IV

A petits pas, Olivier retournait chez lui, troublé comme s'il venait

d'apprendre un honteux secret de famille. Il essayait de sonder son

coeur, de voir clair en lui, de lire ces pages intimes du livre

intérieur qui semblent collées l'une à l'autre, et que seul, parfois,

un doigt étranger peut retourner en les séparant. Certes, il ne

se croyait pas amoureux d'Annette! La comtesse, dont la jalousie

ombrageuse ne cessait d'être en alerte, avait prévu, de loin,

le péril, et l'avait signalé avant qu'il existât. Mais ce péril

pouvait-il exister, demain, après-demain, dans un mois? C'est à cette

question sincère qu'il essayait de répondre sincèrement. Certes, la

petite remuait ses instincts de tendresse, mais ils sont si nombreux

dans l'homme ces instincts-là, qu'il ne fallait pas confondre les

redoutables avec les inoffensifs. Ainsi il adorait les bêtes, les

chats surtout, et ne pouvait apercevoir leur fourrure soyeuse sans

être saisi d'une envie irrésistible, sensuelle, de caresser leur dos

onduleux et doux, de baiser leur poil électrique. L'attraction qui le

poussait vers la jeune fille ressemblait un peu à ces désirs obscurs

et innocents qui font partie de toutes les vibrations incessantes et

inapaisables des nerfs humains. Ses yeux d'artiste et ses yeux d'homme

étaient séduits par sa fraîcheur, par cette poussée de belle vie

claire, par cette sève de jeunesse éclatant en elle; et son coeur,

plein des souvenirs de sa longue liaison avec la comtesse, trouvant,

dans l'extraordinaire ressemblance d'Annette avec sa mère, un rappel

d'émotions anciennes, des émotions endormies du début de son amour,

avait peut-être un peu tressailli sous la sensation d'un réveil.

Un réveil? Oui? C'était cela? Cette idée l'illumina. Il se sentait

réveillé après des années de sommeil. S'il avait aimé la petite sans

s'en douter, il aurait éprouvé près d'elle ce rajeunissement de l'être

entier, qui crée un homme différent dès que s'allume en lui la flamme

d'un désir nouveau. Non, cette enfant n'avait fait que souffler sur

l'ancien feu! C'était bien toujours la mère qu'il aimait, mais un

peu plus qu'auparavant sans doute, à cause de sa fille, de ce

recommencement d'elle-même. Et il formula cette constatation par ce

sophisme rassurant: On n'aime qu'une fois! Le coeur peut s'émouvoir

souvent à la rencontre d'un autre être, car chacun exerce sur chacun

des attractions et des répulsions. Toutes ces influences font naître

l'amitié, les caprices, des envies de possession, des ardeurs vives et

passagères, mais non pas de l'amour véritable. Pour qu'il existe,

cet amour, il faut que les deux êtres soient tellement nés l'un pour

l'autre, se trouvent accrochés l'un à l'autre par tant de points, par

tant de goûts pareils, par tant d'affinités de la chair, de l'esprit,

du caractère, se sentent liés par tant de choses de toute nature, que

cela forme un faisceau d'attaches. Ce qu'on aime, en somme, ce n'est

pas tant Mme X... ou M. Z..., c'est une femme ou un homme, une

créature sans nom, sortie de la Nature, cette grande femelle, avec des

organes, une forme, un coeur, un esprit, une manière d'être générale

qui attirent comme un aimant nos organes, nos yeux, nos lèvres, notre

coeur, notre pensée, tous nos appétits sensuels et intelligents. On

aime un type, c'est-à-dire la réunion, dans une seule personne, de

toutes les qualités humaines qui peuvent nous séduire isolément dans

les autres.

Pour lui, la comtesse de Guilleroy avait été ce type, et la durée de

leur liaison, dont il ne se lassait pas, le lui prouvait d'une façon

certaine. Or, Annette ressemblait physiquement à ce qu'avait été sa

mère, au point de tromper les yeux. Il n'y avait donc rien d'étonnant

à ce que son coeur d'homme se laissât un peu surprendre, sans se

laisser entraîner. Il avait adoré une femme! Une autre femme naissait

d'elle, presque pareille. Il ne pouvait vraiment se défendre de

reporter sur la seconde un léger reste affectueux de rattachement

passionné qu'il avait eu pour la première. Il n'y avait là rien de

mal; il n'y avait là aucun danger. Son regard et son souvenir se

laissaient seuls illusionner par cette apparence de résurrection; mais

son instinct ne s'égarait pas, car il n'avait jamais éprouvé pour la

jeune fille le moindre trouble de désir.

Cependant la comtesse lui reprochait d'être jaloux du marquis.

Était-ce vrai? Il fit de nouveau un examen de conscience sévère et

constata qu'en réalité il en était un peu jaloux. Quoi d'étonnant à

cela, après tout? N'est-on pas jaloux à chaque instant d'hommes qui

font la cour à n'importe quelle femme? N'éprouve-t-on pas dans la rue,

au restaurant, au théâtre, une petite inimitié contre le monsieur qui

passe ou qui entre avec une belle fille au bras? Tout possesseur de

femme est un rival. C'est un mâle satisfait, un vainqueur que les

autres mâles envient. Et puis, sans entrer dans ces considérations de

physiologie, s'il était normal qu'il eût pour Annette une sympathie

un peu surexcitée par sa tendresse pour la mère, ne devenait-il pas

naturel qu'il sentît en lui s'éveiller un peu de haine animale contre

le mari futur? Il dompterait sans peine ce vilain sentiment.

Au fond de lui, cependant, demeurait une aigreur de mécontentement

contre lui-même et contre la comtesse. Leurs rapports de chaque jour

n'allaient-ils pas être gênés par la suspicion qu'il sentirait en

elle? Ne devrait-il pas veiller, avec une attention scrupuleuse

et fatigante, sur toutes ses paroles, sur tous ses actes, sur ses

regards, sur ses moindres attitudes vis-à-vis de la jeune fille, car

tout ce qu'il ferait, tout ce qu'il dirait, allait devenir suspect

à la mère. Il rentra chez lui grincheux et se mit à fumer des

cigarettes, avec une vivacité d'homme agacé qui use dix allumettes

pour mettre le feu à son tabac. Il essaya en vain de travailler. Sa

main, son oeil et son esprit semblaient déshabitués de la peinture,

comme s'ils l'eussent oubliée, comme si jamais ils n'avaient connu et

pratiqué ce métier. Il avait pris, pour la finir, une petite toile

commencée:--un coin de rue où chantait un aveugle,--et il la regardait

avec une indifférence invincible, avec une telle impuissance à la

continuer qu'il s'assit devant, sa palette à la main, et l'oublia,

tout en continuant à la contempler avec une fixité attentive et

distraite.

Puis, soudain, l'impatience du temps qui ne marchait pas, des

interminables minutes, commença à le ronger de sa fièvre intolérable.

Jusqu'à son dîner, qu'il prendrait au Cercle, que ferait-il puisqu'il

ne pouvait travailler? L'idée de la rue le fatiguait d'avance,

l'emplissait du dégoût des trottoirs, des passants, des voitures et

des boutiques; et la pensée de faire des visites ce jour-là, une

visite, à n'importe qui, fit surgir en lui la haine instantanée de

toutes les gens qu'il connaissait.

Alors, que ferait-il? Il circulerait dans son atelier de long en

large, en regardant à chaque retour vers la pendule l'aiguille

déplacée de quelques secondes? Ah! il les connaissait ces voyages de

la porte au bahut chargé de bibelots! Aux heures de verve, d'élan,

d'entrain, d'exécution féconde et facile, c'étaient des récréations

délicieuses, ces allées et venues à travers la grande pièce égayée,

animée, échauffée par le travail; mais, aux heures d'impuissance et

de nausée, aux heures misérables où rien ne lui paraissait valoir la

peine d'un effort et d'un mouvement, c'était la promenade abominable

du prisonnier dans son cachot. Si seulement il avait pu dormir,

rien qu'une heure, sur son divan. Mais non, il ne dormirait pas, il

s'agiterait jusqu'à trembler d'exaspération. D'où lui venait donc

cette subite attaque d'humeur noire?

Il pensa: Je deviens rudement nerveux pour me mettre dans un pareil

état sur une cause insignifiante.

Alors, il songea à prendre un livre. Le volume de la _Légende des

Siècles_ était demeuré sur la chaise de fer où Annette l'avait posé.

Il l'ouvrit, lut deux pages de vers et ne les comprit pas. Il ne

les comprit pas plus que s'ils avaient été écrits dans une langue

étrangère. Il s'acharna et recommença pour constater toujours que

vraiment il n'en pénétrait point le sens. «Allons, se dit-il, il

paraît que je suis sorti.» Mais une inspiration soudaine le rassura

sur les deux heures qu'il lui fallait émietter jusqu'au dîner. Il se

fit chauffer un bain et y demeura étendu, amolli, soulagé par l'eau

tiède, jusqu'au moment où son valet de chambre apportant le linge le

réveilla d'un demi-sommeil. Il se rendit alors au Cercle, où étaient

réunis ses compagnons ordinaires. Il fut reçu par des bras ouverts et

des exclamations, car on ne l'avait point vu depuis quelques jours.

--Je reviens de la campagne, dit-il.

Tous ces hommes, à l'exception du paysagiste Maldant, professaient

pour les champs un mépris profond. Rocdiane et Landa y allaient

chasser, il est vrai, mais ils ne goûtaient dans les plaines et dans

les bois que le plaisir de regarder tomber sous leurs plombs, pareils

à des loques de plumes, les faisans, cailles ou perdrix, ou de voir

les petits lapins foudroyés culbuter comme des clowns, cinq ou six

fois de suite sur la tête, en montrant à chaque cabriole la mèche de

poils blancs de leur queue. Hors ces plaisirs d'automne et d'hiver,

ils jugeaient la campagne assommante. Rocdiane disait: «Je préfère les

petites femmes aux petits pois.»

Le dîner fut ce qu'il était toujours, bruyant et jovial, agité par des

discussions où rien d'imprévu ne jaillit. Bertin, pour s'animer, parla

beaucoup. On le trouva drôle; mais, dès qu'il eut bu son café et

joué soixante points au billard avec le banquier Liverdy, il sortit,

déambula quelque peu de la Madeleine à la rue Taitbout, passa trois

fois devant le Vaudeville en se demandant s'il entrerait, faillit

prendre un fiacre pour aller à l'Hippodrome, changea d'avis et se

dirigea vers le Nouveau-Cirque, puis fit brusquement demi-tour, sans

motif, sans projet, sans prétexte, remonta le boulevard Malesherbes

et ralentit le pas en approchant de la demeure de la comtesse de

Guilleroy: «Elle trouvera peut-être singulier de me voir revenir ce

soir?» pensait-il. Mais il se rassura en songeant qu'il n'y avait rien

d'étonnant à ce qu'il prît une seconde fois de ses nouvelles.

Elle était seule avec Annette, dans le petit salon du fond, et

travaillait toujours à la couverture pour les pauvres. Elle dit

simplement, en le voyant entrer:

--Tiens, c'est vous, mon ami?

--Oui, j'étais inquiet, j'ai voulu vous voir. Comment allez-vous?

--Merci, assez bien...

Elle attendit quelques instants, puis ajouta, avec une intention

marquée:

--Et vous?

Il se mit à rire d'un air dégagé en répondant:

--Oh! moi, très bien, très bien. Vos craintes n'avaient pas la moindre

raison d'être.

Elle leva les yeux en cessant de tricoter et posa sur lui, lentement,

un regard ardent de prière et de doute.

--Bien vrai, dit-il.

--Tant mieux, répondit-elle avec un sourire un peu forcé.

Il s'assit, et, pour la première fois en cette maison, un malaise

irrésistible l'envahit, une sorte de paralysie des idées plus complète

encore que celle qui l'avait saisi, dans le jour, devant sa toile.

La comtesse dit à sa fille:

--Tu peux continuer, mon enfant; ça ne le gêne pas.

Il demanda:

--Que faisait-elle donc?

--Elle étudiait une fantaisie.

Annette se leva pour aller au piano. Il la suivait de l'oeil, sans y

songer, ainsi qu'il faisait toujours, en la trouvant jolie. Alors il

sentit sur lui le regard de la mère, et brusquement il tourna la tête,

comme s'il eût cherché quelque chose dans le coin sombre du salon.

La comtesse prit sur sa table à ouvrage un petit étui d'or qu'elle

avait reçu de lui, elle l'ouvrit, et lui tendant des cigarettes:

--Fumez, mon ami, vous savez que j'aime ça, lorsque nous sommes seuls

ici.

Il obéit, et le piano se mit à chanter. C'était une musique d'un goût

ancien, gracieuse et légère, une de ces musiques qui semblent avoir

été inspirées à l'artiste par un soir très doux de clair de lune, au

printemps.

Olivier demanda:

--De qui est-ce donc?

La comtesse répondit:

--De Méhul. C'est fort peu connu et charmant. Un désir grandissait en

lui de regarder Annette, et il n'osait pas, il n'aurait eu qu'un petit

mouvement à faire, un petit mouvement du cou, car il apercevait de

côté les deux mèches de feu des bougies éclairant la partition, mais

il devinait si bien, il lisait si clairement l'attention guetteuse

de la comtesse, qu'il demeurait immobile, les yeux levés devant lui,

intéressés, semblait-il, au fil de fumée grise du tabac.

Mme de Guilleroy murmura:

--C'est tout ce que vous avez à me dire?

Il sourit:

--Il ne faut pas m'en vouloir. Vous savez que la musique m'hypnotise,

elle boit mes pensées. Je parlerai dans un instant.

--Tiens, dit-elle, j'avais étudié quelque chose pour vous, avant la

mort de maman. Je ne vous l'ai jamais fait entendre, et je vous le

jouerai tout à l'heure, quand la petite aura fini; vous verrez comme

c'est bizarre!

Elle avait un talent réel, et une compréhension subtile de l'émotion

qui court dans les sons. C'était même là une de ses plus sûres

puissances sur la sensibilité du peintre.

Dès qu'Annette eut achevé la symphonie champêtre de Méhul, la comtesse

se leva, prit sa place, et une mélodie étrange s'éveilla sous ses

doigts, une mélodie dont toutes les phrases semblaient des plaintes,

plaintes diverses, changeantes, nombreuses, qu'interrompait une note

unique, revenue sans cesse, tombant au milieu des chants, les

coupant, les scandant, les brisant, comme un cri monotone incessant,

persécuteur, l'appel inapaisable d'une obsession.

Mais Olivier regardait Annette qui venait de s'asseoir en face de lui,

et il n'entendait rien, il ne comprenait pas.

Il la regardait, sans penser, se rassasiant de sa vue comme d'une

chose habituelle et bonne dont il venait d'être privé, la buvant

sainement comme on boit de l'eau, quand on a soif.

--Eh bien! dit la comtesse, est-ce beau?

Il s'écria réveillé:

--Admirable, superbe, de qui?

--Vous ne le savez pas?

--Non.

--Comment, vous ne le savez pas, vous?

--Mais non.

--De Schubert.

Il dit avec un air de conviction profonde:

--Cela ne m'étonne point. C'est superbe! vous seriez exquise en

recommençant.

Elle recommença, et lui, tournant la tête, se remit à contempler

Annette, mais en écoutant aussi la musique, afin de goûter en même

temps deux plaisirs.

Puis, quand Mme de Guilleroy fut revenue prendre sa place, il obéit

simplement à la naturelle duplicité de l'homme et ne laissa plus se

fixer ses yeux sur le blond profil de la jeune fille qui tricotait en

face de sa mère, de l'autre côté de la lampe.

Mais s'il ne la voyait pas, il goûtait la douceur de sa présence,

comme on sent le voisinage d'un foyer chaud; et l'envie de glisser

sur elle des regards rapides, aussitôt ramenés sur la comtesse, le

harcelait, une envie de collégien qui se hisse à la fenêtre de la rue

dès que le maître tourne le dos.

Il s'en alla tôt, car il avait la parole aussi paralysée que l'esprit,

et son silence persistant pouvait être interprété.

Dès qu'il fut dans la rue, un besoin d'errer le prit, car toute

musique entendue continuait en lui longtemps, le jetait en des

songeries qui semblaient la suite rêvée et plus précise des mélodies.

Le chant des notes revenait, intermittent et fugitif, apportant

des mesures isolées, affaiblies, lointaines comme un écho, puis se

taisait, semblait laisser la pensée donner un sens aux motifs et

voyager à la recherche d'une sorte d'idéal harmonieux et tendre. Il

tourna sur la gauche au boulevard extérieur, en apercevant l'éclairage

de féerie du parc Monceau, et il entra dans l'allée centrale arrondie

sous les lunes électriques. Un gardien rôdait à pas lents; parfois un

fiacre attardé passait; un homme lisait un journal assis sur un banc

dans un bain bleuâtre de clarté vive, au pied du mât de bronze qui

portait un globe éclatant. D'autres foyers sur les pelouses, au milieu

des arbres, répandaient dans les feuillages et sur les gazons leur

lumière froide et puissante, animaient d'une vie pâle ce grand jardin

de ville.

Bertin, les mains derrière le dos, allait le long du trottoir, et il

se souvenait de sa promenade avec Annette, en ce même parc, quand il

avait reconnu dans sa bouche la voix de sa mère.

Il se laissa tomber sur un banc, et aspirant la sueur fraîche des

pelouses arrosées, il se sentit assailli par toutes les attentes

passionnées qui font de l'âme des adolescents le canevas incohérent

d'un infini roman d'amour. Autrefois il avait connu ces soirs-là, ces

soirs de fantaisie vagabonde où il laissait errer son caprice dans les

aventures imaginaires, et il s'étonna de trouver en lui ce retour de

sensations qui n'étaient plus de son âge.

Mais, comme la note obstinée de la mélodie de Schubert, la pensée

d'Annette, la vision de son visage penché sous la lampe, et le

soupçon bizarre de la comtesse, le ressaisissaient à tout instant. Il

continuait malgré lui à occuper son coeur de cette question, à sonder

les fonds impénétrables où germent, avant de naître, les sentiments

humains. Cette recherche obstinée l'agitait; cette préoccupation

constante de la jeune fille semblait ouvrir à son âme une route de

rêveries tendres; il ne pouvait plus la chasser de sa mémoire; il

portait en lui une sorte d'évocation d'elle, comme autrefois il

gardait, quand la comtesse l'avait quitté, l'étrange sensation de sa

présence dans les murs de son atelier.

Tout à coup, impatienté de cette domination d'un souvenir, il murmura

en se levant:

--Any est stupide de m'avoir dit ça. Elle va me faire penser à la

petite à présent.

Il rentra chez lui, inquiet sur lui-même. Quand il se fut mis au lit,

il sentit que le sommeil ne viendrait point, car une fièvre courait

en ses veines, une sève de rêve fermentait en son coeur. Redoutant

l'insomnie, une de ces insomnies énervantes que provoque l'agitation

de l'âme, il voulut essayer de prendre un livre. Combien de fois une

courte lecture lui avait servi de narcotique! Il se leva donc et

passa dans sa bibliothèque, afin de choisir un ouvrage bien fait et

soporifique; mais son esprit éveillé malgré lui, avide d'une émotion

quelconque cherchait sur les rayons un nom d'écrivain qui répondît à

son état d'exaltation et d'attente. Balzac, qu'il adorait, ne lui dit

rien; il dédaigna Hugo, méprisa Lamartine qui pourtant le laissait

toujours attendri et il tomba avidement sur Musset, le poète des tout

jeunes gens. Il en prit un volume et l'emporta pour lire au hasard des

feuilles.

Quand il se fut recouché, il se mit à boire, avec une soif d'ivrogne,

ces vers faciles d'inspiré qui chanta, comme un oiseau, l'aurore de

l'existence et, n'ayant d'haleine que pour le matin, se tut devant le

jour brutal, ces vers d'un poète qui fut surtout un homme enivré de la

vie, lâchant son ivresse en fanfares d'amours éclatantes et naïves,

écho de tous les jeunes coeurs éperdus de désirs.

Jamais Bertin n'avait compris ainsi le charme physique de ces poèmes

qui émeuvent les sens et remuent à peine l'intelligence. Les yeux

sur ces vers vibrants, il se sentait une âme de vingt ans, soulevée

d'espérances, et il lut le volume presque entier dans une griserie

juvénile. Trois heures sonnèrent, jetant en lui l'étonnement de

n'avoir pas encore sommeil. Il se leva pour fermer sa fenêtre restée

ouverte et pour porter le livre sur la table, au milieu de la chambre;

mais au contact de l'air frais de la nuit, une douleur, mal assoupie

par les saisons d'Aix, lui courut le long des reins comme un rappel,

comme un avis, et il rejeta le poète avec un geste d'impatience en

murmurant: «Vieux fou, va!» Puis il se recoucha et souffla sa lumière.

Il n'alla pas le lendemain chez la comtesse, et il prit même la

résolution énergique de n'y point retourner avant deux jours. Mais

quoi qu'il fît, soit qu'il essayât de peindre, soit qu'il voulût se

promener, soit qu'il traînât de maison en maison sa mélancolie, il

était partout harcelé par la préoccupation inapaisable de ces deux

femmes.

S'étant interdit d'aller les voir, il se soulageait en pensant à

elles, et il laissait à sa pensée, il laissait son coeur se rassasier

de leur souvenir. Il arrivait alors souvent que, dans cette sorte

d'hallucination où il berçait son isolement, les deux figures se

rapprochaient, différentes, telles qu'il les connaissait, puis

passaient l'une devant l'autre, se mêlaient, fondues ensemble, ne

faisaient plus qu'un visage, un peu confus, qui n'était plus celui de

la mère, pas tout à fait celui de la fille, mais celui d'une femme

aimée éperdument, autrefois, encore, toujours.

Alors, il avait des remords de s'abandonner ainsi sur la pente de

ces attendrissements qu'il sentait puissants et dangereux. Pour leur

échapper, les rejeter, se délivrer de ce songe captivant et doux, il

dirigeait son esprit vers toutes les idées imaginables, vers tous les

sujets de réflexion et de méditation possibles. Vains efforts! Toutes

les routes de distraction qu'il prenait le ramenaient au même point,

où il rencontrait une jeune figure blonde qui semblait embusquée pour

l'attendre. C'était une vague et inévitable obsession flottant sur

lui, tournant autour de lui et l'arrêtant, quel que fût le détour

qu'il avait essayé pour fuir.

La confusion de ces deux êtres, qui l'avait si fort troublé le soir de

leur promenade dans le parc de Roncières, recommençait en sa mémoire

dès que, cessant de réfléchir et de raisonner, il les évoquait et

s'efforçait de comprendre quelle émotion bizarre remuait sa chair.

Il se disait: «Voyons, ai-je pour Annette plus de tendresse qu'il

ne convient?» Alors, fouillant son coeur, il le sentait brûlant

d'affection pour une femme toute jeune, qui avait tous les traits

d'Annette, mais qui n'était pas elle. Et il se rassurait lâchement

en songeant: «Non, je n'aime pas la petite, je suis la victime de sa

ressemblance.»

Cependant, les deux jours passés à Roncières restaient en son âme

comme une source de chaleur, de bonheur, d'enivrement; et les moindres

détails lui revenaient un à un, précis, plus savoureux qu'à l'heure

même. Tout à coup, en suivant le cours de ses ressouvenirs, il revit

le chemin qu'ils suivaient en sortant du cimetière, les cueillettes

de fleurs de la jeune fille, et il se rappela brusquement lui avoir

promis un bluet en saphirs dès leur retour à Paris.

Toutes ses résolutions s'envolèrent, et, sans plus lutter, il prit son

chapeau et sortit, tout ému par la pensée du plaisir qu'il lui ferait.

Le valet de pied des Guilleroy lui répondit, quand il se présenta:

--Madame est sortie, mais Mademoiselle est ici.

Il ressentit une joie vive.

---Prévenez-la que je voudrais lui parler.

Puis il glissa dans le salon, à pas légers, comme s'il eût craint

d'être entendu.

Annette apparut presque aussitôt.

--Bonjour, cher maître, dit-elle avec gravité.

Il se mit à rire, lui serra la main, et, s'asseyant auprès d'elle:

--Devine pourquoi je suis venu?

Elle chercha quelques secondes.

--Je ne sais pas.

--Pour t'emmener avec ta mère chez le bijoutier, choisir le bluet en

saphirs que je t'ai promis à Roncières.

La figure de la jeune fille fut illuminée de bonheur.

--Oh! dit-elle, et maman qui est sortie. Mais elle va rentrer. Vous

l'attendrez, n'est-ce pas?

--Oui, si ce n'est pas trop long.

--Oh! quel insolent, trop long, avec moi. Vous me traitez en gamine.

--Non, dit-il, pas tant que tu crois.

Il se sentait au coeur une envie de plaire, d'être galant et

spirituel, comme aux jours les plus fringants de sa jeunesse, une

de ces envies instinctives qui surexcitent toutes les facultés de

séduction, qui font faire la roue aux paons et des vers aux poètes.

Les phrases lui venaient aux lèvres, pressées, alertes, et il parla

comme il savait parler en ses bonnes heures. La petite, animée par

cette verve, lui répondit avec toute la malice, avec toute la finesse

espiègle qui germaient en elle.

Tout à coup, comme il discutait une opinion, il s'écria:

--Mais vous m'avez déjà dit cela souvent, et je vous ai répondu...

Elle l'interrompit en éclatant de rire:

--Tiens, vous ne me tutoyez plus! Vous me prenez pour maman.

Il rougit, se tut, puis balbutia:

--C'est que ta mère m'a déjà soutenu cent fois cette idée-là.

Son éloquence s'était éteinte; il ne savait plus que dire, et il avait

peur maintenant, une peur incompréhensible de cette fillette.

--Voici maman, dit-elle.

Elle avait entendu s'ouvrir la porte du premier salon, et Olivier,

troublé comme si on l'eût pris en faute, expliqua comment il s'était

souvenu tout à coup de la promesse faite, et comment il était venu les

prendre l'une et l'autre pour aller chez le bijoutier.

--J'ai un coupé, dit-il. Je me mettrai sur le strapontin.

Ils partirent, et quelques minutes plus tard ils entraient chez

Montara.

Ayant passé toute sa vie dans l'intimité, l'observation, l'étude et

l'affection des femmes, s'étant toujours occupé d'elles, ayant dû

sonder et découvrir leurs goûts, connaître comme elles la toilette,

les questions de mode, tous les menus détails de leur existence

privée, il était arrivé à partager souvent certaines de leurs

sensations, et il éprouvait toujours, en entrant dans un de ces

magasins où l'on vend les accessoires charmants et délicats de leur

beauté, une émotion de plaisir presque égale à celle dont elles

vibraient elles-mêmes. Il s'intéressait comme elles à tous les riens

coquets dont elles se parent; les étoffes plaisaient à ses yeux;

les dentelles attiraient ses mains; les plus insignifiants bibelots

élégants retenaient son attention. Dans les magasins de bijouterie, il

ressentait pour les vitrines une nuance de respect religieux, comme

devant les sanctuaires de la séduction opulente; et le bureau de drap

foncé, où les doigts souples de l'orfèvre font rouler les pierres aux

reflets précieux, lui imposait une certaine estime.

Quand il eut fait asseoir la comtesse et sa fille devant ce meuble

sévère où l'une et l'autre posèrent une main par un mouvement naturel,

il indiqua ce qu'il voulait; et on lui fit voir des modèles de

fleurettes.

Puis on répandit devant eux des saphirs, dont il fallut choisir

quatre. Ce fut long. Les deux femmes, du bout de l'ongle, les

retournaient sur le drap, puis les prenaient avec précaution,

regardaient le jour à travers, les étudiaient avec une attention

savante et passionnée. Quand on eut mis de côté ceux qu'elles avaient

distingués, il fallut trois émeraudes pour faire les feuilles, puis

un tout petit brillant qui tremblerait au centre comme une goutte de

rosée.

Alors Olivier, que la joie de donner grisait, dit à la comtesse:

--Voulez-vous me faire le plaisir de choisir deux bagues?

--Moi?

--Oui. Une pour vous, une pour Annette! Laissez-moi vous faire ces

petits cadeaux en souvenir des deux jours passés à Roncières.

Elle refusa. Il insista. Une longue discussion suivit, une lutte de

paroles et d'arguments où il finit, non sans peine, par triompher.

On apporta les bagues, les unes, les plus rares, seules en des écrins

spéciaux, les autres enrégimentées par genres en de grandes boîtes

carrées, où elles alignaient sur le velours toutes les fantaisies de

leurs chatons. Le peintre s'était assis entre les deux femmes et il se

mit, comme elles, avec la même ardeur curieuse, à cueillir un à un

les anneaux d'or dans les fentes minces qui les retenaient. Il les

déposait ensuite devant lui, sur le drap du bureau où ils s'amassaient

en deux groupes, celui qu'on rejetait à première vue et celui dans

lequel on choisirait.

Le temps passait, insensible et doux, dans ce joli travail de

sélection plus captivant que tous les plaisirs du monde, distrayant et

varié comme un spectacle, émouvant aussi, presque sensuel, jouissance

exquise pour un coeur de femme.

Puis on compara, on s'anima, et le choix des trois juges, après

quelque hésitation, s'arrêta sur un petit serpent d'or qui tenait un

beau rubis entre sa gueule mince et sa queue tordue.

Olivier, radieux, se leva.

--Je vous laisse ma voiture, dit-il. J'ai des courses à faire; je m'en

vais.

Mais Annette pria sa mère de rentrer à pied, par ce beau temps. La

comtesse y consentit, et, ayant remercié Bertin, s'en alla par les

rues, avec sa fille.

Elles marchèrent quelque temps en silence, dans la joie savourée

des cadeaux reçus; puis elles se mirent à parler de tous les bijoux

qu'elles avaient vus et maniés. Il leur en restait à l'esprit une

sorte de miroitement, une sorte de cliquetis, une sorte de gaîté.

Elles allaient vite, à travers la foule de cinq heures qui suit les

trottoirs, un soir d'été. Des hommes se retournaient pour regarder

Annette et murmuraient en passant de vagues paroles d'admiration.

C'était la première fois, depuis son deuil, depuis que le noir donnait

à sa fille ce vif éclat de beauté, que la comtesse sortait avec elle

dans Paris; et la sensation de ce succès de rue, de cette attention

soulevée, de ces compliments chuchotés, de ce petit remous d'émotion

flatteuse que laisse dans une foule d'hommes la traversée d'une jolie

femme, lui serrait le coeur peu à peu, le comprimait sous la même

oppression pénible que l'autre soir, dans son salon, quand on

comparait la petite avec son propre portrait. Malgré elle, elle

guettait ces regards attirés par Annette, elle les sentait venir de

loin, frôler son visage sans s'y fixer, puis s'attacher soudain sur la

figure blonde qui marchait à côté d'elle. Elle devinait, elle voyait

dans les yeux les rapides et muets hommages à cette jeunesse épanouie,

au charme attirant de cette fraîcheur, et elle pensa: «J'étais aussi

bien qu'elle, sinon mieux.» Soudain le souvenir d'Olivier la traversa

et elle fut saisie, comme à Roncières, par une impérieuse envie de

fuir.

Elle ne voulait plus se sentir dans cette clarté, dans ce courant de

monde, vue par tous ces hommes qui ne la regardaient pas. Ils

étaient loin les jours, proches pourtant, où elle cherchait, où elle

provoquait un parallèle avec sa fille. Qui donc aujourd'hui, parmi ces

passants, songeait à les comparer? Un seul y avait pensé peut-être,

tout à l'heure, dans cette boutique d'orfèvre? Lui? Oh! quelle

souffrance! Se pouvait-il qu'il n'eût pas sans cesse à l'esprit

l'obsession de cette comparaison! Certes il ne pouvait les voir

ensemble sans y songer et sans se souvenir du temps où si fraîche, si

jolie, elle entrait chez lui, sûre d'être aimée!

--Je me sens mal, dit-elle, nous allons prendre un fiacre, mon enfant.

Annette, inquiète, demanda:

--Qu'est-ce que tu as, maman?

--Ce n'est rien, tu sais que, depuis la mort de ta grand'mère, j'ai

souvent de ces faiblesses-là!

V

Les idées fixes ont la ténacité rongeuse des maladies incurables. Une

fois entrées en une âme, elles la dévorent, ne lui laissent plus la

liberté de songer à rien, de s'intéresser à rien, de prendre goût à la

moindre chose. La comtesse, quoi qu'elle fît, chez elle ou ailleurs,

seule ou entourée de monde, ne pouvait plus rejeter d'elle cette

réflexion qui l'avait saisie en revenant côte à côte avec sa fille:

«Était-il possible qu'Olivier, en les revoyant presque chaque jour,

n'eût pas sans cesse à l'esprit l'obsession de les comparer?»

Certes il devait le faire malgré lui, sans cesse, hanté lui-même par

cette ressemblance inoubliable un seul instant, qu'accentuait encore

l'imitation naguère cherchée des gestes et de la parole. Chaque fois

qu'il entrait, elle songeait aussitôt à ce rapprochement, elle le

lisait dans son regard, le devinait, et le commentait dans son coeur

et dans sa tête. Alors elle était torturée par le besoin de se cacher,

de disparaître, de ne plus se montrer à lui près de sa fille.

Elle souffrait d'ailleurs de toutes les façons, ne se sentant plus

chez elle dans sa maison. Ce froissement de dépossession qu'elle

avait eu, un soir, quand tous les yeux regardaient Annette sous son

portrait, continuait, s'accentuait, l'exaspérait parfois. Elle se

reprochait sans cesse ce besoin intime de délivrance, cette envie

inavouable de faire sortir sa fille de chez elle, comme un hôte gênant

et tenace, et elle y travaillait avec une adresse inconsciente,

ressaisie par le besoin de lutter pour garder encore, malgré tout,

l'homme qu'elle aimait.

Ne pouvant trop hâter le mariage d'Annette que leur deuil récent

retardait encore un peu, elle avait peur, une peur confuse et forte,

qu'un événement quelconque fît tomber ce projet, et elle cherchait,

presque malgré elle, à faire naître dans le coeur de sa fille de la

tendresse pour le marquis.

Toute la diplomatie rusée qu'elle avait employée depuis si longtemps

afin de conserver Olivier prenait chez elle une forme nouvelle, plus

affinée, plus secrète, et s'exerçait à faire se plaire les deux jeunes

gens, sans que les deux hommes se rencontrassent.

Comme le peintre, tenu par des habitudes de travail, ne déjeunait

jamais dehors et ne donnait d'ordinaire que ses soirées à ses amis,

elle invita souvent le marquis à déjeuner. Il arrivait, répandant

autour de lui l'animation d'une promenade à cheval, une sorte de

souffle d'air matinal. Et il parlait avec gaieté de toutes les choses

mondaines qui semblent flotter chaque jour sur le réveil automnal du

Paris hippique et brillant dans les allées du bois. Annette s'amusait

à l'écouter, prenait goût à ces préoccupations du jour qu'il lui

apportait ainsi, toutes fraîches et comme vernies de chic. Une

intimité juvénile s'établissait entre eux, une affectueuse camaraderie

qu'un goût commun et passionné pour les chevaux resserrait

naturellement. Quand il était parti, la comtesse et le comte faisaient

adroitement son éloge, disaient de lui ce qu'il fallait dire pour que

la jeune fille comprît qu'il dépendait uniquement d'elle de l'épouser

s'il lui plaisait.

Elle l'avait compris très vite d'ailleurs, et, raisonnant avec

candeur, jugeait tout simple de prendre pour mari ce beau garçon qui

lui donnerait, entre autres satisfactions, celle qu'elle préférait à

toutes de galoper chaque matin à côté de lui, sur un pur sang.

Ils se trouvèrent fiancés un jour, tout naturellement, après une

poignée de main et un sourire, et on parla de ce mariage comme d'une

chose depuis longtemps décidée. Alors le marquis commença à apporter

des cadeaux. La duchesse traitait Annette comme sa propre fille. Donc

toute cette affaire avait été chauffée par un accord commun sur

un petit feu d'intimité, pendant les heures calmes du jour, et le

marquis, ayant en outre beaucoup d'autres occupations, de relations,

de servitudes et de devoirs, venait rarement dans la soirée.

C'était le tour d'Olivier. Il dînait régulièrement chaque semaine chez

ses amis, et continuait aussi à apparaître à l'improviste pour leur

demander une tasse de thé entre dix heures et minuit.

Dès son entrée, la comtesse l'épiait, mordue par le désir de savoir ce

qui se passait dans son coeur. Il n'avait pas un regard, pas un geste

qu'elle n'interprétât aussitôt, et elle était torturée par cette

pensée: «Il est impossible qu'il ne l'aime pas en nous voyant l'une

auprès de l'autre.»

Lui aussi, il apportait des cadeaux. Il ne se passait point de semaine

sans qu'il apparût portant à la main deux petits paquets, dont il

offrait l'un à la mère, l'autre à la fille; et la comtesse, ouvrant

les boites qui contenaient souvent des objets précieux, avait des

serrements de coeur. Elle la connaissait bien, cette envie de donner

que, femme, elle n'avait jamais pu satisfaire, cette envie d'apporter

quelque chose, de faire plaisir, d'acheter pour quelqu'un, de trouver

chez les marchands le bibelot qui plaira.

Jadis déjà le peintre avait traversé cette crise et elle l'avait vu

bien des fois entrer, avec ce même sourire, ce même geste, un petit

paquet dans la main. Puis cela s'était calmé, et maintenant cela

recommençait. Pour qui? Elle n'avait point de doute! Ce n'était pas

pour elle!

Il semblait fatigué, maigri. Elle en conclut qu'il souffrait. Elle

comparait ses entrées, ses airs, ses allures avec l'attitude du

marquis que la grâce d'Annette commençait à émouvoir aussi. Ce n'était

point la même chose: M. de Farandal était épris, Olivier Bertin

aimait! Elle le croyait du moins pendant ses heures de torture, puis,

pendant ses minutes d'apaisement, elle espérait encore s'être trompée.

Oh! souvent elle faillit l'interroger quand elle se trouvait seule

avec lui, le prier, le supplier de lui parler, d'avouer tout, de ne

lui rien cacher. Elle préférait savoir et pleurer sous la certitude,

plutôt que de souffrir ainsi sous le doute, et de ne pouvoir lire en

ce coeur fermé où elle sentait grandir un autre amour.

Ce coeur auquel elle tenait plus qu'à sa vie, qu'elle avait surveillé,

réchauffé, animé de sa tendresse depuis douze ans, dont elle se

croyait sûre, qu'elle avait espéré définitivement acquis, conquis,

soumis, passionnément dévoué pour jusqu'à la fin de leurs jours, voilà

qu'il lui échappait par une inconcevable, horrible et monstrueuse

fatalité. Oui, il s'était refermé tout d'un coup, avec un secret

dedans. Elle ne pouvait plus y pénétrer par un mot familier, y

pelotonner son affection comme en une retraite fidèle, ouverte pour

elle seule. A quoi sert d'aimer, de se donner sans réserve si,

brusquement, celui à qui on a offert son être entier et son existence

entière, tout, tout ce qu'on avait en ce monde, vous échappe ainsi

parce qu'un autre visage lui a plu, et devient alors, en quelques

jours, presque un étranger!

Un étranger! Lui, Olivier? Il lui parlait comme auparavant avec les

mêmes mots, la même voix, le même ton. Et pourtant il y avait quelque

chose entre eux, quelque chose d'inexplicable, d'insaisissable,

d'invincible, presque rien, ce presque rien qui fait s'éloigner une

voile quand le vent tourne.

Il s'éloignait, en effet, il s'éloignait d'elle, un peu plus chaque

jour, par tous les regards qu'il jetait sur Annette. Lui-même ne

cherchait pas à voir clair en son coeur. Il sentait bien cette

fermentation d'amour, cette irrésistible attraction, mais il ne

voulait pas comprendre, il se confiait aux événements, aux hasards

imprévus de la vie.

Il n'avait plus d'autre souci que celui des dîners et des soirs entre

ces deux femmes séparées par leur deuil de tout mouvement mondain.

Ne rencontrant chez elles que des figures indifférentes, celle des

Corbelle et de Musadieu le plus souvent, il se croyait presque seul

avec elles dans le monde, et, comme il ne voyait plus guère la

duchesse et le marquis à qui on réservait les matins et le milieu des

jours, il les voulait oublier, soupçonnant le mariage remis à une

époque indéterminée.

Annette d'ailleurs ne parlait jamais devant lui de M. de Farandal.

Était-ce par une sorte de pudeur instinctive, ou peut-être par une de

ses secrètes intuitions des coeurs féminins qui leur fait pressentir

ce qu'ils ignorent?

Les semaines suivaient les semaines sans rien changer à cette vie, et

l'automne était venu, amenant la rentrée des Chambres plus tôt que de

coutume en raison des dangers de la politique.

Le jour de la réouverture, le comte de Guilleroy devait emmener à la

séance du Parlement Mme de Mortemain, le marquis et Annette après un

déjeuner chez lui. Seule la comtesse, isolée dans son chagrin toujours

grandissant, avait déclaré qu'elle resterait au logis.

On était sorti de table, on buvait le café dans le grand salon,

on était gai. Le comte, heureux de cette reprise des travaux

parlementaires, son seul plaisir, parlait presque avec esprit de la

situation présente et des embarras de la République; le marquis,

décidément amoureux, lui répondait avec entrain, en regardant Annette;

et la duchesse était contente presque également de l'émotion de son

neveu et de la détresse du gouvernement. L'air du salon était chaud de

cette première chaleur concentrée des calorifères rallumés, chaleur

d'étoffes, de tapis, de murs, où s'évapore hâtivement le parfum des

fleurs asphyxiées. Il y avait, dans cette pièce close où le café

aussi répandait son arôme, quelque chose d'intime, de familial et de

satisfait, quand la porte en fut ouverte devant Olivier Bertin.

Il s'arrêta sur le seuil tellement surpris qu'il hésitait à entrer,

surpris comme un mari trompé qui voit le crime de sa femme. Une colère

confuse et une telle émotion le suffoquaient qu'il reconnut son coeur

vermoulu d'amour. Tout ce qu'on lui avait caché et tout ce qu'il

s'était caché lui-même lui apparut en apercevant le marquis installé

dans la maison, comme un fiancé!

Il pénétra, dans un sursaut d'exaspération, tout ce qu'il ne voulait

pas savoir et tout ce qu'on n'osait point lui dire. Il ne se demanda

point pourquoi on lui avait dissimulé tous ces apprêts du mariage?

Il le devina; et ses yeux, devenus durs, rencontrèrent ceux de la

comtesse qui rougissait. Ils se comprirent.

Quand il se fut assis, on se tut quelques instants, sa présence

inattendue ayant paralysé l'essor des esprits, puis la duchesse se mit

à lui parler; et il répondit d'une voix brève, d'un timbre étrange,

changé subitement.

Il regardait autour de lui ces gens qui se remettaient à causer et il

se disait: «Ils m'ont joué. Ils me le paieront.» Il en voulait surtout

à la comtesse et à Annette, dont il pénétrait soudain l'innocente

dissimulation.

Le comte, regardant alors la pendule, s'écria:

--Oh! oh! il est temps de partir.

Puis se tournant vers le peintre:

--Nous allons à l'ouverture de la session parlementaire. Ma femme

seule reste ici. Voulez-vous nous accompagner; vous me feriez grand

plaisir?

Olivier répondit sèchement:

--Non, merci. Votre Chambre ne me tente pas.

Annette alors s'approcha de lui, et prenant son air enjoué:

--Oh! venez donc, cher maître. Je suis sûr que vous nous amuserez

beaucoup plus que les députés.

--Non, vraiment. Vous vous amuserez bien sans moi.

Le devinant mécontent et chagrin, elle insista, pour se montrer

gentille.

--Si, venez, monsieur le peintre. Je vous assure que, moi, je ne peux

pas me passer de vous.

Quelques mots lui échappèrent si vivement qu'il ne put ni les arrêter

dans sa bouche ni modifier leur accent.

--Bah! Vous vous passez de moi comme tout le monde.

Elle s'exclama, un peu surprise du ton:

--Allons, bon! Voilà qu'il recommence à ne plus me tutoyer.

Il eut sur les lèvres un de ces sourires crispés qui montrent tout le

mal d'une âme et avec un petit salut:

--Il faudra bien que j'en prenne l'habitude, un jour ou l'autre.

--Pourquoi ça?

--Parce que vous vous marierez et que votre mari, quel qu'il soit,

aurait le droit de trouver déplacé ce tutoiement dans ma bouche.

La comtesse s'empressa de dire:

--Il sera temps alors d'y songer. Mais j'espère qu'Annette n'épousera

pas un homme assez susceptible pour se formaliser de cette familiarité

de vieil ami.

Le comte criait:

--Allons, allons, en route! Nous allons nous mettre en retard!

Et ceux qui devaient l'accompagner, s'étant levés, sortirent avec lui

après les poignées de main d'usage et les baisers que la duchesse,

la comtesse et sa fille échangeaient à toute rencontre comme à toute

séparation.

Ils restèrent seuls, Elle et Lui, debout derrière les tentures de la

porte refermée.

--Asseyez-vous, mon ami, dit-elle doucement.

Mais lui, presque violent:

--Non, merci, je m'en vais aussi.

Elle murmura, suppliante:

--Oh! pourquoi?

--Parce que ce n'est pas mon heure, paraît-il. Je vous demande pardon

d'être venu sans prévenir.

--Olivier, qu'avez-vous?

--Rien. Je regrette seulement d'avoir troublé une partie de plaisir

organisée.

Elle lui saisit la main.

--Que voulez-vous dire? C'était le moment de leur départ puisqu'ils

assistent à l'ouverture de la session. Moi, je restais. Vous avez été,

au contraire, tout à fait inspiré en venant aujourd'hui où je suis

seule.

Il ricana.

--Inspiré, oui, j'ai été inspiré!

Elle lui prit les deux poignets, et, le regardant au fond des yeux,

elle murmura à voix très basse:

--Avouez-moi que vous l'aimez?

Il dégagea ses mains, ne pouvant plus maîtriser son impatience.

--Mais vous êtes folle avec cette idée!

Elle le ressaisit par les bras, et, les doigts crispés sur ses

manches, le suppliant:

--Olivier! avouez! avouez! j'aime mieux savoir, j'en suis certaine,

mais j'aime mieux savoir! J'aime mieux!... Oh! vous ne comprenez pas

ce qu'est devenue ma vie!

Il haussa les épaules.

--Que voulez-vous que j'y fasse? Est-ce ma faute si vous perdez la

tête?

Elle le tenait, l'attirant vers l'autre salon, celui du fond, où on

ne les entendrait pas. Elle le traînait par l'étoffe de sa jaquette,

cramponnée à lui, haletante. Quand elle l'eut amené jusqu'au petit

divan rond, elle le força à s'y laisser tomber, et puis s'assit auprès

de lui.

--Olivier, mon ami, mon seul ami, je vous en prie, dites-moi que vous

l'aimez. Je le sais, je le sens à tout ce que vous faites, je n'en

puis douter, j'en meurs, mais je veux le savoir de votre bouche!

Comme il se débattait encore, elle s'affaissa à genoux contre ses

pieds. Sa voix râlait.

--Oh! mon ami, mon ami, mon seul ami, est-ce vrai que vous l'aimez?

Il s'écria, en essayant de la relever:

--Mais non, mais non! Je vous jure que non!

Elle tendit la main vers sa bouche et la colla dessus pour la fermer,

balbutiant:

--Oh! ne mentez pas. Je souffre trop!

Puis laissant tomber sa tête sur les genoux de cet homme, elle

sanglota.

Il ne voyait plus que sa nuque, un gros tas de cheveux blonds où

se mêlaient beaucoup de cheveux blancs, et il fut traversé par une

immense pitié, par une immense douleur.

Saisissant à pleins doigts cette lourde chevelure, il la redressa

violemment, relevant vers lui deux yeux éperdus dont les larmes

ruisselaient. Et puis sur ces yeux pleins d'eau, il jeta ses lèvres

coup sur coup en répétant:

--Any! Any! ma chère, ma chère Any!

Alors, elle, essayant de sourire, et parlant avec cette voix hésitante

des enfants que le chagrin suffoque:

--Oh! mon ami, dites-moi seulement que vous m'aimez encore un peu,

moi?

Il se remit à l'embrasser.

--Oui, je vous aime, ma chère Any!

Elle se releva, se rassit auprès de lui, reprit ses mains, le regarda,

et tendrement:

--Voilà si longtemps que nous nous aimons. Ça ne devrait pas finir

ainsi.

Il demanda, en la serrant contre lui:

--Pourquoi cela finirait-il?

--Parce que je suis vieille et qu'Annette ressemble trop à ce que

j'étais quand vous m'avez connue?

Ce fut lui alors qui ferma du bout de sa main cette bouche

douloureuse, en disant:

--Encore! Je vous en prie, n'en parlez plus. Je vous jure que vous

vous trompez!

Elle répéta:

--Pourvu que vous m'aimiez un peu seulement, moi!

Il redit:

--Oui, je vous aime!

Puis ils demeurèrent longtemps sans parler, les mains dans les mains,

très émus et très tristes.

Enfin, elle interrompit ce silence en murmurant:

--Oh! les heures qui me restent à vivre ne seront pas gaies.

--Je m'efforcerai de vous les rendre douces.

L'ombre de ces ciels nuageux qui précède de deux heures le crépuscule

se répandait dans le salon, les ensevelissait peu à peu sous le gris

brumeux des soirs d'automne.

La pendule sonna.

--Il y a déjà longtemps que nous sommes ici, dit-elle. Vous devriez

vous en aller, car on pourrait venir, et nous ne sommes pas calmes!

Il se leva, l'étreignit, baisant comme autrefois sa bouche

entr'ouverte, puis ils retraversèrent les deux salons en se tenant le

bras, comme des époux.

--Adieu, mon ami.

--Adieu, mon amie.

Et la portière retomba sur lui!

Il descendit l'escalier, tourna vers la Madeleine, se mit à marcher

sans savoir ce qu'il faisait, étourdi comme après un coup, les jambes

faibles, le coeur chaud et palpitant ainsi qu'une loque brûlante

secouée en sa poitrine. Pendant deux heures, ou trois heures, ou

peut-être quatre, il alla devant lui, dans une sorte d'hébétement

moral et d'anéantissement physique qui lui laissaient tout juste la

force de mettre un pied devant l'autre. Puis il rentra chez lui pour

réfléchir.

Donc il aimait cette petite fille! Il comprenait maintenant tout ce

qu'il avait éprouvé près d'elle depuis la promenade au parc Monceau

quand il retrouva dans sa bouche l'appel d'une voix à peine

reconnue, de la voix qui jadis avait éveillé son coeur, puis tout ce

recommencement lent, irrésistible, d'un amour mal éteint, pas encore

refroidi, qu'il s'obstinait à ne point s'avouer.

Qu'allait-il faire? Mais que pouvait-il faire? Lorsqu'elle serait

mariée, il éviterait de la voir souvent, voilà tout. En attendant, il

continuerait à retourner dans la maison, afin qu'on ne se doutât de

rien, et il cacherait son secret à tout le monde.

Il dîna chez lui, ce qui ne lui arrivait jamais. Puis il fit chauffer

le grand poêle de son atelier, car la nuit s'annonçait glaciale. Il

ordonna même d'allumer le lustre comme s'il eût redouté les coins

obscurs, et il s'enferma. Quelle émotion bizarre, profonde, physique,

affreusement triste l'étreignait! Il la sentait dans sa gorge, dans

sa poitrine, dans tous ses muscles amollis, autant que dans son âme

défaillante. Les murs de l'appartement l'oppressaient; toute sa vie

tenait là dedans, sa vie d'artiste et sa vie d'homme. Chaque étude

peinte accrochée lui rappelait un succès, chaque meuble lui disait un

souvenir. Mais succès et souvenirs étaient des choses passées! Sa

vie? Comme elle lui sembla courte, vide et remplie. Il avait fait

des tableaux, encore des tableaux, toujours des tableaux et aimé une

femme. Il se rappelait les soirs d'exaltation, après les rendez-vous,

dans ce même atelier. Il avait marché des nuits entières, avec de la

fièvre plein son être. La joie de l'amour heureux, la joie du succès

mondain, l'ivresse unique de la gloire, lui avaient fait savourer des

heures inoubliables de triomphe intime.

Il avait aimé une femme, et cette femme l'avait aimé. Par elle il

avait reçu ce baptême qui révèle à l'homme le monde mystérieux des

émotions et des tendresses. Elle avait ouvert son coeur presque de

force, et maintenant il ne le pouvait plus refermer. Un autre amour

entrait, malgré lui, par cette brèche! un autre ou plutôt le même

surchauffé par un nouveau visage, le même accru de toute la force

que prend, en vieillissant, ce besoin d'adorer. Donc il aimait cette

petite fille! Il n'y avait plus à lutter, à résister, à nier, il

l'aimait avec le désespoir de savoir qu'il n'aurait même pas d'elle

un peu de pitié, qu'elle ignorerait toujours son atroce tourment,

et qu'un autre l'épouserait. A cette pensée sans cesse reparue,

impossible à chasser, il était saisi par une envie animale de hurler à

la façon des chiens attachés, car il se sentait impuissant, asservi,

enchaîné comme eux. De plus en plus nerveux, à mesure qu'il songeait,

il allait toujours à grands pas à travers la vaste pièce éclairée

comme pour une fête. Ne pouvant enfin tolérer davantage la douleur de

cette plaie avivée, il voulut essayer de la calmer par le souvenir de

son ancienne tendresse, de la noyer dans l'évocation de sa première et

grande passion. Dans le placard où il la gardait, il alla prendre la

copie qu'il avait faite autrefois pour lui du portrait de la comtesse,

puis il la posa sur son chevalet, et, s'étant assis en face, la

contempla. Il essayait de la revoir, de la retrouver vivante,

telle qu'il l'avait aimée jadis. Mais c'était toujours Annette qui

surgissait sur la toile. La mère avait disparu, s'était évanouie

laissant à sa place cette autre figure qui lui ressemblait

étrangement. C'était la petite avec ses cheveux un peu plus clairs,

son sourire un peu plus gamin, son air un peu plus moqueur, et il

sentait bien qu'il appartenait corps et âme à ce jeune être-là, comme

il n'avait jamais appartenu à l'autre, comme une barque qui coule

appartient aux vagues!

Alors il se releva, et, pour ne plus voir cette apparition, il

retourna la peinture; puis comme il se sentait trempé de tristesse,

il alla prendre dans sa chambre, pour le rapporter dans l'atelier,

le tiroir de son secrétaire où dormaient toutes les lettres de sa

maîtresse. Elles étaient là comme en un lit, les unes sur les autres,

formant une couche épaisse de petits papiers minces. Il enfonça ses

mains dedans, dans toute cette prose qui parlait d'eux, dans ce bain

de leur longue liaison. Il regardait cet étroit cercueil de planches

où gisait cette masse d'enveloppes entassées, sur qui son nom, son nom

seul, était toujours écrit. Il songeait qu'un amour, que le tendre

attachement de deux êtres l'un pour l'autre, que l'histoire de deux

coeurs, étaient racontés là dedans, dans ce flot jauni de papiers que

tachaient des cachets rouges, et il aspirait, en se penchant dessus,

un souffle vieux, l'odeur mélancolique des lettres enfermées.

Il les voulut relire et, fouillant au fond du tiroir, prit une poignée

des plus anciennes. A mesure qu'il les ouvrait, des souvenirs en

sortaient, précis, qui remuaient son âme. Il en reconnaissait beaucoup

qu'il avait portées sur lui pendant des semaines entières, et il

retrouvait, tout le long de la petite écriture qui lui disait des

phases si douces, les émotions oubliées d'autrefois. Tout à coup il

rencontra sous ses doigts un fin mouchoir brodé. Qu'était-ce? Il

chercha quelques instants, puis se souvint! Un jour, chez lui, elle

avait sangloté parce qu'elle était un peu jalouse, et il lui vola,

pour le garder, son mouchoir trempé de larmes!

Ah! les tristes choses! les tristes choses! La pauvre femme!

Du fond de ce tiroir, du fond de son passé, toutes ces réminiscences

montaient comme une vapeur: ce n'était plus que la vapeur impalpable

de la réalité tarie. Il en souffrait pourtant et pleurait sur ces

lettres, comme on pleure sur les morts parce qu'ils ne sont plus.

Mais tout cet ancien amour remué faisait fermenter en lui une ardeur

jeune et nouvelle, une sève de tendresse irrésistible qui rappelait

dans son souvenir le visage radieux d'Annette. Il avait aimé la mère,

dans un élan passionné de servitude volontaire, il commençait à aimer

cette petite fille comme un esclave, comme un vieil esclave tremblant

à qui on rive des fers qu'il ne brisera plus.

Cela, il le sentait dans le fond de son être, et il en était terrifié.

Il essayait de comprendre comment et pourquoi elle le possédait ainsi?

Il la connaissait si peu! Elle était à peine une femme dont le coeur

et l'âme dormaient encore du sommeil de la jeunesse.

Lui, maintenant, il était presque au bout de sa vie! Comment donc

cette enfant l'avait-elle pris avec quelques sourires et des mèches de

cheveux! Ah! les sourires, les cheveux de cette petite fillette blonde

lui donnaient des envies de tomber à genoux et de se frapper le front

par terre!

Sait-on, sait-on jamais pourquoi une figure de femme a tout à coup sur

nous la puissance d'un poison? Il semble qu'on l'a bue avec les yeux,

qu'elle est devenue notre pensée et notre chair! On en est ivre, on en

est fou, on vit de cette image absorbée et on voudrait en mourir!

Comme on souffre parfois de ce pouvoir féroce et incompréhensible

d'une forme de visage sur le coeur d'un homme!

Olivier Bertin s'était remis à marcher; la nuit s'avançait; son poêle

s'était éteint. A travers les vitrages, le froid du dehors entrait.

Alors il gagna son lit où il continua jusqu'au jour à songer et à

souffrir.

Il fut debout de bonne heure, sans savoir pourquoi, ni ce qu'il allait

faire, agité par ses nerfs, irrésolu comme une girouette qui tourne.

A force de chercher une distraction pour son esprit, une occupation

pour son corps, il se souvint que, ce jour-là même, quelques membres

de son cercle se retrouvaient, chaque semaine, au Bain Maure où ils

déjeunaient après le massage. Il s'habilla donc rapidement, espérant

que l'étuve et la douche le calmeraient, et il sortit.

Dès qu'il eut mis le pied dehors, un froid vif le saisit, ce premier

froid crispant de la première gelée qui détruit, en une seule nuit,

les derniers restes de l'été.

Tout le long des boulevards, c'était une pluie épaisse de larges

feuilles jaunes qui tombaient avec un bruit sec et menu. Elles

tombaient, à perte de vue, d'un bout à l'autre des larges avenues

entre les façades des maisons, comme si toutes les tiges venaient

d'être séparées des branches par le tranchant d'une fine lame de

glace. Les chaussées et les trottoirs en étaient déjà couverts,

ressemblaient, pour quelques heures, aux allées des forêts au début de

l'hiver. Tout ce feuillage mort crépitait sous les pas et s'amassait,

par moments, en vagues légères, sous les poussées du vent.

C'était un de ces jours de transition qui sont la fin d'une saison

et le commencement d'une autre, qui ont une saveur ou une tristesse

spéciale, tristesse d'agonie ou saveur de sève qui renaît.

En franchissant le seuil du Bain Turc, la pensée de la chaleur dont il

allait pénétrer sa chair après ce passage dans l'air glacé des

rues fit tressaillir le coeur triste d'Olivier d'un frisson de

satisfaction. Il se dévêtit avec prestesse, roula autour de sa taille

l'écharpe légère qu'un garçon lui tendait et disparut derrière la

porte capitonnée ouverte devant lui.

Un souffle chaud, oppressant, qui semblait venir d'un foyer lointain,

le fit respirer comme s'il eût manqué d'air en traversant une galerie

mauresque, éclairée par deux lanternes orientales. Puis un nègre

crépu, vêtu seulement d'une ceinture, le torse luisant, les membres

musculeux, s'élança devant lui pour soulever une portière à l'autre

extrémité, et Bertin pénétra dans la grande étuve, ronde, élevée,

silencieuse, presque mystique comme un temple. Le jour tombait d'en

haut, par la coupole et par des trèfles en verres colorés, dans

l'immense salle circulaire et dallée, aux murs couverts de faïences

décorées à la mode arabe.

Des hommes de tout âge, presque nus, marchaient lentement, à pas

graves, sans parler; d'autres étaient assis sur des banquettes de

marbre, les bras croisés; d'autres causaient à voix basse.

L'air brûlant faisait haleter dès l'entrée. Il y avait là dedans,

dans ce cirque étouffant et décoratif, où l'on chauffait de la chair

humaine, où circulaient des masseurs noirs et maures aux jambes

cuivrées, quelque chose d'antique et de mystérieux.

La première figure aperçue par le peintre fut celle du comte de Landa.

Il circulait comme un lutteur romain, fier de son énorme poitrine et

de ses gros bras croisés dessus. Habitué des étuves, il s'y croyait

sur la scène comme un acteur applaudi, et il y jugeait en expert la

musculature discutée de tous les hommes forts de Paris.

--Bonjour. Bertin, dit-il.

Ils se serrèrent la main; puis Landa reprit:

--Hein, bon temps pour la sudation.

--Oui, magnifique.

--Vous avez vu Rocdiane? Il est là-bas. J'ai été le prendre au saut du

lit. Oh! regardez-moi cette anatomie!

Un petit monsieur passait, aux jambes cagneuses, aux bras grêles, au

flanc maigre, qui fit sourire de dédain ces deux vieux modèles de la

vigueur humaine.

Rocdiane venait vers eux, ayant aperçu le peintre.

Ils s'assirent sur une longue table de marbre et se mirent à causer

comme dans un salon. Des garçons de service circulaient, offrant à

boire. On entendait retentir les claques des masseurs sur la chair nue

et le jet subit des douches. Un clapotis d'eau continu, parti de tous

les coins du grand amphithéâtre, l'emplissait aussi d'un bruit léger

de pluie.

A tout moment un nouveau venu saluait les trois amis, ou s'approchait

pour leur serrer la main.

C'étaient le gros duc d'Harisson, le petit prince Epilati, le baron

Flach et d'autres.

Rocdiane dit tout à coup:

--Tiens, Farandal!

Le marquis entrait, les mains sur les hanches, marchant avec cette

aisance des hommes très bien faits que rien ne gêne.

Landa murmura:

--C'est un gladiateur, ce gaillard-là!

Rocdiane reprit, se tournant vers Bertin:

--Est-ce vrai qu'il épouse la fille de vos amis?

--Je le pense, dit le peintre.

Mais cette question, en face de cet homme, en ce moment, en cet

endroit, fit passer dans le coeur d'Olivier une affreuse secousse de

désespoir et de révolte. L'horreur de toutes les réalités entrevues

lui apparut en une seconde avec une telle acuité, qu'il lutta pendant

quelques instants contre une envie animale de se jeter sur le marquis.

Puis il se leva.

--Je suis fatigué, dit-il. Je vais tout de suite au massage.

Un Arabe passait.

--Ahmed, es-tu libre?

--Oui, monsieur Bertin.

Et il partit à pas pressés afin d'éviter la poignée de main de

Farandal qui venait lentement en faisant le tour du Hammam.

A peine resta-t-il un quart d'heure dans la grande salle de repos

si calme en sa ceinture de cellules où sont les lits, autour d'un

parterre de plantes africaines et d'un jet d'eau qui s'égrène au

milieu. Il avait l'impression d'être suivi, menacé, que le marquis

allait le rejoindre et qu'il devrait, la main tendue, le traiter en

ami avec le désir de le tuer.

Et il se retrouva bientôt sur le boulevard couvert de feuilles mortes.

Elles ne tombaient plus, les dernières ayant été détachées par une

longue rafale. Leur tapis rouge et jaune frémissait, remuait, ondulait

d'un trottoir à l'autre sous les poussées plus vives de la brise

grandissante.

Tout à coup une sorte de mugissement glissa sur les toits, ce cri de

bête de la tempête qui passe, et, en même temps, un souffle furieux de

vent qui semblait venir de la Madeleine s'engouffra dans le boulevard.

Les feuilles, toutes les feuilles tombées qui paraissaient l'attendre,

se soulevèrent à son approche. Elles couraient devant lui, s'amassant

et tourbillonnant, s'enlevant en spirales jusqu'au faîte des maisons.

Il les chassait comme un troupeau, un troupeau fou qui s'envolait, qui

s'en allait, fuyant vers les barrières de Paris, vers le ciel libre de

la banlieue. Et quand le gros nuage de feuilles et de poussière eut

disparu sur les hauteurs du quartier Malesherbes, les chaussées et les

trottoirs demeurèrent nus, étrangement propres et balayés.

Bertin songeait: «Que vais-je devenir? Que vais-je faire? Où vais-je

aller?» Et il retournait chez lui, ne pouvant rien imaginer.

Un kiosque à journaux attira son oeil. Il en acheta sept ou huit,

espérant qu'il y trouverait à lire peut-être pendant une heure ou

deux.

--Je déjeune ici, dit-il en rentrant. Et il monta dans son atelier.

Mais il sentit en s'asseyant qu'il n'y pourrait pas rester, car il

avait en tout son corps une agitation de bête enragée.

Les journaux parcourus ne purent distraire une minute son âme, et les

faits qu'il lisait lui restaient dans les yeux sans aller jusqu'à sa

pensée. Au milieu d'un article qu'il ne cherchait point à comprendre,

le mot Guilleroy le fit tressaillir. Il s'agissait de la séance de la

Chambre, où le comte avait prononcé quelques paroles.

Son attention, éveillée par cet appel, rencontra ensuite le nom du

célèbre ténor Montrosé qui devait donner, vers la fin de décembre, une

représentation unique au grand Opéra. Ce serait, disait le journal,

une magnifique solennité musicale, car le ténor Montrosé, qui avait

quitté Paris depuis six ans, venait de remporter, dans toute l'Europe

et en Amérique, des succès sans précédents, et il serait, en outre,

accompagné de l'illustre cantatrice suédoise Helsson, qu'on n'avait

pas entendue non plus à Paris depuis cinq ans!

Tout à coup Olivier eut l'idée, qui sembla naître au fond de son

coeur, de donner à Annette le plaisir de ce spectacle. Puis il songea

que le deuil de la comtesse mettrait obstacle à ce projet, et il

chercha des combinaisons pour le réaliser quand même. Une seule se

présenta. Il fallait prendre une loge sur la scène où l'on était

presque invisible, et, si la comtesse néanmoins n'y voulait pas venir,

faire accompagner Annette par son père et par la duchesse. En ce cas,

c'est à la duchesse qu'il faudrait offrir cette loge. Mais il devrait

alors inviter le marquis!

Il hésita et réfléchit longtemps.

Certes, le mariage était décidé, même fixé sans aucun doute. Il

devinait la hâte de son amie à terminer cela, il comprenait que, dans

les limites les plus courtes, elle donnerait sa fille à Farandal. Il

n'y pouvait rien. Il ne pouvait ni empêcher, ni modifier, ni retarder

cette affreuse chose! Puisqu'il fallait la subir, ne valait-il pas

mieux essayer de dompter son âme, de cacher sa souffrance, de paraître

content, de ne plus se laisser entraîner, comme tout a l'heure, par

son emportement.

Oui, il inviterait le marquis, apaisant par là les soupçons de la

comtesse et se gardant une porte amie dans l'intérieur du jeune

ménage.

Dès qu'il eut déjeuné, il descendit à l'Opéra pour s'assurer la

possession d'une des loges cachées derrière le rideau. Elle lui fut

promise. Alors il courut chez les Guilleroy.

La comtesse parut presque aussitôt, et, encore tout émue de leur

attendrissement de la veille:

--Comme c'est gentil de revenir aujourd'hui! dit-elle.

Il balbutia.

--Je vous apporte quelque chose.

--Quoi donc?

--Une loge sur la scène de l'Opéra pour une représentation unique de

Helsson et de Montrosé.

--Oh! mon ami, quel chagrin! Et mon deuil?

--Votre deuil est vieux de quatre mois bientôt.

--Je vous assure que je ne peux pas.

--Et Annette? Songez qu'une occasion pareille ne se représentera

peut-être jamais.

--Avec qui irait-elle?

--Avec son père et la duchesse que je vais inviter. J'ai l'intention

aussi d'offrir une place au marquis.

Elle le regarda au fond des yeux tandis qu'une envie folle de

l'embrasser lui montait aux lèvres. Elle répéta, ne pouvant en croire

ses oreilles:

--Au marquis?

--Mais oui!

Et elle consentit tout de suite à cet arrangement.

Il reprit d'un air indifférent.

--Avez-vous fixé l'époque de leur mariage?

--Mon Dieu oui, à peu près. Nous avons des raisons pour le presser

beaucoup, d'autant plus qu'il était déjà décidé avant la mort de

maman. Vous vous le rappelez?

--Oui, parfaitement. Et pour quand?

--Mais, pour le commencement de janvier. Je vous demande pardon de ne

vous l'avoir pas annoncé plus tôt.

Annette entrait. Il sentit son coeur sauter dans sa poitrine avec

une force de ressort, et toute la tendresse qui le jetait vers elle

s'aigrit soudain et fit naître en lui cette sorte de bizarre animosité

passionnée que devient l'amour quand la jalousie le fouette.

--Je vous apporte quelque chose, dit-il.

Elle répondit:

--Alors nous en sommes décidément au «vous».

Il prit un air paternel.

--Écoutez, mon enfant. Je suis au courant de l'événement qui se

prépare. Je vous assure que cela sera indispensable dans quelque

temps. Vaut mieux tout de suite que plus tard.

Elle haussa les épaules d'un air mécontent, tandis que la comtesse se

taisait, le regard au loin et la pensée tendue.

Annette demanda:

--Que m'apportez-vous?

Il annonça la représentation et les invitations qu'il comptait faire.

Elle fut ravie, et, lui sautant au cou avec un élan de gamine,

l'embrassa sur les deux joues.

Il se sentit défaillir et comprit, sous le double effleurement léger

de cette petite bouche au souffle frais, qu'il ne se guérirait jamais.

La comtesse, crispée, dit à sa fille:

--Tu sais que ton père t'attend.

--Oui, maman, j'y vais.

Elle se sauva, en envoyant encore des baisers du bout des doigts.

Dès qu'elle fut sortie, Olivier demanda:

--Vont-ils voyager?

--Oui, pendant trois mois.

Et il murmura, malgré lui:

--Tant mieux!

--Nous reprendrons notre ancienne vie, dit la comtesse.

Il balbutia:

--Je l'espère bien.

--En attendant, ne me négligez point.

--Non, mon amie.

L'élan qu'il avait eu la veille en la voyant pleurer, et l'idée qu'il

venait d'exprimer d'inviter le marquis à cette représentation de

l'Opéra, redonnaient à la comtesse un peu d'espoir.

Il fut court. Une semaine ne s'était point passée qu'elle suivait de

nouveau sur la figure de cet homme, avec une attention torturante et

jalouse, toutes les étapes de son supplice. Elle n'en pouvait rien

ignorer, passant elle-même par toutes les douleurs qu'elle devinait

chez lui, et la constante présence d'Annette lui rappelait, à tous les

moments du jour, l'impuissance de ses efforts.

Tout l'accablait en même temps, les années et le deuil. Sa coquetterie

active, savante, ingénieuse qui, durant toute sa vie, l'avait fait

triompher pour lui, se trouvait paralysée par cet uniforme noir qui

soulignait sa pâleur et l'altération de ses traits, de même qu'il

rendait éblouissante l'adolescence de son enfant. Elle était loin déjà

l'époque, si proche cependant, du retour d'Annette à Paris, où elle

recherchait avec orgueil des similitudes de toilette qui lui étaient

alors favorables. Maintenant, elle avait des envies furieuses

d'arracher de son corps ces vêtements de mort qui l'enlaidissaient et

la torturaient.

Si elle avait senti à son service toutes les ressources de l'élégance,

si elle avait pu choisir et employer des étoffes aux nuances

délicates, en harmonie avec son teint, qui auraient donné à son charme

agonisant une puissance étudiée, aussi captivante que la grâce inerte

de sa fille, elle aurait su, sans doute, demeurer encore la plus

séduisante.

Elle connaissait si bien l'action des toilettes enfiévrantes du soir

et des molles toilettes sensuelles du matin, du déshabillé troublant

gardé pour déjeuner avec les amis intimes et qui laisse à la

femme, jusqu'au milieu du jour, une sorte de saveur de son lever,

l'impression matérielle et chaude du lit quitté et de la chambre

parfumée!

Mais que pouvait-elle tenter sous cette robe sépulcrale, sous cette

tenue de forçat, qui la couvrirait pendant une année entière! Un an!

Elle resterait un an emprisonnée dans ce noir, inactive et vaincue!

Pendant un an, elle se sentirait vieillir jour par jour, heure par

heure, minute par minute, sous cette gaine de crêpe! Que serait-elle

dans un an si sa pauvre chair malade continuait à s'altérer ainsi sous

les angoisses de son âme?

Ces idées ne la quittaient plus, lui gâtaient tout ce qu'elle aurait

savouré, lui faisaient une douleur de tout ce qui aurait été une joie,

ne lui laissaient plus une jouissance intacte, un contentement ni une

gaîté. Sans cesse elle frémissait d'un besoin exaspéré de secouer ce

poids de misère qui l'écrasait, car sans cette obsession harcelante

elle aurait été si heureuse encore, alerte et bien portante!

Elle se sentait une âme vivace et fraîche, un coeur toujours jeune,

l'ardeur d'un être qui commence à vivre, un appétit de bonheur

insatiable, plus vorace même qu'autrefois, et un besoin d'aimer

dévorant.

Et voilà que toutes les bonnes choses, toutes les choses douces,

délicieuses, poétiques, qui embellissent et font chérir l'existence,

se retiraient d'elle, parce qu'elle avait vieilli! C'était fini! Elle

retrouvait pourtant encore en elle ses attendrissements de jeune fille

et ses élans passionnés de jeune femme. Rien n'avait vieilli que sa

chair, sa misérable peau, cette étoffe des os, peu à peu fanée, rongée

comme le drap sur le bois d'un meuble. La hantise de cette décadence

était attachée à elle, devenue presque une souffrance physique. L'idée

fixe avait fait naître une sensation d'épiderme, la sensation du

vieillissement, continue et perceptible comme celle du froid ou de

la chaleur. Elle croyait, en effet, sentir, ainsi qu'une vague

démangeaison, la marche lente des rides sur son front, l'affaissement

du tissu des joues et de la gorge, et la multiplication de ces

innombrables petits traits qui fripent la peau fatiguée. Comme un

être atteint d'un mal dévorant qu'un constant prurit contraint à se

gratter, la perception et la terreur de ce travail abominable et menu

du temps rapide lui mirent dans l'âme l'irrésistible besoin de le

constater dans les glaces. Elles l'appelaient, l'attiraient, la

forçaient à venir, les yeux fixes, voir, revoir, reconnaître sans

cesse, toucher du doigt, comme pour s'en mieux assurer, l'usure

ineffaçable des ans. Ce fut d'abord une pensée intermittente reparue

chaque fois qu'elle apercevait, soit chez elle, soit ailleurs, la

surface polie du cristal redoutable. Elle s'arrêtait sur les trottoirs

pour se regarder aux devantures des boutiques, accrochée comme par une

main à toutes les plaques de verre dont les marchands ornent leurs

façades. Cela devint une maladie, une possession. Elle portait dans sa

poche une mignonne boîte à poudre de riz en ivoire, grosse comme une

noix, dont le couvercle intérieur enfermait un imperceptible miroir,

et souvent, tout en marchant, elle la tenait ouverte dans sa main et

la levait vers ses yeux.

Quand elle s'asseyait pour lire ou pour écrire, dans le salon aux

tapisseries, sa pensée, un instant distraite par cette besogne

nouvelle, revenait bientôt à son obsession. Elle luttait, essayait

de se distraire, d'avoir d'autres idées, de continuer son travail.

C'était en vain; la piqûre du désir la harcelait, et bientôt sa main,

lâchant le livre ou la plume, se tendait par un mouvement irrésistible

vers la petite glace à manche de vieil argent qui traînait sur son

bureau. Dans le cadre ovale et ciselé son visage entier s'enfermait

comme une figure d'autrefois, comme un portrait du dernier siècle,

comme un pastel jadis frais que le soleil avait terni. Puis,

lorsqu'elle s'était longtemps contemplée, elle reposait, d'un

mouvement las, le petit objet sur le meuble et s'efforçait de se

remettre à l'oeuvre, mais elle n'avait pas lu deux pages ou écrit

vingt lignes, que le besoin de se regarder renaissait en elle,

invincible et torturant; et elle tendait de nouveau le bras pour

reprendre le miroir.

Elle le maniait maintenant comme un bibelot irritant et familier que

la main ne peut quitter, s'en servait à tout moment en recevant ses

amis, et s'énervait jusqu'à crier, le haïssait comme un être en le

retournant dans ses doigts.

Un jour, exaspérée par cette lutte entre elle et ce morceau de verre,

elle le lança contre le mur où il se fendit et s'émietta.

Mais au bout de quelque temps son mari, qui l'avait fait réparer, le

lui remit plus clair que jamais. Elle dut le prendre et remercier,

résignée à le garder.

Chaque soir aussi et chaque matin enfermée en sa chambre, elle

recommençait malgré elle cet examen minutieux et patient de l'odieux

et tranquille ravage.

Couchée, elle ne pouvait dormir, rallumait une bougie et demeurait,

les yeux ouverts, à songer que les insomnies et le chagrin hâtaient

irrémédiablement la besogne horrible du temps qui court. Elle écoutait

dans le silence de la nuit le balancier de sa pendule qui semblait

murmurer de son tic-tac, monotone et régulier--«ça va, ça va, ça va»,

et son coeur se crispait dans une telle souffrance que, son drap sur

sa bouche, elle gémissait de désespoir.

Autrefois, comme tout le monde, elle avait eu la notion des années qui

passent et des changements qu'elles apportent. Comme tout le monde,

elle avait dit, elle s'était dit, chaque hiver, chaque printemps ou

chaque été: «J'ai beaucoup changé depuis l'an dernier.» Mais toujours

belle, d'une beauté un peu différente, elle ne s'en inquiétait pas.

Aujourd'hui, tout à coup, au lieu de constater encore paisiblement la

marche lente des saisons, elle venait de découvrir et de comprendre la

fuite formidable des instants. Elle avait eu la révélation subite de

ce glissement de l'heure, de cette course imperceptible, affolante

quand on y songe, de ce défilé infini des petites secondes pressées

qui grignotent le corps et la vie des hommes.

Après ces nuits misérables, elle trouvait de longues somnolences plus

tranquilles, dans la tiédeur des draps, lorsque sa femme de chambre

avait ouvert ses rideaux et fait flamber le feu matinal. Elle

demeurait lasse, assoupie, ni éveillée ni endormie, dans un

engourdissement de pensée qui laissait renaître en elle l'espoir

instinctif et providentiel dont s'éclairent et dont vivent jusqu'à

leurs derniers jours le coeur et le sourire des hommes.

Chaque matin maintenant, dès qu'elle avait quitté son lit, elle se

sentait dominée par un désir puissant de prier Dieu, d'obtenir de lui

un peu de soulagement et de consolation.

Elle s'agenouillait alors devant un grand Christ de chêne, cadeau

d'Olivier, oeuvre rare découverte par lui, et les lèvres closes,

implorant avec cette voix de l'âme dont on se parle à soi-même, elle

poussait vers le martyr divin une douloureuse supplication. Affolée

par le besoin d'être entendue et secourue, naïve en sa détresse comme

tous les fidèles à genoux, elle ne pouvait douter qu'il l'écoutât,

qu'il fût attentif à sa requête et peut-être touché pour sa peine.

Elle ne lui demandait pas de faire pour elle ce que jamais il n'a fait

pour personne, de lui laisser jusqu'à sa mort le charme, la fraîcheur

et la grâce, elle lui demandait seulement un peu de repos et de répit.

Il fallait bien qu'elle vieillit, comme il fallait qu'elle mourût!

Mais pourquoi si vite? Des femmes restaient belles si tard? Ne

pouvait-il lui accorder d'être une de celles-là? Comme il serait bon,

Celui qui avait aussi tant souffert, s'il lui abandonnait seulement

pendant deux ou trois ans encore le reste de séduction qu'il lui

fallait pour plaire!

Elle ne lui disait point ces choses, mais elle les gémissait vers Lui,

dans la plainte confuse de son âme.

Puis, s'étant relevée, elle s'asseyait devant sa toilette, et, avec

une tension de pensée aussi ardente que pour la prière, elle maniait

les poudres, les pâtes, les crayons, les houppes et les brosses qui

lui refaisaient une beauté de plâtre, quotidienne et fragile.

Fort comme la mort · 第 10 / 11 题