LA FIN D'UN RÈGNE

Toute la nuit il avait soufflé un grand vent qui tomba dans la

matinée. Octobre qui commençait s'annonçait mal. Après le déjeuner, je

sortis pour constater les dégâts de l'orage. L'automne était venu

brusquement. Dans les bois les feuilles des bouleaux et des fayards,

les feuilles rouges et les feuilles dorées, arrachées des arbres où

elles brillaient comme des fleurs, bruissaient sous mes pas, et comme

autrefois, quand j'étais petit et que j'allais cueillir des noix en

contrebande pour les écraser ensuite sur les chenets, je laissais

traîner mes pieds pour mieux entendre ce crissement aigu et plaintif.

A mon retour, le soir, je vis un char arrêté devant la porte du

chalet. Son fanal n'était pas allumé et le jour baissait, de sorte que

je ne reconnus qu'en m'approchant le véhicule de notre fermier. Le

cheval n'était pas dételé, mais personne n'en avait la garde: on

avait simplement pris la précaution de lui poser une couverture sur le

dos.

--Eh bien! Etienne, dis-je en entrant à la cuisine où le fermier se

chauffait, car il faisait déjà froid à la montagne, qu'est-ce qui vous

amène?

Nous l'appelions par son prénom, comme il est d'usage chez nous, bien

qu'il fût déjà vieux. Il tenait les mains en avant, vers le fourneau,

et il tourna vers moi sa figure ridée et rasée qu'éclairait la lampe

allumée à l'instant.

Ses yeux trop clairs, décolorés à force de servir par tous les temps,

ne semblaient pas me distinguer avec netteté:

--Ah! monsieur François! murmura-t-il presque bas en se levant.

Je ne sais pourquoi, cette exclamation insignifiante me causa une

impression désagréable.

--Vous ne venez pas nous chercher? demandai-je.

Il allait me répondre, quand nous fûmes rejoints par ma soeur Louise

qu'on avait avertie. Elle le salua amicalement et s'informa des

nouvelles qu'il apportait de la ville. Cependant il ne se pressait pas

de répondre.

--Il y a, finit-il par dire, que Madame vous réclame.

--Madame? remarqua Louise.

--Bien, fis-je. Et pour quand?

--Ce soir, bien sûr il est trop tard pour vous descendre. Ma bête est

fatiguée et la nuit est déjà là. Demain matin, de bon matin.

Pourquoi tant de hâte? A peine aurait-on le loisir de plier les

paquets. J'allais protester, mais le fermier se déroba: il fallait

rentrer le cheval à l'écurie et le char à la remise. Pendant son

absence, je m'élevai contre un délai si court. Au fond, la perspective

de quitter ces lieux me remplissait de tristesse et je retrouvais en

moi-même cette désolation que j'avais ressentie dans le bois jonché de

feuilles mortes. Louise ne m'écoutait pas, et je m'aperçus qu'elle

pleurait. Avait-elle tant de chagrin de partir?

--J'ai peur, m'expliqua-t-elle.

Peur de quoi? Grand-père, mis au courant, manifesta comme moi peu

d'enthousiasme pour le départ.

--On n'était pas mal ici, déclara-t-il. On faisait ce qu'on voulait.

Comme s'il ne l'avait pas toujours fait! Mais de quoi s'effrayait

Louise? Elle nous le confia peu à peu. Pour que le fermier fût venu

nous chercher, il fallait qu'il y eût un malade à la maison, un malade

gravement atteint. Il avait dit _Madame vous demande_. Donc, ce

n'était pas maman, ce ne pouvait être que mon père. Voilà ce qu'elle

imaginait et ce qu'elle nous avoua. Nous essayâmes d'en sourire et la

comparâmes à l'abbé Heurtevent qui portait la foudre sur lui et la

lançait à tout propos, mais sa peur nous gagnait. Et nous attendîmes,

un peu fébrilement, le retour du fermier que nous interrogions. Ce fut

Louise qui porta la parole:

--Père est malade, n'est-ce pas Etienne?

--Ah! mademoiselle, c'est un grand malheur.

--Est-ce qu'il a pris le mal?

--Ce n'est pas le mal qu'il a pris, c'est un chaud et froid.

Notre Louise se remit à verser des larmes. Elle appelait mon père

comme s'il pouvait lui répondre. Nous dûmes la consoler, non sans

blâmer ses excès, et le fermier lui-même s'en mêla.

--La demoiselle a tort. Monsieur Michel est solide. Il y en a d'autres

que lui qui ont pris des chauds et froid et qui sont aujourd'hui gras

et luisants.

Qu'il y eût un danger véritable, la pensée ne m'en effleurait pas. Mon

égoïsme m'empêchait d'y croire. Quel absurde pressentiment tourmentait

cette pauvre Louise! Je revoyais mon père, là, devant le portail,

avant que la voiture ne s'ébranlât. Son panama, un peu de côté,

projetait une ombre sur la moitié du visage. L'autre, en pleine

lumière, resplendissait de vie. Il donnait des ordres brefs et hâtait

l'aménagement, parce qu'on l'attendait à la mairie. Comme il savait

commander et comme on se précipitait pour lui obéir! Moi seul, j'avais

résolu de me dérober à son pouvoir, à son ascendant. Il se tenait

droit comme un chêne de la forêt, un de ces beaux chênes sains qui ne

perdent leurs feuilles qu'à la poussée des feuilles nouvelles et que

la tempête ne réussit pas à ébranler: au contraire, il se hérissent

et l'on dirait qu'ils se durcissent pour lui résister. J'entendais

aussi sa voix qui sonnait, sa voix qui disait: _En avant_, comme à la

bataille. Que cette force fût vaincue, je ne pouvais l'admettre. Sur

cette force-là je comptais, j'avais besoin de compter, afin d'avoir le

temps plus tard, si je le jugeais bon, et ma liberté conquise, de

revenir de mon plein gré en arrière pour témoigner à mon père un peu

de tendresse. Pourtant je me souvins du jour où je l'avais entendu

formuler, dans la chambre de ma mère, une plainte à mon sujet: _Cet

enfant n'est plus à nous..._ Mais je ne m'y attardai pas. Non, non, il

ne fallait rien exagérer. Ma mère nous rappelait parce que l'épidémie

décroissante n'offrait plus aucun danger, et parce que mon père,

malade, serait satisfait de nous revoir: elle nous rappelait pour ces

raisons-là, et non pour une autre...

Nous descendîmes le lendemain matin, Louise et moi sur le char du

fermier, grand-père et les deux petits, un peu plus tard, par la

diligence qui, tout de même, était plus confortable. Je me retournai

souvent pour mieux emporter l'image de cette vallée où dans la

solitude j'avais rencontré tant d'émotions créées par moi-même et

comme une sorte de bonheur où les autres n'avaient point de part.

Assise à côté de moi, Louise ne rompait le silence que pour se pencher

vers le siège et prier doucement notre vieil Etienne:

--Ne pourriez-vous pas aller un peu plus vite?

--Oui, mademoiselle, répondait-il, on essaiera. La Biquette est comme

moi, ça n'est plus bien jeune.

Il montrait sa jument, et du fouet lui enveloppait les flancs sans se

décider à la frapper. A mesure que nous approchions de la ville,

l'inquiétude de ma soeur augmentait et finissait par me prendre. Elle

me répétait son: _J'ai peur_ contagieux. Le bon soleil d'octobre qui

nous chauffait sur notre banc me permettait mieux de lutter contre un

pressentiment aussi absurde.

Enfin nous arrivâmes devant la grille. Personne ne nous attendait.

Tant de fois, à cette place, j'avais trouvé mon père qui interrogeait

le chemin et qui, dès qu'il nous apercevait, nous accueillait de sa

parole, de son geste, de toute sa joie paternelle. Je regardai la

fenêtre; derrière le rideau, l'ombre habituelle n'apparaissait pas.

Alors, pour la première fois, je connus que nous étions tous menacés.

Ma mère, dès qu'elle fut informée de notre retour, descendit pour nous

recevoir. Louise, sans un mot, se jeta dans ses bras. Par une

intuition parallèle, bien naturelle à des âmes qui se ressemblent,

elles s'étaient comprises. Je demeurai à l'écart, ne voulant pas

comprendre, me refusant à admettre la possibilité même d'un désastre

qui ne me laisserait pas le temps de jouer, au jour de ma convenance,

le rôle de l'enfant prodigue. Ma mère vint à moi:

--Il parle surtout de toi, me dit-elle. Dans son délire il t'appelait.

De cette prérogative je fus atterré. Pourquoi parlait-il surtout de

moi? Pourquoi étais-je sa préoccupation principale et --j'allai d'un

coup jusque-là, bouleversé de ma sacrilège audace --peut-être sa

dernière préoccupation?

--Maman, criai-je enfin, ce n'est pas possible!

Mais je regrettai aussitôt cet élan involontaire. Ma mère était la

vivante preuve que le danger n'existait pas, ou du moins pas encore.

Sans doute je remarquais ses yeux cernés et ses joues blanches. Elle

portait la trace des nuits de veille. Mais cette fatigue, dont elle

livrait le détail par chacun de ses traits, était néanmoins comme

inexistante: on sentait qu'une volonté supérieure la réduisait à rien

ou l'utiliserait tant qu'il serait nécessaire. Et par un phénomène

étrange, il y avait maintenant, dans sa façon de parler et de nous

conduire, quelque chose, --je ne saurais préciser davantage, mais j'en

suis certain, --quelque chose de l'autorité de mon père. Visiblement,

sans le savoir, elle le remplaçait. Or, s'il y avait eu un danger,

elle aurait montré sa faiblesse de femme, elle qui s'inquiétait si

vite et parfois pour des riens, elle si prompte à écouter le bruit de

l'orage pour allumer la chandelle bénite afin de nous préserver. Je ne

voyais même pas la sainte lumière qui dans son regard veillait, comme

la petite lampe d'autel dans le sanctuaire que la nuit envahit. Non,

non, s'il y avait eu un danger, elle aurait demandé notre secours et

de ma jeunesse je l'aurais soutenue.

--Quoi donc? répondit-elle à ma question, ce qui acheva de me

redresser.

Elle n'y répondit pas autrement, comme si elle l'avait mal entendue,

et d'une voix toute simple, d'une voix douce qui cherchait à ne pas

causer de la peine, elle nous résuma ce qui s'était passé pendant

notre longue absence:

--Il repose en ce moment. Votre tante Bernardine le garde: elle m'a

beaucoup aidée à le soigner. Tout à l'heure je vous mènerai dans sa

chambre. Vous ne pouvez vous imaginer l'effort qu'ont exigé de lui ces

derniers mois. C'est de cela qu'il est tombé malade, quand il a été le

maître du mal, quand sa tâche a été accomplie. Jusque-là je n'ai pu

obtenir de lui qu'il se ménageât. Le jour, la nuit, on venait le

chercher, on s'adressait à lui, comme s'il n'y avait que lui. Toute la

ville attendait ses ordres, quêtait son assistance. On ne se fiait

qu'à ses commandements, mais on exigeait de lui plus que ne le

permettent les forces humaines, et il est allé au delà en effet. On ne

lui a pas laissé un instant de répit. On le croyait plus dur que les

pierres qui portent la maison; mais les pierres mêmes se brisent sous

un poids trop lourd. Un soir, il y aura six jours ce soir, il est

rentré avec un grand frisson.

Et presque tout de suite la fièvre s'est déclarée. Ah! s'il ne s'était

pas autant surmené...

Elle s'arrêta, sans achever sa pensée; mais n'était-ce pas la suivre

que d'ajouter après s'être recueillie:

--J'ai prévenu Etienne à Rome. Hier soir il m'a télégraphié qu'il

partait. Je suis contente que son supérieur lui ait permis de partir.

Le voyage est bien long: il faut compter presque vingt-quatre heures.

A Bernard qui est si loin j'écris tous les jours. Et Mélanie prie pour

nous.

Ainsi rassemblait-elle la famille dispersée autour de son chef. Je

demandai:

--Pourquoi Mélanie ne vient-elle pas?

--Les Filles de la Charité ne rentrent jamais chez elles.

--Elles soignent les étrangers et ne pourraient pas soigner leur père

!

--C'est la règle, François.

Du moment que c'était la règle elle ne récriminait pas, elle

s'inclinait, elle acceptait, et moi, du moment que c'était la règle,

mon premier mouvement était de m'insurger. Sa timorée quand il était

là, voici qu'avec une présence d'esprit inaltérable, elle préparait ce

qu'il fallait en cas de malheur et ne cessait pas de tendre toutes ses

énergies devant ce malheur. Je connus la honte de n'avoir pas partagé

ses angoisses et d'avoir prétendu me soustraire à la solidarité de la

peine.

--La fièvre a diminué, reprit-elle, recherchant pour nous et pour elle

tous les symptômes rassurants. Les premiers jours il a beaucoup

déliré. Depuis hier, il est plus calme. Il suit lui-même la marche de

son mal, je le vois et il n'en dit rien. Ce matin, il a demandé un

prêtre. Notre ami, l'abbé Heurtevent qu'il a guéri, est venu.

_Il suit lui-même la marche de son mal et il a demandé un prêtre_: la

pauvre femme ne liait pas ces deux phrases, tant elle estimait naturel

le secours que l'on réclamait de Dieu. Mais moi, comment ne les

aurais-je pas rapprochées? Et pour la troisième fois, je sentis la

menace distinctement.

Nous entendîmes, sur le palier, le pas devenu pesant de tante Dine.

Elle appela: _Valentine_, à mi-voix, et nous nous précipitâmes dans

l'escalier.

--Oh! il va bien, expliqua-t-elle. Il est réveillé et te demande

toujours dès que tu n'as pas là.

--Tu peux m'accompagner, dit ma mère à Louise.

Et se tournant vers moi, elle ajouta qu'elle me ferait prévenir à mont

tour: il ne convenait pas d'entrer dans la chambre en trop grand

nombre, à cause de l'agitation que nos présences risquaient de causer

au malade.

Tante Dine, qui devait prendre beaucoup sur elle pendant ses gardes,

explosa quand nous fûmes seuls:

--Ah! mon petit, si tu savais! _Ils_ nous l'ont tué, _ils_ nous l'ont

tué sans pitié. Toute la ville était pestiférée et ne mettait plus son

espoir qu'en lui. J'en ai vu, moi qui te parle, de ces gens- là avec

leurs sales boutons sur tout le corps. Ils criaient comme des perdus,

et quand ton père apparaissait à l'hôpital, ils se taisaient, parce

qu'il l'exigeait, mais ils lui tendaient les bras. Ce qu'il en a

guéri! C'est lui qui les a tous sauvés, lui et pas un autre. Et les

fontaines fermées, et l'eau analysée, et les vêtements des morts

brûlés, et le lazaret installé: un tas de mesures d'hygiène, quoi,

tout ce qu'il y a de mieux. Il fallait voir comme il commandait tout

ça! «Monsieur le maire, c'est impossible. --Demain, il faut que cela

soit.» Sans lui, il n'y aurait plus personne aujourd'hui par les rues.

Et maintenant, maintenant, c'est tout juste si l'on vient réclamer de

ses nouvelles. Le bruit a couru qu'il avait attrapé le typhus, le

dernier. Ils ont peur, et les voilà partis. Ah! les misérables!

Ainsi me traça-t-elle le tableau de la lâcheté et de l'ingratitude

générales. Sur cette foule en désordre se détachait mon père. Déjà

tante Dine entreprenait un autre sujet:

--Ta mère est admirable. Elle ne s'est pas couchée depuis le

commencement du mal. Et elle reste calme. Tu as vu comme elle reste

calme. Moi, je ne peux pas la comprendre.

Je voulus, puisqu'elle sortait de la chambre, là-haut saisir toute la

vérité:

--Enfin, ma tante, est-ce que...

Mais je n'achevai pas, et déjà elle se jetait sur mon interrogation

dont l'impiété m'avait brûlé la bouche, comme sur une injure adressée

à l'arche sainte:

--Oh! non, non, non. Dieu nous protégera. Qu'est-ce que nous

deviendrions, mon pauvre petit, qu'est-ce que nous deviendrions? Un

homme comme il n'y a pas deux sur la terre.

Ce fut alors que Louise, descendue sans bruit, nous rejoignit, la

figure bouleversée. Mon père m'attendait.

Je m'arrêtai à la porte de sa chambre, le coeur lourd. A cette

oppression je ne pouvais douter que du drame intérieur de mon enfance

et de mon adolescence, de ma courte vie déjà si importante, il était

l'acteur essentiel. J'avais par lui vécu, mais je vivais contre lui.

Du jour où je m'étais dérobé à son influence, à travers l'exaltation

qui me transportait et me laissait néanmoins dans un état de malaise,

je me sentais libre mais hors cadre. Dans quel état m'apparaîtrait-il

? J'en avais peur, et c'est pourquoi je demeurai un temps avant

d'ouvrir. A mon départ, après l'avoir vu acclamé par toute une ville,

j'emportais l'image de mon père appuyé à la maison, vainqueur certain

du fléau comme il l'avait été jadis des fameuses courtilières, portant

allègrement le poids de la cité en détresse, comptant sur l'avenir

comme sur le passé, immortel en un mot, et que l'on pouvait ainsi

tourmenter dans son autorité sans scrupules, et j'allais, dans une

seconde, le retrouver comment? Il était là, derrière cette porte,

immobile, cloué, humilié, ne conduisant plus les autres comme une

troupe, se débattant pour son propre compte contre le mal sournois qui

le consumait. De ce contraste certain j'éprouvais une sorte

d'épouvante où il y avait, je dois le confesser, de l'horreur

personnelle pour le spectacle d'un abaissement.

Or, il n'y avait ni abaissement, ni contraste. J'entrai et je le vis.

Etendu dans ce lit de toute sa longueur, il semblait plus grand encore

que debout: c'était incontestable. Du visage renversé en arrière sur

le traversin, je découvrais surtout le front, le front immense, le

front lumineux dans le jour que tamisaient les rideaux. La maigreur

subite ne faisait qu'accentuer la fierté des traits. Rien ne

trahissait l'angoisse ni la crainte, et pour la douleur, si sa marque

y était, elle n'avait pas apporté avec elle une diminution. Il tenait

les yeux clos, et parfois les ouvrait tout grands, d'une façon presque

terrifiante. Quand donc les avais-je ainsi vus prendre l'empreinte des

objets qu'ils regardaient? Avant les définitifs adieux de Mélanie, ils

se fixaient sur ma soeur de cette manière, sur ma soeur qui s'en

allait pour toujours et qu'ils ne reverraient plus.

Toute l'attitude, toute l'expression se ramassaient ou plutôt se

raidissaient en un caractère suprême: il ne cessait pas de commander.

Et ma première parole, ma parole unique fut une adhésion à son

commandement.

--Père, dis-je au bord de son lit.

Je ne prononçai pas ce nom dans un sens de piété, mais parce que son

ascendant me subjuguait, s'imposait à moi. Qui, dans cette chambre mal

éclairée, envahie par une lourde odeur de remèdes, de sueur et de

fièvre, par cette odeur complexe qui est déjà comme un signe avant-

coureur d'agonie, je rentrais machinalement dans l'ordre, comme un

soldat, prêt à déserter, reprend sa place dans le rang sous l'oeil de

son chef. J'assistais à mon propre changement. Ce mysticisme où je

m'étais complu et qui m'isolait dans l'univers se désagrégeait comme

ces nuées que dissipent les premiers rayons de l'aube. J'apercevais ma

dépendance, et toute la vérité de mes idées enfantines quand elles

commençaient par faire le tour de la maison, et l'ancienneté, et la

justice du pouvoir qu'exerçaient encore ces mains défaillantes dont

les doigts pâles, rigides sur la couverture, serraient un petit

crucifix que je n'avais pas remarqué tout d'abord.

J'avais cru parler haut, mais il n'avait pas dû m'entendre: il ne se

retourna pas de mon côté. J'entendais sa voix basse --sa voix si

sonore dans ma mémoire --qui chuchotait comme s'il récitait des

litanies.

--Que dit-il? demandai-je tout bas à ma mère qui s'approcha.

--Vos noms, murmura-t-elle. Ecoute.

En effet, les uns après les autres, il nous énumérait. Déjà les noms

des trois aînés avaient dû franchir ses lèvres: il prononça celui de

Louise. C'était mon tour: il le passa et ce fut Nicole, puis Jacques.

Cette omission me fut cruelle: à peine l'avais-je remarquée que mon

nom vint, le dernier, détaché et mis à part. Alors je me souvins des

odieuses insinuations de Martinod sur la préférence accordée à l'un de

mes frères: je compris que nul de nous n'était le préféré, mais que

pour l'inquiétude que j'avais causée, j'avais été l'objet d'une

attention particulière. Et j'éprouvai l'envie irrésistible de lui

révéler d'un seul coup le travail qui s'accomplissait en moi

soudainement. Il se préoccupait avec tant de souci et même de respect

de notre vocation. Il présumait qu'elle serait la base de notre vie

tout entière. J'avais écarté systématiquement la mienne, pour attester

ma liberté. Voici que je la retrouvais avec certitude. Et m'avançant

un peu, je dis résolument:

--Père, je suis là. C'est moi. Là-haut j'ai réfléchi. Vous ne savez

pas? je veux être médecin comme vous.

Là-haut? c'était inexact: par pitié ne fallait-il pas lui cacher la

cause de mon revirement? Il ne me témoigna pas la joie que j'en

attendais, et peut-être ne pouvait-il plus témoigner aucune joie.

Peut-être un autre travail, le dernier, celui du détachement,

s'accomplissait-il en lui. Il leva sur moi ses yeux un peu effrayants

:

--François, répéta-t-il.

Et il tâcha de lever la main pour me la poser sur la tête. Bien que je

me fusse penché, il ne put achever le geste et le bras retomba. Je

m'agenouillai pour lui permettre de m'atteindre avec moins d'effort,

mais il ne l'essaya même plus comme je l'eusse souhaité, et de cette

voix basse qui m'avait tant frappé tandis qu'il nous appelait tour à

tour, il articula distinctement:

--Ton tour est venu.

Ma mère qui se trouvait un peu en arrière se rapprocha pour me poser

la question même que je lui avais posée:

--Que dit-il?

Instinctivement j'esquissai un mouvement, comme pour lui expliquer que

je ne savais pas au juste. Cependant j'avais bien entendu, et après un

instant d'hésitation le sens de cette phrase cessa de me paraître

mystérieux. Je pouvais y voir un témoignage de confiance dans le passé

: mon père n'avait pas admis ma trahison, mon affranchissement, il

était sûr que je lui reviendrais, il comptait sur moi. Mais dans sa

forme d'outre-tombe elle signifiait bien autre chose dont je fus

bouleversé: c'était la couronne royale de la famille que mon père

tendait à ma faiblesse en m'invitant à la porter après lui, puisque je

serais sur place son continuateur, son héritier. A cela je n'avais

point pensé.

Ma mère comprit-elle l'émotion qui me courbait les épaules et me

brisait? Elle m'assura que j'avais besoin d'une collation après ma

longue course au grand air et m'accompagne jusqu'au seuil.

--Valentine, murmura le malade.

--Mon ami, je ne te quitte pas.

Et elle m'abandonna pour aller à lui.

Mais je ne sortis pas de la chambre, et j'assistai à un drame quasi

muet, obscur en apparence et dont l'éloignement n'a fait qu'augmenter

la clarté pour moi.

Mon père commença par cette invitation:

--Ecoute.

Il ne regardait personne à ce moment-là; ses yeux se fixaient au-

dessus de lui, au plafond. Cependant il ne se pressait pas de parler:

il se recueillait. J'étais dans une angoisse sans nom. Je devinais que

ma présence l'avait ébranlé et qu'il rassemblait ses idées sur la

destinée de la famille. Ce qu'il allait dire à ma mère, ce seraient

ses dernières volontés sans nul doute. N'avais-je pas le droit de les

entendre, puisque _mon tour était venu_?

Ma mère, aussi, l'avait deviné peut-être. Elle se tenait au bord du

lit, penchée, et le drap qui pendait, où son genou s'appuyait, remuait

un peu. Je suis sûr de l'avoir vu remuer: était-ce ce genou qui

tremblait? Et puis, je ne vis plus qu'un visage.

Mon père continuait de se taire. Je percevais la plainte monotone de

la fontaine dans la cour. Ma mère, tendrement, le pressa:

--Mon ami, mon cher ami...

Il était en pleine lucidité. Il _avait suivi lui-même la marche de son

mal_, il savait exactement où il en était.

Alors il parut sortir des pensées où il s'abîmait. Il tourna un peu la

tête et regarda ma mère de ce regard un peu terrifiant, qui était trop

profond.

--Valentine, répéta-t-il simplement.

--Tu avais quelque chose à me dire?

Avec une infinie douceur il murmura:

--Oh! non, Valentine, je n'ai rien à te dire.

Il avait voulu, j'en suis assuré, lui recommander l'avenir de la

maison, et un regard avait suffi à l'en détourner. Rien que par ce

regard, il en avait compris l'inutilité. Celle qui était là, près de

lui, n'était-elle pas sa chair et son coeur? Tant d'années passées

ensemble, jour après jour, sans une contradiction, sans un nuage, ne

les liaient-elles pas indissolublement? Qu'est-ce qu'une parole,

contre cela, pourrait valoir? Un plus grand témoignage d'amour fut-il

jamais rendu à une femme que ce silence, cette confiance, cette paix

?...

Après des minutes si hautes, je connus cette forme de la lâcheté

humaine qui nous fait éprouver une sorte de soulagement hors de la

présence du malheur. Je sortis de la chambre. Grand-père descendait de

la diligence avec Nicole, déjà grandelette et sérieuse, et Jacquot,

plus léger de cervelle et dont les douze ans ne s'aggravaient encore

d'aucun pressentiment. Il surveilla avec méfiance le transport de sa

caisse à violon et de ses almanachs: lui-même ne consentit pas à

lâcher sa collection de pipes. Tante Dine voulut s'occuper en personne

des gros bagages. Malgré l'âge et un commencement de déclin, elle

s'imposait une besogne de servante. L'effort physique, seul, parvenait

à la distraire, et le chagrin se traduisait chez elle par un

redoublement d'activité.

Une fois dans la maison, grand-père y erra comme une âme en peine. Il

tournait autour de la chambre du malade, sans demander à y pénétrer.

Il n'osait pas s'informer et, dans son incertitude, il se plaignait à

tout le monde:

--Je deviens vieux. Je suis vieux.

Ils se revirent, mais je n'assistai pas à leur entrevue. Est-il

nécessaire d'y avoir assisté pour deviner ce qu'elle du être et que le

fils, inévitablement, y soutint le père? Si notre vie ne puisse pas

dans un coeur religieux la ferveur d'une constante ascension, ne

demeure-t-on pas tel qu'on fut? Aux uns le fardeau, aux autres

l'assistance. Et le voisinage de la mort même n'intervertit pas les

rôles.

Quand le soir vint, grand-père, qui se traînait d'une pièce à l'autre

en se lamentant, me proposa timidement de sortir.

--C'est une bonne idée, approuva tante Dine qui le connaissait. Et

voici deux ou trois commissions pour la pharmacie et l'épicerie.

Il manifesta une satisfaction enfantine de rendre service et je ne

refusai pas de l'accompagner. Après la solitude de la montagne et ce

silence qui remplit la nuit, nous retrouvâmes avec un plaisir secret

les rues éclairées et le mouvement de la population. L'épidémie était

définitivement enrayée: après les mesures sanitaires ordonnées ne

subsistait plus aucun péril. Réveillée de son cauchemar, la ville se

livrait à des transports de joie qui étaient sa revanche contre la

terreur. Je l'avais vue dans l'épouvante chercher en hurlant son salut

dans un homme, et je la retrouvais dans une ardeur et une insouciance

de fête. Une douceur d'automne flottait comme un parfum. Les boutiques

brillaient, les trottoirs regorgeaient de promeneurs et les cafés

débordaient jusque sur la chaussée. Les femmes portaient les robes

claires qu'elles n'avaient pu montrer de tout l'été et, pimpantes dans

leurs toilettes fraîches, transformaient la saison en un tardif

printemps. Au sortir de tant de deuil on jouissait de la vie et le

convoi des morts courait la poste.

J'étais le fils du sauveur, je m'attendais à la faveur populaire, et

l'on évitait notre approche. Je ne tardai pas à le remarquer. La

rencontre de ce vieillard et de ce jeune homme contraignait au

souvenir du bienfaiteur et, partant, à celui des mauvais jours qu'on

avait traversés. Personne ne s'en souciait évidemment. Nous eussions

aimé à causer de tant d'infortunes, et nul ne nous en fournissait

l'occasion. Enfin quelqu'un nous aborda, et ce fut Martinod, Martinod

la bouche en coeur et la barbe lisse, qui, sans me donner le temps de

l'écarter, nous parla de mon père avec admiration, avec éloquence,

avec enthousiasme. Il lui rendait pleine et entière justice, il

célébrait son courage, son talent d'organisation, sa valeur médicale,

son art merveilleux de diriger les hommes. Je m'étais résolu, en

l'apercevant, à lui tourner le dos avec mépris, et voici que, plein de

reconnaissance, je buvais ses paroles et j'oubliais ses calomnies, ses

basses manoeuvres, ses menées souterraines qui avaient failli briser

l'unité de la famille. J'aurais dû chercher sur son visage la marque

imprimée par la main de mon père, et je consentais à écouter ses

louanges effrontées. J'étais encore trop ingénu pour deviner ce qu'il

préparait.

Glus et Mérinos, toujours inséparables, qui nous croisèrent ensuite,

consentirent à nous entretenir d'eux-mêmes et des cruelles épreuves

dont ils avaient avantageusement triomphé. Nous essayâmes de citer le

pauvre Cassenave et le malheureux Galurin, mais ils glissèrent sur ce

sujet de conversation pour nous annoncer qu'ils composaient l'un une

Marche funèbre et l'autre une Danse macabre en commémoration de ce

typhus historique. Je n'ai jamais appris qu'ils les eussent achevées.

Quand nous rentrâmes, un peu ragaillardis par cette agitation, nous

trouvâmes à la porte Mariette, la cuisinière, fort irritée et

indignée. Elle nous servait depuis plus de vingt ans et ne se gênait

avec personne. Le petit médecin qui, jadis, m'avait visité pendant ma

pleurésie, avait tenté de lui mettre un louis dans la main en la

priant de donner son nom et son adresse aux malades, aux clients qui

continuaient d'affluer à la maison, et d'un geste vif elle lui avait

jeté son or à la tête.

--Le vilain individu! certifia tante Dine qui de l'escalier saisit

l'aventure. Ah! _ils_ sont bien tous les mêmes!

Et je cessai de nier l'existence de ces _ils_ qui nous entouraient et

nous savaient menacés.

Un peu plus tard dans la soirée, et guère avant l'heure du dîner,

comme on sonnait, j'allai ouvrir, pensant que peut-être mon frère

Etienne, prévenu la veille, nous arriverait de Rome. Je reconnus en

face de moi, dans l'ombre, --car la lampe du vestibule n'éclairait que

faiblement au dehors, --l'un de nos pauvres habituels, ce Oui- oui, au

chef toujours branlant. Je le savais survivant, tandis que la Zize

Million avait emporté dans la tombe ses rêves de fortune. Pourquoi

venait-il un autre jour que le samedi réservé aux aumônes?

--Attendez, lui dis-je, je vais chercher de la monnaie.

Mais il me retint par le bras presque familièrement.

--Oui, oui, commença-t-il. C'est pas ça.

--Et quoi donc?

--Oui, oui, il m'a guéri, vous comprenez. Alors, c'est pour savoir,

oui, pour savoir comment il va.

Reconnaissant, il accourait aux nouvelles. Je me radoucis pour lui

répliquer:

--Toujours la même chose, mon ami.

--Ah! ah! oui, oui, tant pis.

Pourquoi ne s'en allait-il pas? Espérait-il par surcroît un peu

d'argent? Tout à coup, à la façon d'un bègue qui a réussi à s'emparer

d'une phrase et la brandit, il me déclara presque sous le nez:

--Celui-là, c'était un homme. Oui, oui.

Et il se perdit très vite dans l'obscurité. Je regardai l'ombre où il

s'était engouffré et brusquement je fermai la porte, trop tard, car

j'avais l'impression que quelqu'un était entré, quelqu'un d'invisible,

qui prenait le chemin de l'escalier, du corridor, de la chambre. Je

voulus crier et aucun son ne me sortit de la bouche. Et je pensais

que, si j'avais crié, on m'aurait cru fou. Je restai là, paralysé,

sachant qu'on m'avait précédé à l'intérieur de la maison et que je ne

pouvais pas chasser celle qui était là, devant moi, celle qui ne

sortirait plus, celle qui montait sans bruit et dont personne ne

soupçonnait la présence réelle.

Ce que j'avais entrevu sans l'admettre encore, voici que j'en

comprenais le sens véridique, l'irréparable. Ce vieux pauvre bégayant

avait dit: _c'était un homme_. Il parlait de mon père au passé, il

parlait de mon père comme si mon père n'était plus. Et cette présence

invisible qui avait profité de la porte ouverte, c'était donc la mort.

Pour la première fois elle m'apparaissait agissante, pour la première

fois --il n'y a pas d'autre mot --elle m'apparaissait vivante.

Jusqu'alors je n'avais pas attaché d'importance à ses actes. Et, dans

mon horreur et mon impuissance, je laissai pendre mes bras inutilement

le long de mon corps. Autrefois, quand nous étions menacés de perdre

la maison, j'étais né au sentiment inconnu de la douleur, je naissais

maintenant au sentiment de la mort. Et la cruauté de la séparation, je

l'éprouvais avant qu'elle ne s'accomplît.

Comme autrefois, je m'enfuis dans le jardin où la nuit m'avait précédé

et je me couchai sur la pelouse. La terre était froide et semblait me

repousser. Le vent, qui s'était levé, tordait les branches des

châtaigniers. Elles craquaient en poussant des plaintes. Un des arbres

surtout, celui de la brèche, ne cessait pas de gémir et je m'attendais

à le voir tomber. Je me rappelais ceux que j'avais vus après un orage,

dans la forêt de l'Alpette, étendus sur le gazon, et si longs que de

leurs racines à leur cime l'oeil s'étonnait de les mesurer. Et je me

rappelais encore cette gravure de ma Bible qui représentait les hauts

cèdres du Liban, gisant sur le sol: ils étaient destinés à servir à

la construction du temple de Jérusalem.

Et après les arbres, comme les poutres de la toiture grinçaient, ce

fut l'écroulement de la maison que j'attendis. Qu'y avait-il

d'étonnant à ce qu'elle s'écroulât, puisque mon père mourait?...

La maison · 第 39 / 42 题