et la multitude des Diane

et des Nymphes surprises nues au bord des sources ombreuses. Et le grand

Margaritone mourut suffoqué par ce pressentiment horrible de la

Renaissance et de l'école de Bologne.»

CHAPITRE VI

MARBODE

Nous possédons un précieux monument de la littérature pingouine au XVe

siècle. C'est la relation d'un voyage aux enfers, entrepris par le moine

Marbode, de l'ordre de saint Benoît, qui professait pour le poète

Virgile une admiration fervente. Cette relation, écrite en assez bon

latin, a été publiée par M. du Clos des Lunes. On la trouvera ici

traduite pour la première fois en français. Je crois rendre service à

mes compatriotes en leur faisant connaître ces pages qui, sans doute, ne

sont pas uniques en leur genre dans la littérature latine du moyen âge.

Parmi les fictions qui peuvent en être rapprochées nous citerons _le

Voyage de saint Brendan_, _la Vision d'Albéric_, _le Purgatoire de saint

Patrice_, descriptions imaginaires du séjour supposé des morts, comme la

_Divine Comédie_ de Dante Alighieri.

Des oeuvres composées sur ce thème la relation de Marbode est une des

plus tardives, mais elle n'en est pas la moins singulière.

LA DESCENTE DE MARBODE AUX ENFERS

En la quatorze cent cinquante-troisième année depuis l'incarnation du

fils de Dieu, peu de jours avant que les ennemis de la Croix

n'entrassent dans la ville d'Hélène et du grand Constantin, il me fut

donné à moi, frère Marbode, religieux indigne, de voir et d'ouïr ce que

personne n'avait encore ouï ni vu. J'ai composé de ces choses une

relation fidèle, afin que le souvenir n'en périsse point avec moi, car

le temps de l'homme est court.

Le premier jour de mai de ladite année, à l'heure de vêpres, en l'abbaye

de Corrigan, assis sur une pierre du cloître, près de la fontaine

couronnée d'églantines, je lisais, à mon habitude, quelque chant du

poète que j'aime entre tous, Virgile, qui a dit les travaux de la terre,

les bergers et les chefs. Le soir suspendait les plis de sa pourpre aux

arcs du cloître et je murmurais d'une voix émue les vers qui montrent

comment Didon la Phénicienne traîne sous les myrtes des enfers sa

blessure encore fraîche. À ce moment, frère Hilaire passa près de moi,

suivi de frère Jacinthe, le portier.

Nourri dans des âges barbares, avant la résurrection des Muses, frère

Hilaire n'est point initié à la sagesse antique; toutefois la poésie du

Mantouan a, comme un flambeau subtil, jeté quelques lueurs dans son

intelligence.

--Frère Marbode, me demanda-t-il, ces vers que vous soupirez ainsi, la

poitrine gonflée et les yeux étincelants, appartiennent-ils à cette

grande _Énéide_ dont, matin ni soir, vous ne détournez guère les

yeux?

Je lui répondis que je lisais de Virgile comment le fils d'Anchise

aperçut Didon pareille à la lune derrière le feuillage.

[Note: Le texte porte

_... qualem primo qui surgere mense

Aut videt aut vidisse putat per nubila lunam._

Frère Marbode, par une étrange inadvertance, substitue à l'image créée

par le poète une image toute différente.]

--Frère Marbode, répliqua-t-il, je suis certain que Virgile exprime en

toute occasion de sages maximes et des pensées profondes. Mais les

chants qu'il modula sur la flûte syracusaine présentent un sens si beau

et une si haute doctrine, qu'on en demeure ébloui.

--Prenez garde, mon père, s'écria frère Jacinthe d'une voix émue.

Virgile était un magicien qui accomplissait des prodiges avec l'aide des

démons. C'est ainsi qu'il perça une montagne près de Naples et qu'il

fabriqua un cheval de bronze ayant le pouvoir de guérir tous les chevaux

malades. Il était nécromancien, et l'on montre encore, en une certaine

ville d'Italie, le miroir dans lequel il faisait apparaître les morts.

Et pourtant une femme trompa ce grand sorcier. Une courtisane

napolitaine l'invita de sa fenêtre à se hisser jusqu'à elle dans le

panier qui servait à monter les provisions; et elle le laissa toute la

nuit suspendu entre deux étages.

Sans paraître avoir entendu ces propos:

--Virgile est un prophète, répliqua frère Hilaire; c'est un prophète et

qui laisse loin derrière lui les Sibylles avec leurs carmes sacrés, et

la fille du roi Priam, et le grand divinateur des choses futures, Platon

d'Athènes. Tous trouverez dans le quatrième de ses chants syracusains la

naissance de Notre-Seigneur annoncée en un langage qui semble plutôt du

ciel que de la terre.

[Note: Trois siècles avant l'époque où vivait notre

Marbode on chantait dans les églises, le jour de Noël:

_Maro, vates gentilium,

Da Christo testimonium._]

»Au temps de mes études, lorsque je lus pour la première fois: JAM REDIT

ET VIRGO, je me sentis plongé dans un ravissement infini; mais tout

aussitôt j'éprouvai une vive douleur à la pensée que, privé pour

toujours de la présence de Dieu, l'auteur de ce chant prophétique, le

plus beau qui soit sorti d'une lèvre humaine, languissait, parmi les

Gentils, dans les ténèbres éternelles. Cette pensée cruelle ne me quitta

plus. Elle me poursuivait jusqu'en mes études, mes prières, mes

méditations et mes travaux ascétiques. Songeant que Virgile était privé

de la vue de Dieu et que peut-être même il subissait en enfer le sort

des réprouvés, je ne pouvais goûter ni joie ni repos et il m'arriva de

m'écrier plusieurs fois par jour, les bras tendus vers le ciel:

»--Révélez moi, Seigneur, la part que vous fîtes à celui qui chanta sur

la terre comme les anges chantent dans les cieux!

»Mes angoisses, après quelques années, cessèrent lorsque je lus dans un

livre ancien que le grand apôtre qui appela les Gentils dans l'Eglise du

Christ, saint Paul, s'étant rendu à Naples, sanctifia de ses larmes le

tombeau du prince des poètes.

[Note:

_Ad Maronis mausoleum

Ductus, fudit super eum

Piae rorem lacrymae.

Quem te, inquit, reddidissem,

Si te vivum invenissem

Poetarum maxime!_]

Ce me fut une raison de croire que Virgile, comme l'empereur Trajan, fut

admis au Paradis pour avoir eu, dans l'erreur le pressentiment de la

vérité. On n'est point obligé de le croire, mais il m'est doux de me le

persuader.»

Ayant ainsi parlé, le vieillard Hilaire me souhaita la paix d'une sainte

nuit et s'éloigna avec le frère Jacinthe.

Je repris la délicieuse étude de mon poète. Tandis que, le livre à la

main, je méditais comment ceux qu'Amour fit périr d'un mal cruel suivent

les sentiers secrets au fond de la forêt myrteuse, le reflet des étoiles

vint se mêler en tremblant aux églantines effeuillées dans l'eau de la

fontaine claustrale. Soudain les lueurs, les parfums et la paix du ciel

s'abîmèrent. Un monstrueux Borée, chargé d'ombre et d'orage, fondit sur

moi en mugissant, me souleva et m'emporta comme un fétu de paille au-

dessus des champs, des villes, des fleuves, des montagnes, à travers des

nuées tonnantes, durant une nuit faite d'une longue suite de nuits et de

jours. Et lorsque après cette constante et cruelle rage l'ouragan

s'apaisa enfin, je me trouvai, loin de mon pays natal, au fond d'un

vallon enveloppé de cyprès. Alors une femme d'une beauté farouche et

traînant de longs voiles s'approcha de moi. Elle me posa la main gauche

sur l'épaule et, levant le bras droit vers un chêne au feuillage épais:

--Vois! me dit-elle.

Aussitôt je reconnus la Sibylle qui garde le bois sacré de l'Averne et

je discernai, parmi les branches touffues de l'arbre que montrait son

doigt, le rameau d'or agréable à la belle Proserpine.

M'étant dressé debout:

--Ainsi donc, m'écriai-je, ô Vierge prophétique, devinant mon désir, tu

l'as satisfait. Tu m'as révélé l'arbre qui porte la verge

resplendissante sans laquelle nul ne peut entrer vivant dans la demeure

des morts. Et il est vrai que je souhaitais ardemment de converser avec

l'ombre de Virgile.

Ayant dit, j'arrachai du tronc antique le rameau d'or et m'élançai sans

peur dans le gouffre fumant qui conduit aux bords fangeux du Styx, où

tournoient les ombres comme des feuilles mortes. À la vue du rameau

dédié à Proserpine, Charon me prit dans sa barque, qui gémit sous mon

poids, et j'abordai la rive des morts, accueilli par les abois

silencieux du triple Cerbère. Je feignis de lui jeter l'ombre d'une

pierre et le monstre vain s'enfuit dans son antre. Là vagissent parmi

les joncs les enfants dont les yeux s'ouvrirent et se fermèrent en même

temps à la douce lumière du jour; là, au fond d'une caverne sombre,

Minos juge les humains. Je pénétrai dans le bois de myrtes où se

traînent languissamment les victimes de l'amour, Phèdre, Procris, la

triste Éryphyle, Evadné, Pasiphaé, Laodamie et Cénis, et Didon la

Phénicienne; puis je traversai les champs poudreux réservés aux

guerriers illustres. Au delà, s'ouvrent deux routes: celle de gauche

conduit au Tartare, séjour des impies. Je pris celle de droite, qui mène

à l'Élysée et aux demeures de Dis. Ayant suspendu le rameau sacré à la

porte de la déesse, je parvins dans des campagnes amènes, vêtues d'une

lumière pourprée. Les ombres des philosophes et des poètes y

conversaient gravement. Les Grâces et les Muses formaient sur l'herbe

des choeurs légers. S'accompagnant de sa lyre rustique, le vieil Homère

chantait. Ses yeux étaient fermés, mais ses lèvres étincelaient d'images

divines. Je vis Solon, Démocrite et Pythagore qui assistaient, dans la

prairie, aux jeux des jeunes hommes et j'aperçus, à travers le feuillage

d'un antique laurier, Hésiode, Orphée, le mélancolique Euripide et la

mâle Sappho. Je passai et reconnus, assis au bord d'un frais ruisseau,

le poète Horace, Varius, Gallus et Lycoris. Un peu à l'écart, Virgile,

appuyé au tronc d'une yeuse obscure, pensif, regardait les bois. De

haute stature et la taille mince, il avait encore ce teint hâlé, cet air

rustique, cette mise négligée, cette apparence inculte qui, de son

vivant, cachait son génie. Je le saluai pieusement et demeurai longtemps

sans paroles.

Enfin, quand la voix put sortir de ma gorge serrée:

--O toi, si cher aux muses ausoniennes, honneur du nom latin, Virgile,

m'écriai-je, c'est par toi que j'ai senti la beauté; c'est par toi que

j'ai connu la table des dieux et le lit des déesses. Souffre les

louanges du plus humble de tes adorateurs.

--Lève-toi, étranger, me répondit le poète divin. Je reconnais que tu es

vivant à l'ombre que ton corps allonge sur l'herbe en ce soir éternel.

Tu n'es pas le premier humain qui soit descendu avant sa mort dans ces

demeures, bien qu'entre nous et les vivants tout commerce soit

difficile. Mais cesse de me louer: je n'aime pas les éloges; les bruits

confus de la gloire ont toujours offensé mes oreilles. C'est pourquoi,

fuyant Rome, où j'étais connu des oisifs et des curieux, j'ai travaillé

dans la solitude de ma chère Parthénope. Et puis, pour goûter tes

louanges, je ne suis pas assez sûr que les hommes de ton siècle

comprennent mes vers. Qui es-tu?

--Je me nomme Marbode, du royaume d'Alca. J'ai fait profession en

l'abbaye de Corrigan. Je lis tes poèmes le jour et je les lis la nuit.

C'est toi que je suis venu voir dans les Enfers: j'étais impatient de

savoir quel y est ton sort. Sur la terre, les doctes en disputent

souvent. Les uns tiennent pour extrêmement probable qu'ayant vécu sous

le pouvoir des démons, tu brûles maintenant dans les flammes

inextinguibles; d'autres, mieux avisés, ne se prononcent point, estimant

que tout ce qu'on dit des morts est incertain et plein de mensonges;

plusieurs, non à la vérité des plus habiles, soutiennent que, pour avoir

haussé le ton des Muses siciliennes et annoncé qu'une nouvelle

progéniture descendait des cieux, tu fus admis, comme l'empereur Trajan,

à jouir dans le paradis chrétien de la béatitude éternelle.

--Tu vois qu'il n'en est rien, répondit l'ombre en souriant.

--Je te rencontre en effet, ô Virgile, parmi les héros et les sages,

dans ces Champs-Élysées que toi-même as décrits. Ainsi donc,

contrairement à ce que plusieurs croient sur la terre, nul n'est venu te

chercher de la part de Celui qui règne là-haut?

Après un assez long silence:

--Je ne te cacherai rien. Il m'a fait appeler; un de ses messagers, un

homme simple, est venu me dire qu'on m'attendait et que, bien que je ne

fusse point initié à leurs mystères, en considération de mes chants

prophétiques, une place m'était réservée parmi ceux de la secte

nouvelle. Mais je refusai de me rendre à cette invitation; je n'avais

point envie de changer de place. Ce n'est pas que je partage

l'admiration des Grecs pour les Champs-Élysées et que j'y goûte ces

joies qui font perdre à Proserpine le souvenir de sa mère. Je n'ai

jamais beaucoup cru moi-même à ce que j'en ai dit dans mon

_Énéide_. Instruit par les philosophes et par les physiciens,

j'avais un juste pressentiment de la vérité. La vie aux enfers est

extrêmement diminuée; on n'y sent ni plaisir ni peine; on est comme si

l'on n'était pas. Les morts n'y ont d'existence que celle que leur

prêtent les vivants. Je préférai toutefois y demeurer.

--Mais quelle raison donnas-tu, Virgile, d'un refus si étrange?

--J'en donnai d'excellentes. Je dis à l'envoyé du dieu que je ne

méritais point l'honneur qu'il m'apportait, et que l'on supposait à mes

vers un sens qu'ils ne comportaient pas. En effet, je n'ai point trahi

dans ma quatrième Églogue la foi de mes aïeux. Des juifs ignorants ont

pu seuls interpréter en faveur d'un dieu barbare un chant qui célèbre le

retour de l'âge d'or, prédit par les oracles sibylliens. Je m'excusai

donc sur ce que je ne pouvais pas occuper une place qui m'était destinée

par erreur et à laquelle je ne me reconnaissais nul droit. Puis,

j'alléguai mon humeur et mes goûts, qui ne s'accordaient pas avec les

moeurs des nouveaux cieux.

»--Je ne suis point insociable, dis-je à cet homme; j'ai montré dans la

vie un caractère doux et facile. Bien que la simplicité extrême de mes

habitudes m'ait fait soupçonner d'avarice, je ne gardais rien pour moi

seul; ma bibliothèque était ouverte à tous, et j'ai conformé ma conduite

à cette belle parole d'Euripide: «Tout doit être commun entre amis». Les

louanges, qui m'étaient importunes quand je les recevais, me devenaient

agréables lorsqu'elles s'adressaient à Varius ou à Macer. Mais au fond,

je suis rustique et sauvage, je me plais dans la société des bêtes; je

mis tant de soin, à les observer, je prenais d'elles un tel souci que je

passai, non point tout à fait à tort, pour un très bon vétérinaire. On

m'a dit que les gens de votre secte s'accordaient une âme immortelle et

en refusaient une aux animaux: c'est un non-sens qui me fait douter de

leur raison. J'aime les troupeaux et peut-être un peu trop le berger.

Cela ne serait pas bien vu chez vous. Il y a une maxime à laquelle je

m'efforçai de conformer mes actions: rien de trop. Plus encore que ma

faible santé, ma philosophie m'instruisit à user des choses avec mesure.

Je suis sobre; une laitue et quelques olives, avec une goutte de

falerne, composaient tout mon repas. J'ai fréquenté modérément le lit

des femmes étrangères; et je ne me suis pas attardé outre mesure à voir,

dans la taverne, danser au son du crotale, la jeune syrienne [Note:

Cette phrase semble bien indiquer que, si l'on en croyait Marbode, la

Copa serait de Virgile.]. Mais si j'ai contenu mes désirs, ce fut pour

ma satisfaction et par bonne discipline: craindre le plaisir et fuir la

volupté m'eût paru le plus abject outrage qu'on pût faire à la nature.

On m'assure que durant leur vie certains parmi les élus de ton dieu

s'abstenaient de nourriture et fuyaient les femmes par amour de la

privation et s'exposaient volontairement à d'inutiles souffrances. Je

craindrais de rencontrer ces criminels dont la frénésie me fait horreur.

Il ne faut pas demander à un poète de s'attacher trop strictement à une

doctrine physique et morale; je suis Romain, d'ailleurs, et les Romains

ne savent pas comme les Grecs conduire subtilement des spéculations

profondes; s'ils adoptent une philosophie, c'est surtout pour en tirer

des avantages pratiques. Siron, qui jouissait parmi nous d'une haute

renommée, en m'enseignant le système d'Épicure, m'a affranchi des vaines

terreurs et détourné des cruautés que la religion persuade aux hommes

ignorants; j'ai appris de Zénon à supporter avec constance les maux

inévitables; j'ai embrassé les idées de Pythagore sur les âmes des

hommes et des animaux, qui sont les unes et les autres d'essence divine;

ce qui nous invite à nous regarder sans orgueil ni sans honte. J'ai su

des Alexandrins comment la terre, d'abord molle et ductile, s'affermit à

mesure que Nérée s'en retirait pour creuser ses demeures humides;

comment insensiblement se formèrent les choses; de quelle manière,

tombant des nuées allégées, les pluies nourrirent les forêts

silencieuses et par quel progrès enfin de rares animaux commencèrent à

errer sur les montagnes innomées. Je ne pourrais plus m'accoutumer à

votre cosmogonie, mieux faite pour les chameliers des sables de Syrie

que pour un disciple d'Aristarque de Samos. Et que deviendrai-je dans le

séjour de votre béatitude, si je n'y trouve pas mes amis, mes ancêtres,

mes maîtres et mes dieux, et s'il ne m'est pas donné d'y voir le fils

auguste de Rhéa, Vénus, au doux sourire, mère des Énéades, Pan, les

jeunes Dryades, les Sylvains et le vieux Silène barbouillé par Églé de

la pourpre des mûres.

»Voilà les raisons que je priai cet homme simple de faire valoir au

successeur de Jupiter.

--Et depuis lors, ô grande ombre, tu n'as plus reçu de messages?

--Je n'en ai reçu aucun.

--Pour se consoler de ton absence, Virgile, ils ont trois poètes:

Commodien, Prudence et Fortunat qui naquirent tous trois en des jours

ténébreux où l'on ne savait plus ni la prosodie ni la grammaire. Mais

dis-moi, ne reçus-tu jamais, ô Mantouan, d'autres nouvelles du Dieu dont

tu refusas si délibérément la compagnie?

--Jamais, qu'il me souvienne.

--Ne m'as-tu point dit que je n'étais pas le premier qui, descendu

vivant dans ces demeures, se présenta devant toi?

--Tu m'y fais songer. Il y a un siècle et demi, autant qu'il me semble

(il est difficile aux ombres de compter les jours et les années), je fus

troublé dans ma profonde paix par un étrange visiteur. Comme j'errais

sous les livides feuillages qui bordent le Styx, je vis se dresser

devant moi une forme humaine plus opaque et plus sombre que celle des

habitants de ces rives: je reconnus un vivant. Il était de haute taille,

maigre, le nez aquilin, le menton aigu, les joues creuses; ses yeux

noirs jetaient des flammes, un chaperon rouge, ceint d'une couronne de

lauriers, serrait ses tempes décharnées. Ses os perçaient la robe

étroite et brune qui lui descendait jusqu'aux talons. Il me salua avec

une déférence que relevait un air de fierté sauvage et m'adressa la

parole en un langage plus incorrect et plus obscur que celui des Gaulois

dont le divin Julius remplit les légions et la curie. Je finis par

comprendre qu'il était né près de Fésules, dans une colonie étrusque

fondée par Sylla au bord de l'Arnus, et devenue prospère; qu'il y avait

obtenu les honneurs municipaux, mais que, des discordes sanglantes ayant

éclaté entre le sénat, les chevaliers et le peuple, il s'y était jeté

d'un coeur impétueux et que maintenant, vaincu, banni, il traînait par

le monde un long exil. Il me peignit l'Italie déchirée de plus de

discordes et de guerres qu'au temps de ma jeunesse et soupirant après la

venue d'un nouvel Auguste. Je plaignis ses malheurs, me souvenant de ce

que j'avais autrefois enduré.

»Une âme audacieuse l'agitait sans cesse et son esprit nourrissait de

vastes pensées, mais il témoignait, hélas! par sa rudesse et son

ignorance, du triomphe de la barbarie. Il ne connaissait ni la poésie,

ni la science, ni même la langue des Grecs et ne possédait sur l'origine

du monde et la nature des dieux aucune tradition antique. Il récitait

gravement des fables qui, de mon temps, à Rome, eussent fait rire les

petits enfants qui ne payent pas encore pour aller au bain. Le vulgaire

croit facilement aux monstres. Les Étrusques particulièrement ont peuplé

les enfers de démons hideux, pareils aux songes d'un malade. Que les

imaginations de leur enfance ne les aient point quittés après tant de

siècles, c'est ce qu'expliquent assez la suite et les progrès de

l'ignorance et de la misère; mais qu'un de leurs magistrats, dont

l'esprit s'élève au-dessus de la commune mesure, partage les illusions

populaires et s'effraie de ces démons hideux que, au temps de Porsena,

les habitants de cette terre peignaient sur les murs de leurs tombeaux,

voilà ce dont le sage lui-même peut s'attrister. Mon Étrusque me récita

des vers composés par lui dans un dialecte nouveau, qu'il appelait la

langue vulgaire, et dont je ne pouvais comprendre le sens. Mes oreilles

furent plus surprises que charmées d'entendre que, pour marquer le

rythme, il ramenait à intervalles réguliers trois ou quatre fois le même

son. Cet artifice ne me semble point ingénieux; mais ce n'est pas aux

morts à juger les nouveautés.

»Au reste, que ce colon de Sylla, né dans des temps infortunés, fasse

des vers inharmonieux, qu'il soit, s'il se peut, aussi mauvais poète que

Bavius et Maevius, ce n'est pas ce que je lui reprocherai; j'ai contre

lui des griefs qui me touchent davantage. Chose vraiment monstrueuse et

à peine croyable! cet homme, retourné sur la terre, y sema, à mon sujet,

d'odieux mensonges; il affirma, en plusieurs endroits de ses poèmes

sauvages, que je lui avais servi de compagnon dans le moderne Tartare,

que je ne connais pas; il publia insolemment que j'avais traité les

dieux de Rome de dieux faux et menteurs et tenu pour vrai Dieu le

successeur actuel de Jupiter. Ami, quand, rendu à la douce lumière du

jour, tu reverras ta patrie, démens ces fables abominables; dis bien à

ton peuple que le chantre du pieux Énée n'a jamais encensé le dieu des

Juifs.

»On m'assure que sa puissance décline et qu'on reconnaît, à des signes

certains, que sa chute est proche. Cette nouvelle me causerait quelque

joie si l'on pouvait se réjouir dans ces demeures où l'on n'éprouve ni

craintes ni désirs.»

Il dit et, avec un geste d'adieu, s'éloigna. Je contemplai son ombre qui

glissait sur les asphodèles sans en courber les tiges; je vis qu'elle

devenait plus ténue et plus vague à mesure qu'elle s'éloignait de moi;

elle s'évanouit avant d'atteindre le bois des lauriers toujours verts.

Alors, je compris le sens de ces paroles: «Les morts n'ont de vie que

celle que leur prêtent les vivants», et je m'acheminai, pensif, à

travers la pâle prairie, jusqu'à la porte de corne.

J'affirme que tout ce qui se trouve dans cet écrit est véritable [Note:

Il y a dans la relation de Marbode un endroit bien digne de remarque,

c'est celui où le religieux de Corrigan décrit l'Alighieri tel que nous

nous le figurons aujourd'hui. Les miniatures peintes dans un très vieux

manuscrit de la _Divine Comédie_, le _Codex venetianus_,

représentent le poète sous l'aspect d'un petit homme gros, vêtu d'une

tunique courte dont la jupe lui remonte sur le ventre. Quant à Virgile,

il porte encore, sur les bois du XVIe siècle, la barbe philosophique.

On n'aurait pas cru non plus que ni Marbode ni même Virgile connussent

les tombeaux étrusques de Chiusi et de Corneto, où se trouvent en effet

des peintures murales pleines de diables horribles et burlesques,

auxquels ceux d'Orcagna ressemblent beaucoup. Néanmoins, l'authenticité

de la _Descente de Marbode aux enfers_ est incontestable: M. du

Clos des Lunes l'a solidement établie; en douter serait douter de la

paléographie.]

CHAPITRE VII

SIGNES DANS LA LUNE

Alors que la Pingouinie était encore plongée dans l'ignorance et dans la

barbarie, Gilles Loisellier, moine fransciscain, connu par ses écrits

sous le nom d'Aegidius Aucupis, se livrait avec une infatigable ardeur à

l'étude des lettres et des sciences. Il donnait ses nuits à la

mathématique et à la musique, qu'il appelait les deux soeurs adorables,

filles harmonieuses du Nombre et de l'Imagination. Il était versé dans

la médecine et dans l'astrologie. On le soupçonnait de pratiquer la

magie et il semble vrai qu'il opérât des métamorphoses et découvrît des

choses cachées.

Les religieux de son couvent, ayant trouvé dans sa cellule des livres

grecs qu'ils ne pouvaient lire, s'imaginèrent que c'étaient des

grimoires, et dénoncèrent comme sorcier leur frère trop savant. Aegidius

Aucupis s'enfuit et gagna l'île d'Irlande où il vécut trente ans dans

l'étude. Il allait de monastère en monastère, cherchant les manuscrits

grecs et latins qui y étaient renfermés et il en faisait des copies. Il

étudiait aussi la physique et l'alchimie. Il acquit une science

universelle et découvrit notamment des secrets sur les animaux, les

plantes et les pierres. On le surprit un jour enfermé avec une femme

parfaitement belle qui chantait en s'accompagnant du luth et que, plus

tard, on reconnut être une machine qu'il avait construite de ses mains.

Il passait souvent la mer d'Irlande pour se rendre dans le pays de

Galles et y visiter les librairies des moustiers. Pendant une de ces

traversées, se tenant la nuit sur le pont du navire, il vit sous les

eaux deux esturgeons qui nageaient de conserve. Il avait l'ouïe fine et

connaissait le langage des poissons. Or, il entendit que l'un des

esturgeons disait à l'autre:

--L'homme qu'on voyait depuis longtemps, dans la lune, porter des fagots

sur ses épaules est tombé dans la mer.

Et l'autre esturgeon dit à son tour:

--Et l'on verra dans le disque d'argent l'image de deux amants qui se

baisent sur la bouche.

Quelques années plus tard, rentré dans son pays, Aegidius Aucupis y

trouva les lettres antiques restaurées, les sciences remises en honneur.

Les moeurs s'adoucissaient; les hommes ne poursuivaient plus de leurs

outrages les nymphes des fontaines, des bois et des montagnes; ils

plaçaient dans leurs jardins les images des Muses et des Grâces décentes

et rendaient à la Déesse aux lèvres d'ambroisie, volupté des hommes et

des dieux, ses antiques honneurs. Ils se réconciliaient avec la nature;

ils foulaient aux pieds les vaines terreurs et levaient les yeux au ciel

sans crainte d'y lire, comme autrefois, des signes de colère et des

menaces de damnation.

À ce spectacle Aegidius Aucupis rappela dans son esprit ce qu'avaient

annoncé les deux esturgeons de la mer d'Erin.

LIVRE IV

LES TEMPS MODERNES

TRINCO

CHAPITRE PREMIER

LA ROUQUINE

Aegidius Aucupis, l'Érasme des Pingouins, ne s'était pas trompé; son

temps fut celui du libre examen. Mais ce grand homme prenait pour

douceur de moeurs les élégances des humanistes et ne prévoyait pas les

effets du réveil de l'intelligence chez les Pingouins. Il amena la

réforme religieuse; les catholiques massacrèrent les réformés; les

réformés massacrèrent les catholiques: tels furent les premiers progrès

de la liberté de pensée. Les catholiques l'emportèrent en Pingouinie.

Mais l'esprit d'examen avait, à leur insu, pénétré en eux; ils

associaient la raison à la croyance et prétendaient dépouiller la

religion des pratiques superstitieuses qui la déshonoraient, comme plus

tard on dégagea les cathédrales des échoppes que les savetiers,

regrattiers et ravaudeuses y avaient adossées. Le mot de légende, qui

indiquait d'abord ce que le fidèle doit lire, impliqua bientôt l'idée de

fables pieuses et de contes puérils.

Les saints et les saintes eurent à souffrir de cet état d'esprit. Un

petit chanoine, notamment, très savant, très austère et très âpre, nommé

Princeteau, en signala un si grand nombre comme indignes d'être chômés,

qu'on le surnomma le dénicheur de saints. Il ne pensait pas que

l'oraison de sainte Marguerite, appliquée en cataplasme sur le ventre

des femmes en travail, calmât les douleurs de l'enfantement.

La vénérable patronne de la Pingouinie n'échappa point à sa critique

sévère. Voici ce qu'il en dit dans ses _Antiquités d'Alca_.

«Rien de plus incertain que l'histoire et même l'existence de sainte

Orberose. Un vieil annaliste anonyme, le religieux des Dombes, rapporte

qu'une femme du nom d'Orberose fut possédée par le diable dans une

caverne où, de son temps encore, les petits gars et les petites garces

du village venaient faire, en manière de jeu, le diable et la belle

Orberose. Il ajoute que cette femme devint la concubine d'un horrible

dragon qui désolait la contrée. Cela n'est guère croyable, mais

l'histoire d'Orberose, telle qu'on l'a contée depuis, ne semble pas

beaucoup plus digne de foi.

»La vie de cette sainte par l'abbé Simplicissimus est de trois cents ans

postérieure aux prétendus événements qu'elle rapporte; l'auteur s'y

montre crédule à l'excès et dénué de toute critique.»

Le soupçon s'attaqua même aux origines surnaturelles des Pingouins.

L'historien Ovidius Capito alla jusqu'à nier le miracle de leur

transformation. Il commence ainsi ses _Annales de la Pingouinie_:

«Une épaisse obscurité enveloppe cette histoire et il n'est pas exagéré

de dire qu'elle est tissue de fables puériles et de contes populaires.

Les Pingouins se prétendent sortis des oiseaux baptisés par saint Maël

et que Dieu changea en hommes par l'intercession de ce glorieux apôtre.

Ils enseignent que, située d'abord dans l'océan glacial, leur île,

flottante comme Délos, était venue mouiller dans les mers aimées du ciel

dont elle est aujourd'hui la reine. Je conjecture que ce mythe rappelle

les antiques migrations des Pingouins».

Au siècle suivant, qui fut celui des philosophes, le scepticisme devint

plus aigu: je n'en veux pour preuve que ce passage célèbre de l'_Essai

moral_:

«Venus on ne sait d'où (car enfin leurs origines ne sont pas limpides),

successivement envahis et conquis par quatre ou cinq peuples du midi, du

couchant, du levant, du septentrion; croisés, métissés, amalgamés,

brassés, les Pingouins vantent la pureté de leur race, et ils ont

raison, car ils sont devenus une race pure. Ce mélange de toutes les

humanités, rouge, noire, jaune, blanche, têtes rondes, têtes longues, a

formé, au cours des siècles, une famille humaine suffisamment homogène

et reconnaissable à certains caractères dus à la communauté de la vie et

des moeurs. »Cette idée qu'ils appartiennent à la plus belle race du

monde et qu'ils en sont la plus belle famille, leur inspire un noble

orgueil, un courage indomptable et la haine du genre humain.

»La vie d'un peuple n'est qu'une suite de misères, de crimes et de

folies. Cela est vrai de la nation pingouine comme de toutes les

nations. À cela près son histoire est admirable d'un bout à l'autre.»

Les deux siècles classiques des Pingouins sont trop connus pour que j'y

insiste; mais ce qui n'avait pas été suffisamment observé, c'est comment

les théologiens rationalistes, tels que le chanoine Princeteau,

donnèrent naissance aux incrédules du siècle suivant. Les premiers se

servirent de leur raison pour détruire tout ce qui dans la religion ne

leur paraissait point essentiel; ils laissèrent seuls intacts les

articles de foi stricte; leurs successeurs intellectuels, instruits par

eux à faire usage de la science et de la raison, s'en servirent contre

ce qui restait de croyances; la théologie raisonnable engendra la

philosophie naturelle.

C'est pourquoi (s'il m'est permis de passer des Pingouins d'autrefois au

Souverain Pontife qui gouverne aujourd'hui l'Église universelle) on ne

saurait trop admirer la sagesse du pape Pie X qui condamne les études

d'exégèse comme contraires à la vérité révélée, funestes à la bonne

doctrine théologique et mortelles à la foi. S'il se trouve des religieux

pour soutenir contre lui les droits de la science, ce sont des docteurs

pernicieux et des maîtres pestilents, et si quelque chrétien les

approuve, à moins que ce ne soit une grande linotte, je jure qu'il est

de la vache à Colas.

À la fin du siècle des philosophes, l'antique régime de la Pingouinie

fut détruit de fond en comble, le roi mis à mort, les privilèges de la

noblesse abolis et la République proclamée au milieu des troubles, sous

le coup d'une guerre effroyable. L'assemblée qui gouvernait alors la

Pingouinie ordonna que tous les ouvrages de métal contenus dans les

Eglises fussent mis à la fonte. Les patriotes violèrent les tombes des

rois. On raconte que, dans son cercueil ouvert, Draco le Grand apparut

noir comme l'ébène et si majestueux, que les violateurs s'enfuirent

épouvantés. Selon d'autres témoignages, ces hommes grossiers lui mirent

une pipe à la bouche et lui offrirent, par dérision, un verre de vin.

Le dix-septième jour du mois de la fleur, la châsse de sainte Orberose,

offerte depuis cinq siècles, en l'église Saint-Maël, à la vénération du

peuple, fut transportée dans la maison de ville et soumise aux experts

désignés par la commune; elle était de cuivre doré, en forme de nef,

toute couverte d'émaux et ornée de pierreries qui furent reconnues

fausses. Dans sa prévoyance, le chapitre en avait ôté les rubis, les

saphirs, les émeraudes et les grandes boules de cristal de roche, et y

avait substitué des morceaux de verre. Elle ne contenait qu'un peu de

poussière et de vieux linges qu'on jeta dans un grand feu allumé sur la

place de Grève pour y consumer les reliques des saints. Le peuple

dansait autour en chantant des chansons patriotiques.

Du seuil de leur échoppe adossée à la maison de ville, le Rouquin et la

Rouquine regardaient cette ronde de forcenés. Le Rouquin tondait les

chiens et coupait les chats; il fréquentait les cabarets. La Rouquine

était rempailleuse et entremetteuse; elle ne manquait pas de sens.

--Tu le vois, Rouquin, dit-elle à son homme: ils commettent un

sacrilège. Ils s'en repentiront.

--Tu n'y connais rien, ma femme, répliqua le Rouquin; ils sont devenus

philosophes, et quand on est philosophe, c'est pour la vie.

--Je te dis, Rouquin, qu'ils regretteront tôt ou tard ce qu'ils font

aujourd'hui. Ils maltraitent les saints qui ne les ont pas suffisamment

assistés; mais les cailles ne leur tomberont pas pour cela toutes rôties

dans le bec; ils se trouveront aussi gueux que devant et quand ils

auront beaucoup tiré la langue, ils redeviendront dévots. Un jour

arrivera, et plus tôt qu'on ne croit, où la Pingouinie recommencera

d'honorer sa benoîte patronne. Rouquin, il serait sage de garder pour ce

jour-là, en notre logis, au fond d'un vieux pot, une poignée de cendre,

quelques os et des chiffons. Nous dirons que ce sont les reliques de

sainte Orberose, que nous avons sauvées des flammes, au péril de notre

vie. Je me trompe bien, si nous n'en recueillerons pas honneur et

profit. Cette bonne action pourra nous valoir, dans notre vieillesse,

d'être chargés par monsieur le curé de vendre les cierges et de louer

les chaises dans la chapelle de sainte Orberose.

Ce jour même, la Rouquine prit à son foyer un peu de cendres et quelques

os rongés et les mit dans un vieux pot de confitures, sur l'armoire.

CHAPITRE II

TRINCO

La Nation souveraine avait repris les terres de la noblesse et du clergé

pour les vendre à vil prix aux bourgeois et aux paysans. Les bourgeois

et les paysans jugèrent que la révolution était bonne pour y acquérir

des terres et mauvaise pour les y conserver.

Les législateurs de la République firent des lois terribles pour la

défense de la proprité et édictèrent la mort contre quiconque

proposerait le partage des biens. Mais cela ne servit de rien à la

république. Les paysans, devenus propriétaires, s'avisaient qu'elle

avait, en les enrichissant, porté le trouble dans les fortunes et ils

souhaitaient l'avènement d'un régime plus respectueux du bien des

particuliers et plus capable d'assurer la stabilité des institutions

nouvelles.

Ils ne devaient pas l'attendre longtemps. La république, comme

Agrippine, portait dans ses flancs son meurtrier.

Ayant de grandes guerres à soutenir, elle créa les forces militaires qui

devaient la sauver et la détruire. Ses législateurs pensaient contenir

les généraux par la terreur des supplices; mais s'ils tranchèrent

quelquefois la tête aux soldats malheureux, ils n'en pouvaient faire

autant aux soldats heureux qui se donnaient sur elle l'avantage de la

sauver.

Dans l'enthousiasme de la victoire, les Pingouins régénérés se livrèrent

à un dragon plus terrible que celui de leurs fables qui, comme une

cigogne au milieu des grenouilles, durant quatorze années, d'un bec

insatiable les dévora.

Un demi-siècle après le règne du nouveau dragon, un jeune maharajah de

Malaisie, nommé Djambi, désireux de s'instruire en voyageant, comme le

scythe Anacharsis, visita la Pingouinie et fit de son séjour une

intéressante relation, dont voici la première page:

VOYAGE DU JEUNE DJAMBI EN PINGOUINIE

Après quatre-vingt-dix jours de navigation j'abordai dans le port vaste

et désert des Pingouins philomaques et me rendis à travers des campagnes

incultes jusqu'à la capitale en ruines.

Ceinte de remparts, pleine de casernes et d'arsenaux, elle avait l'air

martial et désolé. Dans les rues des hommes rachitiques et bistournés

traînaient avec fierté de vieux uniformes et des ferrailles rouillées.

--Qu'est-ce que vous voulez? me demanda rudement, sous la porte de la

ville, un militaire dont les moustaches menaçaient le ciel.

--Monsieur, répondis-je, je viens, en curieux, visiter cette île.

--Ce n'est pas une île, répliqua le soldat.

--Quoi! m'écriai-je, l'île des Pingouins n'est point une île?

--Non, monsieur, c'est une insule. On l'appelait autrefois île, mais

depuis un siècle, elle porta par décret le nom d'insule. C'est la seule

insule de tout l'univers. Vous avez un passeport?

--Le voici.

--Allez le faire viser au ministère des relations extérieures.

Un guide boiteux, qui me conduisait, s'arrêta sur une vaste place.

--L'insule, dit-il, a donné le jour, vous ne l'ignorez pas, au plus

grand génie de l'univers, Trinco, dont vous voyez la statue devant vous;

cet obélisque, dressé à votre droite, commémore la naissance de Trinco;

la colonne qui s'élève à votre gauche porte à son faîte Trinco, ceint du

diadème. Vous découvrez d'ici l'arc de triomphe dédié à la gloire de

Trinco et de sa famille.

--Qu'a-t-il fait de si extraordinaire, Trinco? demandai-je.

--La guerre.

--Ce n'est pas une chose extraordinaire. Nous la faisons constamment,

nous autres Malais.

--C'est possible, mais Trinco est le plus grand homme de guerre de tous

les pays et de tous les temps. Il n'a jamais existé d'aussi grand

conquérant que lui. En venant mouiller dans notre port, vous avez vu, à

l'est, une île volcanique, en forme de cône, de médiocre étendue, mais

renommée pour ses vins, Ampélophore, et, à l'ouest, une île plus

spacieuse, qui dresse sous le ciel une longue rangée de dents aiguës;

aussi l'appelle-t-on la Mâchoire-du-Chien. Elle est riche en mines de

cuivre. Nous les possédions toutes deux avant le règne de Trinco; là se

bornait notre empire. Trinco étendit la domination pingouine sur

l'archipel des Turquoises et le Continent Vert, soumit la sombre

Marsouinie, planta ses drapeaux dans les glaces du pôle et dans les

sables brûlants du désert africain. Il levait des troupes dans tous les

pays qu'il avait conquis et, quand défilaient ses armées, à la suite de

nos voltigeurs philomaques et de nos grenadiers insulaires, de nos

hussards et de nos dragons, de nos artilleurs et de nos tringlots, on

voyait des guerriers jaunes, pareils, dans leurs armures bleues, à des

écrevisses dressées sur leurs queues; des hommes rouges coiffés de

plumes de perroquets, tatoués de figures solaires et génésiques, faisant

sonner sur leur dos un carquois de flèches empoisonnées; des noirs tout

nus, armés de leurs dents et de leurs ongles; des pygmées montés sur des

grues; des gorilles, se soutenant d'un tronc d'arbre, conduits par un

vieux mâle qui portait à sa poitrine velue la croix de la Légion

d'honneur. Et toutes ces troupes, emportées sous les étendards de Trinco

par le souffle d'un patriotisme ardent, volaient de victoire en

victoire. Durant trente ans de guerres Trinco conquit la moitié du monde

connu.

--Quoi, m'écriai-je, vous possédez la moitié du monde!

--Trinco nous l'a conquis et nous l'a perdu. Aussi grand dans ses

défaites que dans ses victoires, il a rendu tout ce qu'il avait conquis.

Il s'est fait prendre même ces deux îles que nous possédions avant lui,

Ampélophore et la Mâchoire-du-Chien. Il a laissé la Pingouinie appauvrie

et dépeuplée. La fleur de l'insule a péri dans ses guerres. Lors de sa

chute, il ne restait dans notre patrie que les bossus et les boiteux

dont nous descendons. Mais il nous a donné la gloire.

--Il vous l'a fait payer cher!

--La gloire ne se paye jamais trop cher, répliqua mon guide.

CHAPITRE III

VOYAGE DU DOCTEUR OBNUBILE

Après une succession de vicissitudes inouïes, dont le souvenir est perdu

en grande partie par l'injure du temps et le mauvais style des

historiens, les Pingouins établirent le gouvernement des Pingouins par

eux-mêmes. Ils élurent une diète ou assemblée et l'investirent du

privilège de nommer le chef de l'État. Celui-ci, choisi parmi les

simples Pingouins, ne portait pas au front la crête formidable du

monstre, et n'exerçait point sur le peuple une autorité absolue. Il

était lui-même soumis aux lois de la nation. On ne lui donnait pas le

titre de roi; un nombre ordinal ne suivait pas son nom. Il se nommait

Paturle, Janvion, Truffaldin, Coquenpot, Bredouille. Ces magistrats ne

faisaient point la guerre. Ils n'avaient pas d'habit pour cela.

Le nouvel État reçut le nom de chose publique ou république. Ses

partisans étaient appelés républicanistes ou républicains. On les

nommait aussi chosards et parfois fripouilles; mais ce dernier terme

était pris en mauvaise part.

La démocratie pingouine ne se gouvernait point par elle-même; elle

obéissait à une oligarchie financière qui faisait l'opinion par les

journaux, et tenait dans sa main les députés, les ministres et le

président. Elle ordonnait souverainement des finances de la république

et dirigeait la politique extérieure du pays.

Les empires et les royaumes entretenaient alors des armées et des

flottes énormes; obligée, pour sa sûreté, de faire comme eux, la

Pingouinie succombait sous le poids des armements. Tout le monde

déplorait ou feignait de déplorer une si dure nécessité; cependant les

riches, les gens de négoce et d'affaires s'y soumettaient de bon coeur

par patriotisme et par ce qu'ils comptaient sur les soldats et les

marins pour défendre leurs biens et acquérir au dehors des marchés et

des territoires; les grands industriels poussaient à la fabrication des

canons et des navires par zèle pour la défense nationale et afin

d'obtenir des commandes. Parmi les citoyens de condition moyenne et de

professions libérales, les uns se résignaient sans plainte à cet état de

choses, estimant qu'il durerait toujours; les autres en attendaient

impatiemment la fin et pensaient amener les puissances au désarmement

simultané.

L'illustre professeur Obnubile était de ces derniers.

--La guerre, disait-il, est une barbarie que le progrès de la

civilisation fera disparaître. Les grandes démocraties sont pacifiques

et leur esprit s'imposera bientôt aux autocrates eux-mêmes.

Le professeur Obnubile, qui menait depuis soixante ans une vie solitaire

et recluse, dans son laboratoire où ne pénétraient point les bruits du

dehors, résolut d'observer par lui-même l'esprit des peuples. Il

commença ses études par la plus grande des démocraties et s'embarqua

pour la Nouvelle-Atlantide.

Après quinze jours de navigation son paquebot entra, la nuit, dans le

bassin de Titanport où mouillaient des milliers de navires. Un pont de

fer, jeté au-dessus des eaux, tout resplendissant de lumières,

s'étendait entre deux quais si distants l'un de l'autre que le

professeur Obnubile crut naviguer sur les mers de Saturne et voir

l'anneau merveilleux qui ceint la planète du Vieillard. Et cet immense

transbordeur chariait plus du quart des richesses du monde. Le savant

pingouin, ayant débarqué, fut servi dans un hôtel de quarante-huit

étages par des automates, puis il prit la grande voie ferrée qui conduit

à Gigantopolis, capitale de la Nouvelle-Atlantide. Il y avait dans le

train des restaurants, des salles de jeux, des arènes athlétiques, un

bureau de dépêches commerciales et financières, une chapelle évangélique

et l'imprimerie d'un grand journal que le docteur ne put lire, parce

qu'il ne connaissait point la langue des Nouveaux Atlantes. Le train

rencontrait, au bord des grands fleuves, des villes manufacturières qui

obscurcissaient le ciel de la fumée de leurs fourneaux: villes noires le

jour, villes rouges la nuit, pleines de clameurs sous le soleil et de

clameurs dans l'ombre.

--Voilà, songeait le docteur, un peuple bien trop occupé d'industrie et

de négoce pour faire la guerre. Je suis, dès à présent, certain que les

Nouveaux Atlantes suivent une politique de paix. Car c'est un axiome

admis par tous les économistes que la paix au dehors et la paix au

dedans sont nécessaires au progrès du commerce et de l'industrie.

En parcourant Gigantopolis, il se confirma dans cette opinion. Les gens

allaient par les voies, emportés d'un tel mouvement, qu'ils culbutaient

tout ce qui se trouvait sur leur passage. Obnubile, plusieurs fois

renversé, y gagna d'apprendre à se mieux comporter: après une heure de

course, il renversa lui-même un Atlante.

Parvenu sur une grande place, il vit le portique d'un palais de style

classique dont les colonnes corinthiennes élevaient à soixante-dix

mètres au-dessus du stylobate leurs chapiteaux d'acanthe arborescente.

Comme il admirait immobile, la tête renversée, un homme d'apparence

modeste, l'aborda et lui dit en pingouin:

--Je vois à votre habit que vous êtes de Pingouinie. Je connais votre

langue; je suis interprète juré. Ce palais est celui du Parlement. En ce

moment, les députés des États délibèrent. Voulez-vous assister à la

séance?

Introduit dans une tribune, le docteur plongea ses regards sur la

multitude des législateurs qui siégeaient dans des fauteuils de jonc,

les pieds sur leur pupitre.

Le président se leva et murmura plutôt qu'il n'articula, au milieu de

l'inattention générale, les formules suivantes, que l'interprète

traduisit aussitôt au docteur:

--La guerre pour l'ouverture des marchés mongols étant terminée à la

satisfaction des États, je vous propose d'en envoyer les comptes à la

commission des finances....

»Il n'y a pas d'opposition?...

»La proposition est adoptée.

»La guerre pour l'ouverture des marchés de la Troisième-Zélande étant

terminée à la satisfaction des États, je vous propose d'en envoyer les

comptes à la commission des finances....

»Il n'y a pas d'opposition?...

»La proposition est adoptée.

--Ai-je bien entendu? demanda le professeur Obnubile. Quoi? vous, un

peuple industriel, vous vous êtes engagés dans toutes ces guerres!

--Sans doute, répondit l'interprète: ce sont des guerres industrielles.

Les peuples qui n'ont ni commerce ni industrie ne sont pas obligés de

faire la guerre; mais un peuple d'affaires est astreint à une politique

de conquêtes. Le nombre de nos guerres augmente nécessairement avec

notre activité productrice. Dès qu'une de nos industries ne trouve pas à

écouler ses produits, il faut qu'une guerre lui ouvre de nouveaux

débouchés. C'est ainsi que nous avons eu cette année une guerre de

charbon, une guerre de cuivre, une guerre de coton. Dans la Troisième-

Zélande nous avons tué les deux tiers des habitants afin d'obliger le

reste à nous acheter des parapluies et des bretelles.

À ce moment, un gros homme qui siégeait au centre de l'assemblée monta à

la tribune.

--Je réclame, dit-il, une guerre contre le gouvernement de la république

d'Émeraude, qui dispute insolemment à nos porcs l'hégémonie des jambons

et des saucissons sur tous les marchés de l'univers.

--Qu'est-ce que ce législateur? demanda le docteur Obnubile.

--C'est un marchand de cochons.

--Il n'y a pas d'opposition? dit le président. Je mets la proposition

aux voix.

La guerre contre la république d'Emeraude fut votée à mains levées à une

très forte majorité.

--Comment? dit Obnubile à l'interprète; vous avez voté une guerre avec

cette rapidité et cette indifférence!...

--Oh! c'est une guerre sans importance, qui coûtera à peine huit

millions de dollars.

--Et des hommes....

--Les hommes sont compris dans les huit millions de dollars.

Alors le docteur Obnubile se prit la tête dans les mains et songea

amèrement:

--Puisque la richesse et la civilisation comportent autant de causes de

guerres que la pauvreté et la barbarie, puisque la folie et la

méchanceté des hommes sont inguérissables, il reste une bonne action à

accomplir. Le sage amassera assez de dynamite pour faire sauter cette

planète. Quand elle roulera par morceaux à travers l'espace une

amélioration imperceptible sera accomplie dans l'univers et une

satisfaction sera donnée à la conscience universelle, qui d'ailleurs

n'existe pas.

LIVRE V

LES TEMPS MODERNES

CHATILLON

CHAPITRE PREMIER

LES RÉVÉRENDS PÈRES AGARIC ET CORNEMUSE

Tout régime fait des mécontents. La république ou chose publique en fit

d'abord parmi les nobles dépouillés de leurs antiques privilèges et qui

tournaient des regards pleins de regrets et d'espérances vers le dernier

des Draconides, le prince Crucho, paré des grâces de la jeunesse et des

tristesses de l'exil. Elle fit aussi des mécontents parmi les petits

marchands qui, pour des causes économiques très profondes, ne gagnaient

plus leur vie et croyaient que c'était la faute de la république, qu'ils

avaient d'abord adorée et dont ils se détachaient de jour en jour

davantage.

Tant chrétiens que juifs, les financiers devenaient par leur insolence

et leur cupidité le fléau du pays qu'ils dépouillaient et avilissaient

et le scandale d'un régime qu'ils ne songeaient ni à détruire ni à

conserver, assurés qu'ils étaient d'opérer sans entraves sous tous les

gouvernements. Toutefois leurs sympathies allaient au pouvoir le plus

absolu, comme au mieux armé contre les socialistes, leurs adversaires

chétifs mais ardents. Et de même qu'ils imitaient les moeurs des

aristocrates, ils en imitaient les sentiments politiques et religieux.

Leurs femmes surtout, vaines et frivoles, aimaient le prince et rêvaient

d'aller à la cour.

Cependant la république gardait des partisans et des défenseurs. S'il ne

lui était pas permis de croire à la fidélité de ses fonctionnaires, elle

pouvait compter sur le dévouement des ouvriers manuels, dont elle

n'avait pas soulagé la misère et qui, pour la défendre aux jours de

péril, sortaient en foule des carrières et des ergastules et défilaient

longuement, hâves, noirs, sinistres. Ils seraient tous morts pour elle:

elle leur avait donné l'espérance.

Or, sous le principat de Théodore Formose, vivait dans un faubourg

paisible de la ville d'Alca un moine nommé Agaric, qui instruisait les

enfants et faisait des mariages. Il enseignait dans son école la piété,

l'escrime et l'équitation aux jeunes fils des antiques familles,

illustres par la naissance, mais déchus de leurs biens comme de leurs

privilèges. Et, dès qu'ils en avaient l'âge, il les mariait avec les

jeunes filles de la caste opulente et méprisée des financiers.

Grand, maigre, noir, Agaric se promenait sans cesse, son bréviaire à la

main, dans les corridors de l'école et les allées du potager, pensif et

le front chargé de soucis. Il ne bornait pas ses soins à inculquer à ses

élèves des doctrines absconses et des préceptes mécaniques, et à leur

donner ensuite des femmes légitimes et riches. Il formait des desseins

politiques et poursuivait la réalisation d'un plan gigantesque. La

pensée de sa pensée, l'oeuvre de son oeuvre était de renverser la

république. Il n'y était pas mû par un intérêt personnel. Il jugeait

l'état démocratique contraire à la société sainte à laquelle il

appartenait corps et âme. Et tous les moines ses frères en jugeaient de

même. La république était en luttes perpétuelles avec la congrégation

des moines et l'assemblée des fidèles. Sans doute, c'était une

entreprise difficile et périlleuse, que de conspirer la mort du nouveau

régime. Du moins Agaric était-il à même de former une conjuration

redoutable. À cette époque, où les religieux dirigeaient les castes

supérieures des Pingouins, ce moine exerçait sur l'aristocratie d'Alca

une influence profonde.

La jeunesse, qu'il avait formée, n'attendait que le moment de marcher

contre le pouvoir populaire. Les fils des antiques familles ne

cultivaient point les arts et ne faisaient point de négoce. Ils étaient

presque tous militaires et servaient la république. Ils la servaient,

mais ils ne l'aimaient pas; ils regrettaient la crête du dragon. Et les

belles juives partageaient leurs regrets afin qu'on les prît pour de

nobles chrétiennes.

Un jour de juillet, en passant par une rue du faubourg qui finissait sur

des champs poussiéreux, Agaric entendit des plaintes qui montaient d'un

puits moussu, déserté des jardiniers. Et, presque aussitôt, il apprit

d'un savetier du voisinage qu'un homme mal vêtu, ayant crié: «Vive la

chose publique!» des officiers de cavalerie qui passaient l'avaient jeté

dans le puits où la vase lui montait par-dessus les oreilles. Agaric

donnait volontiers à un fait particulier une signification générale. De

l'empuisement de ce chosard, il induisit une grande fermentation de

toute la caste aristocratique et militaire, et conclut que c'était le

moment d'agir.

Dès le lendemain il alla visiter, au fond du bois des Conils, le bon

père Cornemuse. Il trouva le religieux en un coin de son laboratoire,

qui passait à l'alambic une liqueur dorée.

C'était un petit homme gros et court, coloré de vermillon, le crâne poli

très précieusement. Ses yeux, comme ceux des cobayes, avaient des

prunelles de rubis. Il salua gracieusement son visiteur et lui offrit un

petit verre de la liqueur de Sainte-Orberose, qu'il fabriquait et dont

la vente lui procurait d'immenses richesses.

Agaric fit de la main un geste de refus. Puis, planté sur ses longs

pieds et serrant contre son ventre son chapeau mélancolique, il garda le

silence.

--Donnez-vous donc la peine de vous asseoir, lui dit Cornemuse.

Agaric s'assit sur un escabeau boiteux et demeura muet.

Alors, le religieux des Conils:

--Donnez-moi, je vous prie, des nouvelles de vos jeunes élèves. Ces

chers enfants pensent-ils bien?

--J'en suis très satisfait, répondit le magister. Le tout est d'être

nourri dans les principes. Il faut bien penser avant que de penser. Car

ensuite il est trop tard.... Je trouve autour de moi de grands sujets de

consolation. Mais nous vivons dans une triste époque.

--Hélas! soupira Cornemuse.

--Nous traversons de mauvais jours....

--Des heures d'épreuve.

--Toutefois, Cornemuse, l'esprit public n'est pas si complètement gâté

qu'il semble.

--C'est possible.

--Le peuple est las d'un gouvernement qui le ruine et ne fait rien pour

lui. Chaque jour éclatent de nouveaux scandales. La république se noie

dans la honte. Elle est perdue.

--Dieu vous entende!

--Cornemuse, que pensez-vous du prince Crucho?

--C'est un aimable jeune homme et, j'ose dire, le digne rejeton d'une

tige auguste. Je le plains d'endurer, dans un âge si tendre, les

douleurs de l'exil. Pour l'exilé le printemps n'a point de fleurs,

l'automne n'a point de fruits. Le prince Crucho pense bien; il respecte

les prêtres; il pratique notre religion; il fait une grande consommation

de mes petits produits.

--Cornemuse, dans beaucoup de foyers, riches ou pauvres, on souhaite son

retour. Croyez-moi, il reviendra.

--Puissé-je ne pas mourir avant d'avoir jeté mon manteau devant ses pas!

soupira Cornemuse.

Le voyant dans ces sentiments, Agaric lui dépeignit l'état des esprits

tel qu'il se le figurait lui-même. Il lui montra les nobles et les

riches exaspérés contre le régime populaire; l'armée refusant de boire

de nouveaux outrages, les fonctionnaires prêts à trahir, le peuple

mécontent, l'émeute déjà grondant, et les ennemis des moines, les

suppôts du pouvoir, jetés dans les puits d'Alca. Il conclut que c'était

le moment de frapper un grand coup.

--Nous pouvons, s'écria-t-il, sauver le peuple pingouin, nous pouvons le

délivrer de ses tyrans, le délivrer de lui-même, restaurer la crête du

Dragon, rétablir l'ancien État, le bon État, pour l'honneur de la foi et

l'exaltation de l'Église. Nous le pouvons si nous le voulons. Nous

possédons de grandes richesses et nous exerçons de secrètes influences;

par nos journaux crucifères et fulminants, nous communiquons avec tous

les ecclésiastiques des villes et des campagnes, et nous leur insufflons

l'enthousiasme qui nous soulève, la foi qui nous dévore. Ils en

embraseront leurs pénitents et leurs fidèles. Je dispose des plus hauts

chefs de l'armée; j'ai des intelligences avec les gens du peuple; je

dirige, à leur insu, les marchands de parapluies, les débitants de vin,

les commis de nouveautés, les crieurs de journaux, les demoiselles

galantes et les agents de police. Nous avons plus de monde qu'il ne nous

en faut. Qu'attendons-nous? Agissons!

--Que pensez-vous faire? demanda Cornemuse.

--Former une vaste conjuration, renverser la république, rétablir Crucho

sur le trône des Draconides.

Cornemuse se passa plusieurs fois la langue sur les lèvres. Puis il dit

avec onction:

--Certes, la restauration des Draconides est désirable; elle est

éminemment désirable; et, pour ma part, je la souhaite de tout mon

coeur. Quant à la république, vous savez ce que j'en pense.... Mais ne

vaudrait-il pas mieux l'abandonner à son sort et la laisser mourir des

vices de sa constitution? Sans doute, ce que vous proposez, cher Agaric,

est noble et généreux. Il serait beau de sauver ce grand et malheureux

pays, de le rétablir dans sa splendeur première. Mais songez-y: nous

sommes chrétiens avant que d'être pingouins. Et il nous faut bien

prendre garde de ne point compromettre la religion dans des entreprises

politiques.

Agaric répliqua vivement:

--Ne craignez rien. Nous tiendrons tous les fils du complot, mais nous

resterons dans l'ombre. On ne nous verra pas.

--Comme des mouches dans du lait, murmura le religieux des Conils.

Et, coulant sur son compère ses fines prunelles de rubis:

--Prenez garde, mon ami. La république est peut-être plus forte qu'il ne

semble. Il se peut aussi que nous raffermissions ses forces en la tirant

de la molle quiétude où elle repose à cette heure. Sa malice est grande:

si nous l'attaquons, elle se défendra. Elle fait de mauvaises lois qui

ne nous atteignent guère; quand elle aura peur, elle en fera de

terribles contre nous. Ne nous engageons pas à la légère dans une

aventure où nous pouvons laisser des plumes. L'occasion est bonne,

pensez-vous; je ne le crois pas, et je vais vous dire pourquoi. Le

régime actuel n'est pas encore connu de tout le monde et ne l'est autant

dire de personne. Il proclame qu'il est la chose publique, la chose

commune. Le populaire le croit et reste démocrate et républicain. Mais

patience! Ce même peuple exigera un jour que la chose publique soit

vraiment la chose du peuple. Je n'ai pas besoin de vous dire combien de

telles prétentions me paraissent insolentes, déréglées et contraires à

la politique tirée des Ecritures. Mais le peuple les aura, et il les

fera valoir, et ce sera la fin du régime actuel. Ce moment ne peut

beaucoup tarder. C'est alors que nous devrons agir dans l'intérèt de

notre auguste corps. Attendons! Qui nous presse? Notre existence n'est

point en péril. Elle ne nous est pas rendue absolument intolérable. La

république manque à notre égard de respect et de soumission; elle ne

rend pas aux prêtres les honneurs qu'elle leur doit. Mais elle nous

laisse vivre. Et, telle est l'excellence de notre état que, pour nous,

vivre, c'est prospérer. La chose publique nous est hostile, mais les

femmes nous révèrent. Le président Formose n'assiste pas à la

célébration de nos mystères; mais j'ai vu sa femme et ses filles à mes

pieds. Elles achètent mes fioles à la grosse. Je n'ai pas de meilleures

clientes, même dans l'aristocratie. Disons-nous-le bien: il n'y a pas au

monde un pays qui, pour les prêtres et les moines, vaille la Pingouinie.

En quelle autre contrée trouverions-nous à vendre, en si grande quantité

et à si haut prix, notre cire vierge, notre encens mâle, nos chapelets,

nos scapulaires, nos eaux bénites et notre liqueur de Sainte-Orberose?

Quel autre peuple payerait, comme les Pingouins, cent écus d'or un geste

de notre main, un son de notre bouche, un mouvement de nos lèvres? Pour

ce qui est de moi, je gagne mille fois plus, en cette douce, fidèle et

docile Pingouinie, à extraire l'essence d'une botte de serpolet, que je

ne le saurais faire en m'époumonnant à prêcher quarante ans la rémission

des péchés dans les États les plus populeux d'Europe et d'Amérique. De

bonne foi, la Pingouinie en sera-t-elle plus heureuse quand un

commissaire de police me viendra tirer hors d'ici et conduire dans un

pyroscaphe en partance pour les îles de la Nuit?

Ayant ainsi parlé, le religieux des Conils se leva et conduisit son hôte

sous un vaste hangar où des centaines d'orphelins, vêtus de bleu,

emballaient des bouteilles, clouaient des caisses, collaient des

étiquettes. L'oreille était assourdie par le bruit des marteaux mêlé aux

grondements sourds des colis sur les rails.

--C'est ici que se font les expéditions, dit Cornemuse. J'ai obtenu du

gouvernement une ligne ferrée à travers le bois et une station à ma

porte. Je remplis tous les jours trois voitures de mon produit. Vous

voyez que la république n'a pas tué toutes les croyances.

Agaric fit un dernier effort pour engager le sage distillateur dans

l'entreprise. Il lui montra le succès heureux, prompt, certain,

éclatant.

--N'y voulez-vous point concourir? ajouta-t-il. Ne voulez-vous point

tirer votre roi d'exil?

--L'exil est doux aux hommes de bonne volonté, répliqua le religieux des

Conils. Si vous m'en croyez, bien cher frère Agaric, vous renoncerez

pour le moment à votre projet. Quant à moi je ne me fais pas

d'illusions. Je sais ce qui m'attend. Que je sois ou non de la partie,

si vous la perdez, je payerai comme vous.

Le père Agaric prit congé de son ami et regagna satisfait son école,

Cornemuse, pensait-il, ne pouvant empêcher le complot, voudra le faire

réussir, et donnera de l'argent. Agaric ne se trompait pas. Telle était,

en effet, la solidarité des prêtres et des moines, que les actes d'un

seul d'entre eux les engageaient tous. C'était là, tout à la fois, le

meilleur et le pire de leur affaire.

CHAPITRE II

LE PRINCE CRUCHO

Agaric résolut de se rendre incontinent auprès du prince Crucho qui

l'honorait de sa familiarité. À la brune, il sortit de l'école, par la

petite porte, déguisé en marchand de boeufs et prit passage sur le

_Saint-Maël_.

Le lendemain il débarqua en Marsouinie. C'est sur cette terre

hospitalière, dans le château de Chitterlings, que Crucho mangeait le

pain amer de l'exil.

Agaric le rencontra sur la route, en auto, faisant du cent trente avec

deux demoiselles. À cette vue, le moine agita son parapluie rouge et le

prince arrêta sa machine.

--C'est vous, Agaric? Montez donc! Nous sommes déjà trois; mais on se

serrera un peu. Vous prendrez une de ces demoiselles sur vos genoux.

Le pieux Agaric monta.

--Quelles nouvelles, mon vieux père? demanda le jeune prince.

--De grandes nouvelles, répondit Agaric. Puis-je parler?

--Vous le pouvez. Je n'ai rien de caché pour ces deux demoiselles.

--Monseigneur, la Pingouinie vous réclame. Vous ne serez pas sourd à son

appel.

Agaric dépeignit l'état des esprits et exposa le plan d'un vaste

complot.

--À mon premier signal, dit-il, tous vos partisans se soulèveront à la

fois. La croix à la main et la robe troussée, vos vénérables religieux

conduiront la foule en armes dans le palais de Formose. Nous porterons

la terreur et la mort parmi vos ennemis. Pour prix de nos efforts, nous

vous demandons seulement, monseigneur, de ne point les rendre inutiles.

Nous vous supplions de venir vous asseoir sur un trône que nous aurons

préparé.

Le prince répondit simplement:

--J'entrerai dans Alca sur un cheval vert.

Agaric prit acte de cette mâle réponse. Bien qu'il eût, contrairement à

ses habitudes, une demoiselle sur ses genoux, il adjura avec une sublime

hauteur d'âme le jeune prince d'être fidèle à ses devoirs royaux.

--Monseigneur, s'écria-t-il en versant des larmes, vous vous rappellerez

un jour que vous avez été tiré de l'exil, rendu à vos peuples, rétabli

sur le trône de vos ancêtres par la main de vos moines et couronné par

leurs mains de la crête auguste du Dragon. Roi Crucho, puissiez-vous

égaler en gloire votre aïeul Draco le Grand!

Le jeune prince ému se jeta sur son restaurateur pour l'embrasser; mais

il ne put l'atteindre qu'à travers deux épaisseurs de demoiselles, tant

on était serré dans cette voiture historique.

--Mon vieux père, dit-il, je voudrais que la Pingouinie tout entière fût

témoin de cette étreinte.

--Ce serait un spectacle réconfortant, dit Agaric.

Cependant l'auto, traversant en trombe les hameaux et les bourgs,

écrasait sous ses pneus insatiables poules, oies, dindons, canards,

pintades, chats, chiens, cochons, enfants, laboureurs et paysannes.

Et le pieux Agaric roulait en son esprit ses grands desseins. Sa voix,

sortant de derrière la demoiselle, exprima cette pensée:

--Il faudra de l'argent, beaucoup d'argent.

--C'est votre affaire, répondit le prince.

Mais déjà la grille du parc s'ouvrait à l'auto formidable.

Le dîner fut somptueux. On but à la crête du Dragon. Chacun sait qu'un

gobelet fermé est signe de souveraineté. Aussi le prince Crucho et la

princesse Gudrune son épouse burent-ils dans des gobelets couverts comme

des ciboires. Le prince fit remplir plusieurs fois le sien des vins

rouges et blancs de Pingouinie.

Crucho avait reçu une instruction vraiment princière: il excellait dans

la locomotion automobile, mais il n'ignorait pas non plus l'histoire. On

le disait très versé dans les antiquités et illustrations de sa famille;

et il donna en effet au dessert une preuve remarquable de ses

connaissances à cet égard. Comme on parlait de diverses particularités

singulières remarquées en des femmes célèbres:

--Il est parfaitement vrai, dit-il, que la reine Crucha, dont je porte

le nom, avait une petite tête de singe au-dessous du nombril.

Agaric eut dans la soirée un entretien décisif avec trois vieux

conseillers du prince. On décida de demander des fonds au beau-père de

Crucho, qui souhaitait d'avoir un gendre roi, à plusieurs dames juives,

impatientes d'entrer dans la noblesse et enfin au prince régent des

Marsouins, qui avait promis son concours aux Draconides, pensant

affaiblir, par la restauration de Crucho, les Pingouins, ennemis

héréditaires de son peuple.

Les trois vieux conseillers se partagèrent entre eux les trois premiers

offices de la cour, chambellan, sénéchal et pannetier, et autorisèrent

le religieux à distribuer les autres charges au mieux des intérêts du

prince.

--Il faut récompenser les dévouements, affirmèrent les trois vieux

conseillers.

--Et les trahisons, dit Agaric.

--C'est trop juste, répliqua l'un d'eux, le marquis des Septplaies, qui

avait l'expérience des révolutions.

On dansa. Après le bal, la princesse Gudrune déchira sa robe verte pour

en faire des cocardes; elle en cousit de sa main un morceau sur la

poitrine du moine, qui versa des larmes d'attendrissement et de

reconnaissance.

M. de Plume, écuyer du prince, partit le soir même à la recherche d'un

cheval vert.

CHAPITRE III

LE CONCILIABULE

De retour dans la capitale de la Pingouinie, le révérend père Agaric

s'ouvrit de ses projets au prince Adélestan des Boscénos, dont il

connaissait les sentiments draconiens.

Le prince appartenait à la plus haute noblesse. Les Torticol des

Boscénos remontaient à Brian le Pieux et avaient occupé sous les

Draconides les plus hautes charges du royaume. En 1179, Philippe

Torticol, grand émiral de Pingouinie, brave, fidèle, généreux, mais

vindicatif, livra le port de La Crique et la flotte pingouine aux

ennemis du royaume, sur le soupçon que la reine Crucha, dont il était

l'amant, le trompait avec un valet d'écurie. C'est cette grande reine

qui donna aux Boscénos la bassinoire d'argent qu'ils portent dans leurs

armes. Quant à leur devise, elle remonte seulement au XVIe siècle; en

voici l'origine. Une nuit de fête, mêlé à la foule des courtisans qui,

pressés dans le jardin du roi, regardaient le feu d'artifice, le duc

Jean des Boscénos s'approcha de la duchesse de Skull, et mit la main

sous la jupe de cette dame qui n'en fit aucune plainte. Le roi, venant à

passer, les surprit et se contenta de dire: «Ainsi qu'on se trouve.» Ces

quatre mots devinrent la devise des Boscénos.

Le prince Adélestan n'était point dégénéré de ses ancêtres; il gardait

au sang des Draconides une inaltérable fidélité et ne souhaitait rien

tant que la restauration du prince Crucho, présage, à ses yeux, de celle

de sa fortune ruinée. Aussi entra-t-il volontiers dans la pensée du

révérend père Agaric. Il s'associa immédiatement aux projets du

religieux et s'empressa de le mettre en rapport avec les plus ardents et

les plus loyaux royalistes de sa connaissance, le comte Cléna, M. de la

Trumelle, le vicomte Olive, M. Bigourd. Ils se réunirent une nuit dans

la maison de campagne du duc d'Ampoule, à deux lieues à l'est d'Alca,

afin d'examiner les voies et moyens.

M. de La Trumelle se prononça pour l'action légale:

--Nous devons rester dans la légalité, dit-il en substance. Nous sommes

des hommes d'ordre. C'est par une propagande infatigable que nous

poursuivrons la réalisation de nos espérances. Il faut changer l'esprit

du pays. Notre cause triomphera parce qu'elle est juste.

Le prince des Boscénos exprima un avis contraire. Il pensait que, pour

triompher, les causes justes ont besoin de la force autant et plus que

les causes injustes.

--Dans la situation présente, dit-il avec tranquillité, trois moyens

d'action s'imposent: embaucher les garçons bouchers, corrompre les

ministres et enlever le président Formose.

--Enlever Formose, ce serait une faute, objecta M. de la Trumelle. Le

président est avec nous.

Qu'un Dracophile proposât de mettre la main sur le président Formose et

qu'un autre dracophile le traitât en ami, c'est ce qu'expliquaient

l'attitude et les sentiments du chef de la chose commune. Formose se

montrait favorable aux royalistes, dont il admirait et imitait les

manières. Toutefois, s'il souriait quand on lui parlait de la crête du

Dragon, c'était à la pensée de la mettre sur sa tête. Le pouvoir

souverain lui faisait envie, non qu'il se sentît capable de l'exercer,

mais il aimait à paraître. Selon la forte expression d'un chroniqueur

pingouin, «c'était un dindon».

Le prince des Boscénos maintint sa proposition de marcher à main armée

sur le palais de Formose et sur la Chambre des députés.

Le comte Cléna fut plus énergique encore:

--Pour commencer, dit-il, égorgons, étripons, décervelons les

républicains et tous les chosards du gouvernement. Nous verrons après.

M. de la Trumelle était un modéré. Les modérés s'opposent toujours

modérément à la violence. Il reconnut que la politique de M. le comte

Cléna s'inspirait d'un noble sentiment, qu'elle était généreuse, mais il

objecta timidement qu'elle n'était peut-être pas conforme aux principes

et qu'elle présentait certains dangers. Enfin, il s'offrit à la

discuter.

--Je propose, ajouta-t-il, de rédiger un appel au peuple. Faisons savoir

qui nous sommes. Pour moi, je vous réponds que je ne mettrai pas mon

drapeau dans ma poche.

M Bigourd prit la parole:

--Messieurs, les Pingouins sont mécontents de l'ordre nouveau, parce

qu'ils en jouissent et qu'il est naturel aux hommes de se plaindre de

leur condition. Mais en même temps, les Pingouins ont peur de changer de

régime, car les nouveautés effraient. Ils n'ont pas connu la crête du

Dragon; et, s'il leur arrive de dire parfois qu'ils la regrettent, il ne

faut pas les en croire: on s'apercevrait bientôt qu'ils ont parlé sans

réflexion et de mauvaise humeur. Ne nous faisons pas d'illusions sur

leurs sentiments à notre égard. Ils ne nous aiment pas. Ils haïssent

l'aristocratie tout à la fois par une basse envie et par un généreux

amour de l'égalité. Et ces deux sentiments réunis sont très forts dans

un peuple. L'opinion publique n'est pas contre nous parce qu'elle nous

ignore. Mais quand elle saura ce que nous voulons, elle ne nous suivra

pas. Si nous laissons voir que nous voulons détruire le régime

démocratique et relever la crête du Dragon, quels seront nos partisans?

Les garçons bouchers et les petits boutiquiers d'Alca. Et même ces

boutiquiers, pourrons-nous bien compter sur eux jusqu'au bout? Ils sont

mécontents, mais ils sont chosards dans le fond de leurs coeurs. Ils ont

plus d'envie de vendre leurs méchantes marchandises que de revoir

Crucho. En agissant à découvert nous effrayerons.

»Pour qu'on nous trouve sympathiques et qu'on nous suive, il faut que

l'on croie que nous voulons, non pas renverser la république, mais au

contraire la restaurer, la nettoyer, la purifier, l'embellir, l'orner,

la parer, la décorer, la parfumer, la rendre enfin magnifique et

charmante. Aussi ne devons-nous pas agir par nous-mêmes. On sait que

nous ne sommes pas favorables à l'ordre actuel. Il faut nous adresser à

un ami de la république, et, pour bien faire, à un défenseur de ce

régime. Nous n'aurons que l'embarras du choix. Il conviendra de préférer

le plus populaire et, si j'ose dire, le plus républicain. Nous le

gagnerons par des flatteries, par des présents et surtout par des

promesses. Les promesses coûtent moins que les présents et valent

beaucoup plus. Jamais on ne donne autant que lorsqu'on donne des

espérances. Il n'est pas nécessaire qu'il soit très intelligent Je

préférerais même qu'il n'eût pas d'esprit. Les imbéciles ont dans la

fourberie des grâces inimitables. Croyez-moi, messieurs, faites

renverser la chose publique par un chosard de la chose. Soyons prudents!

La prudence n'exclut pas l'énergie. Si vous avez besoin de moi, vous me

trouverez toujours à votre service.

Ce discours ne laissa pas que de faire impression sur les auditeurs.

L'esprit du pieux Agaric en fut particulièrement frappé. Mais chacun

songeait surtout à s'allouer des honneurs et des bénéfices. On organisa

un gouvernement secret, dont toutes les personnes présentes furent

nommées membres effectifs. Le duc d'Ampoule, qui était la grande

capacité financière du parti, fut délégué aux recettes et chargé de

centraliser les fonds de propagande.

La réunion allait prendre fin quand retentit dans les airs une voix

rustique, qui chantait sur un vieil air:

Boscénos est un gros cochon;

On en va faire des andouilles

Des saucisses et du jambon

Pour le réveillon des pauv' bougres.

C'était une chanson connue, depuis deux cents ans, dans les faubourgs

d'Alca. Le prince des Boscénos n'aimait pas à l'entendre. Il descendit

sur la place et s'étant aperçu que le chanteur était un ouvrier qui

remettait des ardoises sur le faîte de l'église, il le pria poliment de

chanter autre chose.

--Je chante ce qui me plaît, répondit l'homme.

--Mon ami, pour me faire plaisir....

--Je n'ai pas envie de vous faire plaisir.

Le prince des Boscénos était placide à son ordinaire, mais irascible et

d'une force peu commune.

--Coquin, descends ou je monte, s'écria-t-il d'une voix formidable.

Et, comme le couvreur, à cheval sur la crête, ne faisait pas mine de

bouger, le prince grimpa vivement par l'escalier de la tour jusqu'au

toit et se jeta sur le chanteur qui, assommé d'un coup de poing, roula

démantibulé dans une gouttière. À ce moment sept ou huit charpentiers

qui travaillaient dans les combles, émus par les cris du compagnon,

mirent le nez aux lucarnes et, voyant le prince sur le faîte, s'en

furent à lui par une échelle qui se trouvait couchée sur l'ardoise,

l'atteignirent au moment où il se coulait dans la tour et lui firent

descendre, la tête la première, les cent trente-sept marches du limaçon.

CHAPITRE IV

LA VICOMTESSE OLIVE

Les Pingouins avaient la première armée du monde. Les Marsouins aussi.

Et il en était de même des autres peuples de l'Europe. Ce qui ne saurait

surprendre pour peu qu'on y réfléchisse. Car toutes les armées sont les

premières du monde. La seconde armée du monde, s'il pouvait en exister

une, se trouverait dans un état d'infériorité notoire; elle serait

assurée d'être battue. Il faudrait la licencier tout de suite. Aussi

toutes les armées sont-elles les promières du monde. C'est ce que

comprit, en France, l'illustre colonel Marchand quand, interrogé par des

journalistes sur la guerre russo-japonaise avant le passage du Yalou, il

n'hésita pas à qualifier l'armée russe de première du monde ainsi que

l'armée japonaise. Et il est à remarquer que, pour avoir essuyé les plus

effroyables revers, une armée ne déchoit pas de son rang de première du

monde. Car, si les peuples rapportent leurs victoires à l'intelligence

des généraux et au courage des soldats, ils attribuent toujours leurs

défaites à une inexplicable fatalité. Au rebours, les flottes sont

classées par le nombre de leurs bateaux. Il y en a une première, une

deuxième, une troisième et ainsi de suite. Aussi ne subsiste-t-il aucune

incertitude sur l'issue des guerres navales.

Les Pingouins avaient la première armée et la seconde flotte du monde.

Cette flotte était commandée par le fameux Chatillon qui portait le

titre d'émiral ahr, et par abréviation d'émiral. C'est ce même mot, qui,

malheureusement corrompu, désigne encore aujourd'hui, dans plusieurs

nations européennes, le plus haut grade des armées de mer. Mais comme il

n'y avait chez les Pingouins qu'un seul émiral, un prestige singulier,

si j'ose dire, était attaché à ce grade.

L'émiral n'appartenait pas à la noblesse; enfant du peuple, le peuple

l'aimait; et il était flatté de voir couvert d'honneurs un homme sorti

de lui. Chatillon était beau; il était heureux; il ne pensait à rien.

Rien n'altérait la limpidité de son regard.

Le révérend père Agaric, se rendant aux raisons de M. Bigourd, reconnut

qu'on ne détruirait le régime actuel que par un de ses défenseurs et

jeta ses vues sur l'émiral Chatillon. Il alla demander une grosse somme

d'argent à son ami, le révérend père Cornemuse, qui la lui remit en

soupirant. Et, de cet argent, il paya six cents garçons bouchers d'Alca

pour courir derrière le cheval de Chatillon en criant: «Vive l'émiral!»

Chatillon ne pouvait désormais faire un pas sans être acclamé.

La vicomtesse Olive lui demanda un entretien secret. Il la reçut à

l'Amirauté [Note: Ou mieux _Émirauté_.] dans un pavillon orné

d'ancres, de foudres et de grenades.

Elle était discrètement vêtue de gris bleu. Un chapeau de roses

couronnait sa jolie tête blonde, À travers la voilette ses yeux

brillaient comme des saphirs. Il n'y avait pas, dans la noblesse, de

femme plus élégante que celle-ci, qui tirait son origine de la finance

juive. Elle était longue et bien faite; sa forme était celle de l'année,

sa taille, celle de la saison.

--Émiral, dit-elle d'une voie délicieuse, je ne puis vous cacher mon

émotion.... Elle est bien naturelle ... devant un héros....

--Vous êtes trop bonne. Veuillez me dire, madame la vicomtesse, ce qui

me vaut l'honneur de votre visite.

--Il y avait longtemps que je désirais vous voir, vous parler.... Aussi

me suis-je chargée bien volontiers d'une mission pour vous.

--Donnez-vous donc la peine de vous asseoir.

--Comme c'est calme ici!

--En effet, c'est assez tranquille.

--On entend chanter les oiseaux.

--Asseyez-vous donc, chère madame.

Et il lui tendit un fauteuil.

Elle prit une chaise à contre-jour:

--Émiral, je viens vers vous, chargée d'une mission très importante,

d'une mission....

--Expliquez-vous.

--Émiral, vous n'avez jamais vu le prince Crucho?

--Jamais.

Elle soupira.

--C'est bien là le malheur. Il serait si heureux de vous voir! Il vous

estime et vous apprécie. Il a votre portrait sur sa table de travail, à

côté de celui de la princesse sa mère. Quel dommage qu'on ne le

connaisse pas! C'est un charmant prince, et si reconnaissant de ce qu'on

fait pour lui! Ce sera un grand roi. Car il sera roi: n'en doutez pas.

Il reviendra, et plus tôt qu'on ne croit.... Ce que j'ai à vous dire, la

mission qui m'est confiée se rapporte précisément à....

L'émiral se leva:

--Pas un mot de plus, chère madame. J'ai l'estime, j'ai la confiance de

la république. Je ne la trahirai pas. Et pourquoi la trahirais-je? Je

suis comblé d'honneurs et de dignités.

--Vos honneurs, vos dignités, mon cher émiral, permettez-moi de vous le

dire, sont bien loin d'égaler vos mérites. Si vos services étaient

récompensés, vous seriez émiralissime et généralissime, commandant

supérieur des troupes de terre et de mer. La république est bien ingrate

à votre égard.

--Tous les gouvernements sont plus ou moins ingrats.

--Oui, mais les chosards sont jaloux de vous. Ces gens-là craignent

toutes les supériorités. Ils ne peuvent souffrir les militaires. Tout ce

qui touche la marine et l'armée leur est odieux. Ils ont peur de vous.

--C'est possible.

--Ce sont des misérables. Ils perdent le pays. Ne voulez-vous pas sauver

la Pingouinie?

--Comment cela?

--En balayant tous ces fripons de la chose publique, tous les chosards.

--Qu'est-ce que vous me proposez là, chère madame?

--De faire ce qui se fera certainement. Si ce n'est pas par vous, ce

sera par un autre. Le généralissime, pour ne parler que de celui-là, est

prêt à jeter tous les ministres, tous les députés et tous les sénateurs

dans la mer et à rappeler le prince Crucho.

--Ah! la canaille, la crapule! s'écria l'émiral.

--Ce qu'il ferait contre vous, faites-le contre lui. Le prince saura

reconnaître vos services. Il vous donnera l'épée de connétable et une

magnifique dotation. Je suis chargée, en attendant, de vous remettre un

gage de sa royale amitié.

En prononçant ces mots, elle tira de son sein une cocarde verte.

--Qu'est-ce que c'est que ça? demanda l'émiral.

--C'est Crucho qui vous envoie ses couleurs.

--Voulez-vous bien remporter ça?

--Pour qu'on les offre au généralissime qui les acceptera, lui!... Non!

mon émiral, laissez-moi les mettre sur votre glorieuse poitrine.

Chatillon écarta doucement la jeune femme. Mais depuis quelques minutes

il la trouvait extrêmement jolie; et il sentit croître encore cette

impression quand deux bras nus et les paumes roses de deux mains

délicates le vinrent effleurer. Presque tout de suite il se laissa

faire. Olive fut lente à nouer le ruban. Puis, quand ce fut fait, elle

salua Chatillon, avec une grande révérence, du titre de connétable.

--J'ai été ambitieux comme les camarades, répondit l'homme de mer, je ne

le cache pas; je le suis peut-être encore; mais, ma parole d'honneur, en

vous voyant, le seul souhait que je forme c'est une chaumière et un

coeur.

Elle fit tomber sur lui les rayons charmants des saphirs qui brillaient

sous ses paupières.

--On peut avoir cela aussi.... Qu'est-ce que vous faites là, émiral?

--Je cherche le coeur.

En sortant du pavillon de l'Amirauté, la vicomtesse alla tout de suite

rendre compte au révérend père Agaric de sa visite.

--Il y faut retourner, chère madame, lui dit le moine austère.

CHAPITRE V

LE PRINCE DES BOSCENOS

Matin et soir, les journaux aux gages des dracophiles publiaient les

louanges de Chatillon et jetaient la honte et l'opprobre aux ministres

de la république.

On criait le portrait de Chatillon sur les boulevards d'Alca. Les jeunes

neveux de Rémus, qui portent des figures de plâtre sur la tête,

vendaient, à l'abord des ponts, les bustes de Chatillon.

Chatillon faisait tous les soirs, sur son cheval blanc, le tour de la

prairie de la Reine, fréquentée des gens à la mode. Les dracophiles

apostaient sur le passage de l'émiral une multitude de Pingouins

nécessiteux, qui chantaient: «C'est Chatillon qu'il nous faut». La

bourgeoisie d'Alca en concevait une admiration profonde pour l'émiral.

Les dames du commerce murmuraient: «Il est beau». Les femmes élégantes,

dans leurs autos ralenties, lui envoyaient, en passant, des baisers, au

milieu des hourrahs d'un peuple en délire.

Un jour, comme il entrait dans un bureau de tabac, deux Pingouins qui

mettaient des lettres dans la boîte, reconnurent Chatillon et crièrent à

pleine bouche: «Vive l'émiral! À bas les chosards!» Tous les passants

s'arrêtèrent devant la boutique. Chatillon alluma son cigare au regard

d'une foule épaisse de citoyens éperdus, agitant leurs chapeaux et

poussant des acclamations. Cette foule ne cessait de s'accroître; la

ville entière, marchant à la suite de son héros, le reconduisit, en

chantant des hymnes, jusqu'au pavillon de l'Amirauté.

L'émiral avait un vieux compagnon d'armes dont les états de service

étaient superbes, le sub-émiral Volcanmoule. Franc comme l'or, loyal

comme son épée, Volcanmoule, qui se targuait d'une farouche

indépendance, fréquentait les partisans de Crucho et les ministres de la

république et disait aux uns et aux autres leurs vérités. M. Bigourd

prétendait méchamment qu'il disait aux uns les vérités des autres. En

effet il avait commis plusieurs fois des indiscrétions fâcheuses où l'on

se plaisait à voir la liberté d'un soldat étranger aux intrigues. Il se

rendait tous les matins chez Chatillon, qu'il traitait avec la rudesse

cordiale d'un frère d'armes.

--Eh bien, mon vieux canard, te voilà populaire, lui disait-il. On vend

ta gueule en têtes de pipe et en bouteilles de liqueur, et tous les

ivrognes d'Alca rotent ton nom dans les ruisseaux.... Chatillon, héros

des Pingouins! Chatillon défenseur de la gloire et de la puissance

pingouines!... Qui l'eût dit? Qui l'eût cru?

Et il riait d'un rire strident. Puis changeant de ton:

--Blague à part, est-ce que tu n'es pas un peu surpris de ce qui

t'arrive?

--Mais non, répondait Chatillon.

Et le loyal Volcanmoule sortait en faisant claquer les portes.

Cependant, Chatillon avait loué, pour recevoir la vicomtesse Olive, un

petit rez-de-chaussée au fond de la cour, au numéro 18 de la rue

Johannès-Talpa. Ils se voyaient tous les jours. Il l'aimait éperdument.

En sa vie martiale et neptunienne, il avait possédé des multitudes de

femmes, rouges, noires, jaunes ou blanches, et quelques-unes fort

belles; mais avant d'avoir connu celle-là, il ne savait pas ce que c'est

qu'une femme. Quand la vicomtesse Olive l'appelait son ami, son doux

ami, il se sentait au ciel, et il lui semblait que les étoiles se

prenaient dans ses cheveux.

Elle entrait, un peu en retard, posait son petit sac sur le guéridon et

disait avec recueillement:

--Laissez-moi me mettre là, à vos genoux.

Et elle lui tenait des propos inspirés par le pieux Agaric; et elle les

entrecoupait de baisers et de soupirs. Elle lui demandait d'éloigner tel

officier, de donner un commandement à tel autre, d'envoyer l'escadre ici

ou là.

Et elle s'écriait à point:

--Comme vous êtes jeune, mon ami!

Et il faisait tout ce qu'elle voulait, car il était simple, car il avait

envie de porter l'épée de connétable et de recevoir une riche dotation,

car il ne lui déplaisait pas de jouer un double jeu, car il avait

vaguement l'idée de sauver la Pingouinie, car il était amoureux.

Cette femme délicieuse l'amena à dégarnir de troupes le port de La

Crique, où devait débarquer Crucho. On était de la sorte assuré que le

prince entrerait sans obstacle en Pingouinie.

Le pieux Agaric organisait des réunions publiques, afin d'entretenir

l'agitation. Les dracophiles en donnaient chaque jour une ou deux ou

trois dans un des trente-six districts d'Alca, et, de préférence, dans

les quartiers populaires. On voulait conquérir les gens de petit état,

qui sont le plus grand nombre. Il fut donné notamment, le quatre mai,

une très belle réunion dans la vieille halle aux grains, au coeur d'un

faubourg populeux plein de ménagères assises sur le pas des portes et

d'enfants jouant dans les ruisseaux. Il était venu là deux mille

personnes, à l'estimation des républicains, et six mille au compte des

dracophiles. On reconnaissait dans l'assistance la fleur de la société

pingouine, le prince et la princesse des Boscénos, le comte Cléna, M. de

la Trumelle, M. Bigourd et quelques riches dames israélites.

Le généralissime de l'armée nationale était venu en uniforme. Il fut

acclamé.

Le bureau se constitua laborieusement. Un homme du peuple, un ouvrier,

mais qui pensait bien, M. Rauchin, secrétaire des syndicats jaunes, fut

appelé à présider, entre le comte Cléna et M. Michaud, garçon boucher.

En plusieurs discours éloquents, le régime que la Pingouinie s'était

librement donné reçut les noms d'égout et de dépotoir. Le président

Formose fut ménagé. Il ne fut question ni de Crucho ni des prêtres.

La réunion était contradictoire; un défenseur de l'État moderne et de la

république, homme de profession manuelle, se présenta.

--Messieurs, dit le président Rauchin, nous avons annoncé que la réunion

serait contradictoire. Nous n'avons qu'une parole; nous ne sommes pas

comme nos contradicteurs, nous sommes honnêtes. Je donne la parole au

contradicteur. Dieu sait ce que vous allez entendre! Messieurs, je vous

prie de contenir le plus longtemps qu'il vous sera possible l'expression

de votre mépris, de votre dégout et de votre indignation.

--Messieurs, dit le contradicteur....

Aussitôt il fut renversé, foulé aux pieds par la foule indignée et ses

restes méconnaissables jetés hors de la salle.

Le tumulte grondait encore lorsque le comte Cléna monta à la tribune.

Aux huées succédèrent les acclamations et, quand le silence se fut

rétabli, l'orateur prononça ces paroles:

--Camarades, nous allons voir si vous avez du sang dans les veines. Il

s'agit d'égorger, d'étriper, de décerveler les chosards.

Ce discours déchaîna un tel tonnerre d'applaudissements que le vieux

hangar en fut ébranlé et qu'une épaisse poussière, sortie des murs

sordides et des poutres vermoulues, enveloppa l'assistance de ses acres

et sombres nuées.

On vota un ordre du jour flétrissant le gouvernement et acclamant

Chatillon. Et les assistants sortirent en chantant l'hymne libérateur:

«C'est Chatillon qu'il nous faut».

La vieille halle n'avait pour issue qu'une longue allée boueuse,

resserrée entre des remises d'omnibus et des magasins de charbon. La

nuit était sans lune; une bruine froide tombait. Les gardes de police,

assemblés en grand nombre, fermaient l'allée au niveau du faubourg et

obligeaient les dracophiles à s'écouler par petits groupes. Telle était

en effet la consigne qu'ils avaient reçue de leur chef, qui s'étudiait à

rompre l'élan d'une foule en délire.

Les dracophiles maintenus dans l'allée marquaient le pas en chantant:

«C'est Chatillon qu'il nous faut». Bientôt, impatients de ces lenteurs,

dont ils ne connaissaient pas la cause, ils commencèrent à pousser ceux

qui se trouvaient devant eux. Ce mouvement, propagé le long de l'allée,

jetait les premiers sortis contre les larges poitrines des gardes de

police. Ceux-ci n'avaient point de haine contre les dracophiles; dans le

fond de leur coeur ils aimaient Chatillon; mais il est naturel de

résister à l'agression et d'opposer la violence à la violence; les

hommes forts sont portés à se servir de leur force. C'est pourquoi les

gardes de police recevaient les dracophiles à grands coups de bottes

ferrées. Il en résultait des refoulements brusques. Les menaces et les

cris se mêlaient aux chants.

--Assassins! Assassins!... «C'est Chatillon qu'il nous faut!» Assassins!

Assassins!

Et, dans la sombre allée: «Ne poussez pas,» disaient les plus sages.

Parmi ceux-là, dominant de sa haute taille la foule agitée, déployant

parmi les membres foulés et les côtes défoncées, ses larges épaules et

ses poumons robustes, doux, inébranlable, placide, se dressait dans les

ténèbres le prince des Boscénos. Il attendait, indulgent et serein.

Cependant, la sortie s'opérant par intervalles réguliers entre les rangs

des gardes de police, les coudes, autour du prince, commençaient à

s'imprimer moins profondément dans les poitrines; on se reprenait à

respirer.

--Vous voyez bien que nous finirons par sortir, dit ce bon géant avec un

doux sourire. Patience et longueur de temps....

Il tira un cigare de son étui, le porta à ses lèvres et frotta une

allumette. Soudain il vit à la clarté de la flamme la princesse Anne, sa

femme, pâmée dans les bras du comte Cléna. À cette vue, il se précipita

sur eux et les frappa à grands coups de canne, eux et les personnes qui

se trouvaient alentour. On le désarma, non sans peine. Mais on ne put le

séparer de son adversaire. Et, tandis que la princesse évanouie passait,

de bras en bras, sur la foule émue et curieuse, jusqu'à sa voiture, les

deux hommes se livraient à une lutte acharnée. Le prince des Boscénos y

perdit son chapeau, son lorgnon, son cigare, sa cravate, son

portefeuille bourré de lettres intimes et de correspondances politiques;

il y perdit jusqu'aux médailles miraculeuses qu'il avait reçues du bon

père Cornemuse. Mais il asséna dans le ventre de son adversaire un coup

si formidable, que le malheureux en traversa un grillage de fer et

passa, la tête la première, par une porte vitrée, dans un magasin de

charbon.

Attirés par le bruit de la lutte et les clameurs des assistants, les

gardes de police se précipitèrent sur le prince, qui leur opposa une

furieuse résistance. Il en étala trois pantelants à ses pieds, en fit

fuir sept autres, la mâchoire fracassée, la lèvre fendue, le nez versant

des flots vermeils, le crâne ouvert, l'oreille décollée, la clavicule

démise, les côtes défoncées. Il tomba pourtant, et fut traîné sanglant,

défiguré, ses vêtements en lambeaux, au poste voisin, où il passa la

nuit, bondissant et rugissant.

Jusqu'au jour, des groupes de manifestants parcoururent la ville en

chantant: «C'est Chatillon qu'il nous faut», et en brisant les vitres

des maisons habitées par les ministres de la chose publique.

CHAPITRE VI

LA CHUTE DE L'ÉMIRAL

Cette nuit marqua l'apogée du mouvement dracophile. Les monarchistes ne

doutaient plus du triomphe. Les principaux d'entre eux envoyaient au

prince Crucho des félicitations par télégraphe sans fil. Les dames lui

brodaient des écharpes et des pantoufles. M. de Plume avait trouvé le

cheval vert.

Le pieux Agaric partageait la commune espérance. Toutefois, il

travaillait encore à faire des partisans au prétendant.

--Il faut, disait-il, atteindre les couches profondes.

Dans ce dessein, il s'aboucha avec trois syndicats ouvriers.

En ce temps-là, les artisans ne vivaient plus, comme au temps des

Draconides, sous le régime des corporations. Ils éîaient libres, mais

ils n'avaient pas de gain assuré. Après s'être longtemps tenus isolés

les uns des autres, sans aide et sans appui, ils s'étaient constitués en

syndicats. Les caisses de ces syndicats étaient vides, les syndiqués

n'ayant pas coutume de payer leur cotisation. Il y avait des syndicats

de trente mille membres; il y en avait de mille, de cinq cents, de deux

cents. Plusieurs comptaient deux ou trois membres seulement, ou même un

peu moins. Mais les listes des adhérents n'étant point publiées, il

n'était pas facile de distinguer les grands syndicats des petits.

Après de sinueuses et ténébreuses démarches, le pieux Agaric fut mis en

rapport, dans une salle du Moulin de la Galette, avec les camarades

Dagobert, Tronc et Balafille, secrétaires de trois syndicats

professionnels, dont le premier comptait quatorze membres, le second

vingt-quatre et le troisième un seul. Agaric déploya, dans cette

entrevue, une extrême habileté.

--Messieurs, dit-il, nous n'avons pas, à beaucoup d'égards, vous et moi,

les mêmes idées politiques et sociales; mais il est des points sur

lesquels nous pouvons nous entendre. Nous avons un ennemi commun. Le

gouvernement vous exploite et se moque de vous. Aidez-nous à le

renverser; nous vous en fournissons autant que possible les moyens; et

vous pourrez, au surplus, compter sur notre reconnaissance.

--Compris. Aboulez la galette, dit Dagobert.

Le révérend père posa sur la table un sac que lui avait remis, les

larmes aux yeux, le distillateur des Conils.

--Topez là, firent les trois compagnons.

Ainsi fut scellé ce pacte solennel.

Aussitôt que le moine fut parti, emportant la joie d'avoir acquis à sa

cause les masses profondes, Dagobert, Tronc et Balafille sifflèrent

leurs femmes, Amélie, Reine et Mathilde, qui, dans la rue, guettaient le

signal, et tous les six, se tenant par la main, dansèrent autour du sac

en chantant:

J'ai du bon pognon;

Tu n' l'auras pas, Chatillon!

Hou! hou! la calotte!

Et ils commandèrent un saladier de vin chaud.

Le soir, ils allèrent tous les six, de troquet en troquet, modulant leur

chanson nouvelle. Elle plut, car les agents de la police secrète

rapportèrent que le nombre croissait chaque jour des ouvriers chantant

dans les faubourgs:

J'ai du bon pognon;

Tu n' l'auras pas, Chatillon!

Hou! hou! la calotte!

L'agitation dracophile ne s'était pas propagée dans les provinces. Le

pieux Agaric en cherchait la raison, sans pouvoir la découvrir, quand le

vieillard Cornemuse vint la lui révéler.

--J'ai acquis la preuve, soupira le religieux des Conils, que le

trésorier des dracophiles, le duc d'Ampoule, a acheté des immeubles en

Marsouinie avec les fonds qu'il avait reçus pour la propagande.

Le parti manquait d'argent. Le prince de Boscénos avait perdu son

portefeuille dans une rixe, et il était réduit à des expédients

pénibles, qui répugnaient à son caractère impétueux. La vicomtesse Olive

coûtait très cher. Cornemuse conseilla de limiter les mensualités de

cette dame.

--Elle nous est très utile, objecta le pieux Agaric.

--Sans doute, répliqua Cornemuse. Mais, en nous ruinant, elle nous nuit.

Un schisme déchirait les dracophiles. La mésintelligence régnait dans

leurs conseils. Les uns voulaient que, fidèle à la politique de M.

Bigourd et du pieux Agaric, on affectât jusqu'au bout le dessein de

réformer la république; les autres, fatigués d'une longue contrainte,

étaient résolus à acclamer la crête du Dragon et juraient de vaincre

sous ce signe.

Ceux-ci alléguaient l'avantage des situations nettes et l'impossibilité

de feindre plus longtemps. Dans le fait, le public commençait à voir où

tendait l'agitation et que les partisans de l'émiral voulaient détruire

jusque dans ses fondements la chose commune.

Le bruit se répandait que le prince devait débarquer à La Crique et

faire son entrée à Alca sur un cheval vert.

Ces rumeurs exaltaient les moines fanatiques, ravissaient les

gentilshommes pauvres, contentaient les riches dames juives et mettaient

l'espérance au coeur des petits marchands. Mais bien peu d'entre eux

étaient disposés à acheter ces bienfaits au prix d'une catastrophe

sociale et d'un effondrement du crédit public; et ils étaient moins

nombreux encore ceux qui eussent risqué dans l'affaire leur argent, leur

repos, leur liberté ou seulement une heure de leurs plaisirs. Au

contraire les ouvriers se tenaient prêts, comme toujours, à donner une

journée de travail à la république; une sourde résistance se formait

dans les faubourgs.

--Le peuple est avec nous, disait le pieux Agaric.

Pourtant à la sortie des ateliers, hommes, femmes, enfants, hurlaient

d'une seule voix:

À bas Chatillon!

Hou! hou! la calotte!

Quant au gouvernement, il montrait cette faiblesse, cette indécision,

cette mollesse, cette incurie ordinaires à tous les gouvernements, et

dont aucun n'est jamais sorti que pour se jeter dans l'arbitraire et la

violence. En trois mots, il ne savait rien, ne voulait rien, ne pouvait

rien. Formose, au fond du palais présidentiel, demeurait aveugle, muet,

sourd, énorme, invisible, cousu dans son orgueil comme dans un édredon.

Le comte Olive conseilla de faire un dernier appel de fonds et de tenter

un grand coup tandis qu'Alca fermentait encore.

Un comité exécutif, qui s'était lui-même élu, décida d'enlever la

Chambre des députés et avisa aux voies et moyens.

L'affaire fut fixée au 28 juillet. Ce jour-là le soleil se leva radieux

sur la ville. Devant le palais législatif les ménagères passaient avec

leurs paniers, les marchands ambulants criaient les pêches, les poires

et les raisins, et les chevaux de fiacre, le nez dans leur musette,

broyaient leur avoine. Personne ne s'attendait à rien; non que le secret

eût été gardé, mais la nouvelle n'avait trouvé que des incrédules.

Personne ne croyait à une révolution, d'où l'on pouvait induire que

personne n'en souhaitait une. Vers deux heures, les députés commencèrent

à passer, rares, inaperçus, sous la petite porte du palais. À trois

heures, quelques groupes d'hommes mal habillés se formèrent. À trois

heures et demie des masses noires, débouchant des rues adjacentes, se

répandirent sur la place de la Révolution. Ce vaste espace fut bientôt

submergé par un océan de chapeaux mous, et la foule des manifestants,

sans cesse accrue par les curieux, ayant franchi le pont, battait de son

flot sombre les murs de l'enceinte législative. Des cris, des

grondements, des chants montaient vers le ciel serein. «C'est Chatillon

qu'il nous faut! À bas les députés! À bas la république! Mort aux

chosards!» Le bataillon sacré des dracophiles, conduit par le prince des

Boscénos, entonna le cantique auguste:

Vive Crucho,

Vaillant et sage,

Plein de courage

Dès le berceau!

Derrière le mur le silence seul répondait.

Ce silence et l'absence de gardes encourageait et effrayait tout à la

fois la foule. Soudain, une voix formidable cria:

--À l'assaut!

Et l'on vit le prince des Boscénos dressant sur le mur armé de pointes

et d'artichauts de fer sa forme gigantesque. Derrière lui ses compagnons

s'élancèrent et le peuple suivit. Les uns frappaient dans le mur pour y

faire des trous, d'autres s'efforçaient de desceller les artichauts et

d'arracher les pointes. Ces défenses avaient cédé par endroits. Quelques

envahisseurs chevauchaient déjà le pignon dégarni. Le prince des

Boscénos agitait un immense drapeau vert. Tout à coup la foule oscilla

et il en sortit un long cri de terreur. La garde de police et les

carabiniers de la république, sortant à la fois par toutes les issues du

palais, se formaient en colonne sous le mur en un moment désassiégé.

Après une longue minute d'attente, on entendit un bruit d'armes, et la

garde de police, la baïonnette au fusil, chargea la foule. Un instant

après, sur la place déserte, jonchée de cannes et de chapeaux, régnait

un silence sinistre. Deux fois encore les dracophiles essayèrent de se

reformer, deux fois ils furent repoussés. L'émeute était vaincue. Mais

le prince des Boscénos, debout sur le mur du palais ennemi, son drapeau

à la main, repoussait l'assaut d'une brigade entière. Il renversait tous

ceux qui s'approchaient. Enfin, secoué, déraciné, il tomba sur un

artichaut de fer, et y demeura accroché, étreignant encore l'étendard

des Draconides.

Le lendemain de cette journée, les ministres de la république et les

membres du parlement résolurent de prendre des mesures énergiques. En

vain, cette fois, le président Formose essaya-t-il d'éluder les

responsabilités. Le gouvernement examina la question de destituer

Chatillon de ses grades et dignités et de le traduire devant la Haute-

Cour comme factieux, ennemi du bien public, traître, etc.

À cette nouvelle, les vieux compagnons d'armes de l'émiral, qui

l'obsédaient la veille encore de leurs adulations, ne dissimulèrent pas

leur joie. Cependant Chatillon restait populaire dans la bourgeoisie

d'Alca et l'on entendait encore retentir sur les boulevards l'hymne

libérateur: «C'est Chatillon qu'il nous faut.»

Les ministres étaient embarrassés. Ils avaient l'intention de traduire

Chatillon devant la Haute-Cour. Mais ils ne savaient rien; ils

demeuraient dans cette totale ignorance réservée à ceux qui gouvernent

les hommes. Ils se trouvaient incapables de relever contre Chatillon des

charges de quelque poids. Ils ne fournissaient à l'accusation que les

mensonges ridicules de leurs espions. La participation de Chatillon au

complot, ses relations avec le prince Crucho, restaient le secret de

trente mille dracophiles. Les ministres et les députés avaient des

soupçons, et même des certitudes; ils n'avaient pas de preuves. Le

procureur de la république disait au ministre de la justice: «Il me faut

bien peu pour intenter des poursuites politiques, mais je n'ai rien du

tout; ce n'est pas assez.» L'affaire ne marchait pas. Les ennemis de la

chose en triomphaient.

Le 18 septembre, au matin, la nouvelle courut dans Alca que Chatillon

avait pris la fuite L'émoi, la surprise étaient partout. On doutait, on

ne pouvait comprendre.

Voici ce qui s'était passé:

Un jour qu'il se trouvait, comme par hasard, dans le cabinet de M.

Barbotan, ministre des affaires internes, le brave subémiral Volcanmoule

dit avec sa franchise coutumière:

--Monsieur Barbotan, vos collègues ne me paraissent pas bien dégourdis;

on voit qu'ils n'ont pas commandé en mer. Cet imbécile de Chatillon leur

donne une frousse de tous les diables.

Le ministre, en signe de dénégation, fendit avec son couteau à papier

l'air sur toute l'étendue de son bureau.

--Ne niez pas, répliqua Volcanmoule. Vous ne savez pas comment vous

débarrasser de Chatillon. Vous n'osez pas le traduire devant la Haute-

Cour, parce que vous n'êtes pas sûr de réunir des charges suffisantes.

Bigourd le défendra, et Bigourd est un habile avocat.... Vous avez

raison, monsieur Barbotan, vous avez raison. Ce procès serait

dangereux....

--Ah! mon ami, fit le ministre d'un ton dégagé, si vous saviez comme

nous sommes tranquilles.... Je reçois de mes préfets les nouvelles les

plus rassurantes. Le bon sens des Pingouins fera justice des intrigues

d'un soldat révolté. Pouvez-vous supposer un moment qu'un grand peuple,

un peuple intelligent, laborieux, attaché aux institutions libérales

qui....

Volcanmoule l'interrompit par un grand soupir:

--Ah! si j'en avais le loisir, je vous tirerais d'affaire; je vous

escamoterais mon Chatillon comme une muscade. Je vous l'enverrais d'une

pichenette en Marsouinie.

Le ministre dressa l'oreille.

--Ce ne serait pas long, poursuivit l'homme de mer. En un tournemain je

vous débarasserais de cet animal.... Mais en ce moment, j'ai d'autres

chiens à fouetter.... Je me suis flanqué une forte culotte au bec. Il

faut que je trouve une grosse somme. L'honneur avant tout, que diable!...

Le ministre et le subémiral se regardèrent un moment en silence. Puis

Barbotan dit avec autorité:

--Subémiral Volcanmoule, débarrassez-nous d'un soldat séditieux. Vous

rendrez un grand service à la Pingouinie et le ministre des affaires

internes vous assurera les moyens de payer vos dettes de jeu.

Le soir même, Volcanmoule se présenta devant Chatillon et le contempla

longtemps avec une expression de douleur et de mystère.

--Pourquoi fais-tu cette tête-là? demanda l'émiral inquiet.

Alors Volcanmoule lui dit avec une mâle tristesse:

--Mon vieux frère d'armes, tout est découvert. Depuis une demi-heure, le

gouvernement sait tout.

À ces mots, Chatillon atterré s'écroula.

Volcanmoule poursuivit:

--Tu peux être arrêté d'un moment à l'autre. Je te conseille de ficher

le camp.

Et, tirant sa montre:

--Pas une minute à perdre.

--Je peux tout de même passer chez la vicomtesse Olive?

--Ce serait une folie, dit Volcanmoule, qui lui tendit un passeport et

des lunettes bleues et lui souhaita du courage.

--J'en aurai, dit Chatillon.

--Adieu! vieux frère.

--Adieu et merci! Tu m'as sauvé la vie....

--Cela se doit.

Un quart d'heure après, le brave émiral avait quitté la ville d'Alca.

Il s'embarqua de nuit, à La Crique, sur un vieux cotre, et fit voile

pour la Marsouinie. Mais, à huit milles de la côte, il fut capturé par

un aviso qui naviguait sans feux, sous le pavillon de la reine des Iles-

Noires. Cette reine nourrissait depuis longtemps pour Chatillon un amour

fatal.

CHAPITRE VII

CONCLUSION

_Nunc est bibendum_. Délivré de ses craintes, heureux d'avoir

échappé à un si grand péril, le gouvernement résolut de célébrer par des

fêtes populaires l'anniversaire de la régénération pingouine et de

l'établissement de la république.

Le président Formose, les ministres, les membres de la Chambre et du

Sénat étaient présents à la cérémonie.

Le généralissime des armées pingouines s'y rendit en grand uniforme. Il

fut acclamé.

Précédées du drapeau noir de la misère et du drapeau rouge de la

révolte, les délégations des ouvriers défilèrent, farouches et

tutélaires.

Président, ministres, députés, fonctionnaires, chefs de la magistrature

et de l'armée, en leur nom et au nom du peuple souverain, renouvelèrent

l'antique serment de vivre libres ou de mourir. C'était une alternative

dans laquelle ils se mettaient résolument. Mais ils préféraient vivre

libres. Il y eut des jeux, des discours et des chants.

Après le départ des représentants de l'État, la foule des citoyens

s'écoula à flots lents et paisibles, en criant: «Vive la république!

Vive la liberté! Hou! hou! la calotte!»

Les journaux ne signalèrent qu'un fait regrettable dans cette belle

journée. Le prince des Boscénos fumait tranquillement un cigare sur la

prairie de la Reine quand y défila le cortège de l'État. Le prince

s'approcha de la voiture des ministres et dit d'une voix retentissante:

«Mort aux chosards!» Il fut immédiatement appréhendé par les agents de

police, auxquels il opposa la plus désespérée résistance. Il en abattit

une multitude à ses pieds; mais il succomba sous le nombre et fut

traîné, contus, écorché, tuméfié, scarifié, méconnaissable, enfin, à

l'oeil même d'une épouse, par les rues joyeuses, jusqu'au fond d'une

prison obscure.

Les magistrats instruisirent curieusement le procès de Chatillon. On

trouva dans le pavillon de l'Amirauté des lettres qui révélaient la main

du révérend père Agaric dans le complot. Aussitôt l'opinion publique se

déchaîna contre les moines; et le parlement vota coup sur coup une

douzaine de lois qui restreignaient, diminuaient, limitaient,

délimitaient, supprimaient, tranchaient et retranchaient leurs droits,

immunités, franchises, privilèges et fruits, et leur créaient des

incapacités multiples et dirimantes.

Le révérend père Agaric supporta avec constance la rigueur des lois par

lesquelles il était personnellement visé, atteint, frappé, et la chute

épouvantable de l'émiral, dont il était la cause première. Loin de se

soumettre à la mauvaise fortune, il la regardait comme une étrangère de

passage. Il formait de nouveaux desseins politiques, plus audacieux que

les premiers.

Quand il eut suffisamment mûri ses projets, il s'en alla un matin par le

bois des Conils. Un merle sifflait dans un arbre, un petit hérisson

traversait d'un pas maussade le sentier pierreux. Agaric marchait à

grandes enjambées en prononçant des paroles entrecoupées.

Parvenu au seuil du laboratoire où le pieux industriel avait, au cours

de tant de belles années, distillé la liqueur dorée de Sainte-Orberose,

il trouva la place déserte et la porte fermée. Ayant longé les

bâtiments, il rencontra sur le derrière le vénérable Cornemuse, qui, sa

robe troussée, grimpait à une échelle appuyée au mur.

--C'est vous, cher ami? lui dit-il. Que faites-vous là?

--Vous le voyez, répondit d'une voix faible le religieux des Conils, en

tournant sur Agaric un regard douloureux. Je rentre chez moi.

Ses prunelles rouges n'imitaient plus l'éclat triomphal du rubis; elles

jetaient des lueurs sombres et troubles. Son visage avait perdu sa

plénitude heureuse. Le poli de son crâne ne charmait plus les regards;

une sueur laborieuse et des plaques enflammées en altéraient

l'inestimable perfection.

--Je ne comprends pas, dit Agaric.

--C'est pourtant facile à comprendre. Et vous voyez ici les conséquences

de votre complot. Visé par une multitude de lois, j'en ai éludé le plus

grand nombre. Quelques-unes, pourtant, m'ont frappé. Ces hommes

vindicatifs ont fermé mes laboratoires et mes magasins, confisqué mes

bouteilles, mes alambics et mes cornues; ils ont mis les scellés sur ma

porte. Il me faut maintenant rentrer par la fenêtre. C'est à peine si je

puis extraire en secret, de temps en temps, le suc des plantes, avec des

appareils dont ne voudrait pas le plus humble des bouilleurs de cru.

--Vous souffrez la persécution, dit Agaric. Elle nous frappe tous.

Le religieux des Conils passa la main sur son front désolé:

--Je vous l'avais bien dit, frère Agaric; je vous l'avais bien dit que

votre entreprise retomberait sur nous.

--Notre défaite n'est que momentanée, répliqua vivement Agaric. Elle

tient à des causes uniquement accidentelles; elle résulte de pures

contingences. Chatillon était un imbécile; il s'est noyé dans sa propre

ineptie. Écoutez-moi, frère Cornemuse. Nous n'avons pas un moment à

perdre. Il faut affranchir le peuple pingouin, il faut le délivrer de

ses tyrans, le sauver de lui-même, restaurer la crête du Dragon,

rétablir l'ancien État, le Bon-État, pour l'honneur de la religion et

l'exaltation de la foi catholique. Chatillon était un mauvais

instrument; il s'est brisé dans nos mains. Prenons, pour le remplacer,

un instrument meilleur. Je tiens l'homme par qui la démocratie impie

sera détruite. C'est un civil; c'est Gomoru. Les Pingouins en raffolent.

Il a déjà trahi son parti pour un plat de riz. Voilà l'homme qu'il nous

faut!

Dès le début de ce discours, le religieux des Conils avait enjambé sa

fenêtre et tiré l'échelle.

--Je le prévois, répondit-il, le nez entre les deux châssis de la

croisée: vous n'aurez pas de cesse que vous ne nous ayez fait tous

expulser jusqu'au dernier de cette belle, amène et douce terre de

Pingouinie. Bonsoir, Dieu vous garde!

Agaric, planté devant le mur, adjura son bien cher frère de l'écouter un

moment:

--Comprenez mieux votre intérêt, Cornemuse! La Pingouinie est à nous.

Que nous faut-il pour la conquérir? Encore un effort, ... encore un léger

sacrifice d'argent, et....

Mais, sans en entendre davantage, le religieux des Conils retira son nez

et ferma sa fenêtre.

LIVRE VI

LES TEMPS MODERNES

L'AFFAIRE DES QUATRE-VINGT MILLE BOTTES DE FOIN

Zeu pater, alla su rusai up aeeros uias Axhkion,

poiaeson d'aithraen, dos d'ophthai moisin idesthai

en de phaei kai olesson, epei nu toi euaden outos.

(_Iliad._, XVII, v. 645 et seq.)

CHAPITRE PREMIER

LE GÉNÉRAL GREATAUK, DUC DU SKULL

Peu de temps après la fuite de l'émiral, un juif de condition médiocre,

nommé Pyrot, jaloux de frayer avec l'aristocratie et désireux de servir

son pays, entra dans l'armée des Pingouins. Le ministre de la guerre,

qui était alors Greatauk, duc du Skull, ne pouvait le souffrir: il lui

reprochait son zèle, son nez crochu, sa vanité, son goût pour l'étude,

ses lèvres lippues et sa conduite exemplaire. Chaque fois qu'on

cherchait l'auteur d'un méfait, Greatauk disait:

--Ce doit être Pyrot!

Un matin, le général Panther, chef d'état-major, instruisit Greatauk

d'une affaire grave. Quatre-vingt mille bottes de foin, destinées à la

cavalerie, avaient disparu; on n'en trouvait plus trace.

Greatauk s'écria spontanément:

--Ce doit être Pyrot qui les a volées!

Il demeura quelque temps pensif et dit:

--Plus j'y songe et plus je me persuade que Pyrot a volé ces quatre-

vingt mille bottes de foin. Et où je le reconnais, c'est qu'il les a

dérobées pour les vendre à vil prix aux Marsouins, nos ennemis acharnés.

Trahison infâme!

--C'est certain, répondit Panther; il ne reste plus qu'à le prouver.

Ce même jour, passant devant un quartier de cavalerie, le prince des

Boscénos entendit des cuirassiers qui chantaient en balayant la cour;

Boscénos est un gros cochon;

On en va faire des andouilles,

Des saucisses et du jambon

Pour le réveillon des pauv' bougres

Il lui parut contraire à toute discipline que des soldats chantassent ce

refrain, à la fois domestique et révolutionnaire, qui jaillissait, aux

jours d'émeute, du gosier des ouvriers goguenards. À cette occasion, il

déplora la déchéance morale de l'armée et songea avec un âpre sourire

que son vieux camarade Greatauk, chef de cette armée déchue, la livrait

bassement aux rancunes d'un gouvernement antipatriote. Et il se promit

d'y mettre bon ordre, avant peu.

--Ce coquin de Greatauk, se disait-il, ne restera pas longtemps

ministre.

Le prince des Boscénos était le plus irréconciliable adversaire de la

démocratie moderne, de la libre pensée et du régime que les Pingouins

s'étaient librement donné. Il nourrissait contre les juifs une haine

vigoureuse et loyale et travaillait en public, en secret, nuit et jour,

à la restauration du sang des Draconides. Son royalisme ardent

s'exaltait encore par la considération de ses affaires privées, dont le

mauvais état empirait d'heure en heure; car il ne pensait voir la fin de

ses embarras pécuniaires qu'à l'entrée de l'héritier de Draco le Grand

dans sa ville d'Alca.

De retour en son hôtel, le prince tira de son coffre-fort une liasse de

vieilles lettres, correspondance privée, très secrète, qu'il tenait d'un

commis infidèle, et de laquelle il résultait que son vieux camarade

Greatauk, duc du Skull, avait tripoté dans les fournitures et reçu d'un

industriel, nommé Maloury, un pot-de-vin, qui n'était pas énorme et dont

la modicité même ôtait toute excuse au ministre qui l'avait accepté.

Le prince relut ces lettres avec une âpre volupté, les remit

soigneusement dans le coffre-fort et courut au ministère de la guerre.

Il était d'un caractère résolu. Sur cet avis que le ministre ne recevait

pas, il renversa les huissiers, culbuta les ordonnances, foula aux pieds

les employés civils et militaires, enfonça les portes et pénétra dans le

cabinet de Greatauk étonné.

--Parlons peu, mais parlons bien, lui dit-il. Tu es une vieille crapule.

Mais ce ne serait encore rien. Je t'ai demandé de fendre l'oreille au

général Monchin, l'âme damnée des chosards, tu n'as pas voulu. Je t'ai

demandé de donner un commandement au général des Clapiers qui travaille

pour les Draconides et qui m'a obligé personnellement; tu n'as pas

voulu. Je t'ai demandé de déplacer le général Tandem, qui commande à

Port-Alca, qui m'a volé cinquante louis au bac et m'a fait mettre les

menottes quand j'ai été traduit devant la Haute-Cour comme complice de

l'émiral Chatillon; tu n'as pas voulu. Je t'ai demandé la fourniture de

l'avoine et du son; tu n'as pas voulu. Je t'ai demandé une mission

secrète en Marsouinie; tu n'as pas voulu. Et non content de m'opposer un

invariable refus, tu m'as signalé à tes collègues du gouvernement comme

un individu dangereux qu'il faut surveiller, et je te dois d'être filé

par la police, vieux traître! Je ne te demande plus rien et je n'ai

qu'un seul mot à te dire: Fous le camp; on t'a trop vu. D'ailleurs, pour

te remplacer, nous imposerons à ta sale chose publique quelqu'un des

nôtres. Tu sais que je suis homme de parole. Si dans vingt-quatre heures

tu n'as pas donné ta démission, je publie dans les journaux le dossier

Maloury.

Mais Greatauk, plein de calme et de sérénité:

--Tiens-toi donc tranquille, idiot. Je suis en train d'envoyer un juif

au bagne. Je livre Pyrot à la justice comme coupable d'avoir volé

quatre-vingt mille bottes de foin.

Le prince des Boscénos, dont la fureur tomba comme un voile, sourit.

--C'est vrai?...

--Tu le verras bien.

--Mes compliments, Greatauk. Mais comme avec toi il faut toujours

prendre ses précautions, je publie immédiatement la bonne nouvelle. On

lira ce soir dans tous les journaux d'Alca l'arrestation de Pyrot....

Et il murmura en s'éloignant:

--Ce Pyrot! je me doutais qu'il finirait mal.

Un instant après, le général Panther se présenta devant Greatauk.

--Monsieur le ministre, je viens d'examiner l'affaire des quatre-vingt

mille bottes de foin. On n'a pas de preuves contre Pyrot.

--Qu'on en trouve, répondit Greatauk, la justice l'exige. Faites

immédiatement arrêter Pyrot.

CHAPITRE II

PYROT

Toute la Pingouinie apprit avec horreur le crime de Pyrot; en même

temps, on éprouvait une sorte de satisfaction à savoir que ce

détournement, compliqué de trahison et confinant au sacrilège, avait été

commis par un petit juif. Pour comprendre ce sentiment, il faut

connaître l'état de l'opinion publique à l'égard des grands et des

petits juifs. Comme nous avons eu déjà l'occasion de le dire dans cette

histoire, la caste financière, universellement exécrée et souverainement

puissante, se composait de chrétiens et de juifs. Les juifs qui en

faisaient partie, et sur lesquels le peuple ramassait toute sa haine,

étaient les grands juifs; ils possédaient d'immenses biens et

détenaient, disait-on, plus d'un cinquième de la fortune pingouine. En

dehors de cette caste redoutable, il se trouvait une multitude de petits

juifs d'une condition médiocre, qui n'étaient pas plus aimés que les

grands et beaucoup moins craints. Dans tout État policé, la richesse est

chose sacrée; dans les démocraties elle est la seule chose sacrée. Or

l'État pingouin était démocratique; trois ou quatre compagnies

financières y exerçaient un pouvoir plus étendu et surtout plus effectif

et plus continu que celui des ministres de la république, petits

seigneurs qu'elles gouvernaient secrètement, qu'elles obligeaient, par

intimidation ou par corruption, à les favoriser aux dépens de l'État, et

qu'elles détruisaient par les calomnies de la presse, quand ils

restaient honnêtes. Malgré le secret des caisses, il en paraissait assez

pour indigner le pays, mais les bourgeois pingouins, des plus gros aux

moindres, conçus et enfantés dans le respect de l'argent, et qui tous

avaient du bien, soit beaucoup, soit peu, sentaient fortement la

solidarité des capitaux et comprenaient que la petite richesse n'est

assurée que par la sûreté de la grande. Aussi concevaient-ils pour les

milliards israélites comme pour les milliards chrétiens un respect

religieux et, l'intérêt étant plus fort chez eux que l'aversion, ils

eussent craint autant que la mort de toucher à un seul des cheveux de

ces grands juifs qu'ils exécraient. Envers les petits, ils se sentaient

moins vérécondieux, et s'ils voyaient quelqu'un de ceux-là à terre, ils

le trépignaient. C'est pourquoi la nation entière apprit avec un

farouche contentement que le traître était un juif, mais petit. On

pouvait se venger sur lui de tout Israël, sans craindre de compromettre

le crédit public.

Que Pyrot eût volé les quatre-vingt mille bottes de foin, personne

autant dire n'hésita un moment à le croire. On ne douta point, parce que

l'ignorance où l'on était de cette affaire ne permettait pas le doute

qui a besoin de motifs, car on ne doute pas sans raisons comme on croit

sans raisons. On ne douta point parce que la chose était partout répétée

et qu'à l'endroit du public répéter c'est prouver. On ne douta point

parce qu'on désirait que Pyrot fût coupable et qu'on croit ce qu'on

désire, et parce qu'enfin la faculté de douter est rare parmi les

hommes; un très petit nombre d'esprits en portent en eux les germes, qui

ne se développent pas sans culture. Elle est singulière, exquise,

philosophique, immorale, transcendante, monstrueuse, pleine de

malignité, dommageable aux personnes et aux biens, contraire à la police

des États et à la prospérité des empires, funeste à l'humanité,

destructive des dieux, en horreur au ciel et à la terre. La foule des

Pingouins ignorait le doute: elle eut foi dans la culpabilité de Pyrot,

et cette foi devint aussitôt un des principaux articles de ses croyances

nationales et une des vérités essentielles de son symbole patriotique.

Pyrot fut jugé secrètement et condamné.

Le général Panther alla aussitôt informer le ministre de la guerre de

l'issue du procès.

--Par bonheur, dit-il, les juges avaient une certitude, car il n'y avait

pas de preuves.

--Des preuves, murmura Greatauk, des preuves, qu'est-ce que cela prouve?

Il n'y a qu'une preuve certaine, irréfragable: les aveux du coupable.

Pyrot a-t-il avoué?

--Non, mon général.

--Il avouera: il le doit. Panther, il faut l'y résoudre; dites-lui que

c'est son intérêt. Promettez-lui que, s'il avoue, il obtiendra des

faveurs, une réduction de peine, sa grâce; promettez-lui que, s'il

avoue, on reconnaîtra son innocence; on le décorera. Faites appel à ses

bons sentiments. Qu'il avoue par patriotisme, pour le drapeau, par

ordre, par respect de la hiérarchie, sur commandement spécial du

ministre de la guerre, militairement.... Mais dites-moi, Panther, est-ce

qu'il n'a pas déjà avoué? Il y a des aveux tacites; le silence est un

aveu.

--Mais, mon général, il ne se tait pas; il crie comme un putois qu'il

est innocent.

--Panther, les aveux d'un coupable résultent parfois de la véhémence de

ses dénégations. Nier désespérément c'est avouer. Pyrot a avoué; il nous

faut des témoins de ses aveux, la justice l'exige.

Il y avait dans la Pingouinie occidentale un port de mer nommé La

Crique, formé de trois petites anses, autrefois fréquentées des navires,

maintenant ensablées et désertes; des lagunes recouvertes de moisissures

s'étendaient tout le long des côtes basses, exhalant une odeur empestée,

et la fièvre planait sur le sommeil des eaux. Là, s'élevait au bord de

la mer une haute tour carrée, semblable à l'ancien Campanile de Venise,

au flanc de laquelle, près du laîte, au bout d'une chaîne attachée à une

poutre transversale, pendait une cage à claire voie dans laquelle, au

temps des Draconides, les inquisiteurs d'Alca mettaient les clercs

hérétiques. Dans cette cage, vide depuis trois cents ans, Pyrot fut

enfermé, sous la garde de soixante argousins qui, logés dans la tour, ne

le perdaient de vue ni jour ni nuit, épiant ses aveux, pour en faire, à

tour de rôle, un rapport au ministre de la guerre, car, scrupuleux et

prudent, Greatauk voulait des aveux et des suraveux. Greatauk, qui

passait pour un imbécile, était, en réalité, plein de sagesse et d'une

rare prévoyance.

Cependant Pyrot, brûlé du soleil, dévoré de moustiques, trempé de pluie,

de grêle et de neige, glacé de froid, secoué furieusement par la

tempête, obsédé par les croassements sinistres des corbeaux perchés sur

sa cage, écrivait son innocence sur des morceaux de sa chemise avec un

cure-dents trempé de sang. Ces chiffons se perdaient dans la mer ou

tombaient aux mains des geôliers. Quelques-uns pourtant furent mis sous

les yeux du public. Mais les protestations de Pyrot ne touchaient

personne, puisqu'on avait publié ses aveux.

CHAPITRE III

LE COMTE DE MAUBEC DE LA DENTDULYNX

Les moeurs des petits juifs n'étaient pas toujours pures; le plus

souvent, ils ne se refusaient à aucun des vices de la civilisation

chrétienne, mais ils gardaient de l'âge patriarcal la reconnaissance des

liens de famille et l'attachement aux intérêts de la tribu. Les frères,

demi-frères, oncles, grands-oncles, cousins et petits-cousins, neveux et

petits-neveux, agnats et cognats de Pyrot, au nombre de sept cents,

d'abord accablés du coup qui frappait un des leurs, s'enfermèrent dans

leurs maisons, se couvrirent de cendre et, bénissant la main qui les

châtiait, durant quarante jours gardèrent un jeûne austère. Puis ils

prirent un bain et résolurent de poursuivre, sans repos, au prix de

toutes les fatigues, à travers tous les dangers, la démonstration d'une

innocence dont ils ne doutaient pas. Et comment en eussent-ils douté?

L'innocence de Pyrot leur était révélée comme était révélé son crime à

la Pingouinie chrétienne; car ces choses, étant cachées, revêtaient un

caractère mystique et prenaient l'autorité des vérités religieuses. Les

sept cents pyrots se mirent à l'oeuvre avec autant de zèle que de

prudence et firent secrètement des recherches approfondies. Ils étaient

partout; on ne les voyait nulle part; on eût dit que, comme le pilote

d'Ulysse, ils cheminaient librement sous terre. Ils pénétrèrent dans les

bureaux de la guerre, approchèrent, sous des déguisements, les juges,

les greffiers, les témoins de l'affaire. C'est alors que parut la

sagesse de Greatauk: les témoins ne savaient rien, les juges, les

greffiers ne savaient rien. Des émissaires parvinrent jusqu'à Pyrot et

l'interrogèrent anxieusement dans sa cage, aux longs bruits de la mer et

sous les croassements rauques des corbeaux. Ce fut en vain: le condamné

ne savait rien. Les sept cents pyrots ne pouvaient détruire les preuves

de l'accusation, parce qu'ils ne pouvaient les connaître et ils ne

pouvaient les connaître parce qu'il n'y en avait pas. La culpabilité de

Pyrot était indestructible par son néant même. Et c'est avec un légitime

orgueil que Greatauk, s'exprimant en véritable artiste, dit un jour au

général Panther: «Ce procès est un chef-d'oeuvre: il est fait de rien».

Les sept cents pyrots désespéraient d'éclaircir jamais cette ténébreuse

affaire quand tout à coup ils découvrirent, par une lettre volée, que

les quatre-vingt mille bottes de foin n'avaient jamais existé, qu'un

gentilhomme des plus distingués, le comte de Maubec, les avait vendues à

l'État, qu'il en avait reçu le prix, mais qu'il ne les avait jamais

livrées, attendu que, issu des plus riches propriétaires fonciers de

l'ancienne Pingouinie, héritier des Maubec de la Dentdulynx, jadis

possesseurs de quatre duchés, de soixante comtés, de six cent douze

marquisats, baronnies et vidamies, il ne possédait pas de terres la

largeur de la main et qu'il aurait été bien incapable de couper

seulement une fauchée de fourrage sur ses domaines. Quant à se faire

livrer un fétu d'un propriétaire ou de quelque marchand, c'est ce qui

lui eût été tout à fait impossible, car tout le monde, excepté les

ministres de l'État et les fonctionnaires du gouvernement, savait qu'il

était plus facile de tirer de l'huile d'un caillou qu'un centime de

Maubec.

Les sept cents pyrots ayant procédé à une enquête minutieuse sur les

ressources financières du comte de Maubec de la Dentdulynx, constatèrent

que ce gentilhomme tenait ses principales ressources d'une maison où des

dames généreuses donnaient à tout venant deux jambons pour une

andouille. Ils le dénoncèrent publiquement comme coupable du vol des

quatre-vingt mille bottes de foin pour lequel un innocent avait été

condamné et mis en cage.

Maubec était d'une illustre famille, alliée aux Draconides. Il n'y a

rien que les démocraties estiment plus que la noblesse de naissance.

Maubec avait servi dans l'armée pingouine et les Pingouins, depuis

qu'ils étaient tous soldats, aimaient leur armée jusqu'à l'idolâtrie.

Maubec avait, sur les champs de bataille, reçu la croix, qui est le

signe de l'honneur chez les Pingouins, et qu'ils préfèrent même au lit

de leurs épouses. Toute la Pingouinie se déclara pour Maubec et la voix

du peuple, qui commençait à gronder, réclama des châtiments sévères

contre les septs cents pyrots calomniateurs.

Maubec était gentilhomme: il défia les sept cents pyrots à l'épée, au

sabre, au pistolet, à la carabine, au bâton.

«Sales youpins, leur écrivit-il dans une lettre fameuse, vous avez

crucifié mon Dieu et vous voulez ma peau; je vous préviens que je ne

serai pas aussi couillon que lui et que je vous couperai les quatorze

cents oreilles. Recevez mon pied dans vos sept cents derrières.»

Le chef du gouvernement était alors un villageois nommé Robin Mielleux,

homme doux aux riches et aux puissants et dur aux pauvres gens, de petit

courage et ne connaissant que son intérêt. Par une déclaration publique,

il se porta garant de l'innocence et de l'honneur de Maubec et déféra

les sept cents pyrots aux tribunaux correctionnels, qui les

condamnèrent, comme diffamateurs, à des peines afflictives, à d'énormes

amendes et à tous les dommages et intérêts que réclamait leur innocente

victime.

Il semblait que Pyrot dût rester à jamais enfermé dans sa cage où se

perchaient les corbeaux. Cependant tous les Pingouins voulant savoir et

prouver que ce juif était coupable, les preuves qu'on en donnait

n'étaient pas toutes bonnes et il y en avait de contradictoires. Les

officiers de l'état-major montraient du zèle et certains manquaient de

prudence. Tandis que Greatauk gardait un admirable silence, le général

Panther se répandait en intarissables discours et démontrait tous les

matins, dans les journaux, la culpabilité du condamné. Il aurait peut-

être mieux fait de n'en rien dire: elle était évidente; l'évidence ne se

démontre pas. Tant de raisonnements troublaient les esprits; la foi,

toujours vive, devenait moins sereine. Plus on apportait de preuves à la

foule, plus elle en demandait.

Toutefois le danger de trop prouver n'eût pas été grand s'il ne s'était

trouvé en Pingouinie, comme il s'en trouve partout ailleurs, des esprits

formés au libre examen, capables d'étudier une question difficile, et

enclins au doute philosophique. Il y en avait peu; ils n'étaient pas

tous disposés à parler; le public n'était nullement préparé à les

entendre. Pourtant ils ne devaient pas rencontrer que des sourds. Les

grands juifs, tous les milliardaires israélites d'Alca, quand on leur

parlait de Pyrot, disaient: «Nous ne connaissons point cet homme»; mais

ils songeaient à le sauver. Ils gardaient la prudence où les attachait

leur fortune et souhaitaient que d'autres fussent moins timides. Leur

souhait devait s'accomplir.

CHAPITRE IV

COLOMBAN

Quelques semaines après la condamnation des sept cents pyrots, un petit

homme myope, renfrogné, tout en poil, sortit un matin de sa maison avec

un pot de colle, une échelle et un paquet d'affiches et s'en alla par

les rues collant sur les murs des placards où se lisait en gros

caractères: _Pyrot est innocent, Maubec est coupable_. Son état

n'était pas de coller des affiches; il s'appelait Colomban; auteur de

cent soixante volumes de sociologie pingouine, il comptait parmi les

plus laborieux et les plus estimés des écrivains d'Alca. Après y avoir

suffisamment réfléchi, ne doutant plus de l'innocence de Pyrot, il la

publiait de la manière qu'il jugeait la plus éclatante. Il posa sans

encombre quelques affiches dans les rues peu fréquentées; mais arrivé

aux quartiers populeux, chaque fois qu'il montait sur son échelle, les

curieux amassés sous lui, muets de surprise et d'indignation, lui

jetaient des regards menaçants qu'il supportait avec le calme que

donnent le courage et la myopie. Tandis que sur ses talons les

concierges et tes boutiquiers arrachaient ses affiches, il allait

traînant son attirail et suivi par les petits garçons qui, leur panier

sous le bras et leur gibecière sur le dos, n'étaient pas pressés

d'arriver à l'école: et il placardait studieusement. Aux indignations

muettes se joignaient maintenant contre lui les protestations et les

murmures. Mais Colomban ne daignait rien voir ni rien entendre. Comme il

apposait, à l'entrée de la rue Sainte-Orberose, un de ses carrés de

papier portant imprimé: _Pyrot est innocent, Maubec est coupable_,

la foule ameutée donna les signes de la plus violente colère. «Traître,

voleur, scélérat, canaille», lui criait-on; une ménagère, ouvrant sa

fenêtre, lui versa une boîte d'ordures sur la tête, un cocher de fiacre

lui fit sauter d'un coup de fouet son chapeau de l'autre côté de la rue,

aux acclamations de la foule vengée; un garçon boucher le fit tomber

avec sa colle, son pinceau et ses affiches, du haut de son échelle dans

le ruisseau et les Pingouins enorgueillis sentirent alors la grandeur de

leur patrie. Colomban se releva luisant d'immondices, estropié du coude

et du pied, tranquille et résolu.

--Viles brutes, murmura-t-il en haussant les épaules.

Puis il se mit à quatre pattes dans le ruisseau pour y chercher son

lorgnon qu'il avait perdu dans sa chute. Il apparut alors que son habit

était fendu depuis le col jusqu'aux basques et son pantalon foncièrement

disloqué. L'animosité delà foule à son égard s'en accrut.

De l'autre côté de la rue s'étendait la grande épicerie Sainte-Orberose.

Des patriotes saisirent à la devanture tout ce qu'ils trouvaient sous la

main, et le jetèrent sur Colomban, oranges, citrons, pots de confitures,

tablettes de chocolat, bouteilles de liqueurs, boîtes de sardines,

terrines de foie gras, jambons, volailles, stagnons d'huile et sacs de

haricots. Couvert de débris alimentaires, contus et déchiré, boiteux,

aveugle, il prit la fuite suivi de garçons de boutique, de mitrons, de

rôdeurs, de bourgeois, de polissons dont le nombre grossissait de minute

en minute et qui hurlaient «À l'eau! à mort le traître! à l'eau!» Ce

torrent de vulgaire humanité roula tout le long des boulevards et

s'engouffra dans la rue Saint-Maël. La police faisait son devoir; de

toutes les voies adjacentes débouchaient des agents qui, la main gauche

sur le fourreau de leur sabre, prenaient au pas de course la tête des

poursuivants. Ils allongeaient déjà des mains énormes sur Colomban,

quand il leur échappa soudain en tombant, par un regard ouvert, au fond

d'un égout.

Il y passa la nuit, assis dans les ténèbres, au bord des eaux fangeuses,

parmi les rats humides et gras. Il songeait à sa tâche; son coeur

agrandi s'emplissait de courage et de pitié. Et quand l'aube mit un pâle

rayon au bord du soupirail, il se leva et dit, se parlant à lui-même:

--Je discerne que la lutte sera rude.

Incontinent, il composa un mémoire où il exposait clairement que Pyrot

n'avait pu voler au ministère de la guerre quatre-vingt mille bottes de

foin qui n'y étaient jamais entrées, puisque Maubec ne les avait jamais

fournies, bien qu'il en eût touché le prix. Colomban fit distribuer ce

factum par les rues d'Alca. Le peuple refusait de le lire et le

déchirait avec colère. Les boutiquiers montraient le poing aux

distributeurs qui décampaient, poursuivis, le balai dans les reins, par

des furies ménagères. Les têtes s'échauffèrent et l'effervescence dura

toute la journée. Le soir, des bandes d'hommes farouches et déguenillés

parcouraient les rues en hurlant: «Mort à Colomban!» Des patriotes

arrachaient aux camelots des paquets entiers du factum, qu'ils brûlaient

sur les places publiques, et ils dansaient autour de ces feux de joie

des rondes éperdues avec des filles troussées jusqu'au ventre.

Les plus ardents allèrent casser les carreaux de la maison où Colomban

vivait depuis quarante ans de son travail dans la douceur d'une paix

profonde.

Les Chambres s'émurent et demandèrent au chef du gouvernement quelles

mesures il comptait prendre pour réprimer les odieux attentats commis

par Colomban contre l'honneur de l'armée nationale et la sûreté de la

Pingouinie. Robin Mielleux flétrit l'audace impie de Colomban et

annonça, aux applaudissements des législateurs, que cet homme serait

traduit devant les tribunaux pour y répondre de son infâme libelle.

Le ministre de la guerre, appelé à la tribune, y parut transfiguré. Il

n'avait plus l'air, comme autrefois, d'une oie sacrée des citadelles

pingouines; maintenant hérissé, le cou tendu, le bec en croc, il

semblait le vautour symbolique attaché au foie des ennemis de la patrie.

Dans le silence auguste de l'assemblée, il prononça ces seuls mots:

--Je jure que Pyrot est un scélérat.

Cette parole de Greatauk, répandue dans toute la Pingouinie, soulagea la

conscience publique.

CHAPITRE V

LES RÉVÉRENDS PÈRES AGARIC ET CORNEMUSE

Colomban portait avec surprise et douceur le poids de la réprobation

générale; il ne pouvait sortir de chez lui sans être lapidé; aussi ne

sortait-il point; il écrivait dans son cabinet, avec un entêtement

magnifique, de nouveaux mémoires en faveur de l'encagé innocent.

Cependant parmi le peu de lecteurs qu'il trouva, quelques-uns, une

douzaine, furent frappés de ses raisons et commencèrent à douter de la

culpabilité de Pyrot. Ils s'en ouvrirent à leurs proches, s'efforcèrent

de répandre autour d'eux la lumière qui naissait dans leur esprit. L'un

d'eux était un ami de Robin Mielleux à qui il confia ses perplexités et

qui dès lors refusa de le recevoir. Un autre demanda, par lettre

ouverte, des explications au ministre de la guerre; un troisième publia

un pamphlet terrible: celui-là, Kerdanic, était le plus redouté des

polémistes. Le public en demeura stupide. On disait que ces défenseurs

du traître étaient soudoyés par les grands juifs; on les flétrit du nom

de pyrotins et les patriotes jurèrent de les exterminer. Il n'y avait

que mille ou douze cents pyrotins dans la vaste république; on croyait

en voir partout; on craignait d'en trouver dans les promenades, dans les

assemblées, dans les réunions, dans les salons mondains, à la table de

famille, dans le lit conjugal. La moitié de la population était suspecte

à l'autre moitié. La discorde mit le feu dans Alca.

Or, le père Agaric, qui dirigeait une grande école de jeunes nobles,

suivait les événements avec une anxieuse attention. Les malheurs de

l'Église pingouine ne l'avaient point abattu; il restait fidèle au

prince Crucho et conservait l'espoir de rétablir sur le trône de

Pingouinie l'héritier des Draconides. Il lui parut que les événements

qui s'accomplissaient ou se préparaient dans le pays, l'état d'esprit

dont ils seraient en même temps l'effet et la cause, et les troubles,

leur résultat nécessaire, pourraient, dirigés, conduits, tournés et

détournés avec la sagesse profonde d'un religieux, ébranler la

république et disposer les Pingouins à restaurer le prince Crucho dont

la piété promettait des consolations aux fidèles. Coiffé de son vaste

chapeau noir, dont les bords étaient pareils aux ailes de la Nuit, il

s'achemina par le bois des Conils vers l'usine où son vénérable ami, le

père Cornemuse, distillait la liqueur hygiénique de Sainte-Orberose.

L'industrie du bon moine, si cruellement frappée au temps de l'émiral

Chatillon, se relevait de ses ruines. On entendait les trains de

marchandises rouler à travers les bois et l'on voyait sous les hangars

des centaines d'orphelins bleus envelopper des bouteilles et clouer des

caisses.

Agaric trouva le vénérable Cornemuse devant ses fourneaux, au milieu des

cornues. Les prunelles glissantes du vieillard avaient retrouvé l'éclat

du rubis; le poli de son crâne était redevenu suave et précieux.

Agaric félicita d'abord le pieux distillateur de l'activité qui

renaissait dans ses laboratoires et dans ses ateliers.

--Les affaires reprennent. J'en rends grâces à Dieu, répondit le

vieillard des Conis. Hélas! elles étaient bien tombées, frère Agaric,

Vous avez vu la désolation de cet établissement. Je n'en dis pas

davantage.

Agaric détourna la tête.

--La liqueur de Sainte-Orberose, poursuivit Cornemuse, triomphe de

nouveau. Mon industrie n'en demeure pas moins incertaine et précaire.

Les lois de ruine et de désolation qui l'ont frappée ne sont point

abrogées: elles ne sont que suspendues....

Et le religieux, des Conils leva vers le cîel ses prunelles de rubis.

Agaric lui mit la main sur l'épaule:

--Quel spectacle, Cornemuse, nous offre la malheureuse Pingouinie!

Partout la désobéissance, l'indépendance, la liberté! Nous voyons se

lever les orgueilleux, les superbes, les hommes de révolte. Après avoir

bravé les lois divines, ils se dressent contre les lois humaines, tant

il est vrai que, pour être un bon citoyen, il faut être un bon chrétien.

Colomban tâche à imiter Satan. De nombreux criminels suivent son funeste

exemple; ils veulent, dans leur rage, briser tous les freins, rompre

tous les jougs, s'affranchir des liens les plus sacrés, échapper aux

contraintes les plus salutaires. Ils frappent leur patrie pour s'en

faire obéir. Mais ils succomberont sous l'animadversion, la

vitupération, l'indignation, la fureur, l'exécration et l'abomination

publiques. Voilà l'abîme où les a conduits l'athéisme, la libre pensée,

le libre examen, la prétention monstrueuse de juger par eux-mêmes,

d'avoir une opinion propre.

--Sans doute, sans doute, répliqua le père Cornemuse en secouant la

tête; mais-je vous avoue que le soin de distiller des simples m'a

détourné de suivre les affaires publiques. Je sais seulement qu'on parle

beaucoup d'un certain Pyrot. Les uns soutiennent qu'il est coupable, les

autres affirment qu'il est innocent, et je ne saisis pas bien les motifs

qui poussent les uns et les autres à s'occuper d'une affaire qui ne les

regarde pas.

Le pieux Agaric demanda vivement:

--Vous ne doutez pas du crime de Pyrot?

--Je n'en puis douter, très cher Agaric, répondit le religieux des

Conils; ce serait contraire aux lois de mon pays, qu'il faut respecter

tant qu'elles ne sont pas en opposition avec les lois divines. Pyrot est

coupable puisqu'il est condamné. Quant à en dire davantage pour ou

contre sa culpabilité, ce serait substituer mon autorité à celle des

juges, et je me garderai bien de le faire. C'est d'ailleurs inutile,

puisque Pyrot est condamné. S'il n'est pas condamné parce qu'il est

coupable, il est coupable parce qu'il est condamné; cela revient au

même. Je crois à sa culpabilité comme tout bon citoyen doit y croire; et

j'y croirai tant que la justice établie m'ordonnera d'y croire, car il

n'appartient pas à un particulier, mais au juge, de proclamer

l'innocence d'un condamné. La justice humaine est respectable jusque

dans les erreurs inhérentes à sa nature faillible et bornée. Ces erreurs

ne sont jamais irréparables; si les juges ne les réparent pas sur la

terre, Dieu les réparera dans le ciel. D'ailleurs j'ai grande confiance

en ce général Greatauk, qui me semble plus intelligent, sans en avoir

l'air, que tous ceux qui l'attaquent.

--Bien cher Cornemuse, s'écria le pieux Agaric, l'affaire Pyrot, poussée

au point où nous saurons la conduire avec le secours de Dieu et les

fonds nécessaires, produira les plus grands biens. Elle mettra à nu les

vices de la république anti-chrétienne et disposera les Pingouins à

restaurer le trône des Draconides et les prérogatives de l'Église. Mais

il faut pour cela que le peuple voie ses lévites au premier rang de ses

défenseurs. Marchons contre les ennemis de l'armée, contre les

insulteurs des héros, et tout le monde nous suivra.

--Tout le monde, ce sera trop, murmura en hochant la tête le religieux

des Conils. Je vois que les Pingouins ont envie de se quereller. Si nous

nous mêlons de leur querelle, ils se réconcilieront à nos dépens et nous

payerons les frais de la guerre. C'est pourquoi, si vous m'en croyez,

très cher Agaric, vous n'engagerez pas l'Église dans cette aventure.

--Vous connaissez mon énergie; vous connaîtrez ma prudence. Je ne

compromettrai rien.... Bien cher Cornemuse, je ne veux tenir que de vous

les fonds nécessaires à notre entrée en campagne.

Longtemps Cornemuse refusa de faire les frais d'une entreprise qu'il

jugeait funeste. Agaric fut tour à tour pathétique et terrible. Enfin,

cédant aux prières, aux menaces, Cornemuse, à pas traînants et la tête

penchée, gagna son austère cellule où tout décelait la pauvreté

évangélique. Au mur blanchi à la chaux, sous un rameau de buis bénit, un

coffre-fort était scellé. Il l'ouvrit en soupirant et en tira une petite

liasse de valeurs que, d'un bras raccourci et d'une main hésitante, il

tendit au pieux Agaric.

--N'en doutez pas, très cher Cornemuse, dit celui-ci, en plongeant les

papiers dans la poche de sa douillette, cette affaire Pyrot nous a été

envoyée par Dieu pour la gloire et l'exaltation de l'Église de

Pingouinie.

--Puissiez-vous avoir raison! soupira le religieux des Conils.

Et, resté seul dans son laboratoire, il contempla, de ses yeux exquis,

avec une tristesse ineffable, ses fourneaux et ses cornues.

CHAPITRE VI

LES SEPT CENTS PYROTS

Les sept cents pyrots inspiraient au public une aversion croissante.

Chaque jour, dans les rues d'Alca, on en assommait deux ou trois; l'un

d'eux fut fessé publiquement, um autre jeté dans la rivière; un

troisième, enduit de goudron, roulé dans des plumes et promené sur les

boulevards à travers une foule hilare; un quatrième eut le nez coupé par

un capitaine de dragons. Ils n'osaient plus se montrer à leur cercle, au

tennis, aux courses; ils se dissimulaient pour aller à la Bourse. Dans

ces circonstances il parut urgent au prince des Boscénos de refréner

leur audace et de réprimer leur insolence. S'étant, à cet effet, réuni

au comte Cléna, à M. de la Trumelle, au vicomte Olive, à M. Bigourd, il

fonda avec eux la grande association des antipyrots à laquelle les

citoyens par centaines de mille, les soldats par compagnies, par

régiments, par brigades, par divisions, par corps d'armée, les villes,

les districts, les provinces, apportèrent leur adhésion.

Environ ce temps, le ministre de la guerre, se rendant auprès de son

chef d'état-major, vit avec surprise que la vaste pièce où travaillait

le général Panther, naguère encore toute nue, portait maintenant sur

chaque face, depuis le plancher jusqu'au plafond, en de profonds

casiers, un triple et quadruple rang de dossiers de tout format et de

toutes couleurs, archives soudaines et monstrueuses, ayant atteint en

quelques jours la croissance des chartriers séculaires.

--Qu'est-ce que cela? demanda le ministre étonné

--Des preuves contre Pyrot, répondit avec une patriotique satisfaction

le général Panther. Nous n'en possédions pas quand nous l'avons

condamné: nous nous sommes bien rattrapés depuis.

La porte était ouverte; Greatank vit déboucher du palier une longue file

de portefaix, qui venaient décharger dans la salle leurs crochets lourds

de papiers, et il aperçut l'ascenseur qui s'élevait en gémissant,

ralenti par le poids des dossiers.

--Qu'est-ce que cela encore? fit-il.

--Ce sont de nouvelles preuves contre Pyrot, qui nous arrivent, dit

Panther. J'en ai demandé dans tous les cantons de Pingouinie, dans tous

les états-majors et dans toutes les cours d'Europe; j'en ai commandé

dans toutes les villes d'Amérique et d'Australie et dans toutes les

factoreries d'Afrique; j'en attends des ballots de Brême et une

cargaison de Melbourne.

Et Panther tourna vers le ministre le regard tranquille et radieux d'un

héros. Cependant Greatauk, son carreau sur l'oeil, regardait ce

formidable amas de papiers avec moins de satisfaction que d'inquiétude:

--C'est fort bien, dit-il, c'est fort bien! Mais je crains qu'on n'ôte à

l'affaire Pyrot sa belle simplicité. Elle était limpide; ainsi que le

cristal de roche, son prix était dans sa transparence. On y eût

vainement cherché à la loupe une paille, une faille, une tache, le

moindre défaut. Au sortir de mes mains, elle était pure comme le jour;

elle était le jour même. Je vous donne une perle et vous en faites une

montagne. Pour tout vous dire, je crains qu'en voulant trop bien faire,

vous n'ayez fait moins bien. Des preuves! sans doute il est bon d'avoir

des preuves, mais il est peut-être meilleur de n'en avoir pas. Je vous

l'ai déjà dit, Panther: il n'y a qu'une preuve irréfutable, les aveux du

coupable (ou de l'innocent, peu importe!). Telle que je l'avais établie

l'affaire Pyrot ne prêtait pas à la critique; il n'y avait pas un

endroit par où on pût l'atteindre. Elle défiait les coups; elle était

invulnérable parce qu'elle était invisible. Maintenant elle donne une

prise énorme à la discussion. Je vous conseille, Panther, de vous servir

de vos dossiers avec réserve. Je vous serai surtout reconnaissant de

modérer vos communications aux journalistes. Vous parlez bien, mais vous

parlez trop. Dites moi, Panther, parmi ces pièces, en est-il de fausses?

Panther sourit:

--Il y en a d'appropriées.

--C'est ce que je voulais dire. Il y en a d'appropriées, tant mieux! Ce

sont les bonnes. Comme preuves, les pièces fausses, en général, valent

mieux que les vraies, d'abord parce qu'elles ont été faites exprès, pour

les besoins de la cause, sur commande et sur mesure, et qu'elles sont

enfin exactes et justes. Elles sont préférables aussi parce qu'elles

transportent les esprits dans un monde idéal et les détournent de la

réalité qui, en ce monde, hélas! n'est jamais sans mélange.... Toutefois,

j'aimerais peut-être mieux, Panther, que nous n'eussions pas de preuves

du tout.

Le premier acte de l'association des antipyrots fut d'inviter le

gouvernement à traduire immédiatement devant une haute cour de justice,

comme coupables de haute trahison, les sept cents pyrots et leurs

complices. Le prince des Boscénos, chargé de porter la parole au nom de

l'Association, se présenta devant le conseil assemblé pour le recevoir

et exprima le voeu que la vigilance et la fermeté du gouvernement

s'élevassent à la hauteur des circonstances. Il serra la main à chacun

des ministres et, passant devant le général Greatauk, il lui souffla à

l'oreille:

--Marche droit, crapule, ou je publie le dossier Maloury!

Quelques jours après, par un vote unanime des Chambres, émis sur un

projet favorable du gouvernement, l'association des antipyrots fut

reconnue d'utilité publique.

Aussitôt, l'association envoya en Marsouinie, au château de

Chitterlings, où Grucho mangeait le pain amer de l'exil, une délégation

chargée d'assurer le prince de l'amour et du dévouement des ligueurs

antipyrots.

Cependant les pyrotins croissaient en nombre; on en comptait maintenant

dix mille. Ils avaient, sur les boulevards, leurs cafés attitrés. Les

patriotes avaient les leurs, plus riches et plus vastes; tous les soirs

d'une terrasse à l'autre jaillissaient les bocks, les soucoupes, les

porte-allumettes, les carafes, les chaises et les tables; les glaces

volaient en éclats; l'ombre, en confondant les coups, corrigeait

l'inégalité du nombre et les brigades noires terminaient la lutte en

foulant indifféremment les combattants des deux parties sous leurs

semelles aux clous acérés.

Une de ces nuits glorieuses, comme le prince des Boscénos sortait, on

compagnie de quelques patriotes, d'un cabaret à la mode, M. de la

Trumelle, lui désignant un petit houmme à binocle, barbu, sans chapeau,

n'ayant qu'une manche à son habit, et qui se traînait péniblement sur le

trottoir jonché de débris:

--Tenez! fit-il, voici Colomban!

Avec la force, le prince avait la douceur; il était plein de mansuétude;

mais au nom de Colomban son sang ne fit qu'un tour. Il bondit sur le

petit homme à binocle et le renversa d'un coup de poing dans le nez.

M. de la Trumelle s'aperçut alors, que, trompé par une ressemblance

imméritée, il avait pris pour Colomban M. Bazile, ancien avoué,

secrétaire de l'association des antipyrots, patriote ardent et généreux.

Le prince des Boscénos était de ces âmes antiques, qui ne plient jamais;

pourtant il savait reconnaître ses torts.

--Monsieur Bazile, dit-il en soulevant son chapeau, si je vous ai

effleuré le visage, vous m'excuserez et vous me comprendrez, vous

m'approuverez, que dis-je, vous me complimenterez, vous me congratulerez

et me féliciterez quand vous saurez la cause de cet acte. Je vous

prenais pour Colomban.

M. Bazile, tamponnant avec son mouchoir ses narines jaillissantes et

soulevant un coude tout éclatant de sa manche absente:

--Non, monsieur, répondit-il sèchement, je ne vous féliciterai pas, je

ne vous congratulerai pas, je ne vous complimenterai pas, je ne vous

approuverai pas, car votre action était pour le moins superflue; elle

était, dirai-je, surérogatoire. On m'avait, ce soir, déjà pris trois

fois pour Colomban et traité suffisamment comme il le mérite. Les

patriotes lui avaient sur moi défoncé les côtes et cassé les reins, et

j'estimais, monsieur, que c'était assez.

À peine avait-il achevé ce discours que les pyrotins apparurent en

bande, et trompés, à leur tour, par cette ressemblance insidieuse,

crurent que des patriotes assommaient Colomban. Ils tombèrent à coups de

canne plombée et de nerfs de boeufs sur le prince des Boscénos et ses

compagnons, qu'il laissèrent pour morts sur la place, et, s'emparant de

l'avoué Bazile, le portèrent en triomphe, malgré ses protestations

indignées, aux cris de «Vive Colomban! vive Pyrot!» le long des

boulevards, jusqu'à ce que la brigade noire, lancée à leur poursuite,

les eût assaillis, terrassés, traînés indignement au poste, où l'avoué

Bazile fut, sous le nom de Colomban, trépigné par des semelles épaisses,

aux clous sans nombre.

CHAPITRE VII

BIDAULT-COQUILLE ET MANIFLORE

LES SOCIALISTES

Or, tandis qu'un vent de colère et de haine soufflait dans Alca, Eugène

Bidault-Coquille, le plus pauvre et le plus heureux des astronomes,

installé sur une vieille pompe à feu du temps des Draconides, observait

le ciel à travers une mauvaise lunette et enregistrait photographiquement

sur des plaques avariées les passages d'étoiles filantes. Son génie

corrigeait les erreurs des instruments et son amour de la science

triomphait de la dépravation des appareils. Il observait avec une

inextinguible ardeur aérolithes, météorites et bolides, tous les débris

ardents, toutes les poussières enflammées qui traversent d'une vitesse

prodigieuse l'atmosphère terrestre, et recueillait, pour prix de ses

veilles studieuses, l'indifférence du public, l'ingratitude de l'État et

l'animadversion des corps savants. Abîmé dans les espaces célestes, il

ignorait les accidents advenus à la surface de la terre; il ne lisait

jamais les journaux et tandis qu'il marchait par la ville, l'esprit

occupé des astéroïdes de novembre, il se trouva plus d'une fois dans le

bassin d'un jardin public ou sous les roues d'un autobus.

Très haut de taille et de pensée, il avait un respect de lui-même et

d'autrui qui se manifestait par une froide politesse ainsi que par une

redingote noire très mince et un chapeau de haute forme, dont sa

personne se montrait émaciée et sublimée. Il prenait ses repas dans un

petit restaurant déserté par tous les clients moins spiritualistes que

lui, où seule désormais sa serviette reposait, ceinte de son coulant de

buis, au casier désolé. En cette gargotte, un soir, le mémoire de

Colomban en faveur de Pyrot lui tomba sous les yeux; il le lut en

cassant des noisettes creuses, et tout à coup, exalté d'étonnement

d'admiration, d'horreur et de pitié, il oublia les chutes de météores et

les pluies d'étoiles et ne vit plus que l'innocent balancé par les vents

dans sa cage où perchaient les corbeaux.

Cette image ne le quittait plus. Il était depuis huit jours sous

l'obsession du condamné innocent quand, au sortir de sa gargotte, il vit

une foule de citoyens s'engouffrer dans un bastringue où se tenait une

réunion publique. Il entra; la réunion était contradictoire; on hurlait,

on s'invectivait, on s'assommait dans la salle fumeuse. Les pyrots et

les antipyrots parlaient, tour à tour acclamés et conspués. Un

enthousiasme obscur et confus soulevait les assistants. Avec l'audace

des hommes timides et solitaires, Bidault-Coquille bondit sur l'estrade

et parla trois quarts d'heure. Il parla très vite, sans ordre, mais avec

véhémence et dans toute la conviction d'un mathématicien mystique. Il

fut acclamé. Quand il descendit de l'estrade, une grande femme sans âge,

tout en rouge, portant à son immense chapeau des plumes héroïques, se

jeta sur lui, à la fois ardente et solennelle, l'embrassa et lui dit:

--Vous êtes beau!

Il pensa dans sa simplicité qu'il devait y avoir à cela quelque chose de

vrai.

Elle lui déclara qu'elle ne vivait plus que pour la défense de Pyrot et

dans le culte de Colomban. Il la trouva sublime et la crut belle.

C'était Maniflore, une vieille cocotte pauvre, oubliée, hors d'usage, et

devenue tout à coup grande citoyenne.

Elle ne le quitta plus. Ils vécurent ensemble des heures inimitables

dans les caboulots et les garnis transfigurés, dans les bureaux de

rédaction, dans les salles de réunions et de conférences. Comme il était

idéaliste, il persistait à la croire adorable, bien qu'elle lui eût

donné amplement l'occasion de s'apercevoir qu'elle ne conservait de

charmes en nul endroit ni d'aucune manière. Elle gardait seulement de sa

beauté passée la certitude de plaire et une hautaine assurance à

réclamer les hommages. Pourtant, il faut le reconnaître, cette affaire

Pyrot, féconde en prodiges, revêtait Maniflore d'une sorte de majesté

civique et la transformait, dans les réunions populaires, en un symbole

auguste de la justice et de la vérité.

Chez aucun antipyrot, chez aucun défenseur de Greatauk, chez aucun ami

du sabre, Bidault-Coquille et Maniflore n'inspiraient la moindre pointe

d'ironie et de gaieté. Les dieux, dans leur colère, avaient refusé à ces

hommes le don précieux du sourire. Ils accusaient gravement la

courtisane et l'astronome d'espionnage, de trahison, de complot contre

la patrie. Bidault-Coquille et Maniflore grandissaient à vue d'oeil sous

l'injure, l'outrage et la calomnie.

La Pingouinie était, depuis de longs mois, partagée en deux camps, et,

ce qui peut paraître étrange au premier abord, les socialistes n'avaient

pas encore pris parti. Leurs groupements comprenaient presque tout ce

que le pays comptait de travailleurs manuels, force éparse, confuse,

rompue, brisée, mais formidable. L'affaire Pyrot jeta les principaux

chefs de groupes dans un singulier embarras: ils n'avaient pas plus

envie de se mettre du côté des financiers que du côté des militaires.

Ils regardaient les grands et les petits juifs comme des adversaires

irréductibles. Leurs principes n'étaient point en jeu, leurs intérêts

n'étaient point engagés dans cette affaire. Cependant, ils sentaient,

pour la plupart, combien il devenait difficile de demeurer étranger à

des luttes où la Pingouinie se jetait tout entière.

Les principaux d'entre eux se réunirent au siège de leur fédération, rue

de la Queue-du-diable-Saint Maël, pour aviser à la conduite qu'il leur

conviendrait de tenir dans les conjonctures présentes et les

éventualités futures.

Le compagnon Phoenix prit le premier la parole:

--Un crime, dit-il, le plus odieux et le plus lâche des crimes, un crime

judiciaire a été commis. Des juges militaires, contraints ou trompés par

leurs chefs hiérarchiques, ont condamné un innocent à une peine

infamante et cruelle. Ne dites pas que la victime n'est pas des nôtres;

qu'elle appartient à une caste qui nous fut et nous sera toujours

ennemie. Notre parti est le parti de la justice sociale; il n'est pas

d'iniquité qui lui soit indifférente.

»Quelle honte pour nous si nous laissions un radical, Kerdanic, un

bourgeois, Colomban, et quelques républicains modérés poursuivre seuls

les crimes du sabre. Si la victime n'est pas des nôtres, ses bourreaux

sont bien les bourreaux de nos frères et Greatauk, avant de frapper un

militaire, a fait fusiller nos camarades grévistes.

»Compagnons, par un grand effort intellectuel, moral et matériel, vous

arracherez Pyrot au supplice; et, en accomplissant cet acte généreux,

vous ne vous détournerez pas de la tâche libératrice et révolutionnaire

que vous avez assumée, car Pyrot est devenu le symbole de l'opprimé et

toutes les iniquités sociales se tiennent; en en détruisant une, on

ébranle toutes les autres.

Quand Phoenîx eut achevé, le compagnon Sapor parla en ces termes:

--On vous conseille d'abandonner votre tâche pour accomplir une besogne

qui ne vous concerne pas. Pourquoi vous jeter dans une mêlée où, de

quelque côté que vous vous portiez, vous ne trouverez que des

adversaires naturels, irréductibles, nécessaires? Les financiers ne vous

sont-ils pas moins haïssables que les militaires? Quelle caisse allez-

vous sauver: celle des Bilboquet de la Banque ou celle des Paillasse de

la Revanche? Quelle inepte et criminelle générosité vous ferait voler au

secours des sept cents pyrots que vous trouverez toujours en face de

vous dans la guerre sociale?

»On vous propose de faire la police chez vos ennemis et de rétablir

parmi eux l'ordre que leurs crimes ont troublé. La magnanimité poussée à

ce point change de nom.

»Camarades, il y a un degré où l'infamie devient mortelle pour une

société; la bourgeoisie pingouine étouffe dans son infamie, et l'on vous

demande de la sauver, de rendre l'air respirable autour d'elle. C'est se

moquer de vous.

»Laissons-la crever, et regardons avec un dégoût plein de joie ses

dernières convulsions, en regrettant seulement qu'elle ait si

profondément corrompu le sol où elle a bâti, que nous n'y trouverons

qu'une boue empoisonnée pour poser les fondements d'une société

nouvelle.»

Sapor ayant terminé son discours, le camarade Lapersonne prononça ce peu

de mots:

--Phoenix nous appelle au secours de Pyrot pour cette raison que Pyrot

est innocent. Il me semble que c'est une bien mauvaise raison. Si Pyrot

est innocent, il s'est conduit en bon militaire et il a toujours fait

consciencieusement son métier, qui consiste principalement à tirer sur

le peuple. Ce n'est pas un motif pour que le peuple prenne sa défense,

en bravant tous les périls. Quand il me sera démontré que Pyrot est

coupable et qu'il a volé le foin de l'armée, je marcherai pour lui.

Le camarade Larrivée prit ensuite la parole:

--Je ne suis pas de l'avis de mon ami Phoenix; je ne suis pas non plus

de l'avis de mon ami Sapor; je ne crois pas que le parti doive embrasser

une cause dès qu'on nous dit que cette cause est juste. Je crains qu'il

n'y ait là un fâcheux abus de mots et une dangereuse équivoque. Car la

justice sociale n'est pas la justice révolutionnaire. Elles sont toutes

deux en antagonisme perpétuel: servir l'une, c'est combattre l'autre.

Quant à moi, mon choix est fait: je suis pour la justice révolutionnaire

contre la justice sociale. Et pourtant, dans le cas présent, je blâme

l'abstention. Je dis que lorsque le sort favorable vous apporte une

affaire comme celle-ci, il faudrait être des imbéciles pour ne pas en

profiter.

»Comment? l'occasion nous est offerte d'asséner au militarisme des coups

terribles, peut-être mortels. Et vous voulez que je me croise les bras?

Je vous en avertis, camarades; je ne suis pas un fakir; je ne serai

jamais du parti des fakirs; s'il y a ici des fakirs, qu'ils ne comptent

pas sur moi pour leur tenir compagnie. Se regarder le nombril est une

politique sans résultats, que je ne ferai jamais.

»Un parti comme le nôtre doit s'affirmer sans cesse; il doit prouver son

existence par une action continue. Nous interviendrons dans l'affaire

Pyrot; mais nous y interviendrons révolutionnairement; nous exercerons

une action violente.... Croyez-vous donc que la violence soit un vieux

procédé, une invention surannée, qu'il faille mettre au rancart avec les

diligences, la presse à bras et le télégraphe aérien? Vous êtes dans

l'erreur. Aujourd'hui comme hier, on n'obtient rien que par la violence;

c'est l'instrument efficace; il faut seulement savoir s'en servir.

Quelle sera notre action? Je vais vous le dire: ce sera d'exciter les

classes dirigeantes les unes contre les autres, de mettre l'armée aux

prises avec la finance, le gouvernement avec la magistrature, la

noblesse et le clergé avec les juifs, de les pousser, s'il se peut, à

s'entre-détruire; ce sera d'entretenir cette agitation qui affaiblit les

gouvernements comme la fièvre épuise les malades.

»L'affaire Pyrot, pour peu qu'on sache s'en servir, hâtera de dix ans la

croissance du parti socialiste et l'émancipation du prolétariat par le

désarmement, la grêve générale et la révolution.»

Les chefs du parti ayant de la sorte exprimé chacun un avis différent,

la discussion ne se prolongea pas sans vivacité; les orateurs, comme il

arrive toujours en ce cas, reproduisirent les arguments qu'ils avaient

déjà présentés et les exposèrent avec moins d'ordre et de mesure que la

première fois. On disputa longtemps et personne ne changea d'avis. Mais

ces avis, en dernière analyse, se réduisaient à deux, celui de Sapor et

de Lapersonne qui conseillaient l'abstention, et celui de Phoenix et de

Larrivée qui voulaient intervenir. Encore ces deux opinions contraires

se confondaient-elles en une commune haine des chefs militaires et de

leur justice et dans une commune croyance à l'innocence de Pyrot.

L'opinion publique ne se trompa donc guère en considérant tous les chefs

socialistes comme des pyrotins très pernicieux.

Quant aux masses profondes au nom desquelles ils parlaient, et qu'ils

représentaient autant que la parole peut représenter l'inexprimable,

quant aux prolétaires enfin, dont il est difficile de connaître la

pensée qui ne se connaît point elle-même, il semble que l'affaire Pyrot

ne les intéressait pas. Elle était pour eux trop littéraire, d'un goût

trop classique, avec un ton de haute bourgeoisie et de haute finance,

qui ne leur plaisait guère.

CHAPITRE VIII

LE PROCES COLOMBAN

Quand s'ouvrit le procès Colomban, les pyrotins n'étaient pas beaucoup

plus de trente mille; mais il y en avait partout, et il s'en trouvait

même parmi les prêtres et les militaires. Ce qui leur nuisait le plus

c'était la sympathie des grands juifs. Au contraire, ils devaient à leur

faible nombre de précieux avantages et en premier lieu de compter parmi

eux moins d'imbéciles que leurs adversaires qui en étaient surchargés.

Ne comprenant qu'une infime minorité, ils se concertaient facilement,

agissaient avec harmonie, n'étaient point tentés de se diviser et de

contrarier leurs efforts; chacun d'eux sentait la nécessité de bien

faire et se tenait d'autant mieux qu'il se trouvait plus en vue. Enfin

tout leur permettait de croire qu'ils gagneraient de nouveaux adhérents,

tandis que leurs adversaires, ayant réuni du premier coup les foules, ne

pouvaient plus que décroître.

Traduit devant ses juges, en audience publique, Colomban s'aperçut tout

de suite que ses juges n'étaient pas curieux. Dès qu'il ouvrait la

bouche, le président lui ordonnait de se taire, dans l'intérêt supérieur

de l'État. Pour la même raison, qui est la raison suprême, les témoins à

décharge ne furent point entendus. Le général Panther, chef d'état-

major, parut à la barre, en grand uniforme et décoré de tous ses ordres.

Il déposa en ces termes:

--L'infâme Colomban prétend que nous n'avons pas de preuves contre

Pyrot. Il en a menti: nous en avons; j'en garde dans mes archives sept

cent trente-deux mètres carrés, qui, à cinq cents kilos chaque, font

trois cent soixante-six mille kilos.

Cet officier supérieur donna ensuite, avec élégance et facilité, un

aperçu de ces preuves.

--Il y en a de toutes couleurs et de toutes nuances, dit-il en

substance; il y en a de tout format, pot, couronne, écu, raisin,

colombier, grand aigle, etc. La plus petite a moins d'un millimètre

carré; la plus grande mesure 70 mètres de long sur 0 m. 90 de large.

À cette révélation l'auditoire frémit d'horreur.

Greatauk vint déposer à son tour. Plus simple et, peut-être, plus grand,

il portait un vieux veston gris, et tenait les mains jointes derrière le

dos.

--Je laisse, dit-il avec calme et d'une voix peu élevée, je laisse à

monsieur Colomban la responsabilité d'un acte qui a mis notre pays à

deux doigts de sa perte. L'affaire Pyrot est secrète; elle doit rester

secrète. Si elle était divulguée, les maux les plus cruels, guerres,

pillages, ravages, incendies, massacres, épidémies, fondraient

immédiatement sur la Pingouinie. Je m'estimerais coupable de haute

trahison si je prononçais un mot de plus.

Quelques personnes connues pour leur expérience politique, entre autres

M. Bigourd, jugèrent la déposition du ministre de la guerre plus habile

et de plus de portée que celle de son chef d'état-major.

Le témoignage du colonel de Boisjoli fit une grande impression:

--Dans une soirée au ministère de la guerre, dit cet officier, l'attaché

militaire d'une puissance voisine me confia que, ayant visité les

écuries de son souverain, il avait admiré un foin souple et parfumé,

d'une jolie teinte verte, le plus beau qu'il eût jamais vu! «D'où

venait-il?» lui demandai-je. Il ne me répondit pas; mais l'origine ne

m'en parut pas douteuse. C'était le foin volé par Pyrot. Ces qualités de

verdeur, de souplesse et d'arôme sont celles de notre foin national. Le

fourrage de la puissance voisine est gris, cassant; il sonne sous la

fourche et sent la poussière. Chacun peut conclure.

Le lieutenant-colonel Hastaing vint dire, à la barre, au milieu des

huées, qu'il ne croyait pas Pyrot coupable. Aussitôt il fut appréhendé

par la gendarmerie et jeté dans un cul de basse-fosse où, nourri de

vipères, de crapauds et de verre pilé, il demeura insensible aux

promesses comme aux menaces.

L'huissier appela:

--Le comte Pierre Maubec de la Dentdulynx.

Il se fit un grand silence et l'on vit s'avancer vers la barre un

gentihomme magnifique et dépenaillé, dont les moustaches menaçaient le

ciel et dont les prunelles fauves jetaient des éclairs.

Il s'approche de Colomban, et lui jetant un regard d'ineffable mépris:

--Ma déposition, dit-il, la voici: Merde!

À ces mots la salle entière éclata en applaudissements enthousiastes et

bondit, soulevée par un de ces transports qui exaltent les coeurs et

portent les âmes aux actions extraordinaires. Sans ajouter une parole,

le comte Maubec de la Dentdulynx se retira.

Quittant avec lui le prétoire, tous les assistants lui firent cortège.

Prosternée à ses pieds, la princesse des Boscénos lui tenait les cuisses

éperdument embrassées; il allait, impassible et sombre, sous une pluie

de mouchoirs et de fleurs. La vicomtesse Olive, crispée à son cou, n'en

put être détachée et le calme héros l'emporta flottante sur sa poitrine

comme une écharpe légère.

Quand l'audience qu'il avait dû suspendre fut reprise, le président

appela les experts.

L'illustre expert en écriture, Vermillard, exposa le résultat de ses

recherches.

--Ayant étudié attentivement, dit-il, les papiers saisis chez Pyrot,

notamment ses livres de dépense et ses cahiers de blanchissage, j'ai

reconnu que, sous une banale apparence, ils constituent un cryptogramme

impénétrable dont j'ai pourtant trouvé la clé. L'infamie du traître s'y

voit à chaque ligne. Dans ce système d'écriture ces mots «Trois books et

vingt francs pour Adèle» signifient: «J'ai livré trente mille bottes de

foin à une puissance voisine». D'après ces documents j'ai pu même

établir la composition du foin livré par cet officier: En effet, les

mots chemise, gilet, caleçon, mouchoirs de poche, faux-cols, apéritif,

tabac, cigares, veulent dire trèfle, paturin, luzerne, pimprenelle,

avoine, ivraie, flouve odorante et fléole des prés. Et ce sont là

précisément les plantes aromatiques qui composaient le foin odorant

fourni par le comte Maubec à la cavalerie pingouine. Ainsi Pyrot faisait

mention de ses crimes dans un langage qu'il croyait à jamais

indéchiffrable. On est confondu de tant d'astuce uni à tant

d'inconscience.

Colomban, reconnu coupable sans circonstances atténuantes, fut condamné

au maximum de la peine. Les jurés signèrent aussitôt un recours en

rigueur.

Sur la place du Palais, au bord du fleuve dont les rives avaient vu

douze siècles d'une grande histoire, cinquante mille personnes

attendaient dans le tumulte l'issue du procès. Là s'agitaient les

dignitaires de l'association des antipyrots, parmi lesquels on

remarquait le prince des Boscénos, le comte Cléna, le vicomte Olive, M.

de la Trumelle; là se pressaient le révérend père Agaric et les

professeurs de l'école Saint-Maël avec tous leurs élèves; là, le moine

Douillard et le généralissime Caraguel, en se tenant embrassés,

formaient un groupe sublime, et l'on voyait accourir par le Pont-Vieux

les dames de la halle et des lavoirs, avec des broches, des pelles, des

pincettes, des battoirs et des chaudrons d'eau de Javel; devant les

portes de bronze, sur les marches, était rassemblé tout ce qu'Alca

comptait de défenseurs de Pyrot, professeurs, publicistes, ouvriers, les

uns conservateurs, les autres radicaux ou révolutionnaires, et l'on

reconnaissait, à leur tenue négligée et à leur aspect farouche, les

camarades Phoenix, Larrivée, Lapersonne, Dagobert et Varambille.

Serré dans sa redingote funèbre et coiffé de son chapeau cérémonieux,

Bidault-Coquille invoquait en faveur de Colomban et du colonel Hastaing

les mathématiques sentimentales. Sur la plus haute marche

resplendissait, souriante et farouche, Maniflore, courtisane héroïque,

jalouse de mériter, comme Léena un monument glorieux ou, comme

Epicharis, les louanges de l'histoire.

Les sept cents pyrots, déguisés en marchands de limonade, en camelots,

en ramasseurs de mégots et en antipyrots, erraient autour du vaste

édifice.

Quand Colomban parut, une clameur telle s'éleva que, frappés par la

commotion de l'air et de l'eau, les oiseaux en tombèrent des arbres et

les poissons en remontèrent sur le ventre à la surface du fleuve. On

hurlait de toutes parts:

--À l'eau, Colomban! à l'eau! à l'eau!

Quelques cris jaillissaient:

--Justice et vérité!

Une voix même fut entendue vociférant:

--À bas l'armée!

Ce fut le signal d'une effroyable mêlée. Les combattants tombaient par

milliers et formaient de leurs corps entassés des tertres hurlants et

mouvants sur lesquels de nouveaux lutteurs se prenaient à la gorge. Les

femmes, ardentes, échevelées, pâles, les dents agacées et les ongles

frénétiques, se ruaient sur l'homme avec des transports qui donnait à

leur visage, au grand jour de la place publique, une expression

délicieuse qu'on n'avait pu surprendre jusque-là que dans l'ombre des

rideaux, au creux des oreillers. Elles vont saisir Colomban, le mordre,

l'étrangler, l'écarteler, le déchirer et s'en disputer les lambeaux,

lorsque Maniflore, grande, chaste dans sa tunique rouge, se dresse,

sereine et terrible, devant ces furies qui reculent épouvantées.

Colomban semblait sauvé; ses partisans étaient parvenus à lui frayer un

chemin à travers la place du Palais et à l'introduire dans un fiacre

aposté au coin du Pont-Vieux. Déjà le cheval filait au grand trot, mais

le prince des Boscénos, le comte Cléna, M. de la Trumelle, jetèrent le

cocher à bas de son siège; puis poussant l'animal à reculons et faisant

marcher les grandes roues devant les petites acculèrent l'attelage au

parapet du pont, d'où ils le firent basculer dans le fleuve, aux

applaudissements de la foule en délire. Avec un clapotement sonore et

frais, l'eau jaillit en gerbe; puis on ne vit plus qu'un léger remous à

la surface étincelante du fleuve.

Presque aussitôt, les compagnons Dagobert et Varambille, aidés des sept

cents pyrots déguisés, envoyèrent le prince des Boscénos, la tête la

première, dans un bateau de blanchisseuses où il s'abîma lamentablement.

La nuit sereine descendit sur la place du Palais, et versa sur les

débris affreux dont elle était jonchée le silence et la paix. Cependant,

à trois kilomètres en aval, sous un pont, accroupi, tout dégouttant, au

côté d'un vieux cheval estropié, Colomban méditait sur l'ignorance et

l'injustice des foules.

--L'affaire, se disait-il, est plus rude encore que je ne croyais. Je

prévois de nouvelles difficultés.

Il se leva, s'approcha du malheureux animal:

--Que leur avais-tu fait? pauvre ami, lui dit-il. C'est à cause de moi

qu'ils t'ont si cruellement traité.

Il embrassa la bête infortunée et mit un baiser sur l'étoile blanche de

son front. Puis il la tira par la bride, et, boitant, l'emmena boitant à

travers la ville endormie jusqu'à sa maison, où le sommeil leur fit

oublier les hommes.

CHAPITRE IX

LE PÈRE DOUILLARD

Dans leur infinie mansuétude, à la suggestion du père commun des

fidèles, les évêques, chanoines, curés, vicaires, abbés et prieurs de

Pingouinie, résolurent de célébrer un service solennel dans la

cathédrale d'Alca, pour obtenir de la miséricorde divine qu'elle daignât

mettre un terme aux troubles qui déchiraient une des plus nobles

contrées de la Chrétienté et accorder au repentir de la Pingouinie le

pardon de ses crimes envers Dieu et les ministres du culte.

La cérémonie eut lieu le quinze juin. Le généralissime Caraguel se

tenait au banc d'oeuvre, entouré de son état-major. L'assistance était

nombreuse et brillante; selon l'expression de M. Bigourd, c'était à la

fois une foule et une élite. On y remarquait au premier rang M. de la

Berthoseille, chambellan de monseigneur le prince Crucho. Près de la

chaire où devait monter le révérend père Douillard, de l'ordre de Saint-

François, se tenaient debout, dans une attitude recueillie, les mains

croisées sur leurs gourdins, les grands dignitaires de l'association des

antipyrots, le vicomte Olive, M. de la Trumelle, le comte Cléna, le duc

d'Ampoule, le prince des Boscénos. Le père Agaric occupait l'abside,

avec les professeurs et les élèves de l'école Saint-Maël. Le croisillon

et le bas-côté de droite étaient réservés aux officiers et soldats en

uniforme comme le plus honorable, puisque c'est de ce côté que le

Seigneur pencha la tête en expirant sur la croix. Les dames de

l'aristocratie, et parmi elles la comtesse Cléna, la vicomtesse Olive,

la princesse des Boscénos, occupaient les tribunes. Dans l'immense

vaisseau et sur la place du Parvis se pressaient vingt mille religieux

de toutes robes et trente mille laïques.

Après la cérémonie expiatoire et propitiatoire, le révérend père

Douillard monta en chaire. Le sermon avait été donné d'abord au révérend

père Agaric; mais jugé, malgré ses mérites, au-dessous des circonstances

pour le zèle et la doctrine, on lui préféra l'éloquent capucin qui

depuis six mois allait prêcher dans les casernes contre les ennemis de

Dieu et de l'autorité.

Le révérend père Douillard, prenant pour texte _Deposuit potentes de

sede_, établit que toute-puissance temporelle a Dieu pour principe et

pour fin et qu'elle se perd et s'abîme elle-même quand elle se détourne

de la voie que la Providence lui a tracée et du but qu'elle lui a

assigné.

Faisant application de ces règles sacrées au gouvernement de la

Pingouinie, il traça un tableau effroyable des maux que les maîtres de

ce pays n'avaient su ni prévoir ni empêcher.

--Le premier auteur de tant de misères et de hontes, dit-il, vous ne le

connaissez que trop, mes frères. C'est un monstre dont le nom annonce

providentiellement la destinée, car il est tiré du grec _pyros_,

qui veut dire feu, la sagesse divine, qui parfois est philologue, nous

avertissant par cette étymologie qu'un juif devait allumer l'incendie

dans la contrée qui l'avait accueilli.

Il montra la patrie, persécutée par les persécuteurs de l'Église,

s'écriant sur son calvaire:

«Ô douleur! ô gloire! Ceux qui ont crucifié mon dieu me crucifient!»

À ces mots un long frémissement agita l'auditoire.

Le puissant orateur souleva plus d'indignation encore en rappelant

l'orgueilleux Colomban, plongé, noir de crimes, dans le fleuve dont

toute l'eau ne le lavera pas. Il ramassa toutes les humiliations, tous

les périls de la Pingouinie pour en faire un grief au président de la

république et à son premier ministre.

--Ce ministre, dit-il, ayant commis une lâcheté dégradante en

n'exterminant pas les sept cents pyrots avec leurs alliés et leurs

défenseurs, comme Saül extermina les Philistins dans Gabaon, s'est rendu

indigne d'exercer le pouvoir que Dieu lui avait délégué, et tout bon

citoyen peut et doit désormais insulter à sa méprisable souveraineté. Le

Ciel regardera favorablement ses contempteurs. _Deposuit patentes de

sede_. Dieu déposera les chefs pusillanimes et il mettra à leur place

les hommes forts qui se réclameront de Lui. Je vous en préviens,

messieurs; je vous en préviens, officiers, sous-officiers, soldats qui

m'écoutez; je vous en préviens, généralissime des armées pingouines,

l'heure est venue! Si vous n'obéissez pas aux ordres de Dieu, si vous ne

déposez pas en son nom les possédants indignes, si vous ne constituez

pas sur la Pingouinie un gouvernement religieux et fort, Dieu n'en

détruira pas moins ce qu'il a condamné, il n'en sauvera pas moins son

peuple; il le sauvera, à votre défaut, par un humble artisan ou par un

simple caporal. L'heure sera bientôt passée. Hâtez-vous!

Soulevés par cette ardente exhortation, les soixante mille assistants se

levèrent frémissants; des cris jaillirent: «Aux armes! aux armes! Mort

aux pyrots! Vive Crucho!» et tous, moines, femmes, soldats,

gentilshommes, bourgeois, larbins, sous le bras surhumain levé dans la

chaire de vérité pour les bénir, entonnant l'hymne: _Sauvons la

Pingouinie!_ s'élancèrent impétueusement hors de la basilique et

marchèrent, par les quais du fleuve, sur la Chambre des députés.

Resté seul dans la nef désertée, le sage Cornemuse, levant les bras au

ciel, murmura d'une voix brisée:

--_Agnosco fortunam ecclesiae pinguicanae!_ Je ne vois que trop où

tout cela nous conduira.

L'assaut que donna la foule sainte au palais législatif fut repoussé.

Vigoureusement chargés par les brigades noires et les gardes d'Alca, les

assaillants fuyaient en désordre quand les camarades accourus des

faubourgs, ayant à leur tête Phoenix, Dagobert, Lapersonne et

Varambille, se jetèrent sur eux et achevèrent leur déconfiture. MM. de

la Trumelle et d'Ampoule furent traînés au poste. Le prince des

Boscénos, après avoir lutté vaillamment, tomba la tête fendue sur le

pavé ensanglanté.

Dans l'enthousiasme de la victoire, les camarades, mêlés à

d'innombrables camelots, parcoururent, toute la nuit, les boulevards,

portant Maniflore en triomphe et brisant les glaces des cafés et les

vitres des lanternes aux cris de: «À bas Crucho! Vive la sociale!» Les

antipyrots passaient à leur tour, renversant les kiosques des journaux

et les colonnes de publicité.

Spectacles auxquels la froide raison ne saurait applaudir et propres à

l'affliction des édiles soucieux de la bonne police des chemins et des

rues; mais ce qui était plus triste pour les gens de coeur, c'était

l'aspect de ces cafards qui, de peur des coups, se tenaient à distance

égale des deux camps, et tout égoïstes et lâches qu'ils se laissaient

voir, voulaient qu'on admirât la générosité de leurs sentiments et la

noblesse de leur âme; ils se frottaient les yeux avec des oignons, se

faisaient une bouche en gueule de merlan, se mouchaient en contrebasse,

tiraient leur voix des profondeurs de leur ventre, et gémissaient: «Ô

Pingouins, cessez ces luttes fratricides; cessez de déchirer le sein de

votre mère!», comme si les hommes pouvaient vivre en société sans

disputes et sans querelles, et comme si les discordes civiles n'étaient

pas les conditions nécessaires de la vie nationale et du progrès des

moeurs, pleutres hypocrites qui proposaient des compromis entre le juste

et l'injuste, offensant ainsi le juste dans ses droits et l'injuste dans

son courage. L'un de ceux-là, le riche et puissant Machimel, beau de

couardise, se dressait sur la ville en colosse de douleur; ses larmes

formaient à ses pieds des étangs poissonneux et ses soupirs y

chaviraient les barques des pêcheurs.

Pendant ces nuits agitées, au faîte de sa vieille pompe à feu, sous le

ciel serein, tandis que les étoiles filantes s'enregistraient sur les

plaques photographiques, Bidault-Coquille se glorifiait en son coeur. Il

combattait pour la justice; il aimait, il était aimé d'un amour sublime.

L'injure et la calomnie le portaient aux nues. On voyait sa caricature

avec celle de Colomban, de Kerdanic et du colonel Hastaing dans les

kiosques des journaux; les antipyrots publiaient qu'il avait reçu

cinquante mille francs des grands financiers juifs. Les reporters des

feuilles militaristes consultaient sur sa valeur scientifique les

savants officiels qui lui refusaient toute connaissance des astres,

contestaient ses observations les plus solides, niaient ses découvertes

les plus certaines, condamnaient ses hypothèses les plus ingénieuses et

les plus fécondes. Sous les coups flatteurs de la haine et de l'envie,

il exultait.

Contemplant à ses pieds l'immensité noire percée d'une multitude de

lumières, sans songer à tout ce qu'une nuit de grande ville renferme de

lourds sommeils, d'insomnies cruelles, de songes vains, de plaisirs

toujours gâtés et de misères infiniment diverses:

--C'est dans cette énorme cité, se disait-il, que le juste et l'injuste

se livrent bataille.

Et, substituant à la réalité multiple et vulgaire une poésie simple et

magnifique, il se représentait l'affaire Pyrot sous l'aspect d'une lutte

des bons et des mauvais anges; il attendait le triomphe éternel des Fils

de la lumière et se félicitait d'être un Enfant du jour terrassant les

Enfants de la nuit.

CHAPITRE X

LE CONSEILLER CHAUSSEPIED

Aveuglés jusque-là par la peur, imprudents et stupides, les

républicains, devant les bandes du capucin Douillard et les partisans du

prince Crucho, ouvrirent les yeux et comprirent enfin le véritable sens

de l'affaire Pyrot. Les députés que, depuis deux ans, les hurlements des

foules patriotes faisaient pâlir, n'en devinrent pas plus courageux,

mais ils changèrent de lâcheté et s'en prirent au ministère Robin

Mielleux des désordres qu'ils avaient eux-mêmes favorisés par leur

complaisance et dont ils avaient plusieurs fois, en tremblant, félicité

les auteurs; ils lui reprochaient d'avoir mis en péril la république par

sa faiblesse qui était la leur et par des complaisances qu'ils lui

avaient imposées; certains d'entre eux commençaient à douter si leur

intérêt n'était pas de croire à l'innocence de Pyrot plutôt qu'à sa

culpabilité et dès lors ils éprouvèrent de cruelles angoisses à la

pensée que ce malheureux pouvait n'avoir pas été condamné justement, et

expiait dans sa cage aérienne les crimes d'un autre. «Je n'en dors pas!»

disait en confidence à quelques membres de la majorité le ministre

Guillaumette, qui aspirait à remplacer son chef.

Ces généreux législateurs renversèrent le cabinet, et le président de la

république mit à la place de Robin Mielleux un sempiternel républicain,

à la barbe fleurie, nommé La Trinité, qui, comme la plupart des

Pingouins, ne comprenait pas un mot à l'affaire mais trouvait que,

vraiment, il s'y mettait trop de moines.

Le général Greatauk, avant de quitter le ministère, fit ses dernières

recommandations au chef d'état-major, Panther.

--Je pars et vous restez, lui dit-il en lui serrant la main. L'affaire

Pyrot est ma fille; je vous la confie; elle est digne de votre amour et

de vos soins; elle est belle. N'oubliez pas que sa beauté cherche

l'ombre, se plaît dans le mystère et veut rester voilée. Ménagez sa

pudeur. Déjà trop de regards indiscrets ont profané ses charmes ...

Panther, vous avez souhaité des preuves et vous en avez obtenu. Vous en

possédez beaucoup; vous en possédez trop. Je prévois des interventions

importunes et des curiosités dangereuses. À votre place, je mettrais au

pilon tous ces dossiers. Croyez-moi, la meilleure des preuves, c'est de

n'en pas avoir. Celle-là est la seule qu'on ne discute pas.

Hélas! le général Panther ne comprit pas la sagesse de ces conseils.

L'avenir ne devait donner que trop raison à la clairvoyance de Greatauk.

Dès son entrée au ministère, La Trinité demanda le dossier de l'affaire

Pyrot. Péniche, son ministre de la guerre, le lui refusa au nom de

l'intérêt supérieur de la défense nationale, lui confiant que ce dossier

constituait à lui seul, sous la garde du général Panther, les plus

vastes archives du monde. La Trinité étudia le procès comme il put et,

sans le pénétrer à fond, le soupçonna d'irrégularité. Dès lors,

conformément à ses droits et prérogatives, il en ordonna la révision.

Immédiatement Péniche, son ministre de la guerre, l'accusa d'insulter

l'armée et de trahir la patrie et lui jeta son portefeuille à la tête.

Il fut remplacé par un deuxième qui en fit autant, et auquel succéda un

troisième qui imita ces exemples, et les suivants, jusqu'à soixante-dix,

se comportèrent comme leurs prédécesseurs, et le vénérable La Trinité

gémit, obrué sous les portefeuilles belliqueux. Le septante-unième

ministre de la guerre, van Julep, resta en fonctions; non qu'il fût en

désaccord avec tant et de si nobles collègues, mais il était chargé par

eux de trahir généreusement son président du conseil, de le couvrir

d'opprobre et de honte et de faire tourner la révision à la gloire de

Greatauk, à la satisfaction des anti-pyrots, au profit des moines et

pour le rétablissement du prince Crucho.

Le général van Julep, doué de hautes vertus militaires, n'avait pas

l'esprit assez fin pour employer les procédés subtils et les méthodes

exquises de Greatauk. Il pensait, comme le général Panther, qu'il

fallait des preuves tangibles contre Pyrot, qu'on n'en aurait jamais

trop, qu'on n'en aurait jamais assez. Il exprima ces sentiments à son

chef d'état-major, qui n'était que trop enclin à les partager.

--Panther, lui dit-il, nous touchons au moment où il nous va falloir des

preuves abondantes et surabondantes.

--Il suffit, mon général, répondit Panther; je vais compléter mes

dossiers.

Six mois plus tard, les preuves contre Pyrot remplissaient deux étages

du ministère de la guerre. Le plancher s'écroula sous le poids des

dossiers et les preuves éboulées écrasèrent sous leur avalanche deux

chefs de service, quatorze chefs de bureau et soixante expéditionnaires,

qui travaillaient, au rez-de-chaussée, à modifier les guêtres des

chasseurs. Il fallut étayer les murs du vaste édifice. Les passants

voyaient avec stupeur d'énormes poutres, de monstrueux étançons, qui,

dressés obliquement contre la fière façade, maintenant disloquée et

branlante, obstruaient la rue, arrêtaient la circulation des voitures et

des piétons et offraient aux autobus un obstacle contre lequel ils se

brisaient avec leurs voyageurs.

Les juges qui avaient condamné Pyrot n'étaient pas proprement des juges,

mais des militaires. Les juges qui avaient condamné Colomban étaient des

juges, mais de petits juges, vêtus d'une souquenille noire comme des

balayeurs de sacristie, des pauvres diables de juges, des judicaillons

faméliques. Au-dessus d'eux siégeaient de grands juges qui portaient sur

leur robe rouge la simarre d'hermine. Ceux-là, renommés pour leur

science et leur doctrine, composaient une cour dont le nom terrible

exprimait la puissance. On la nommait Cour de cassation pour faire

entendre qu'elle était le marteau suspendu sur les jugements et les

arrêts de toutes les autres juridictions.

Or, un de ces grands juges rouges de la cour suprême, nommé Chaussepied,

menait alors, dans un faubourg d'Alca, une vie modeste et tranquille.

Son âme était pure, son coeur honnête, son esprit juste. Quand il avait

fini d'étudier ses dossiers, il jouait du violon et cultivait des

jacinthes. Il dînait le dimanche chez ses voisines, les demoiselles

Helbivore. Sa vieillesse était souriante et robuste et ses amis

vantaient l'aménité de son caractère.

Depuis quelques mois pourtant il se montrait irritable et chagrin et,

s'il ouvrait un journal, sa face rose et pleine se tourmentait de plis

douloureux et s'assombrissait des pourpres de la colère. Pyrot en était

la cause. Le conseiller Chaussepied ne pouvait comprendre qu'un officier

eût commis une action si noire, que de livrer quatre-vingt mille bottes

de foin militaire à une nation voisine et ennemie; et il concevait

encore moins que le scélérat eût trouvé des défenseurs officieux en

Pingouinie. La pensée qu'il existait dans sa patrie un Pyrot, un colonel

Hastaing, un Colomban, un Kerdanic, un Phoenix, lui gâtait ses

jacinthes, son violon, le ciel et la terre, toute la nature et ses

dîners chez les demoiselles Helbivore.

Or, le procès Pyrot étant porté par le garde des sceaux devant la cour

suprême, ce fut le conseiller Chaussepied à qui il échut de l'examiner

et d'en découvrir les vices, au cas où il en existât. Bien qu'intègre et

probe autant qu'on peut l'être et formé par une longue habitude à

exercer sa magistrature sans haine ni faveur, il s'attendait à trouver

dans les documents qui lui seraient soumis les preuves d'une culpabilité

certaine et d'une perversité tangible. Après de longues difficultés et

les refus réitérés du général van Julep, le conseiller Chaussepied

obtint communication des dossiers. Cotés et paraphés, ils se trouvèrent

au nombre de quatorze millions six cent vingt six mille trois cent

douze. En les étudiant, le juge fut d'abord surpris puis étonné, puis

stupéfait, émerveillé, et, si j'ose dire, miraculé. Il trouvait dans les

dossiers des prospectus de magasins de nouveautés, des journaux, des

gravures de modes, des sacs d'épicier, de vieilles correspondances

commerciales, des cahiers d'écoliers, des toiles d'emballage, du papier

de verre pour frotter les parquets, des cartes à jouer, des épures, six

mille exemplaires de la _Clef des songes_, mais pas un seul

document où il fût question de Pyrot.

CHAPITRE XI

CONCLUSION

Le procès fut cassé et Pyrot descendu de sa cage. Les antipyrots ne se

tinrent point pour battus. Les juges militaires rejugèrent Pyrot.

Greatauk, dans cette seconde affaire, se montra supérieur à lui-même. Il

obtint une seconde condamnation; il l'obtint en déclarant que les

preuves communiquées à la cour suprême ne valaient rien et qu'on s'était

bien gardé de donner les bonnes, celles-là devant rester secrètes. De

l'avis des connaisseurs, il n'avait jamais déployé tant d'adresse. Au

sortir de l'audience, comme il traversait, au milieu des curieux, d'un

pas tranquille, les mains derrière le dos, le vestibule du tribunal, une

femme vêtue de rouge, le visage couvert d'un voile noir, se jeta sur lui

et, brandissant un couteau de cuisine:

--Meurs, scélérat! s'écria-t-elle.

C'était Maniflore. Avant que les assistants eussent compris ce qui se

passait, le général lui saisit le poignet et, avec une douceur

apparente, le serra d'une telle force que le couteau tomba de la main

endolorie.

Alors il le ramassa et le tendit à Maniflore.

--Madame, lui dit-il en s'inclinant, vous avez laissé tomber un

ustensile de ménage.

Il ne put empêcher que l'héroïne ne fût conduite au poste; mais il la

fit relâcher aussitôt et il employa, plus tard, tout son crédit à

arrêter les poursuites.

La seconde condamnation de Pyrot fut la dernière victoire de Greatauk.

Le conseiller Chaussepied, qui avait jadis tant aimé les soldats et tant

estimé leur justice, maintenant, enragé contre les juges militaires,

cassait toutes leurs sentences comme un singe casse des noisettes. Il

réhabilita Pyrot une seconde fois; il l'aurait, s'il eût fallu,

réhabilité cinq cents fois.

Furieux d'avoir été lâches et de s'être laissé tromper et moquer, les

républicains se retournèrent contre les moines et les curés; les députés

firent contre eux des lois d'expulsion, de séparation et de spoliation.

Il advint ce que le père Cornemuse avait prévu. Ce bon religieux fut

chassé du bois des Conils. Les agents du fisc confisquèrent ses alambics

et ses cornues, et les liquidateurs se partagèrent les bouteilles de la

liqueur de Sainte-Orberose. Le pieux distillateur y perdit les trois

millions cinq cent mille francs de revenu annuel que lui procuraient ses

petits produits. Le père Agaric prit le chemin de l'exil, abandonnant

son école à des mains laïques qui la laissèrent péricliter. Séparée de

l'État nourricier, l'Église de Pingouinie sécha comme une fleur coupée.

Victorieux, les défenseurs de l'innocent se déchirèrent entre eux et

s'accablèrent réciproquement d'outrages et de calomnies. Le véhément

Kerdanic se jeta sur Phoenix, prêt à le dévorer. Les grands juifs et les

sept cents pyrots se détournèrent avec mépris des camarades socialistes

dont naguère ils imploraient humblement le secours:

--Nous ne vous connaissons plus, disaient-ils; fichez-nous la paix avec

votre justice sociale. La justice sociale, c'est la défense des

richesses.

Nommé député et devenu chef de la nouvelle majorité, le camarade

Larrivée fut porté par la Chambre et l'opinion à la présidence du

Conseil. Il se montra l'énergique défenseur des tribunaux militaires qui

avaient condamné Pyrot. Comme ses anciens camarades socialistes

réclamaient un peu plus de justice et de liberté pour les employés de

l'État ainsi que pour les travailleurs manuels, il combattit leurs

propositions dans un éloquent discours:

--La liberté, dit-il, n'est pas la licence. Entre l'ordre et le

désordre, mon choix est fait: la révolution c'est l'impuissance; le

progrès n'a pas d'ennemi plus redoutable que la violence. On n'obtient

rien par la violence. Messieurs, ceux qui, comme moi, veulent des

réformes doivent s'appliquer avant tout à guérir cette agitation qui

affaiblit les gouvernements comme la fièvre épuise les malades. Il est

temps de rassurer les honnêtes gens.

Ce discours fut couvert d'applaudissements. Le gouvernement de la

république demeura soumis au contrôle des grandes compagnies

financières, l'armée consacrée exclusivement à la défense du capital, la

flotte destinée uniquement à fournir des commandes aux métallurgistes;

les riches refusant de payer leur juste part des impôts, les pauvres,

comme par le passé, payèrent pour eux.

Cependant, du haut de sa vieille pompe à feu, sous l'assemblée des

astres de la nuit, Bidault-Coquille contemplait avec tristesse la ville

endormie. Maniflore l'avait quitté; dévorée du besoin de nouveaux

dévouements et de nouveaux sacrifices, elle s'en était allée en

compagnie d'un jeune Bulgare porter à Sofia la justice et la vengeance.

Il ne la regrettait pas, l'ayant reconnue, après l'affaire, moins belle

de forme et de pensée qu'il ne se l'était imaginé d'abord. Ses

impressions s'étaient modifiées dans le même sens sur bien d'autres

formes et bien d'autres pensées. Et, ce qui lui était le plus cruel, il

se jugeait moins grand, moins beau lui-même qu'il n'avait cru.

Et il songeait:

--Tu te croyais sublime, quand tu n'avais que de la candeur et de la

bonne volonté. De quoi t'enorgueillissais-tu, Bidault-Coquille? D'avoir

su des premiers que Pyrot était innocent et Greatauk un scélérat. Mais

les trois quarts de ceux qui défendaient Greatauk contre les attaques

des sept cents pyrots le savaient mieux que toi. Ce n'était pas la

question. De quoi te montrais-tu donc si fier? d'avoir osé dire ta

pensée? C'est du courage civique, et celui-ci, comme le courage

militaire, est un pur effet de l'imprudence. Tu as été imprudent. C'est

bien, mais il n'y a pas de quoi te louer outre mesure. Ton imprudence

était petite; elle t'exposait à des périls médiocres; tu n'y risquais

pas ta tête. Les Pingouins ont perdu cette fierté cruelle et sanguinaire

qui donnait autrefois à leurs révolutions une grandeur tragique: c'est

le fatal effet de l'affaiblissement des croyances et des caractères.

Pour avoir montré sur un point particulier un peu plus de clairvoyance

que le vulgaire, doit-on te regarder comme un esprit supérieur? Je

crains bien, au contraire, que tu n'aies fait preuve, Bidault-Coquille,

d'une grande inintelligence des conditions du développement intellectuel

et moral des peuples. Tu te figurais que les injustices sociales étaient

enfilées comme des perles et qu'il suffisait d'en tirer une pour égrener

tout le chapelet. Et c'est là une conception très naïve. Tu te flattais

d'établir d'un coup la justice en ton pays et dans l'univers. Tu fus un

brave homme, un spiritualiste honnête, sans beaucoup de philosophie

expérimentale. Mais rentre en toi-même et tu reconnaîtras que tu as eu

pourtant ta malice et que, dans ton ingénuité, tu n'étais pas sans ruse.

Tu croyais faire une bonne affaire morale. Tu te disais: «Me voilà juste

et courageux une fois pour toutes. Je pourrai me reposer ensuite dans

l'estime publique et la louange des historiens.» Et maintenant que tu as

perdu tes illusions, maintenant que tu sais qu'il est dur de redresser

les torts et que c'est toujours à recommencer, tu retournes à tes

astéroïdes. Tu as raison; mais retournes-y modestement, Bidault-

Coquille!

LIVRE VII

LES TEMPS MODERNES

MADAME CÉRÈS

Il n'y a de supportable que les choses extrêmes.

COMTE ROBERT DE MONTESQUIOU.

CHAPITRE PREMIER

LE SALON DE MADAME CLARENCE

Madame Clarence, veuve d'un haut fonctionnaire de la république, aimait

à recevoir: elle réunissait tous les jeudis des amis de condition

modeste et qui se plaisaient à la conversation. Les dames qui

fréquentaient chez elle, très diverses d'âge et d'état, manquaient

toutes d'argent et avaient toutes beaucoup souffert. Il s'y trouvait une

duchesse qui avait l'air d'une tireuse de cartes et une tireuse de

cartes qui avait l'air d'une duchesse. Madame Clarence, assez belle pour

garder de vieilles liaisons, ne l'était plus assez pour en faire de

nouvelles et jouissait d'une paisible considération. Elle avait une

fille très jolie et sans dot, qui faisait peur aux invités; car les

Pingouins craignaient comme le feu les demoiselles pauvres. Éveline

Clarence s'apercevait de leur réserve, en pénétrait la cause et leur

servait le thé d'un air de mépris. Elle se montrait peu, d'ailleurs, aux

réceptions, ne causait qu'avec les dames ou les très jeunes gens; sa

présence abrégée et discrète ne gênait pas les causeurs qui pensaient ou

qu'étant une jeune fille elle ne comprenait pas, ou qu'ayant vingt-cinq

ans elle pouvait tout entendre.

Un jeudi donc, dans le salon de madame Clarence, on parlait de l'amour;

les dames en parlaient avec fierté, délicatesse et mystère; les hommes

avec indiscrétion et fatuité; chacun s'intéressait à la conversation

pour ce qu'il y disait. Il s'y dépensa beaucoup d'esprit; on lança de

brillantes apostrophes et de vives réparties. Mais quand le professeur

Haddock se mit à discourir, il assomma tout le morde.

--Il en est de nos idées sur l'amour comme sur le reste, dit-il; elles

reposent sur des habitudes antérieures dont le souvenir même est effacé.

En matière de morale, les prescriptions qui ont perdu leur raison

d'être, les obligations les plus inutiles, les contraintes les plus

nuisibles, les plus cruelles, sont, à cause de leur antiquité profonde

et du mystère de leur origine, les moins contestées et les moins

contestables, les moins examinées, les plus vénérées, les plus

respectées et celles qu'on ne peut transgresser sans encourir les blâmes

les plus sévères. Toute la morale relative aux relations des sexes est

fondée sur ce principe que la femme une fois acquise appartient à

l'homme, qu'elle est son bien comme son cheval et ses armes. Et cela

ayant cessé d'être vrai, il en résulte des absurdités, telles que le

mariage ou contrat de vente d'une femme à un homme, avec clauses

restrictives du droit de propriété, introduites par suite de

l'affaiblissement graduel du possesseur.

»L'obligation imposée à une fille d'apporter sa virginité à son époux

vient des temps où les filles étaient épousées dès qu'elles étaient

nubiles; il est ridicule qu'une fille qui se marie à vingt-cinq ou

trente ans soit soumise à cette obligation. Vous direz que c'est un

présent dont son mari, si elle en rencontre enfin un, sera flatté; mais

nous voyons à chaque instant des hommes rechercher des femmes mariées et

se montrer bien contents de les prendre comme ils les trouvent.

»Encore aujourd'hui le devoir des filles est déterminé, dans la morale

religieuse, par cette vieille croyance que Dieu, le plus puissant des

chefs de guerre, est polygame, qu'il se réserve tous les pucelages, et

qu'on ne peut en prendre que ce qu'il en a laissé. Cette croyance, dont

les traces subsistent dans plusieurs métaphores du langage mystique, est

aujourd'hui perdue chez la plupart des peuples civilisés; pourtant elle

domine encore l'éducation des filles, non seulement chez nos croyants,

mais encore chez nos libres penseurs qui, le plus souvent, ne pensent

pas librement pour la raison qu'ils ne pensent pas du tout.

»Sage veut dire savant. On dit qu'une fille est sage quand elle ne sait

rien. On cultive son ignorance. En dépit de tous les soins, les plus

sages savent, puisqu'on ne peut leur cacher ni leur propre nature, ni

leurs propres états, ni leurs propres sensations. Mais elles savent mal,

elles savent de travers. C'est tout ce qu'on obtient par une culture

attentive....

--Monsieur, dit brusquement d'un air sombre Joseph Boutourlé, trésorier-

payeur général d'Alca, croyez-le bien: il y a des filles innocentes,

parfaitement innocentes, et c'est un grand malheur. J'en ai connu trois;

elles se marièrent: ce fut affreux. L'une, quand son mari s'approcha

d'elle, sauta du lit, épouvantée et cria par la fenêtre: «Au secours;

monsieur est devenu fou!» Une autre fut trouvée, le matin de ses noces,

en chemise, sur l'armoire à glace et refusant de descendre. La troisième

eut la même surprise, mais elle souffrit tout sans se plaindre.

Seulement, quelques semaines après son mariage, elle murmura à l'oreille

de sa mère: «Il se passe entre mon mari et moi des choses inouies, des

choses qu'on ne peut pas s'imaginer, des choses dont je n'oserais pas

parler même à toi.» Pour ne pas perdre son âme, elle les révéla à son

confesseur et c'est de lui qu'elle apprit, peut-être avec un peu de

déception, que ces choses n'étaient pas extraordinaires.

--J'ai remarqué, reprit le professeur Haddock, que les Européens en

général et les Pingouins en particulier, avant les sports et l'auto, ne

s'occupaient de rien autant que de l'amour. C'était donner bien de

l'importance à ce qui en a peu.

--Alors, monsieur, s'écria madame Crémeur suffoquée, quand une femme

s'est donnée tout entière, vous trouvez que c'est sans importance?

--Non, madame, cela peut avoir son importance, répondit le professeur

Haddock, encore faudrait-il voir si, en se donnant, elle offre un verger

délicieux ou un carré de chardons et de pissenlits. Et puis, n'abuse-t-

on pas un peu de ce mot donner? Dans l'amour, une femme se prête plutôt

qu'elle ne se donne. Voyez la belle madame Pensée....

--C'est ma mère! dit un grand jeune homme blond.

--Je la respecte infiniment, monsieur, répliqua le professeur Haddock;

ne craignez pas que je tienne sur elle un seul propos le moins du monde

offensant. Mais permettez-moi de vous dire que, en général, l'opinion

des fils sur leurs mères est insoutenable: ils ne songent pas assez

qu'une mère n'est mère que parce qu'elle aima et qu'elle peut aimer

encore. C'est pourtant ainsi, et il serait déplorable qu'il en fût

autrement. J'ai remarqué que les filles, au contraire, ne se trompent

pas sur la faculté d'aimer de leurs mères ni sur l'emploi qu'elles en

font: elles sont des rivales: elles en ont le coup d'oeil.

L'insupportable professeur parla longtemps encore, ajoutant les

inconvenances aux maladresses, les impertinences aux incivilités,

accumulant les incongruités, méprisant ce qui est respectable,

respectant ce qui est méprisable; mais personne ne l'écoutait.

Pendant ce temps, dans sa chambre d'une simplicité sans grâce, dans sa

chambre triste de n'être pas aimée, et qui, comme toutes les chambres de

jeunes filles, avait la froideur d'un lieu d'attente, Éveline Clarence

compulsait des annuaires de clubs et des prospectus d'oeuvres, pour y

acquérir la connaissance de la société. Certaine que sa mère, confinée

dans un monde intellectuel et pauvre, ne saurait ni la mettre en valeur

ni la produire, elle se décidait à rechercher elle-même le milieu

favorable à son établissement, tout à la fois obstinée et calme, sans

rêves, sans illusions, ne voyant dans le mariage qu'une entrée de jeu et

un permis de circulation et gardant la conscience la plus lucide des

hasards, des difficultés et des chances de son entreprise. Elle

possédait des moyens de plaire et une froideur qui les lui laissait

tous. Sa faiblesse était de ne pouvoir regarder sans éblouissement tout

ce qui avait l'air aristocratique.

Quand elle se retrouva seule avec sa mère:

--Maman, nous irons demain à la retraite du père Douillard.

CHAPITRE II

L'OEUVRE DE SAINTE-ORBEROSE

La retraite de révérend père Douillard réunissait, chaque vendredi, à

neuf heures du soir, dans l'aristocratique église de Saint-Maël, l'élite

de la société d'Alca. Le prince et la princesse des Boscénos, le vicomte

et la vicomtesse Olive, madame Bigourd, monsieur et madame de la

Trumelle n'en manquaient pas une séance; on y voyait la fleur de

l'aristocratie et les belles baronnes juives y jetaient leur éclat, car

les baronnes juives d'Alca étaient chrétiennes.

Cette retraite avait pour objet, comme toutes les retraites religieuses,

de procurer aux gens du monde un peu de recueillement pour penser à leur

salut; elle était destinée aussi à attirer sur tant de nobles et

illustres familles la bénédiction de sainte Orberose, qui aime les

Pingouins. Avec un zèle vraiment apostolique, le révérend père Douillard

poursuivait l'accomplissement de son oeuvre: rétablir sainte Orberose

dans ses prérogatives de patronne de la Pingouinie et lui consacrer, sur

une des collines qui dominent la cité, une église monumentale. Un succès

prodigieux avait couronné ses efforts, et pour l'accomplissement de

cette entreprise nationale, il réunissait plus de cent mille adhérents

et plus de vingt millions de francs.

C'est dans le choeur de Saint-Maël que se dresse reluisante d'or,

étincelante de pierreries, entourée de cierges et de fleurs, la nouvelle

châsse de sainte Orberose.

Voici ce qu'on lit dans l'_Histoire des miracles de la patronne

d'Alca_, par l'abbé Plantain:

«L'ancienne châsse fut fondue pendant la Terreur et les précieux restes

de la sainte jetés dans un feu allumé sur la place de Grève; mais une

pauvre femme, d'une grande piété, nommée Rouquin, alla, de nuit, au

péril de sa vie, recueillir dans le brasier les os calcinés et les

cendres de la bienheureuse; elle les conserva dans un pot de confiture

et, lors du rétablissement du culte, les porta au vénérable curé de

Saint-Maël. La dame Rouquin finit pieusement ses jours dans la charge de

vendeuse de cierges et de loueuse de chaises en la chapelle de la

sainte.»

Il est certain que, du temps du père Douillard, au déclin de la foi, le

culte de sainte Orberose, tombé depuis trois cents ans sous la critique

du chanoine Princeteau et le silence des docteurs de l'Église, se

relevait et s'environnait de plus de pompe, de plus de splendeur, de

plus de ferveur que jamais. Maintenant les théologiens ne retranchaient

plus un iota de la légende; ils tenaient pour avérés tous les faits

rapportés par l'abbé Simplicissimus et professaient notamment, sur la

foi de ce religieux, que le diable, ayant pris la forme d'un moine,

avait emporté la sainte dans une caverne et lutté avec elle jusqu'à ce

qu'elle eût triomphé de lui. Ils ne s'embarrassaient ni de lieux ni de

dates; ils ne faisaient point d'exégèse et se gardaient bien d'accorder

à la science ce que lui concédait jadis le chanoine Princeteau; ils

savaient trop où cela conduisait.

L'église étincelait de lumières et de fleurs. Un ténor de l'opéra

chantait le cantique célèbre de sainte Orberose.

Vierge du Paradis,

Viens, viens dans la nuit brune,

Et sur nous resplendis

Comme la lune.

Mademoiselle Clarence se plaça au côté de sa mère, devant le vicomte

Cléna, et elle se tint longtemps agenouillée sur son prie-Dieu, car

l'attitude de la prière est naturelle aux vierges sages et fait valoir

les formes.

Le révérend père Douillard monta en chaire. C'était un puissant orateur;

il savait toucher, surprendre, émouvoir. Les femmes se plaignaient

seulement qu'il s'élevât contre les vices avec une rudesse excessive, en

des termes crus qui les faisaient rougir. Elles ne l'en aimaient pas

moins.

Il traita, dans son sermon, de la septième épreuve de sainte Orberose

qui fut tentée par le dragon qu'elle allait combattre. Mais elle ne

succomba pas et elle désarma le monstre.

L'orateur démontra sans peine qu'avec l'aide de sainte Orberose et forts

des vertus qu'elle nous inspire, nous terrasserons à notre tour les

dragons qui fondent sur nous, prêts à nous dévorer, le dragon du doute,

le dragon de l'impiété, le dragon de l'oubli des devoirs religieux. Il

en tira la preuve que l'oeuvre de la dévotion à sainte Orberose était

une oeuvre de régénération sociale et il conclut par un ardent appel

«aux fidèles soucieux de se faire les instruments de la miséricorde

divine, jaloux de devenir les soutiens et les nourriciers de l'oeuvre de

sainte Orberose et de lui fournir tous les moyens dont elle a besoin

pour prendre son essor et porter ses fruits salutaires [Note: Cf. J.

Ernest-Charles, _le Censeur_, mai-août 1907, p. 582, col. 2.]».

À l'issue de la cérémonie, le révérend père Douillard se tenait, dans la

sacristie, à la disposition des fidèles désireux d'obtenir des

renseignements sur l'oeuvre ou d'apporter leur contribution.

Mademoiselle Clarence avait un mot à dire au révérend père Douillard; le

vicomte Cléna aussi; la foule était nombreuse; on faisait la queue. Par

un hasard heureux, le vicomte Cléna et mademoiselle Clarence se

trouvèrent l'un contre l'autre, un peu serrés, peut-être. Éveline avait

distingué ce jeune homme élégant, presque aussi connu que son père dans

le monde des sports. Cléna l'avait remarquée, et comme elle lui

paraissait jolie, il la salua, s'excusa, et feignit de croire qu'il

avait déjà été présenté à ces dames, mais qu'il ne se rappelait plus où.

Elles feignirent de le croire aussi.

Il se présenta la semaine suivante chez madame Clarence qu'il imaginait

un peu entremetteuse, ce qui n'était pas pour lui déplaire et, en

revoyant Éveline, il reconnut qu'il ne s'était pas trompé et qu'elle

était extrêmement jolie.

Le vicomte Cléna avait le plus bel auto d'Europe. Trois mois durant, il

y promena les dames Clarence, tous les jours, par les collines, les

plaines, les bois et les vallées; avec elles il parcourut les sites et

visita les châteaux. Il dit à Éveline tout ce qu'on peut dire et fit de

son mieux. Elle ne lui cacha pas qu'elle l'aimait, qu'elle l'aimerait

toujours et n'aimerait que lui. Elle demeurait à son côté, palpitante et

grave. À l'abandon d'un amour fatal elle faisait succéder, quand il le

fallait, la défense invincible d'une vertu consciente du danger. Au bout

de trois mois, après l'avoir fait monter, descendre, remonter,

redescendre, et promenée durant les pannes innombrables, il la

connaissait comme le volant de sa machine, mais pas autrement. Il

combinait les surprises, les aventures, les arrêts soudains dans le fond

des forêts et devant les cabarets de nuit, et n'en était pas plus

avancé. Il se disait que c'était stupide, et furieux, la reprenant dans

son auto, faisait de rage du cent vingt à l'heure, prêt à la verser dans

un fossé ou à la briser avec lui contre un arbre.

Un jour, venu la prendre chez elle pour quelque excursion, il la trouva

plus délicieuse encore qu'il n'eût cru et plus irritante; il fondit sur

elle comme l'ouragan sur les joncs, au bord d'un étang. Elle plia avec

une adorable faiblesse, et vingt fois fut près de flotter, arrachée,

brisée, au souffle de l'orage, et vingt fois se redressa souple et

cinglante, et, après tant d'assauts, on eût dit qu'à peine un souffle

léger avait passé sur sa tige charmante; elle souriait, comme prête à

s'offrir à la main hardie. Alors son malheureux agresseur, éperdu,

enragé, aux trois quarts fou, s'enfuit pour ne pas la tuer, se trompe de

porte, pénètre dans la chambre à coucher où madame Clarence mettait son

chapeau devant l'armoire à glace, la saisit, la jette sur le lit et la

possède avant qu'elle s'aperçoive de ce qui lui arrive.

Le même jour Éveline, qui faisait son enquête, apprit que le vicomte

Cléna n'avait que des dettes, vivait de l'argent d'une vieille grue et

lançait les nouvelles marques d'un fabricant d'autos. Ils se séparèrent

d'un commun accord et Éveline recommença à servir le thé avec

malveillance aux invités de sa mère.

CHAPITRE III

HIPPOLYTE CÈRES

Dans le salon de madame Clarence, on parlait de l'amour; et l'on en

disait des choses délicieuses.

--L'amour, c'est le sacrifice, soupira madame Crémeur.

--Je vous crois, répliqua vivement M. Boutourlé.

Mais le professeur Haddock étala bientôt sa fastidieuse insolence:

--Il me semble, dit-il, que les Pingouines font bien des embarras depuis

que, par l'opération de saint Maël, elles sont devenues vivipares.

Pourtant il n'y a pas là de quoi s'enorgueillir: c'est une condition

qu'elles partagent avec les vaches et les truies, et même avec les

orangers et les citronniers, puisque les graines de ces plantes germent

dans le péricarpe.

--L'importance des Pingouines ne remonte pas si haut, répliqua M.

Boutourlé; elle date du jour où le saint apôtre leur donna des

vêtements; encore cette importance, longtemps contenue, n'éclata qu'avec

le luxe de la toilette, et dans un petit coin de la société. Car allez

seulement à deux lieues d'Alca, dans la campagne, pendant la moisson, et

vous verrez si les femmes sont façonnières et se donnent de

l'importance.

Ce jour-là M. Hippolyte Cérès se fit présenter; il était député d'Alca

et l'un des plus jeunes membres de la Chambre; on le disait fils d'un

mastroquet, mais lui-même avocat, parlant bien, robuste, volumineux,

l'air important et passant pour habile.

--Monsieur Cérès, lui dit la maîtresse de maison, vous représentez le

plus bel arrondissement d'Alca.

--Et qui s'embellit tous les jours, madame.

--Malheureusement, on ne peut plus y circuler, s'écria M. Boutourlé.

--Pourquoi? demanda M. Cérès.

--À cause des autos, donc!

--N'en dites pas de mal, répliqua le député; c'est notre grande

industrie nationale.

--Je le sais, monsieur. Les Pingouins d'aujourd'hui me font penser aux

Égyptiens d'autrefois. Les Égyptiens, à ce que dit Taine, d'après

Clément d'Alexandrie, dont il a d'ailleurs altéré le texte, les

Égyptiens adoraient les crocodiles qui les dévoraient; les Pingouins

adorent les autos qui les écrasent. Sans nul doute, l'avenir est à la

bête de métal. On ne reviendra pas plus au fiacre qu'on n'est revenu à

la diligence. Et le long martyre du cheval s'achève. L'auto, que la

cupidité frénétique des industriels lança comme un char de Jagernat sur

les peuples ahuris et dont les oisifs et les snobs faisaient une

imbécile et funeste élégance, accomplira bientôt sa fonction nécessaire,

et, mettant sa force au service du peuple tout entier, se comportera en

monstre docile et laborieux. Mais pour que, cessant de nuire, elle

devienne bienfaisante, il faudra lui construire des voies en rapport

avec ses allures, des chaussées qu'elle ne puisse plus déchirer de ses

pneus féroces et dont elle n'envoie plus la poussière empoisonnée dans

les poitrines humaines. On devra interdire ces voies nouvelles aux

véhicules d'une moindre vitesse, ainsi qu'à tous les simples animaux, y

établir des garages et des passerelles, enfin créer l'ordre et

l'harmonie dans la voirie future. Tel est le voeu d'un bon citoyen.

Madame Clarence ramena la conversation sur les embellissements de

l'arrondissement représenté par M. Cérès, qui laissa paraître son

enthousiasme pour les démolitions, percements, constructions,

reconstructions et toutes autres opérations fructueuses.

--On bâtit aujourd'hui d'une façon admirable, dit-il; partout s'élèvent

des avenues majestueuses. Vit-on jamais rien de si beau que nos ponts à

pylônes et nos hôtels à coupoles?

--Vous oubliez ce grand palais recouvert d'une immense cloche à melon,

grommela avec une rage sourde M. Daniset, vieil amateur d'art. J'admire

à quel degré de laideur peut atteindre une ville moderne, Alca

s'américanise; partout on détruit ce qui restait de libre, d'imprévu, de

mesuré, de modéré, d'humain, de traditionnel; partout on détruit cette

chose charmante, un vieux mur au-dessus duquel passent des branches;

partout on supprime un peu d'air et de jour, un peu de nature, un peu de

souvenirs qui restaient encore, un peu de nos pères, un peu de nous-

même, et l'on élève des maisons, épouvantables, énormes, infâmes,

coiffées à la viennoise de coupoles ridicules ou conditionnées à l'art

nouveau, sans moulures ni profils, avec des encorbellements sinistres et

des faîtes burlesques, et ces monstres divers grimpent au-dessus des

toits environnants, sans vergogne. On voit traîner sur des façades avec

une mollesse dégoûtante des protubérances bulbeuses; ils appellent cela

les motifs de l'art nouveau. Je l'ai vu, l'art nouveau, dans d'autres

pays, il n'est pas si vilain; il a de la bonhomie et de la fantaisie.

C'est chez nous que, par un triste privilège, on peut contempler les

architectures les plus laides, les plus nouvellement et les plus

diversement laides; enviable privilège!

--Ne craignez-vous pas, demanda sévèrement M. Cérès, ne craignez-vous

pas que ces critiques amères ne soient de nature à détourner de notre

capitale les étrangers qui y affluent de tous les points du monde et y

laissent des milliards?

--Soyez tranquille, répondit M. Daniset: les étrangers ne viennent point

admirer nos bâtisses; ils viennent voir nos cocottes, nos couturiers et

nos bastringues.

--Nous avons une mauvaise habitude, soupira M. Cérès, c'est de nous

calomnier nous-mêmes.

Madame Clarence jugea, en hôtesse accomplie, qu'il était temps d'en

revenir à l'amour, et demanda à M. Jumel ce qu'il pensait du livre

récent où M. Léon Blum se plaint....

--... Qu'une coutume irraisonnée, acheva le professeur Haddock, prive

les demoiselles du monde de faire l'amour qu'elles feraient avec

plaisir, tandis que les filles mercenaires le font trop, et sans goût.

C'est déplorable en effet; mais que monsieur Léon Blum ne s'afflige pas

outre mesure; si le mal est tel qu'il dit dans notre petite société

bourgeoise, je puis lui certifier, que, partout ailleurs, il verrait un

spectacle plus consolant. Dans le peuple, dans le vaste peuple des

villes et des campagnes les filles ne se privent pas de faire l'amour.

--C'est de la démoralisation! monsieur, dit madame Crémeur.

Et elle célébra l'innocence des jeunes filles en des termes pleins de

pudeur et de grâce. C'était ravissant!

Les propos du professeur Haddock sur le même sujet furent, au contraire,

pénibles à entendre:

--Les jeunes filles du monde, dit-il, sont gardées et surveillées;

d'ailleurs les hommes n'en veulent pas, par honnêteté, de peur de

responsabilités terribles et parce que la séduction d'une jeune fille ne

leur ferait pas honneur. Encore ne sait-on point ce qui se passe, pour

cette raison que ce qui est caché ne se voit pas. Condition nécessaire à

l'existence de toute société. Les jeunes filles du monde seraient plus

faciles que les femmes si elles étaient autant sollicitées et cela pour

deux raisons: elles ont plus d'illusions et leur curiosité n'est pas

satisfaite. Les femmes ont été la plupart du temps si mal commencées par

leur mari, qu'elles n'ont pas le courage de recommencer tout de suite

avec un autre. Moi qui vous parle, j'ai rencontré plusieurs fois cet

obstacle dans mes tentatives de séduction.

Au moment où le professeur Haddock achevait ces propos déplaisants,

mademoiselle Éveline Clarence entra au salon et servit le thé

nonchalamment avec cette expression d'ennui qui donnait un charme

oriental à sa beauté.

--Moi, dit Hippolyte Cérès en la regardant, je me proclame le champion

des demoiselles.

«C'est un imbécile,» songea la jeune fille.

Hippolyte Cérès, qui n'avait jamais mis le pied hors de son monde

politique, électeurs et élus, trouva le salon de madame Clarence très

distingué, la maîtresse de maison exquise, sa fille étrangement belle;

il devint assidu près d'elles et fit sa cour à l'une et à l'autre.

Madame Clarence, que maintenant les soins touchaient, l'estimait

agréable. Éveline ne lui montrait aucune bienveillance et le traitait

avec une hauteur et des dédains qu'il prenait pour façons

aristocratiques et manières distinguées, et il l'en admirait davantage.

Cet homme répandu s'ingéniait à leur faire plaisir et y réussissait

quelquefois. Il leur procurait des billets pour les grandes séances et

des loges à l'Opéra. Il fournit à mademoiselle Clarence plusieurs

occasions de se mettre en vue très avantageusement et en particulier

dans une fête champêtre, qui, bien que donnée par un ministre, fut

regardée comme vraiment mondaine et valut à la république son premier

succès auprès des gens élégants.

À cette fête, Éveline, très remarquée, attira notamment l'attention d'un

jeune diplomate nommé Roger Lambilly qui, s'imaginant qu'elle

appartenait à un monde facile, lui donna rendez-vous dans sa

garçonnière. Elle le trouvait beau et le croyait riche: elle alla chez

lui. Un peu émue, presque troublée, elle faillit être victime de son

courage, et n'évita sa défaite que par une manoeuvre offensive,

audacieusement exécutée. Ce fut la plus grande folie de sa vie de jeune

fille.

Entrée dans l'intimité des ministres et du président, Éveline y portait

des affectations d'aristocratie et de piété qui lui acquirent la

sympathie du haut personnel de la république anticléricale et

démocratique. M. Hippolyte Cérès, voyant qu'elle réussissait et lui

faisait honneur, l'en aimait davantage; il en devint éperdument

amoureux.

Dès lors, elle commença malgré tout à l'observer avec intérêt, curieuse

de voir si cela augmentait. Il lui paraissait sans élégance, sans

délicatesse, mal élevé, mais actif, débrouillard, plein de ressources et

pas très ennuyeux. Elle se moquait encore de lui, mais elle s'occupait

de lui.

Un jour elle voulut mettre son sentiment à l'épreuve.

C'était en période électorale, pendant qu'il sollicitait, comme on dit,

le renouvellement de son mandat. Il avait un concurrent peu dangereux au

début, sans moyens oratoires, mais riche et qui gagnait, croyait-on,

tous les jours des voix. Hippolyle Cérès, bannissant de son esprit et

l'épaisse quiétude et les folles alarmes, redoublait de vigilance. Son

principal moyen d'action c'étaient ses réunions publiques où il tombait,

à la force du poumon, la candidature rivale. Son comité donnait de

grandes réunions contradictoires le samedi soir et le dimanche à trois

heures précises de l'après-midi. Or, un dimanche, étant allé faire

visite aux dames Clarence, il trouva Éveline seule dans le salon. Il

causait avec elle depuis vingt ou vingt cinq minutes quand, tirant sa

montre, il s'aperçut qu'il était trois heures moins un quart. La jeune

fille se fit aimable, agaçante, gracieuse, inquiétante, pleine de

promesses. Cérès, ému, se leva.

--Encore un moment! lui dit-elle d'une voix pressante et douce qui le

fit retomber sur sa chaise.

Elle lui montra de l'intérêt, de l'abandon, de la curiosité, de la

faiblesse. Il rougit, pâlit et de nouveau, se leva.

Alors, pour le retenir, elle le regarda avec des yeux dont le gris

devenait trouble et noyé, et, la poitrine haletante, ne parla plus.

Vaincu, éperdu, anéanti, il tomba à ses pieds; puis, ayant une fois

encore tiré sa montre, bondit et jura effroyablement:

--B...! quatre heures moins cinq! il n'est que temps de filer.

Et aussitôt il sauta dans l'escalier.

Depuis lors elle eut pour lui une certaine estime.

CHAPITRE IV

LE MARIAGE D'UN HOMME POLITIQUE

Elle ne l'aimait guère, mais elle voulait bien qu'il l'aimât. Elle était

d'ailleurs très réservée avec lui, non pas seulement à cause de son peu

d'inclination: car, parmi les choses de l'amour il en est qu'on fait

avec indifférence, par distraction, par instinct de femme, par usage et

esprit traditionnel, pour essayer son pouvoir et pour la satisfaction

d'en découvrir les effets. La raison de sa prudence, c'est qu'elle le

savait très «mufle», capable de prendre avantage sur elle de ses

familiarités et de les lui reprocher ensuite grossièrement si elle ne

les continuait pas.

Comme il était, par profession, anticlérical et libre penseur, elle

jugeait bon d'affecter devant lui des façons dévotes, de se montrer avec

des paroissiens reliés en maroquin rouge, de grand format, tels que les

_Quinzaine de Pâques_ de la reine Marie Leczinska et de la dauphine

Marie-Josèphe; et elle lui mettait constamment sous les yeux les

souscriptions qu'elle recueillait en vue d'assurer le culte national de

sainte Orberose. Éveline n'agissait point ainsi pour le taquiner, par

espièglerie ni par esprit contrariant, ni même par snobisme, quoi

qu'elle en eût bien une pointe; elle s'affirmait de cette manière,

s'imprimait un caractère, se grandissait et, pour exciter le courage du

député, s'enveloppait de religion, comme Brunhild, pour attirer Sigurd,

s'entourait de flammes. Son audace réussit. Il la trouvait plus belle de

la sorte. Le cléricalisme, à ses yeux, était une élégance.

Réélu à une énorme majorité, Cérès entra dans une Chambre qui se

montrait plus portée à gauche, plus avancée que la précédente et,

semblait-il, plus ardente aux réformes. S'étant tout de suite aperçu

qu'un si grand zèle cachait la peur du changement et un sincère désir de

ne rien faire, il se promit de suivre une politique qui répondît à ces

aspirations. Dès le début de la session, il prononça un grand discours,

habilement conçu et bien ordonné, sur cette idée que toute réforme doit

être longtemps différée; il se montra chaleureux, bouillant même, ayant

pour principe que l'orateur doit recommander la modération avec une

extrême véhémence. Il fut acclamé par l'assemblée entière. Dans la

tribune présidentielle, les dames Clarence l'écoutaient; Éveline

tressaillait malgré elle au bruit solennel des applaudissements. Sur la

même banquette, la belle madame Pensée frissonnait aux vibrations de

cette voix mâle.

Aussitôt descendu de la tribune, Hippolyle Cérès, sans prendre le temps

de changer de chemise, alors que les mains battaient encore et qu'on

demandait l'affichage, alla saluer les dames Clarence dans leur tribune.

Éveline lui trouva la beauté du succès et, tandis que, penché sur ces

dames, il recevait leurs compliments d'un air modeste, relevé d'un grain

de fatuité, en s'épongeant le cou avec son mouchoir, la jeune fille,

jetant un regard de côté sur madame Pensée, la vit qui respirait avec

ivresse la sueur du héros, haletante, les paupières lourdes, la tête

renversée, prête à défaillir. Aussitôt Éveline sourit tendrement à M.

Cérès.

Le discours du député d'Alca eut un grand retentissement. Dans les

«sphères» politiques il fut jugé très habile. «Nous venons d'entendre

enfin un langage honnête», écrivait le grand journal modéré. «C'est tout

un programme!» disait-on à la Chambre. On s'accordait à y reconnaître un

énorme talent.

Hippolyte Cérès s'imposait maintenant comme chef aux radicaux,

socialistes, anticléricaux, qui le nommèrent président de leur groupe,

le plus considérable de la Chambre. Il se trouvait désigné pour un

portefeuille dans la prochaine combinaison ministérielle.

Après une longue hésitation, Éveline Clarence accepta l'idée d'épouser

M. Hippolyte Cérès. Pour son goût, le grand homme était un peu commun;

rien ne prouvait encore qu'il atteindrait un jour le point où la

politique rapporte de grosses sommes d'argent; mais elle entrait dans

ses vingt-sept ans et connaissait assez la vie pour savoir qu'il ne faut

pas être trop dégoûtée ni se montrer trop exigeante.

Hippolyte Cérès était célèbre; Hippolyte Cérès était heureux. On ne le

reconnaissait plus; les élégances de ses habits et de ses manières

augmentaient terriblement; il portait des gants blancs avec excès;

maintenant, trop homme du monde, il faisait douter Éveline si ce n'était

pas pis que de l'être trop peu. Madame Clarence regarda favorablement

ces fiançailles, rassurée sur l'avenir de sa fille et satisfaite d'avoir

tous les jeudis des fleurs pour son salon.

La célébration du mariage souleva toutefois des difficultés. Éveline

était pieuse et voulait recevoir la bénédiction de l'Église. Hippolyte

Cérès, tolérant mais libre penseur, n'admettait que le mariage civil. Il

y eut à ce sujet des discussions et même des scènes déchirantes. La

dernière se déroula dans la chambre de la jeune fille, au moment de

rédiger les lettres d'invitation. Éveline déclara que, si elle ne

passait pas par l'église, elle ne se croirait pas mariée. Elle parla de

rompre, d'aller à l'étranger avec sa mère, ou de se retirer dans un

couvent. Puis elle se fit tendre, faible, suppliante; elle gémit. Et

tout gémissait avec elle dans sa chambre virginale, le bénitier et le

rameau de buis au-dessus du lit blanc, les livres de dévotion sur la

petite étagère et sur le marbre de la cheminée la statuette blanche et

bleue de sainte Orberose enchaînant le dragon de Cappadoce. Hippolyte

Cérès était attendri, amolli, fondu.

Belle de douleur, les yeux brillants de larmes, les poignets ceints d'un

chapelet de lapis lazuli et comme enchaînée par sa foi, tout à coup elle

se jeta aux pieds d'Hippolyte et lui embrassa les genoux, mourante,

échevelée.

Il céda presque; il balbutia:

--Un mariage religieux, un mariage à l'église, on pourra encore faire

digérer ça à mes électeurs; mais mon comité n'avalera pas la chose aussi

facilement.... Enfin, je leur expliquerai, ... la tolérance, les

nécessités sociales.... Ils envoient tous leurs filles au catéchisme....

Quant à mon portefeuille, bigre! je crois bien, ma chérie, que nous

allons le noyer dans l'eau bénite.

À ces mots, elle se leva grave, généreuse, résignée, vaincue à son tour.

--Mon ami, je n'insiste plus.

--Alors, pas de mariage religieux! Ça vaut mieux, beaucoup mieux!

--Si! Mais laissez-moi faire. Je vais tâcher de tout arranger pour votre

satisfaction et la mienne.

Elle alla trouver le révérend père Douillard et lui exposa la situation.

Plus encore qu'elle n'espérait il se montra accommodant et facile.

--Votre époux est un homme intelligent, un homme d'ordre et de raison:

il nous viendra. Vous le sanctifierez; ce n'est pas en vain que Dieu lui

a accordé le bienfait d'une épouse chrétienne. L'Église ne veut pas

toujours pour ses bénédictions nuptiales les pompes et l'éclat des

cérémonies. Maintenant qu'elle est persécutée, l'ombre des cryptes et

les détours des catacombes conviennent à ses fêtes. Mademoiselle, quand

vous aurez accompli les formalités civiles, venez ici, dans ma chapelle

particulière, en toilette de ville, avec monsieur Cérès; je vous

marierai en observant la plus absolue discrétion. J'obtiendrai de

l'archevêque les dispenses nécessaires et toutes les facilités pour ce

qui concerne les bans, le billet de confession, etc.

Hippolyte, tout en trouvant la combinaison un peu dangereuse, accepta,

assez flatté au fond:

--J'irai en veston, dit-il.

Il y alla en redingote, avec des gants blancs et des souliers vernis, et

fit les génuflexions.

--Quand les gens sont polis!...

CHAPITRE V

LE CABINET VISIRE

Le ménage Cérès, d'une modestie décente, s'établit dans un assez joli

appartement d'une maison neuve. Cérès adorait sa femme avec rondeur et

tranquillité, souvent retenu d'ailleurs à la commission du budget et

travaillant plus de trois nuits par semaine à son rapport sur le budget

des postes dont il voulait faire un monument. Éveline le trouvait

«muffle», et il ne lui déplaisait pas. Le mauvais côté de la situation,

c'est qu'ils n'avaient pas beaucoup d'argent; ils en avaient très peu.

Les serviteurs de la république ne s'enrichissent pas à son service

autant qu'on le croit. Depuis que le souverain n'est plus là pour

dispenser les faveurs, chacun prend ce qu'il peut et ses déprédations,

limitées par les déprédations de tous, sont réduites à des proportions

modestes. De là cette austérité de moeurs qu'on remarque dans les chefs

de la démocratie. Ils ne peuvent s'enrichir que dans les périodes de

grandes affaires, et se trouvent alors en butte à l'envie de leurs

collègues moins favorisés. Hippolyte Cérès prévoyait pour un temps

prochain une période de grandes affaires; il était de ceux qui en

préparaient la venue; en attendant il supportait dignement une pauvreté

dont Éveline, en la partageant, souffrait moins qu'on eût pu croire.

Elle était en rapports constants avec le révérend père Douillard et

fréquentait la chapelle de Sainte-Orberose où elle trouvait une société

sérieuse et des personnes capables de lui rendre service. Elle savait

les choisir et ne donnait sa confiance qu'à ceux qui la méritaient. Elle

avait gagné de l'expérience depuis ses promenades dans l'auto du vicomte

Cléna, et surtout elle avait acquis le prix d'une femme mariée.

Le député s'inquiéta d'abord de ces pratiques pieuses que raillaient les

petits journaux démagogiques; mais il se rassura bientôt en voyant

autour de lui tous les chefs de la démocratie se rapprocher avec joie de

l'aristocratie et de l'Eglise.

On se trouvait dans une de ces périodes (qui revenaient souvent) où l'on

s'apercevait qu'on était allé trop loin. Hippolyte Cérès en convenait

avec mesure. Sa politique n'était pas une politique de persécution, mais

une politique de tolérance. Il en avait posé les bases dans son

magnifique discours sur la préparation des réformes. Le ministère

passait pour trop avancé; soutenant des projets reconnus dangereux pour

le capital, il avait contre lui les grandes compagnies financières et,

par conséquent, les journaux de toutes les opinions. Voyant le danger

grossir, le cabinet abandonna ses projets, son programme, ses opinions,

mais trop tard un nouveau gouvernement était prêt; sur une question

insidieuse de Paul Visire, aussitôt transformée en interpellation, et un

très beau discours d'Hippolyte Cérès, il tomba.

Le président de la république choisit pour former un nouveau cabinet ce

même Paul Visire, qui, très jeune encore, avait été deux fois ministre,

homme charmant, habitué du foyer de la danse et des coulisses des

théâtres, très artiste, très mondain, spirituel, d'une intelligence et

d'une activité merveilleuses. Paul Visire, ayant constitué un ministère

destiné à marquer un temps d'arrêt et à rassurer l'opinion alarmée,

Hippolyte Cérès fut appelé à en faire partie.

Les nouveaux ministres, appartenant à tous les groupes de la majorité,

représentaient les opinions les plus diverses et les plus opposées, mais

ils étaient tous modérés et résolument conservateurs [Note: Ce ministère

ayant exercé une action considérable sur les destinées du pays et du

monde, nous croyons devoir en donner la composition: intérieur et

présidence du Conseil, Paul Visire; justice, Pierre Bouc; affaires

étrangères, Victor Crombile; finances, Terrasson; instruction publique,

Labillette; commerce, postes et télégraphes, Hippolyte Cérès;

agriculture, Aulac; travaux publics, Lapersonne; guerre, général

Débonnaire; marine, amiral Vivier des Murènes.] On garda le ministre des

affaires étrangères de l'ancien cabinet, petit homme noir nommé

Crombile, qui travaillait quatorze heures par jour dans le délire des

grandeurs, silencieux, se cachant de ses propres agents diplomatiques,

terriblement inquiétant, sans inquiéter personne, car l'imprévoyance des

peuples est infinie et celle des gouvernants l'égale.

On mit aux travaux publics un socialiste. Fortuné Lapersonne. C'était

alors une des coutumes les plus solennelles, les plus sévères, les plus

rigoureuses, et, j'ose dire, les plus terribles et les plus cruelles de

la politique, de mettre dans tout ministère destiné à combattre le

socialisme un membre du parti socialiste, afin que les ennemis de la

fortune et de la propriété eussent la honte et l'amertume d'être frappés

par un des leurs et qu'ils ne pussent se réunir entre eux sans chercher

du regard celui qui les châtierait le lendemain. Une ignorance profonde

du coeur humain permettrait seule de croire qu'il était difficile de

trouver un socialiste pour occuper ces fonctions. Le citoyen Fortuné

Lapersonne entra dans le cabinet Visire de son propre mouvement, sans

contrainte aucune; et il trouva des approbateurs même parmi ses anciens

amis, tant le pouvoir exerçait de prestige sur les Pingouins!

Le général Débonnaire reçut le portefeuille de la guerre; il passait

pour un des plus intelligents généraux de l'armée; mais il se laissait

conduire par une femme galante, madame la baronne de Bildermann, qui,

belle encore dans l'âge des intrigues, s'était mise aux gages d'une

puissance voisine et ennemie.

Le nouveau ministre de la marine, le respectable amiral Vivier des

Murènes, reconnu généralement pour un excellent marin, montrait une

piété qui eût paru excessive dans un ministère anticlérical, si la

république laïque n'avait reconnu la religion comme d'utilité maritime.

Sur les instructions du révérend père Douillard, son directeur

spirituel, le respectable amiral Vivier des Murènes voua les équipages

de la flotte à sainte Orberose et fit composer par des bardes chrétiens

des cantiques en l'honneur de la vierge d'Alca qui remplacèrent l'hymne

national dans les musiques de la marine de guerre.

Le ministère Visire se déclara nettement anticlérical, mais respectueux

des croyances; il s'affirma sagement réformateur. Paul Visire et ses

collaborateurs voulaient des réformes, et c'était pour ne pas

compromettre les réformes qu'ils n'en proposaient pas; car ils étaient

vraiment des hommes politiques et savaient que les réformes sont

compromises dès qu'on les propose. Ce gouvernement fut bien accueilli,

rassura les honnêtes gens et fit monter la rente.

Il annonça la commande de quatre cuirassés, des poursuites contre les

socialistes et manifesta son intention formelle de repousser tout impôt

inquisitorial sur le revenu. Le choix du ministre des finances,

Terrasson, fut particulièrement approuvé de la grande presse. Terrasson,

vieux ministre fameux par ses coups de Bourse, autorisait toutes les

espérances des financiers et faisait présager une période de grandes

affaires. Bientôt se gonfleraient du lait de la richesse ces trois

mamelles des nations modernes: l'accaparement, l'agio et la spéculation

frauduleuse. Déjà l'on parlait d'entreprises lointaines, de

colonisation, et les plus hardis lançaient dans les journaux un projet

de protectorat militaire et financier sur la Nigritie.

Sans avoir encore donné sa mesure, Hippolyte Cérès était considéré comme

un homme de valeur; les gens d'affaires l'estimaient. On le félicitait

de toutes parts d'avoir rompu avec les partis extrêmes, les hommes

dangereux, d'être conscient des responsabilités gouvernementales.

Madame Cérès brillait seule entre toutes les dames du ministère.

Crombile séchait dans le célibat; Paul Visire s'était marié richement,

dans le gros commerce du Nord, à une personne comme il faut,

mademoiselle Blampignon, distinguée, estimée, simple, toujours malade,

et que l'état de sa santé retenait constamment chez sa mère, au fond

d'une province reculée. Les autres ministresses n'étaient point nées

pour charmer les regards; et l'on souriait en lisant que madame

Labillette avait paru au bal de la présidence coiffée d'oiseaux de

paradis. Madame l'amirale Vivier des Murènes, de bonne famille, plus

large que haute, le visage sang de boeuf, la voix d'un camelot, faisait

son marché elle-même. La générale Débonnaire, longue, sèche, couperosée,

insatiable de jeunes officiers, perdue de débauches et de crimes, ne

rattrapait la considération qu'à force de laideur et d'insolence.

Madame Cérès était le charme du ministère et son porte-respect. Jeune,

belle, irréprochable, elle réunissait, pour séduire l'élite sociale et

les foules populaires, à l'élégance des toilettes la pureté du sourire.

Ses salons furent envahis par la grande finance juive. Elle donnait les

garden-parties les plus élégants de la république; les journaux

décrivaient ses toilettes et les grands couturiers ne les lui faisaient

pas payer. Elle allait à la messe, protégeait contre l'animosité

populaire la chapelle de Sainte-Orberose et faisait naître dans les

coeurs aristocratiques l'espérance d'un nouveau concordat.

Des cheveux d'or, des prunelles gris de lin, souple, mince avec une

taille ronde, elle était vraiment jolie; elle jouissait d'une excellente

réputation, qu'elle aurait gardée intacte jusque dans un flagrant délit,

tant elle se montrait adroite, calme, et maîtresse d'elle-même.

La session s'acheva sur une victoire du cabinet, qui repoussa, aux

applaudissements presque unanimes de la Chambre, la proposition d'un

impôt inquisitorial, et sur un triomphe de madame Cérès qui donna des

fêtes à trois rois de passage.

CHAPITRE VI

LE SOPHA DE LA FAVORITE

Le président du conseil invita, pendant les vacances, monsieur et madame

Cérès à passer une quinzaine de jours à la montagne, dans un petit

château qu'il avait loué pour la saison et qu'il habitait seul. La santé

vraiment déplorable de madame Paul Visire ne lui permettait pas

d'accompagner son mari: elle restait avec ses parents au fond d'une

province septentrionale.

Ce château avait appartenu à la maîtresse d'un des derniers rois d'Alca;

le salon gardait ses meubles anciens, et il s'y trouvait encore le sopha

de la favorite. Le pays était charmant; une jolie rivière bleue,

l'Aiselle, coulait au pied de la colline que dominait le château.

Hippolyte Cérès aimait à pêcher à la ligne; il trouvait, en se livrant à

cette occupation monotone, ses meilleures combinaisons parlementaires et

ses plus heureuses inspirations oratoires. La truite foisonnait dans

l'Aiselle; il la pêchait du matin au soir, dans une barque que le

président du conseil s'était empressé de mettre à sa disposition.

Cependant Éveline et Paul Visire faisaient quelquefois ensemble un tour

de jardin, un bout de causerie dans le salon. Éveline, tout en

reconnaissant la séduction qu'il exerçait sur les femmes, n'avait encore

déployé pour lui qu'une coquetterie intermittente et superficielle, sans

intentions profondes ni dessein arrêté. Il était connaisseur et la

savait jolie; la Chambre et l'Opéra lui étaient tout loisir, mais, dans

le petit château, les yeux gris de lin et la taille ronde d'Éveline

prenaient du prix à ses yeux. Un jour qu'Hippolyte Cérès péchait dans

l'Aiselle, il la fit asseoir près de lui sur le sopha de la favorite. À

travers les fentes des rideaux, qui la protégeaient contre la chaleur et

la clarté d'un jour ardent, de longs rayons d'or frappaient Éveline,

comme les flèches d'un Amour caché. Sous la mousseline blanche, toutes

ses formes, à la fois arrondies et fuselées, dessinaient leur grâce et

leur jeunesse. Elle avait la peau moite et fraîche et sentait le foin

coupé. Paul Visire se montra tel que le voulait l'occasion; elle ne se

refusa pas aux jeux du hasard et de la société. Elle avait cru que ce ne

serait rien ou peu de chose: elle s'était trompée.

«Il y avait, dit la célèbre ballade allemande, sur la place de la ville,

du côté du soleil, contre le mur où courait la glycine, une jolie boîte

aux lettres, bleue comme les bleuets, souriante et tranquille.

»Tout le jour venaient à elle, dans leurs gros souliers, petits

marchands, riches fermiers, bourgeois et le percepteur et les gendarmes,

qui lui mettaient des lettres d'affaires, des factures, des sommations

et des contraintes d'avoir à payer l'impôt, des rapports aux juges du

tribunal et des convocations de recrues: elle demeurait souriante et

tranquille.

»Joyeux ou soucieux, s'acheminaient vers elle journaliers et garçons de

ferme, servantes et nourrices, comptables, employés de bureau, ménagères

tenant leur petit enfant dans les bras; ils lui mettaient des faire-part

de naissances, de mariages et de mort, des lettres de fiancés et de

fiancées, des lettres d'époux et d'épouses, de mères à leurs fils, de

fils à leurs mère: elle demeurait souriante et tranquille.

»À la brune, des jeunes garçons et des jeunes filles se glissaient

furtivement jusqu'à elle et lui mettaient des lettres d'amour, les unes

mouillées de larmes qui faisaient couler l'encre, les autres avec un

petit rond pour indiquer la place du baiser, et toutes très longues;

elle demeurait souriante et tranquille.

»Les riches négociants venaient eux-mêmes, par prudence, à l'heure de la

levée, et lui mettaient des lettres chargées, des lettres à cinq cachets

rouges pleines de billets de banque ou de chèques sur les grands

établissements financiers de l'Empire: elle demeurait souriante et

tranquille.

»Mais un jour Gaspar, qu'elle n'avait jamais vu et qu'elle ne

connaissait ni d'Ève ni d'Adam, vint lui mettre un billet dont on ne

sait rien sinon qu'il était plié en petit chapeau. Aussitôt la jolie

boîte aux lettres tomba pâmée. Depuis lors elle ne tient plus en place;

elle court les rues, les champs, les bois, ceinte de lierre et couronnée

de roses. Elle est toujours par monts et par vaux; le garde champêtre

l'a surprise dans les blés entre les bras de Gaspar et le baisant sur la

bouche.»

Paul Visire avait repris toute sa liberté d'esprit; Éveline demeurait

étendue sur le divan de la favorite dans un étonnement délicieux.

Le révérend père Douillard, excellent en théologie morale, et qui, dans

la décadence de l'Église, gardait les principes, avait bien raison

d'enseigner, conformément à la doctrine des Pères, que, si une femme

commet un grand péché en se donnant pour de l'argent, elle en commet un

bien plus grand en se donnant pour rien; car, dans le premier cas, elle

agit pour soutenir sa vie et elle est parfois, non pas excusable, mais

pardonnable et digne encore de la grâce divine, puisque, enfin, Dieu

défend le suicide et ne veut pas que ses créatures, qui sont ses

temples, se détruisent elles-mêmes; d'ailleurs en se donnant pour vivre

elle reste humble et ne prend pas de plaisir, ce qui diminue le péché.

Mais une femme qui se donne pour rien pèche avec volupté, exulte dans la

faute. L'orgueil et les délices dont elle charge son crime en augmentent

le poids mortel.

L'exemple de madame Hippolyte Cérès devait faire paraître la profondeur

de ces vérités morales. Elle s'aperçut qu'elle avait des sens; jusque-là

elle ne s'en était pas doutée; il ne fallut qu'une seconde pour lui

faire faire cette découverte, changer son âme, bouleverser sa vie. Ce

lui fut d'abord un enchantement que d'avoir appris à se connaître. Le

_gnothi seauthon_ de la philosophie antique n'est pas un précepte

dont l'accomplissement au moral procure du plaisir, car on ne goûte

guère de satisfaction à connaître son âme; il n'en est pas de même de la

chair où des sources de volupté peuvent nous être révélées. Elle voua

tout de suite à son révélateur une reconnaissance égale au bienfait et

elle s'imagina que celui qui avait découvert les abîmes célestes en

possédait seul la clé. Était-ce une erreur et n'en pouvait-elle pas

trouver d'autres qui eussent aussi la clé d'or? Il est difficile d'en

décider; et le professeur Haddock, quand les faits furent divulgués (ce

qui ne tarda pas, comme nous l'allons voir), eu traita au point de vue

expérimental, dans une revue scientifique et spéciale, et conclut que

les chances qu'aurait madame C... de retrouver l'exacte équivalence de

M. V... étaient dans les proportions de 3,05 sur 975,008. Autant dire

qu'elle ne le retrouverait pas. Sans doute elle en eut l'instinct car

elle s'attacha éperdument à lui.

J'ai rapporté ces faits avec toutes les circonstances qui me semblent

devoir attirer l'attention des esprits méditatifs et philosophiques. Le

sopha de la favorite est digne de la majesté de l'histoire; il s'y

décida des destinées d'un grand peuple; que dis-je, il s'y accomplit un

acte dont le retentissement devait s'étendre sur les nations voisines,

amies ou ennemies, et sur l'humanité tout entière. Trop souvent les

événements de cette nature, bien que d'une conséquence infinie,

échappent aux esprits superficiels, aux âmes légères qui assument

inconsidérément la tâche d'écrire l'histoire. Aussi les secrets ressorts

des événements nous demeurent cachés, la chute des empires, la

transmission des dominations nous étonnent et nous demeurent

incompréhensibles, faute d'avoir découvert le point imperceptible,

touché l'endroit secret qui, mis en mouvement, a tout ébranlé et tout

renversé. L'auteur de cette grande histoire sait mieux que personne ses

défauts et ses insuffisances, mais il peut se rendre ce témoignage qu'il

a toujours gardé cette mesure, ce sérieux, cette austérité qui plaît

dans l'exposé des affaires d'État, et ne s'est jamais départi de la

gravité qui convient au récit des actions humaines.

CHAPITRE VII

LES PREMIÈRES CONSÉQUENCES

Quand Éveline confia à Paul Visire qu'elle n'avait jamais éprouvé rien

de semblable, il ne la crut pas. Il avait l'habitude des femmes et

savait qu'elles disent volontiers ces choses aux hommes pour les rendre

très amoureux. Ainsi son expérience, comme il arrive parfois, lui fit

méconnaître la vérité. Incrédule, mais tout de même flatté, il ressentit

bientôt pour elle de l'amour et quelque chose de plus. Cet état parut

d'abord favorable à ses facultés intellectuelles; Visire prononça dans

le chef-lieu de sa circonscription un discours plein de grâce, brillant,

heureux, qui passa pour son chef-d'oeuvre.

La rentrée fut sereine; c'est à peine, à la Chambre, si quelques

rancunes isolées, quelques ambitions encore timides levèrent la tête. Un

sourire du président du conseil suffit à dissiper ces ombres. Elle et

lui se voyaient deux fois par jour et s'écrivaient dans l'intervalle. Il

avait l'habitude des liaisons intimes, était adroit et savait

dissimuler; mais Éveline montrait une folle imprudence; elle s'affichait

avec lui dans les salons, au théâtre, à la Chambree et dans les

ambassades; elle portait son amour sur son visage, sur toute sa

personne, dans les éclairs humides de son regard, dans le sourire

mourant de ses lèvres, dans la palpitation de sa poitrine, dans la

mollesse de ses hanches, dans toute sa beauté avivée, irritée, éperdue.

Bientôt le pays tout entier sut leur liaison; les cours étrangères en

étaient informées; seuls le président de la république et le mari

d'Éveline l'ignoraient encore. Le président l'apprit à la campagne par

un rapport de police égaré, on ne sait comment, dans sa valise.

Hippolyte Cérès, sans être ni très délicat ni très perspicace,

s'apercevait bien que quelque chose était changé dans son ménage:

Éveline, qui naguère encore s'intéressait à ses affaires et lui montrait

sinon de la tendresse, du moins une bonne amitié, désormais ne lui

laissait voir que de l'indifférence et du dégoût. Elle avait toujours eu

des périodes d'absence, fait des visites prolongées à l'oeuvre de

Sainte-Orberose; maintenant, sortie dès le matin et toute la journée

dehors, elle se mettait à table à neuf heures du soir avec un visage de

somnambule. Son mari trouvait cela ridicule; pourtant il n'aurait peut-

être jamais su; une ignorance profonde des femmes, une épaisse confiance

dans son mérite et dans sa fortune lui auraient peut-être toujours

dérobé la vérité, si les deux amants ne l'eussent, pour ainsi dire,

forcé à la découvrir.

Quand Paul Visire allait chez Éveline et l'y trouvait seule, ils

disaient en s'embrassant: «Pas ici! pas ici!» et aussitôt ils

affectaient l'un vis-à-vis de l'autre une extrême réserve. C'était leur

règle inviolable. Or, un jour, Paul Visire se rendit chez son collègue

Cérès, à qui il avait donné rendez-vous; ce fut Éveline qui le reçut: le

ministre des postes était retenu dans «le sein» d'une commission.

--Pas ici! se dirent en souriant les amants.

Ils se le dirent la bouche sur la bouche, dans des embrassements, des

enlacements et des agenouillements. Ils se le disaient encore quand

Hippolyte Cérès entra dans le salon.

Paul Visire retrouva sa présence d'esprit; il déclara à madame Cérès

qu'il renonçait à lui retirer la poussière qu'elle avait dans l'oeil.

Par cette attitude il ne donnait pas le change au mari, mais il sauvait

sa sortie.

Hippolyte Cérès s'effondra. La conduite d'Éveline lui paraissait

incompréhensible; il lui en demandait les raisons.

--Pourquoi? pourquoi? répétait-il sans cesse, pourquoi?

Elle nia tout, non pour le convaincre, car il les avait vus, mais par

commodité et bon goût et pour éviter les explications pénibles.

Hippolyte Cérès souffrait toutes les tortures de la jalousie. Il se

l'avouait à lui-même; il se disait: «Je suis un homme fort; j'ai une

cuirasse; mais la blessure est dessous: elle est au coeur.»

Et se retournant vers sa femme toute parée de volupté et belle de son

crime, il la contemplait douloureusement et lui disait:

--Tu n'aurais pas dû avec celui-là.

Et il avait raison. Éveline n'aurait pas dû aimer dans le gouvernement.

Il souffrait tant qu'il prit son revolver en criant: «Je vais le tuer!»

Mais il songea qu'un ministre des postes et télégraphes ne peut pas tuer

le président du conseil, et il remit son revolver dans le tiroir de sa

table de nuit.

Les semaines se passaient sans calmer ses souffrances. Chaque matin, il

bouclait sur sa blessure sa cuirasse d'homme fort et cherchait dans le

travail et les honneurs la paix qui le fuyait. Il inaugurait tous les

dimanches des bustes, des statues, des fontaines, des puits artésiens,

des hôpitaux, des dispensaires, des voies ferrées, des canaux, des

halles, des égouts, des arcs de triomphe, des marchés et des abattoirs,

et prononçait des discours frémissants. Son activité brûlante dévorait

les dossiers; il changea en huit jours quatorze fois la couleur des

timbres-poste. Cependant il lui poussait des rages de douleur et de

fureur qui le rendaient fou; durant des jours entiers sa raison

l'abandonnait. S'il avait tenu un emploi dans une administration privée

on s'en serait tout de suite aperçu; mais il est beaucoup plus difficile

de reconnaître la démence ou le délire dans l'administration des

affaires de l'État. À ce moment, les employés du gouvernement formaient

des associations et des fédérations, au milieu d'une effervescence dont

s'effrayaient le parlement et l'opinion; les facteurs se signalaient

entre tous par leur ardeur syndicaliste.

Hippolyte Cérès fit connaître par voie de circulaire que leur action

était strictement légale. Le lendemain, il lança une seconde circulaire,

qui interdisait comme illégale toute association des employés de l'État.

Il révoqua cent quatre-vingts facteurs, les réintégra, leur infligea un

blâme et leur donna des gratifications. Au conseil des ministres il

était toujours sur le point d'éclater; c'était à peine si la présence du

chef de l'État le contenait dans les bornes des bienséances, et comme il

n'osait pas sauter à la gorge de son rival, il accablait d'invectives,

pour se soulager, le chef respecté de l'armée, le général Débonnaire,

qui ne les entendait pas, étant sourd et occupé à composer des vers pour

madame la baronne de Bildermann. Hippolyte Cérès s'opposait

indistinctement à tout ce que proposait M. le président du conseil.

Enfin il était insensé. Une seule faculté échappait au désastre de son

esprit: il lui restait le sens parlementaire, le tact des majorités, la

connaissance approfondie des groupes, la sûreté des pointages.

CHAPITRE VIII

NOUVELLES CONSÉQUENCES

La session s'achevait dans le calme, et le ministère ne découvrait, sur

les bancs de la majorité, nul signe funeste. On voyait cependant par

certains articles des grands journaux modérés que les exigences des

financiers juifs et chrétiens croissaient tous les jours, que le

patriotisme des banques réclamait une expédition civilisatrice en

Nigritie et que le trust de l'acier, plein d'ardeur à protéger nos côtes

et à défendre nos colonies, demandait avec frénésie des cuirassés et des

cuirassés encore. Des bruits de guerre couraient: de tels bruits

s'élevaient tous les ans avec la régularité des vents alisés; les gens

sérieux n'y prêtaient pas l'oreille et le gouvernement pouvait les

laisser tomber d'eux-mêmes à moins qu'ils ne vinssent à grossir et à

s'étendre; car alors le pays se serait alarmé. Les financiers ne

voulaient que des guerres coloniales; le peuple ne voulait pas de

guerres du tout; il aimait que le gouvernement montrât de la fierté et

même de l'arrogance; mais au moindre soupçon qu'un conflit européen se

préparait, sa violente émotion aurait vite gagné la Chambre. Paul Visire

n'était point inquiet, la situation européenne, à son avis, n'offrait

rien que de rassurant. Il était seulement agacé du silence maniaque de

son ministre des affaires étrangères. Ce gnôme arrivait au conseil avec

un portefeuille plus gros que lui, bourré de dossiers, ne disait rien,

refusait de répondre à toutes les questions, même à celles que lui

posait le respecté président de la république et, fatigué d'un travail

opiniâtre, prenait, dans son fauteuil, quelques instants de sommeil et

l'on ne voyait plus que sa petite houppe noire au-dessus du tapis vert.

Cependant Hippolyte Cérès redevenait un homme fort; il faisait en

compagnie de son collègue Lapersonne des noces fréquentes avec des

filles de théâtre; on les voyait tous deux entrer, de nuit, dans des

cabarets à la mode, au milieu de femmes encapuchonnées, qu'ils

dominaient de leur haute taille et de leurs chapeaux neufs, et on les

compta bientôt parmi les figures les plus sympathiques du boulevard. Ils

s'amusaient; mais ils souffraient. Fortuné Lapersonne avait aussi sa

blessure sous sa cuirasse; sa femme, une jeune modiste qu'il avait

enlevée à un marquis, était allée vivre avec un chauffeur. Il l'aimait

encore; il ne se consolait pas de l'avoir perdue et, bien souvent, dans

un cabinet particulier, au milieu des filles qui riaient en suçant des

écrevisses, les deux ministres, échangeant un regard plein de leurs

douleurs, essuyaient une larme.

Hippolyte Cérès, bien que frappé au coeur, ne se laissait point abattre.

Il fit serment de se venger.

Madame Paul Visire, que sa déplorable santé retenait chez ses parents,

au fond d'une sombre province, reçut une lettre anonyme, spécifiant que

M. Paul Visire, qui s'était marié sans un sou, mangeait avec une femme

mariée, E... C... (cherchez!) sa dot, à elle madame Paul, donnait à

cette femme des autos de trente mille francs, des colliers de perles de

quatre-vingt mille et courait à la ruine, au déshonneur et à

l'anéantissement. Madame Paul Visire lut, tomba d'une attaque de nerfs

et tendit la lettre à son père.

--Je vais lui frotter les oreilles, à ton mari, dit M. Blampignon; c'est

un galopin qui, si l'on n'y prend garde, te mettra sur la paille. Il a

beau être président du Conseil, il ne me fait pas peur.

Au sortir du train M. Blampignon se présenta au ministère de l'intérieur

et fut reçu tout de suite. Il entra furieux dans le cabinet du

président.

--J'ai à vous parler, monsieur!

Et il brandit la lettre anonyme.

Paul Visire l'accueillit tout souriant.

--Vous êtes le bienvenu, mon cher père. J'allais vous écrire.... Oui,

pour vous annoncer votre nomination au grade d'officier de la Légion

d'honneur. J'ai fait signer le brevet ce matin.

M. Blampignon remercia profondément son gendre et jeta au feu la lettre

anonyme.

Rentré dans sa maison provinciale, il y trouva sa fille irritée et

languissante.

--Eh bien! je l'ai vu, ton mari; il est charmant. Mais voilà! tu ne sais

pas le prendre.

Vers ce temps, Hippolyte Cérès apprit par un petit journal de scandales

(c'est toujours par les journaux que les ministres apprennent les

affaires d'État) que le président du Conseil dînait tous les soirs chez

mademoiselle Lysiane, des Folies Dramatiques, dont le charme semblait

l'avoir vivement frappé. Dès lors Cérès se faisait une sombre joie

d'observer sa femme. Elle rentrait tous les soirs très en retard, pour

dîner ou s'habiller, avec un air de fatigue heureuse et la sérénité du

plaisir accompli.

Pensant qu'elle ne savait rien, il lui envoya des avis anonymes. Elle

les lisait à table, devant lui et demeurait alanguie et souriante.

Il se persuada alors qu'elle ne tenait aucun compte de ces

avertissements trop vagues et que, pour l'inquiéter, il fallait lui

donner des précisions, la mettre en état de vérifier par elle-même

l'infidélité et la trahison. Il avait au ministère des agents très sûrs,

chargés de recherches secrètes intéressant la défense nationale et qui

précisément surveillaient alors des espions qu'une puissance voisine et

ennemie entretenait jusque dans les postes et télégraphes de la

république. M. Cérès leur donna l'ordre de suspendre leurs

investigations et de s'enquérir où, quand et comment M. le ministre de

l'intérieur voyait mademoiselle Lysiane. Les agents accomplirent

fidèlement leur mission et instruisirent le ministre qu'ils avaient

plusieurs fois surpris M. le président du Conseil avec une femme, mais

que ce n'était pas mademoiselle Lysiane. Hippolyte Cérès ne leur en

demanda pas davantage. Il eut raison: Les amours de Paul Visire et de

Lysiane n'étaient qu'un alibi imaginé par Paul Visire lui-même, à la

satisfaction d'Éveline, importunée de sa gloire et qui soupirait après

l'ombre et le mystère.

Ils n'étaient pas filés seulement par les agents du ministère des

postes; ils l'étaient aussi par ceux du préfet de police et par ceux

mêmes du ministère de l'intérieur qui se disputaient le soin de les

protéger; ils l'étaient encore par ceux de plusieurs agences royalistes,

impérialistes et cléricales, par ceux de huit ou dix officines de

chantage, par quelques policiers amateurs, par une multitude de

reporters et par une foule de photographes qui, partout où ils

abritaient leurs amours errantes, grands hôtels, petits hôtels, maisons

de ville, maisons de campagne, appartements privés, châteaux, musées,

palais, bouges, apparaissaient à leur venue, et les guettaient dans la

rue, dans les maisons environnantes, dans les arbres, sur les murs, dans

les escaliers, sur les paliers, sur les toits, dans les appartements

contigus, dans les cheminées. Le ministre et son amie voyaient avec

effroi tout autour de la chambre à coucher les vrilles percer les portes

et les volets, les violons faire des trous dans les murs. On avait

obtenu, faute de mieux, un cliché de madame Cérès en chemise, boutonnant

ses bottines.

Paul Visire, impatienté, irrité, perdait par moments sa belle humeur et

sa bonne grâce; il arrivait furieux au Conseil et couvrait d'invectives,

lui aussi, le général Débonnaire, si brave au feu, mais qui laissait

l'indiscipline s'établir dans les armées, et il accablait de sarcasmes,

lui aussi, le vénérable amiral Vivier des Murènes, dont les navires

coulaient à pic sans cause apparente.

Fortuné Lapersonne l'écoutait, narquois, les yeux tout ronds, et

grommelait entre ses dents:

--Il ne lui suffit pas de prendre à Hippolyte Cérès sa femme; il lui

prend aussi ses tics.

Ces algarades, connues par les indiscrétions des ministres et par les

plaintes des deux vieux chefs, qui annonçaient qu'ils foutraient leur

portefeuille au nez de ce coco-là et qui n'en faisaient rien, loin de

nuire à l'heureux chef du cabinet, produisirent le meilleur effet sur le

parlement et l'opinion qui y voyaient les marques d'une vive sollicitude

pour l'armée et la marine nationales. Le président du Conseil recueillit

l'approbation générale. Aux félicitations des groupes et des

personnages notables, il répondait avec une ferme simplicité:

--Ce sont mes principes!

Et il fit mettre en prison sept ou huit socialistes.

La session close, Paul Visire, très fatigué, alla prendre les eaux.

Hippolyte Cérès refusa de quitter son ministère où s'agitait

tumultueusement le syndicat des demoiselles téléphonistes. Il les frappa

avec une violence inouie car il était devenu misogyne. Le dimanche, il

allait dans la banlieue pêcher à la ligne avec son collègue Lapersonne,

coiffé du chapeau de haute forme qu'il ne quittait plus depuis qu'il

était ministre. Et tous deux, oubliant le poisson, se plaignaient de

l'inconstance des femmes et mêlaient leurs douleurs.

Hippolyte aimait toujours Éveline et souffrait toujours. Cependant

l'espoir s'était glissé dans son coeur. Il la tenait séparée de son

amant et, pensant la pouvoir reprendre, il y dirigea tous ses efforts, y

déploya toute son habileté, se montra sincère, prévenant, affectueux,

dévoué, discret même; son coeur lui enseignait toutes les délicatesses.

Il disait à l'infidèle des choses charmantes et des choses touchantes

et, pour l'attendrir, lui avouait tout ce qu'il avait souffert.

Croisant sur son ventre la ceinture de son pantalon:

--Vois, lui disait-il, j'ai maigri.

Il lui promettait tout ce qu'il pensait qui pût flatter une femme, des

parties de campagne, des chapeaux, des bijoux.

Parfois il croyait l'avoir apitoyée. Elle ne lui montrait plus un visage

insolemment heureux; séparée de Paul, sa tristesse avait un air de

douceur; mais dès qu'il faisait un geste pour la reconquérir, elle se

refusait, farouche et sombre, ceinte de sa faute comme d'une ceinture

d'or.

Il ne se lassait pas, se faisait humble, suppliant, déplorable.

Un jour il alla trouver Lapersonne, et lui dit, les larmes aux yeux:

--Parle-lui, toi!

Lapersonne s'excusa, ne croyant pas son intervention efficace, mais il

donna des conseils à son ami.

--Fais-lui croire que tu la dédaignes, que tu en aimes une autre, et

elle te reviendra.

Hippolyte, essayant de ce moyen, fit mettre dans les journaux qu'on le

rencontrait à toute heure chez mademoiselle Guinaud de l'Opéra. Il

rentrait tard, ou ne rentrait pas; affectait, devant Éveline, les

apparences d'une joie intérieure impossible à contenir; pendant le

dîner, il tirait de sa poche une lettre parfumée qu'il feignait de lire

avec délices et ses lèvres semblaient baiser, dans un songe, des lèvres

invisibles. Rien ne fit. Éveline ne s'apercevait même pas de ce manège.

Insensible à tout ce qui l'entourait, elle ne sortait de sa léthargie

que pour demander quelques louis à son mari; et, s'il ne les lui donnait

pas, elle lui jetait un regard de dégoût, prête à lui reprocher la honte

dont elle l'accablait devant le monde entier. Depuis qu'elle aimait,

elle dépensait beaucoup pour sa toilette; il lui fallait de l'argent et

elle n'avait que son mari pour lui en procurer: elle était fidèle.

Il perdit patience, devint enragé, la menaça de son revolver. Il dit un

jour devant elle à madame Clarence:

--Je vous fais compliment, madame; vous avez élevé votre fille comme une

grue.

--Emmène-moi, maman, s'écria Éveline. Je veux divorcer!

Il l'aimait plus ardemment que jamais.

Dans sa jalouse rage, la soupçonnant, non sans vraisemblance, d'envoyer

et de recevoir des lettres, il jura de les intercepter, rétablit le

cabinet noir, jeta le trouble dans les correspondances privées, arrêta

les ordres de Bourse, fit manquer les rendez-vous d'amour, provoqua des

ruines, traversa des passions, causa des suicides. La presse

indépendante recueillit les plaintes du public, et les soutint de toute

son indignation. Pour justifier ces mesures arbitraires les journaux

ministériels parlèrent à mots couverts de complot, de danger public et

firent croire à une conspiration monarchique. Des feuilles moins bien

informées donnèrent des renseignements plus précis, annoncèrent la

saisie de cinquante mille fusils et le débarquement du prince Crucho.

L'émotion grandissait dans le pays; les organes républicains demandaient

la convocation immédiate des Chambres. Paul Visire revint à Paris,

rappela ses collègues, tint un important conseil de cabinet et fit

savoir par ses agences qu'un complot avait été effectivement ourdi

contre la représentation nationale, que le président du conseil en

tenait les fils et qu'une information judiciaire était ouverte.

Il ordonna immédiatement l'arrestation de trente socialistes, et tandis

que le pays entier l'acclamait comme un sauveur, déjouant la

surveillance de ses six cents agents, il conduisait furtivement Éveline

dans un petit hôtel, près de la gare du Nord, où ils restèrent jusqu'à

la nuit. Après leur départ, la fille de l'hôtel, en changeant les draps

du lit, vit sept petites croix tracées avec une épingle à cheveux, près

du chevet, sur le mur de l'alcôve.

C'est tout ce qu'Hippolyte Cérès obtint pour prix de ses efforts.

CHAPITRE IX

LES DERNIERES CONSÉQUENCES

La jalousie est une vertu des démocraties qui les garantit des tyrans.

Les députés commençaient à envier la clé d'or du président du conseil.

Il y avait un an que sa domination sur la belle madame Cérès était

connue de tout l'univers; la province, où les nouvelles et les modes ne

parviennent qu'après une complète révolution de la terre autour du

soleil, apprenait enfin les amours illégitimes du cabinet. La province

garde des moeurs austères; les femmes y sont plus vertueuses que dans la

capitale. On en allègue diverses raisons: l'éducation, l'exemple, la

simplicité de la vie. Le professeur Haddock prétend que leur vertu tient

uniquement à leur chaussure dont le talon est bas. «Une femme, dit-il

dans un savant article de la _Revue anthropologique_, une femme ne

produit sur un homme civilisé une sensation nettement érotique qu'autant

que son pied fait avec le sol un angle de vingt-cinq degrés. S'il en

fait un de trente-cinq degrés, l'impression érotique qui se dégage du

sujet devient aiguë. En effet, de la position des pieds sur le sol

dépend, dans la station droite, la situation respective des différentes

parties du corps et notamment du bassin, ainsi que les relations

réciproques et le jeu des reins et des masses musculaires qui garnissent

postérieurement et supérieurement la cuisse. Or, comme tout homme

civilisé est atteint de perversion génésique et n'attache une idée de

volupté qu'aux formes féminines (tout au moins dans la station droite)

disposées dans les conditions de volume et d'équilibre commandées par

l'inclinaison du pied que nous venons de déterminer, il en résulte que

les dames de province, ayant des talons bas, sont peu convoitées (du

moins dans la station droite) et gardent facilement leur vertu.» Ces

conclusions ne furent pas généralement adoptées. On objecta que, dans la

capitale même, sous l'influence des modes anglaises et américaines,

l'usage des talons bas s'introduisit sans produire les effets signalés

par le savant professeur; qu'au reste, la différence qu'on prétend

établir entre les moeurs de la métropole et celles de la province est,

peut-être, illusoire et que, si elle existe, elle est due apparemment à

ce que les grandes villes offrent à l'amour des avantages et des

facilités que les petites n'ont pas. Quoi qu'il en soit, la province

commença à murmurer contre le président du conseil et à crier au

scandale. Ce n'était pas encore un danger, mais ce pouvait en devenir

un.

Pour le moment, le péril n'était nulle part et il était partout. La

majorité restait ferme, mais les leaders devenaient exigeants et

moroses. Peut-être Hippolyte Cérès n'eût-il jamais sacrifié ses intérêts

à sa vengeance. Mais, jugeant qu'il pouvait désormais, sans compromettre

sa propre fortune, contrarier secrètement celle de Paul Visire, il

s'étudiait à créer, avec art et mesure, des difficultés et des périls au

chef du gouvernement. Très loin d'égaler son rival par le talent, le

savoir et l'autorité, il le surpassait de beaucoup en habileté dans les

manoeuvres de couloirs. Les plus fins parlementaires attribuaient à son

abstention les récentes défaillances de la majorité. Dans les

commissions, faussement imprudent, il accueillait sans défaveur des

demandes de crédits auxquelles il savait que le président du conseil ne

saurait souscrire. Un jour, sa maladresse calculée souleva un brusque et

violent conflit entre le ministre de l'intérieur et le rapporteur du

budget de ce département. Alors Cérès s'arrêta effrayé. C'eut été

dangereux pour lui de renverser trop tôt le ministère. Sa haine

ingénieuse trouva une issue par des voies détournées. Paul Visire avait

une cousine pauvre et galante qui portait son nom. Cérès, se rappelant à

propos cette demoiselle Céline Visire, la lança dans la grande vie, lui

ménagea des liaisons avec des hommes et des femmes étranges et lui

procura des engagements dans des cafés-concerts. Bientôt, à son

instigation, elle joua en des Eldorados des pantomimes unisexuelles,

sous les huées. Une nuit d'été, elle exécuta, sur une scène des Champs-

Élysées, devant une foule en tumulte, des danses obscènes, aux sons

d'une musique enragée qu'on entendait jusque dans les jardins où le

président de la république donnait une fête à des rois. Le nom de

Visire, associé à ces scandales, couvrait les murs de la ville,

emplissait les journaux, volait sur des feuilles à vignettes libertines

par les cafés et les bals, éclatait sur les boulevards en lettres de

feu.

Personne ne rendit le président du conseil responsable de l'indignité de

sa parente; mais on prenait mauvaise idée de sa famille et le prestige

de l'homme d'État s'en trouva diminué.

Il eut presque aussitôt une alerte assez vive. Un jour à la Chambre, sur

une simple question, le ministre de l'instruction publique et des

cultes, Labillette, souffrant du foie et que les prétentions et les

intrigues du clergé commençaient à exaspérer, menaça de fermer la

chapelle de Sainte-Orberose et parla sans respect de la vierge

nationale. La droite se dressa tout entière indignée; la gauche parut

soutenir à contre-coeur le ministre téméraire. Les chefs de la majorité

ne se souciaient pas d'attaquer un culte populaire qui rapportait trente

millions par an au pays: le plus modéré des hommes de la droite, M.

Bigourd, transforma la question en interpellation et mit le cabinet en

péril. Heureusement le ministre des travaux public, Fortuné Lapersonne,

toujours conscient des obligations du pouvoir, sut réparer, en l'absence

du president du conseil, la maladresse et l'inconvenance de son collègue

des cultes. Il monta à la tribune pour y témoigner des respects du

gouvernement à l'endroit de la céleste patronne du pays, consolatrice de

tant de maux que la science s'avoue impuissante à soulager.

Quand Paul Visire, enfin arraché des bras d'Éveline, parut à la Chambre,

le ministère était sauvé; mais le président du conseil se vit obligé

d'accorder à l'opinion des classes dirigeantes d'importantes

satisfactions; il proposa au parlement la mise en chantier de six

cuirassés et reconquit ainsi les sympathies de l'acier; il assura de

nouveau que la rente ne serait pas imposée et fit arrêter dix-huit

socialistes.

Il devait bientôt se trouver aux prises avec des difficultés plus

redoutables. Le chancelier de l'empire voisin, dans un discours sur les

relations extérieures de son souverain, glissa, au milieu d'aperçus

ingénieux et de vues profondes, une allusion maligne aux passions

amoureuses dont s'inspirait la politique d'un grand pays. Cette pointe,

accueillie par les sourires du parlement impérial, ne pouvait qu'irriter

une république ombrageuse. Elle y éveilla la susceptibilité nationale

qui s'en prit au ministre amoureux; les députés saisirent un prétexte

frivole pour témoigner leur mécontentement. Sur un incident ridicule:

une sous-préfète venue danser au Moulin-Rouge, la Chambre obligea le

ministère à engager sa responsabilité et il s'en fallut de quelques voix

seulement qu'il ne tombàt. De l'aveu général, Paul Visire n'avait jamais

été si faible, si mou, si terne, que dans cette déplorable séance.

Il comprit qu'il ne pouvait se maintenir que par un coup de grande

politique et décida l'expédition de Nigritie, réclamée par la haute

finance, la haute industrie et qui assurait des concessions de forêts

immenses à des sociétés de capitalistes, un emprunt de huit milliards

aux établissements de crédit, des grades et des décorations aux

officiers de terre et de mer. Un prétexte s'offrit: une injure à venger,

une créance à recouvrer. Six cuirassés, quatorze croiseurs et dix-huit

transports pénétrèrent dans l'embouchure du fleuve des Hippopotames; six

cents pirogues s'opposèrent en vain au débarquement des troupes. Les

canons de l'amiral Vivier des Murènes produisirent un effet foudroyant

sur les noirs qui répondirent par des volées de flèches et, malgré leur

courage fanatique, furent complètement défaits. Échauffé par les

journaux aux gages des financiers, l'enthousiasme populaire éclata.

Quelques socialistes seuls protesterent contre une entreprise barbare,

équivoque et dangereuse; ils furent immédiatement arrêtés.

À cette heure où le ministère, soutenu par la richesse et cher

maintenant aux simples, semblait inébranlable, Hippolyte Cérès, éclairé

par la haine, voyait seul le danger, et, contemplant son rival avec une

joie sombre, murmurait entre ses dents: «Il est foutu, le forban!»

Tandis que le pays s'enivrait de gloire et d'affaires, l'empire voisin

protestait contre l'occupation de la Nigritie par une puissance

européenne et ces protestations, se succédant à des intervalles de plus

en plus courts, devenaient de plus en plus vives. Les journaux de la

république affairée dissimulaient toutes les causes d'inquiétude; mais

Hippolyte Cérès écoutait grossir la menace et, résolu enfin à tout

risquer pour perdre son ennemi, même le sort du ministère, travaillait

dans l'ombre. Il fit écrire par des hommes à sa dévotion et insérer dans

plusieurs journaux officieux des articles qui, semblant exprimer la

pensée même de Paul Visire, prêtaient au chef du gouvernement des

intentions belliqueuses.

En même temps qu'ils éveillaient un écho terrible à l'étranger, ces

articles alarmaient l'opinion chez un peuple qui aimait les soldats mais

n'aimait pas la guerre. Interpellé sur la politique extérieure du

gouvernement, Paul Visire fit une déclaration rassurante, promit de

maintenir une paix compatible avec la dignité d'une grande nation; le

ministre des affaires étrangères, Crombile, lut une déclararation tout à

fait inintelligible puisqu'elle était rédigée en langage diplomatique;

le ministère obtint une forte majorité.

Mais les bruits de guerre ne cessèrent pas et, pour éviter une nouvelle

et dangereuse interpellation, le président du conseil distribua entre

les députés quatre-vingt mille hectares de forêts en Nigritie et fit

arrêter quatorze socialistes. Hippolyte Cérès allait dans les couloirs,

très sombre, et confiait aux députés de son groupe qu il s'efforçait de

faire prévaloir au conseil une politique pacifique et qu'il espérait

encore y réussir.

De jour en jour, les rumeurs sinistres grossissaient, pénétraient dans

le public, y semaient le malaise et l'inquiétude. Paul Visire lui-même

commençait à prendre peur. Ce qui le troublait, c'était le silence et

l'absence du ministre des affaires étrangères. Crombile maintenant ne

venait plus au conseil; levé à cinq heures du matin, il travaillait dix-

huit heures à son bureau et tombait épuisé dans sa corbeille où les

huissiers le ramassaient avec les papiers qu'ils allaient vendre aux

attachés militaires de l'empire voisin.

Le général Débonnaire croyait qu'une entrée en campagne était imminente;

il s'y préparait. Loin de craindre la guerre, il l'appelait de ses voeux

et confiait ses généreuses espérances à la baronne de Bildermann, qui en

avertissait la nation voisine qui, sur son avis, procédait à une

mobilisation rapide.

Le ministre des finances, sans le vouloir, précipita les événements. En

ce moment il jouait à la baisse: pour déterminer une panique, il fit

courir à la Bourse le bruit que la guerre était désormais inévitable.

L'empereur voisin, trompé par cette manoeuvre et s'attendant à voir son

territoire envahi, mobilisa ses troupes en toute hâte. La Chambre

épouvantée renversa le ministère Visire à une énorme majorité (814 voix

contre 7 et 28 abstentions). Il était trop tard; le jour même de cette

chute, la nation voisine et ennemie rappelait son ambassadeur et jetait

huit millions d'hommes dans la patrie de madame Cérès; la guerre devint

universelle et le monde entier fut noyé dans des flots de sang.

APOGÉE DE LA CIVILISATION PINGOUINE

Un demi-siècle après les événements que nous venons de raconter, madame

Cérès mourut entourée de respect et de vénération, en la soixante-dix-

neuvième année de son âge et depuis longtemps veuve de l'homme d'État

dont elle portait dignement le nom. Ses obsèques modestes et recueillies

furent suivies par les orphelins de la paroisse et les soeurs de la

Sacrée Mansuétude.

La défunte laissait tous ses biens à l'oeuvre de Sainte-Orberose.

--Hélas! soupira M. Monnoyer, chanoine de Saint-Maël, en recevant ce

legs pieux, il était grand temps qu'une généreuse fondatrice subvînt à

nos nécessités. Les riches et les pauvres, les savants et les ignorants

se détournent de nous. Et, lorsque nous nous efforçons de ramener les

âmes égarées, menaces, promesses, douceur, violence, rien ne nous

réussit plus. Le clergé de Pingouinie gémit dans la désolation; nos

curés de campagne, réduits pour vivre à exercer les plus vils métiers,

traînent la savate et mangent des rogatons. Dans nos églises en ruines

la pluie du ciel tombe sur les fidèles et l'on entend durant les saints

offices les pierres des voûtes choir. Le clocher de la cathédrale penche

et va s'écrouler. Sainte Orberose est oubliée des Pingouins, son culte

aboli, son sanctuaire déserté. Sur sa châsse, dépouillée de son or et de

ses pierreries, l'araignée tisse silencieusement sa toile.

Oyant ces lamentations, Pierre Mille qui, à l'âge de quatre-vingt-dix-

huit ans, n'avait rien perdu de sa puissance intellectuelle et morale,

demanda au chanoine s'il ne pensait pas que sainte Orberose sortît un

jour de cet injurieux oubli.

--Je n'ose l'espérer, soupira M. Monnoyer.

--C'est dommage! répliqua Pierre Mille. Orberose est une charmante

figure; sa légende a de la grâce. J'ai découvert, l'autre jour, par

grand hasard, un de ses plus jolis miracles, le miracle de Jean Violle.

Vous plairaît-il l'entendre, monsieur Monnoyer?

--Je l'entendrai volontiers, monsieur Mille.

--Le voici donc tel que je l'ai trouvé dans un manuscrit du xive siècle:

»Cécile, femme de Nicolas Gaubert, orfèvre sur le Pont-au-Change, après

avoir mené durant de longues années une vie honnête et chaste, et déjà

sur le retour, s'éprit de Jean Violle, le petit page de madame la

comtesse de Maubec, qui habitait l'hôtel du Paon sur la Grève. Il

n'avait pas encore dix-huit ans, sa taille et sa figure étaient très

mignonnes. Ne pouvant vaincre son amour, Cécile résolut de le

satisfaire. Elle attira le page dans sa maison, lui fit toutes sortes de

caresses, lui donna des friandises et finalement en fit à son plaisir

avec lui.

»Or, un jour qu'ils étaient couchés tous deux ensemble dans le lit de

l'orfèvre, maître Nicolas rentra au logis plus tôt qu'on ne l'attendait.

Il trouva le verrou tiré et entendit au travers de la porte, sa femme

qui soupirait: «Mon coeur! mon »ange! mon rat!» La soupçonnant alors de

s'être enfermée avec un galant, il frappa de grands coups à l'huis et se

mit à hurler: «Gueuse, paillarde, »ribaude, vaudoise, ouvre que je te

coupe »le nez et les oreilles!» En ce péril, l'épouse de l'orfèvre se

voua à sainte Orberose et lui promit une belle chandelle si elle la

tirait d'affaire, elle et le petit page qui se mourait de peur tout nu

dans la ruelle.

»La sainte exauça ce voeu. Elle changea immédiatement Jean Violle en

fille. Ce que voyant, Cécile, bien rassurée, se mit à crier à son mari:

«Oh! le vilain brutal, le méchant jaloux! Parlez »doucement si vous

voulez qu'on vous ouvre.»

Et tout en grondant de la sorte, elle courait à sa garde-robe et en

tirait un vieux chaperon, un corps de baleine et une longue jupe grise

dont elle affublait en grande hâte le page métamorphosé. Puis, quand ce

fut fait: «Catherine, ma »mie, Catherine, mon petit chat, fit-elle tout

»haut, allez ouvrir à votre oncle: il est plus »bête que méchant, et ne

vous fera point de »mal.» Le garçon devenu fille obéit. Maître Nicolas,

entré dans la chambre, y trouva une jeune pucelle qu'il ne connaissait

point et sa bonne femme au lit. «Grand bénêt, lui dit celle-ci, »ne

t'ébahis pas de ce que tu vois. Comme je »venais de me coucher à cause

d'un mal au »ventre, j'ai reçu la visite de Catherine, la fille »à ma

soeur Jeanne de Palaiseau, avec qui nous »étions brouillés depuis quinze

ans. Mon homme, »embrasse notre nièce! elle en vaut la peine.» L'orfèvre

accola Violle, dont la peau lui sembla douce; et dès ce moment il ne

souhaita rien tant que de se tenir un moment seul avec elle, afin de

l'embrasser tout à l'aise. C'est pourquoi, sans tarder, il l'emmena dans

la salle basse, sous prétexte de lui offrir du vin et des cerneaux, et

il ne fut pas plus tôt en bas avec elle qu'il se mit à la caresser très

amoureusement. Le bonhomme ne s'en serait pas tenu là, si sainte

Orberose n'eût inspiré à son honnête femme l'idée de l'aller surprendre.

Elle le trouva qui tenait la fausse nièce sur ses genoux, le traita de

paillard, lui donna des soufflets et l'obligea à lui demander pardon. Le

lendemain, Violle reprit sa première forme.»

Ayant entendu ce récit, le vénérable chanoine Monnoyer remercia Pierre

Mille de le lui avoir fait, et, prenant la plume, se mit à rédiger les

pronostics des chevaux gagnants aux prochaines courses. Car il tenait

les écritures d'un bookmaker.

Cependant la Pingouinie se glorifiait de sa richesse. Ceux qui

produisaient les choses nécessaires à la vie en manquaient; chez ceux

qui ne les produisaient pas, elles surabondaient. «Ce sont là, comme le

disait un membre de l'Institut, d'inéluctables fatalités économiques.»

Le grand peuple pingouin n'avait plus ni traditions, ni culture

intellectuelle, ni arts. Les progrès de la civilisation s'y

manifestaient par l'industrie meurtrière, la spéculation infâme, le luxe

hideux. Sa capitale revêtait, comme toutes les grandes villes d'alors,

un caractère cosmopolite et financier: il y régnait une laideur immense

et régulière. Le pays jouissait d'une tranquillité parfaite. C'était

l'apogée.

LIVRE VIII

LES TEMPS FUTURS

L'HISTOIRE SANS FIN

_Tae Hellasi peniae men aie chote suntrophos esti,

haretae de hepachtos esti, hapo te sophiaes chatergaomenae

chai nomoy ischyroy._

(_Herodot._, _Hist._, VII, cn.)

Vous n'aviez donc pas vu que c'étaient des anges.

(_Liber terribilis_)

Bqsfttfusftpvtusbjuf bmbvupsjufeftspjtfuoftfnqfsfv

stbqsftbxpjsqspdmbnfuspjtgpjttbmjelsufmbgsbodftft

utpvnjtfbeftdpnqbhojftgjobodjfsftrvjcjtqptfouef.sjdif

tiftevqbztfuqbsmfnpzfoevofqsfttfbdifulfejsjhfoumpqj

ojpo.

VOUFNPJOXFSJEJRVF.

Nous sommes au commencement d'une chimie

qui s'occupera des changements produits par un

corps contenant une quantité d'énergie concentrée

telle que nous n'en avons pas encore eu de semblable

à notre disposition.

SIR WILLIAM RAMSAY.

Section 1

On ne trouvait jamais les maisons assez hautes; on les surélevait sans

cesse, et l'on en construisait de trente à quarante étages, où se

superposaient bureaux, magasins, comptoirs de banques, sièges de

sociétés; et l'on creusait dans le sol toujours plus profondément des

caves et des tunnels.

Quinze millions d'hommes travaillaient dans la ville géante, à la

lumière des phares, qui jetaient leurs feux le jour comme la nuit. Nulle

clarté du ciel ne perçait les fumées des usines dont la ville était

ceinte; mais on voyait parfois le disque rouge d'un soleil sans rayons

glisser dans un firmament noir, sillonné de ponts de fer, d'où tombait

une pluie éternelle de suie et d'escarbilles. C'était la plus

industrielle de toutes les cités du monde et la plus riche. Son

organisation semblait parfaite; il n'y subsistait rien des anciennes

formes aristocratiques ou démocratiques des sociétés; tout y était

subordonné aux intérêts des trusts. Il se forma dans ce milieu ce que

les anthropologistes appellent le type du milliardaire. C'étaient des

hommes à la fois énergiques et frêles, capables d'une grande puissance

de combinaisons mentales, et qui fournissaient un long travail de

bureau, mais dont la sensibilité subissait des troubles héréditaires qui

croissaient avec l'âge.

Comme tous les vrais aristocrates, comme les patriciens de la Rome

républicaine, comme les lords de la vieille Angleterre, ces hommes

puissants affectaient une grande sévérité de moeurs.

On vit les ascètes de la richesse: dans les assemblées des trusts

apparaissaient des faces glabres, des joues creuses, des yeux cayes, des

fronts plissés. Le corps plus sec, le teint plus jaune, les lèvres plus

arides, le regard plus enflammé que les vieux moines espagnols, les

milliardaires se livraient avec une inextinguible ardeur aux austérités

de la banque et de l'industrie. Plusieurs, se refusant toute joie, tout

plaisir, tout repos, consumaient leur vie misérable dans une chambre

sans air ni jour, meublée seulement d'appareils électriques, y soupaient

d'oeufs et de lait, y dormaient sur un lit de sangles. Sans autre

occupation que de pousser du doigt un bouton de nickel, ces mystiques,

amassant des richesses dont ils ne voyaient pas même les signes,

acquéraient la vaine possibilité d'assouvir des désirs qu'ils

n'éprouveraient jamais.

Le culte de la richesse eut ses martyrs. L'un de ces milliardaires, le

fameux Samuel Box, aima mieux mourir que de céder la moindre parcelle de

son bien. Un de ses ouvriers, victime d'un accident de travail, se

voyant refuser toute indemnité, fit valoir ses droits devant les

tribunaux, mais rebuté par d'insurmontables difficultés de procédure,

tombé dans une cruelle indigence, réduit au désespoir, il parvint, à

force de ruse et d'audace, à tenir son patron sous son revolver,

menaçant de lui brûler la cervelle s'il ne le secourait point: Samuel

Box ne donna rien et se laissa tuer pour le principe.

L'exemple est suivi quand il vient de haut. Ceux qui possédaient peu de

capitaux (et c'était naturellement le plus grand nombre), affectaient

les idées et les moeurs des milliardaires pour être confondus avec eux.

Toutes les passions qui nuisent à l'accroissement ou à la conservation

des biens passaient pour déshonorantes; on ne pardonnait ni la mollesse,

ni la paresse, ni le goût des recherches désintéressées, ni l'amour des

arts, ni surtout la prodigalité; la pitié était condamnée comme une

faiblesse dangereuse. Tandis que toute inclination à la volupté

soulevait la réprobation publique, on excusait au contraire la violence

d'un appétit brutalement assouvi: la violence en effet semblait moins

nuisible aux moeurs, comme manifestant une des formes de l'énergie

sociale. L'État reposait fermement sur deux grandes vertus publiques: le

respect pour le riche et le mépris du pauvre. Les âmes faibles que

troublait encore la souffrance humaine n'avaient d'autre ressource que

de se réfugier dans une hypocrisie qu'on ne pouvait blâmer puisqu'elle

contribuait au maintien de l'ordre et à la solidité des institutions.

Ainsi, parmi les riches, tons étaient dévoués à la société ou le

paraissaient; tous donnaient l'exemple, s'ils ne le suivaient pas tous.

Certains sentaient cruellement la rigueur de leur état; mais ils le

soutenaient par orgueil ou par devoir. Quelques-uns tentaient d'y

échapper un moment en secret et par subterfuge. L'un d'eux, Édouard

Martin, président du trust des fers, s'habillait parfois en pauvre,

allait mendier son pain et se faisait rudoyer par les passants. Un jour

qu'il tendait la main sur un pont il se prit de querelle avec un vrai

mendiant et, saisi d'une fureur envieuse, l'étrangla.

Comme ils employaient toute leur intelligence dans les affaires, ils ne

recherchaient pas les plaisirs de l'esprit. Le théâtre, qui avait été

jadis très florissant chez eux, se réduisait maintenant à la pantomime

et aux danses comiques. Les pièces à femmes étaient elles-mêmes

abandonnées; le goût s'était perdu des jolies formes et des toilettes

brillantes; on y préférait les culbutes des clowns et la musique des

nègres et l'on ne s'enthousiasmait plus qu'à voir défiler sur la scène

des diamants au cou des figurantes et des barres d'or portées en

triomphe.

Les dames de la richesse étaient assujetties autant que les hommes à une

vie respectable. Selon une tendance commune à toutes les civilisations,

le sentiment public les érigeait en symboles; elles devaient représenter

par leur faste austère à la fois la grandeur de la fortune et son

intangibilité. On avait réformé les vieilles habitudes de galanterie;

mais aux amants mondains d'autrefois succédaient sourdement de robustes

masseurs ou quelque valet de chambre. Toutefois les scandales étaient

rares: un voyage à l'étranger les dissimulait presque tous et les

princesses des trusts restaient l'objet de la considération générale.

Les riches ne formaient qu'une petite minorité, mais leurs

collaborateurs, qui se composaient de tout le peuple, leur étaient

entièrement acquis ou soumis entièrement. Ils formaient deux classes,

celle des employés de commerce et de banque et celle des ouvriers des

usines. Les premiers fournissaient un travail énorme et recevaient de

gros appointements. Certains d'entre eux parvenaient à fonder des

établissements; l'augmentation constante de la richesse publique et la

mobilité des fortunes privées autorisaient toutes les espérances chez

les plus intelligents ou les plus audacieux. Sans doute on aurait pu

découvrir dans la foule immense des employés, ingénieurs ou comptables,

un certain nombre de mécontents et d'irrités; mais cette société si

puissante avait imprimé jusque dans les esprits de ses adversaires sa

forte discipline. Les anarchistes eux-mêmes s'y montraient laborieux et

réguliers.

Quant aux ouvriers, qui travaillaient dans les usines, aux environs de

la ville, leur déchéance physique et morale était profonde; ils

réalisaient le type du pauvre établi par l'anthropologie. Bien que chez

eux le développement de certains muscles, dû à la nature particulière de

leur activité, pût tromper sur leurs forces, ils présentaient les signes

certains d'une débilité morbide. La taille basse, la tête petite, la

poitrine étroite, ils se distinguaient encore des classes aisées par une

multitude d'anomalies physiologiques et notamment par l'asymétrie

fréquente de la tête ou des membres. Et ils étaient destinés à une

dégénérescence graduelle et continue, car des plus robustes d'entre eux

l'État faisait des soldats, dont la santé ne résistait pas longtemps aux

filles et aux cabaretiers postés autour des casernes. Les prolétaires se

montraient de plus en plus débiles d'esprit. L'affaiblissement continu

de leurs facultés intellectuelles n'était pas dû seulement à leur genre

de vie; il résultait aussi d'une sélection méthodique opérée par les

patrons. Ceux-ci, craignant les ouvriers d'un cerveau trop lucide comme

plus aptes à formuler des revendications légitimes, s'étudiaient à les

éliminer par tous les moyens possibles et embauchaient de préférence les

travailleurs ignares et bornés, incapables de défendre leurs droits et

encore assez intelligents pour s'acquitter de leur besogne que des

machines perfectionnées rendaient extrêmement facile.

Aussi les prolétaires ne savaient-ils rien tenter en vue d'améliorer

leur sort. À peine parvenaient-ils par des grèves à maintenir le taux de

leurs salaires. Encore ce moyen commençait-il à leur échapper.

L'intermittence de la production, inhérente au régime capitaliste,

causait de tels chômages que, dans plusieurs branches d'industrie, sitôt

la grève déclarée, les chômeurs prenaient la place des grévistes. Enfin

ces producteurs misérables demeuraient plongés dans une sombre apathie

que rien n'égayait, que rien n'exaspérait. C'était pour l'état social

des instruments nécessaires et bien adaptés.

En résumé, cet état social semblait le mieux assis qu'on eût encore vu,

du moins dans l'humanité, car celui des abeilles et des fourmis est

incomparable pour la stabilité; rien ne pouvait faire prévoir la ruine

d'un régime fondé sur ce qu'il y a de plus fort dans la nature humaine,

l'orgueil et la cupidité. Pourtant les observateurs avisés découvraient

plusieurs sujets d'inquiétude. Les plus certains, bien que les moins

apparents, étaient d'ordre économique et consistaient dans la

surproduction toujours croissante, qui entraînait les longs et cruels

chômages auxquels les industriels reconnaissaient, il est vrai,

l'avantage de rompre la force ouvrière en opposant les sans-travail aux

travailleurs. Une sorte de péril plus sensible résultait de l'état

physiologique de la population presque toute entière. «La santé des

pauvres est ce qu'elle peut être, disaient les hygiénistes; mais celle

des riches laisse à désirer.» Il n'était pas difficile d'en trouver les

causes. L'oxygène nécessaire à la vie manquait dans la cité; on

respirait un air artificiel; les trusts de l'alimentation, accomplissant

les plus hardies synthèses chimiques, produisaient des vins, de la

chair, du lait, des fruits, des légumes factices. Le régime qu'ils

imposaient causait des troubles dans les estomacs et dans les cerveaux.

Les milliardaires étaient chauves à dix-huit ans; quelques-uns

trahissaient par moment une dangereuse faiblesse d'esprit; malades,

inquiets, ils donnaient des sommes énormes à des sorciers ignares et

l'on voyait éclater tout à coup dans la ville la fortune médicale ou

théologique de quelque ignoble garçon de bain devenu thérapeute ou

prophète. Le nombre des aliénés augmentait sans cesse; les suicides se

multipliaient dans le monde de la richesse et beaucoup s'accompagnaient

de circonstances atroces et bizarres, qui témoignaient d'une perversion

inouie de l'intelligence et de la sensibilité.

Un autre symptôme funeste frappait fortement le commun des esprits. La

catastrophe, désormais périodique, régulière, rentrait dans les

prévisions et prenait dans les statistiques une place de plus en plus

large. Chaque jour des machines éclataient, des maisons sautaient, des

trains bondés de marchandises tombaient sur un boulevard, démolissant

des immeubles entiers, écrasant plusieurs centaines de passants et, à

travers le sol défoncé, broyaient deux ou trois étages d'ateliers et de

docks où travaillaient des équipes nombreuses.

L'Île Des Pingouins · 第 1 / 4 章