Mon père et ma mère tinrent un conseil de guerre d'où sortit la
résolution de nous renvoyer. Nous possédions, sur les pentes de l'une
des hautes vallées, un chalet qu'on appelait l'Alpette, isolé dans une
clairière au milieu des sapins. Quand la saison s'y prêtait, nous y
passions un mois pendant la période des vacances. Une patache
irrégulière montait en quatre ou cinq heures au village voisin. Le
ravitaillement n'y était pas très commode et il fallait s'y contenter
d'un ordinaire frugal et modeste. Mais on y respirait un air
balsamique. Là, nous serions à l'abri de la contagion.
--L'épidémie se propage, nous expliqua mon père. Vous partirez tous
demain matin, sauf votre mère qui ne veut pas me quitter.
Peut-être avait-il résolu de rester seul: il s'était heurté à ce
refus.
--C'est une excellente idée, approuva grand-père. Ici nous ne sommes
bons à rien du tout. Nous sommes plutôt une gêne.
--Oh! moi, d'abord, déclara tante Dine en secouant la tête, je ne m'en
vais pas. Je fais partie de l'immeuble.
Mon père lui objecta qu'elle aurait son frère à soigner; l'argument
fut accueilli assez mal:
--Il se soignera bien tout seul. Il se porte comme un charme. Et
d'ailleurs Louise veillera sur lui.
Louise protesta de son désir de rester. On crut qu'elle plaisantait,
car elle avait dit la chose en riant, mais elle insista bel et bien.
Ne pouvait-elle rendre des services, visiter les malades, les garder
même? N'avait-on pas besoin de toutes les bonnes volontés? Il y eut
entre elle et tante Dine un débat dont la générosité ne m'apparut
point sur le moment. Tante Dine _gongonna_ tant et si fort, qu'elle
obtint gain de cause.
Entraîné par l'exemple, je signifiai à mes parents mon intention
formelle de ne pas quitter la ville et d'y jouer aussi mon rôle. Ce
fut pour affirmer ma personnalité, --ma personnalité de dix-huit ans à
peine, --bien plutôt que par bravade de courage. L'idée de la mort ne
m'effleurait pas, ni pour moi, ni pour personne. Je n'apercevais
aucunement le danger. Sans doute mon père se trouvait le plus exposé
par sa profession et par ses fonctions, mais il me paraissait
immortel. Je pensais seulement à me donner de l'importance.
Mon père m'écouta patiemment, puis il me répondit que si j'avais
commencé mes études médicales, comme il l'avait espéré, il
n'hésiterait pas, malgré son affection et ses craintes, à m'utiliser,
--ce serait un droit que je pourrais revendiquer; --mais que, m'étant
orienté dans une autre voie, je n'avais aucune raison sérieuse de
demeurer dans une atmosphère viciée, sans servir à rien, au risque de
prendre le mal un jour ou l'autre. Il me remerciait de mon offre et ne
l'acceptait pas. La montagne, au contraire, serait favorable à ma
santé qui s'y raffermirait: j'étais un peu délicat, j'en reviendrais
plus vigoureux. Ce calme rejet eut le don de m'exaspérer. J'y
découvrais un insupportable mépris, et je m'obstinai à réclamer un
poste comme si mon honneur était engagé:
--Je regrette infiniment, père, de ne pas m'incliner dans cette
circonstance; mais j'estime que je dois rester, et je resterai.
Ces paroles me grandissaient. Il me fixa de ses yeux perçants et ne
haussa même pas la voix:
--Je commande dans ma maison avant de commander en ville, mon petit.
C'est un ordre que je te donne: tu partirais demain avec ton grand-
père, Louise et les deux cadets. J'ai la charge de toute la cité;
nous verrons si mon fils sera le premier à me désobéir.
Et il me laissa. Il avait parlé si péremptoirement que j'eus le
sentiment de l'impossibilité d'une résistance. Dès longtemps il me
ménageait. A ma réserve, il me pressentait indifférent, sinon hostile,
et il caressait le rêve de retrouver ma confiance. Voici qu'il
abandonnait tous les moyens de conciliation et me replaçait dans le
rang, comme un simple soldat, non pas même comme un futur chef. Sans
tenir le moins du monde à prendre du service actif parmi les
ambulanciers, je rongeai mon frein avec rage, comme si j'avais subi la
plus cruelle injure. Grand-père, que cette solution satisfaisait, me
consola avec bonne humeur:
--Oh! oh! que veux-tu? il a la manie d'ordonner. Nous serons très bien
là-haut.
Nos préparatifs occupèrent l'après-midi. Grand-père descendit lui-même
de la tour son baromètre, son violon, ses pipes et ses almanachs. Ces
divers voyages l'essoufflèrent, mais il n'écoutait personne. Le reste
du chargement ne l'intéressait pas et concernait tante Dine, à qui, de
tout temps, il avait abandonné le soin de son linge et de ses habits.
A la tombée de la nuit, l'abbé Heurtevent vint en visite. Mon père
était à l'hôpital ou à la mairie, et ma mère à son ouvroir où l'on
préparait des couvertures pour les malades pauvres. Grand-père, avec
une vigueur de résolution toute nouvelle, refusa d'ouvrir la porte et,
de la fenêtre, s'informa si notre ami avait été désinfecté.
Force fut à l'abbé de passer à l'étuve que l'on avait installée à la
maison, après quoi il fut accueilli gaiement, et même grand-père lui
offrit son exemplaire des prophéties de Michel Nostradamus. M.
Heurtevent accepta le cadeau sans enthousiasme: il connaissait les
Centuries et les estimait obscures et contradictoires.
--Oui, vous préférez la soeur Rose-Colombe et l'abbaye d'Orval. Et
quelles catastrophes nos apportez-vous, l'abbé?
--D'abord, votre ouvrier Tem Bossette est décédé ce matin du fléau.
--Ah! fit grand-père.
Mais il ajouta aussitôt, pour se dispenser de le plaindre:
--C'était un ivrogne.
--Pauvre Tem! soupira tante Dine. S'est-il confessé?
--Il n'en a pas eu le loisir. Le mal fut pour lui foudroyant.
--Un alcoolique, reprit grand-père.
Ma tante continua d'interroger notre hôte sur les personnes de notre
connaissance:
--Et Béatrix? et Mimi Pachoux?
--Rassurez-vous, mademoiselle, sur le sort de votre Mimi: il porte
les morts en terre et même dirige l'équipe des fossoyeurs. Son zèle
est magnifique, il se multiplie, il est de tous les convois. Quant au
Pendu, je le crois atteint.
--J'irai le voir, déclara simplement tante Dine, ce qui lui valut de
son frère un regard d'étonnement et même de réprobation.
Déjà l'abbé, avec une aisance incomparable, passait des infortunes
particulières aux calamités générales. La contagion ne tarderait pas à
se répandre au loin, elle finirait bien par atteindre Paris. Elle
décimerait la capitale, sentine de tous les vices, elle contraindrait
les hommes politiques à réfléchir. Pour le renouveau moral elle
vaudrait une guerre. Et les lis refleuriraient.
--Ils refleuriront, ne manqua pas de répéter gravement tante Dine.
Le récit de ces malheurs futurs affecta grand-père, qui changea le
cours de la conversation:
--Dites donc, l'abbé: si vous montez nous voir à l'Alpette, nous vous
donnerons des bolets Satan, et même, si vous ne nous apportez pas trop
de fâcheuses nouvelles, des bolets tête de nègre qui sont du moins
comestibles et d'un goût savoureux. Ou plutôt non, ne vous dérangez
pas. Il n'y a pas là-haut d'appareil à désinfecter, et vous seriez
capable de nous contaminer tous.
Le lendemain, un break attelé de deux chevaux, retenu spécialement
pour nous, vint nous prendre avec nos paquets. Mon père surveilla lui-
même l'embarquement qu'il précipita, car on le réclamait de tous les
côtés à la fois. A la maison, quand surgissait quelque difficulté, on
le cherchait immédiatement et ce n'était qu'une voix pour appeler:
_Monsieur Michel?_ où est _Monsieur Michel?_ Maintenant, dans la ville
entière, le cri de ralliement était: _Monsieur Rambert_ ou, plus
brièvement, le _docteur_ ou le _maire_.
--Oh! oh! persiflait grand-père, il a de quoi commander.
Grand-père se hissa le premier dans le véhicule, avec ses instruments
qui ne le quittaient pas, bien que la caisse à violon fût encombrante.
Il montrait, comme le petit Jacquot, une gaieté de collégien en
vacances. Jamais il n'avait témoigné un si vif attrait pour l'Alpette.
Louise, au contraire, et Nicole imitant sa soeur qu'elle admirait,
manifestaient une émotion que pour ma part j'estimais excessive. Elles
s'accrochaient à mes parents et versaient des larmes, comme s'il
s'agissait d'une absence prolongée.
--Allons, mes petites, dit mon père, dépêchez-vous et soyez sans
crainte.
Les adieux que je lui fis moi-même, à cause de la scène de la veille,
furent empreints de froideur. Il m'avait contraint à l'obéissance et
froissé dans mon orgueil: je ne pouvais l'oublier si vite et ma
dignité m'obligeait à prendre un air offensé.
Les moindres détails de ce départ, sur lequel devait tant s'exercer ma
mémoire pour chercher vainement à en amoindrir l'amertume,
m'apparaissent avec une netteté que le temps n'a pu obscurcir. Tout le
monde s'impatientait plus ou moins, les chevaux à cause des mouches
qui les harcelaient, le cocher par tendresse pour se bêtes, grand-père
et Jacquot dans leur hâte de goûter le plaisir de la course, Louise et
Nicole dans leur tristesse de s'en aller, tante Dine parce qu'elle
redoutait le fracas de sa sensibilité, moi pour en finir avec le
malaise que j'éprouvais. Ma mère tâchait de conserver son calme. Seul,
mon père y réussissait naturellement. Quand je montai à mon tour, le
dernier, il eut un court moment d'hésitation comme s'il voulait me
retenir, me parler. Je ne sais plus exactement ce qui me le révéla,
mais j'en suis certain. Et une fois assis, je ressentis une envie
irraisonnée de redescendre. Etait-ce un désir instinctif de
réconciliation? Combien j'aimerais en être assuré; mais ce fut trop
vague pour le pouvoir affirmer aujourd'hui. Installé sur la même
banquette que grand-père, je traduisis mon sentiment intime par un
geste de mauvaise humeur: je m'emparai de la caisse à violon qui me
heurtait les genoux et la déposai brusquement dans le fond de la
voiture.
--C'est délicat, observa grand-père en manière de protestation.
Je me souviens encore de la vibration de la lumière dans l'air et de
l'éclat de la route sous le soleil.
--Ça y est-il? s'informa le cocher grimpé sur son siège.
--En avant! ordonna mon père.
Et ma mère ajouta le voeu qu'elle formulait à chaque séparation:
--Que Dieu vous garde!
Déjà notre lourd véhicule s'ébranlait et ce furent les dernières
paroles que nous entendîmes. _En avant_ et _Que Dieu vous garde_:
elles se confondent, elles se mêlent, elles s'accompagnent toujours
l'une l'autre dans mon souvenir, et lorsqu'il m'arrive aujourd'hui de
me mettre en route, il me semble que je les entends.
Au tournant, là-bas, devant la grille du portail, je revois les trois
ombres qui se détachent dans le jour cru: celle de tante Dine un peu
massive; celle, plus fine, de ma mère et la grande ombre fière de mon
père qui redresse la tête. Pourquoi n'ai-je pas appelé? D'un seul mot
: «Père», il se fut contenté, et il eût compris. Sa silhouette
révélait tant de force, une si riche vitalité, et l'autorité d'un tel
chef, qu'il était sans doute bien inutile de songer à s'humilier pour
lui donner satisfaction. J'en aurais toujours le loisir, si je le
désirais: plus tard, plus tard.
Grand-père fourrageait mes jambes pour remettre à flot sa caisse à
violon, et je dus l'y aider. Nous passâmes sous le châtaignier qui
avait abrité --un instant --Nazzarena fugitive, Nazzarena qui riait en
montrant ses dents. Et la maison se perdit en arrière de nous.
Je ne tardai pas à oublier ce mauvais départ dans l'enchantement de ma
vie nouvelle au chalet L'Alpette. Pour la première fois j'étais le
maître absolu de mes jours. Grand-père n'exerçait aucune surveillance.
Il restait volontiers des heures assis sur un banc, devant la façade
la mieux exposée, à se chauffer au soleil en fumant sa pipe. Il ne se
promenait plus que dans le voisinage immédiat et gagnait péniblement
sa sapinière, car ses jambes étaient devenues molles et ne pouvaient
le transporter bien loin. Là, il se livrait à son goût favori qui
n'avait pas changé et qui était la chasse aux champignons. Il
poursuivait spécialement non sans succès, le bolet tête de nègre à qui
l'ombre des pins est propice. Jacquot et son inséparable Nicole
l'accompagnaient et se baissaient à sa place pour ramasser le gibier
qu'il leur désignait. Il préférait leur enfance à ma jeunesse et je
n'en étais pas jaloux. Notre intimité de jadis, il ne cherchait pas à
la recréer avec eux. Il évitait toute fatigue, toute conversation qui
eût nécessité des raisonnements, des explications. Il se contentait
des petits faits évidents qui ne peuvent se discuter. Moi, je
préférais ma solitude.
Soit qu'elle eût reçu des instructions à cet égard, soit par affection
fraternelle, Louise s'occupait de nous jusqu'à l'obsession: elle
aurait voulu se partager pour être à la fois avec moi et avec les deux
petits. Quand elle se fut rendue compte de la nature pacifique et
banale des propos que tenait grand-père, elle se tourna vers moi
davantage, souhaitant de devenir ma confidente et de prendre sur moi
un peu d'empire. Elle n'était que de deux ans mon aînée. Sa conduite
m'émerveillait, car rien, en bas, à la ville, ne la faisait prévoir et
l'altitude la modifiait du tout au tout. Jolie, gaie, insouciante, je
le jugeais peu sérieuse et même un brin fantasque, ce qui n'était pas
pour me déplaire. Tantôt elle se précipitait sur son piano avec une
fureur passionnée, et tantôt elle l'abandonnait pendant des semaines.
Elle remplissait la maison de ses rires, de sa charmante humeur, de
ses mouvements agiles. «Ce n'est pas elle qui me gênera», pensais-je
dans la voiture. Or, voici qu'elle se révélait brusquement pareille à
une directrice de communauté ou de pension de famille, prévenante et
gentille, mais exigeante, mais intransigeante. Il fallait manger à
l'heure, justifier ses absences, veiller sur ses paroles devant les
enfants, ne pas se moquer des principes ni des gens. Etait-ce sa
responsabilité qui la transformait et lui tarabustait la cervelle?
Elle remplaçait mes parents en conscience. Je lui donnai à entendre
que les garçons n'obéissent pas aux filles, et que les consignes
qu'elle avait reçues ne me concernaient pas: elle insista et nous
eûmes presque dès l'arrivée un conflit qui nous mit aux prises.
Ce fut le premier dimanche qui suivit notre installation. Le village
était distant de deux kilomètres et l'on n'y célébrait qu'une messe,
une grand'messe. Louise nous en informa et, quand elle jugea le moment
venu de nous y rendre, elle nous invita à nous mettre en route. Grand-
père, qui ne fréquentait pas l'église, souleva une objection
désintéressée:
--Les lieux publics sont les plus malsains. Prenez garde à l'épidémie.
--Dans toute la vallée il n'y pas un seul cas de typhus, affirma
Louise triomphante.
--Bien, dit grand-père.
Et il bourra sa pipe du matin.
Je déclarai alors à ma soeur que j'avais un projet de course et
regrettais de ne pouvoir la conduire. Elle me regarda, étonnée, si
étonnée que je vois encore la surprise de ses yeux limpides.
--Comment, tu ne viens pas à la messe, François? Il n'y en a qu'une.
--Non, répondis-je de mon air le plus assuré.
--Ce n'est pas possible!
Les yeux, les yeux limpides, se remplirent de larmes instantanément,
et je me rappelai la première messe que j'avais manquée. Mon amour-
propre exigeait que je ne cédasse pas, mon amour-propre et aussi la
foi nouvelle et incertaine que me fabriquait mon imagination. Louise
poussa devant elle Nicole et Jacquot et, son livre d'heures à la main,
se retourna dans l'espoir de m'attirer encore:
--Je t'en prie, viens avec nous.
Si elle avait ajouté: _pour me faire plaisir_, peut-être aurais-je
cédé, tant je la voyais alarmée. Elle eût jugé sans doute cet argument
indigne de son objet. Et je refusai plus durement cette fois.
--Je vais être obligée de l'écrire à maman, invoqua-t-elle en dernière
ressource.
--Si tu veux.
Cependant elle ne réalisa pas cette menace. Sa délicatesse
l'avertissait de ne pas augmenter les soucis de nos parents en pleine
bataille contre le fléau. Elle redoubla au contraire d'attentions pour
moi, s'efforçant de me ramener, d'obtenir mon amitié, ma confiance.
Avec un art inné, elle s'improvisait mère de famille, cherchait sans
cesse à nous réunir, à nous grouper, combattait l'isolement où je me
complaisais. Dès qu'une lettre nous parvenait, elle nous appelait pour
nous en donner lecture à haute voix. Nous en recevions de la ville
très régulièrement, et l'on nous transmettait celles de Mélanie, vouée
dans un hôpital de Londres au service des malades, de Bernard en
expédition au Tonkin, d'Etienne qui terminait à Rome ses études de
théologie. Par ses soins les absents nous visitaient, et s'il n'avait
tenu qu'à elle, nous eussions retrouvé à l'Alpette la même vie qu'à la
maison. C'était précisément ce qui me révoltait, et je m'insurgeais
contre cette volonté de vingt ans qui contrecarrait la mienne avec une
ténacité inattendue.
Pour me soustraire à son influence, je pris l'habitude de quitter
notre chalet dès le matin avec un livre et de n'y rentrer que pour les
repas. Inquiète, elle demeurait sur le pas de la porte jusqu'à ma
disparition, et à mon retour, bien souvent, je la retrouvais à la même
place, comme si elle ne m'avait pas perdu de vue. Son inquisition
s'étendait jusqu'à mes lectures. La bibliothèque de l'Alpette ne se
composait que de quelques ouvrages: un Buffon et un Lacepède
dépareillés, un _Dictionnaire de la conversation_ en cinquante
volumes, un _Jocelyn_ et je ne sais quoi encore de moins important. Le
_Dictionnaire_ même ne m'effrayait pas et j'emportais résolument les
notices consacrées à la biographie et aux systèmes des philosophes.
J'étais à l'aise dans leurs conceptions les plus hardies ou les plus
obscures. Je les comprenais avant d'en avoir achevé la démonstration,
qu'elles soumissent l'univers au _moi_ ou qu'elles assujettissent
l'homme à cet univers livré à lui-même. Cependant j'étais porté à
croire que tout dépendait de notre intelligence et qu'elle seule, par
sa puissance, insufflait l'être aux choses dont elle fixait les lois.
Je n'ai jamais pu retrouver tant de facilité à me mouvoir dans
l'abstrait, ni tant de plaisir, ni tant d'orgueil.
Un peu épuisé par ces aventures de métaphysique, je me désaltérais à
la poésie de _Jocelyn_. Elle s'harmonisait si parfaitement à la nature
environnante qu'elle en devenait le chant et que je ne songeais plus à
les démêler. Que de fois, parmi les sapins, me suis-je répété ces vers
fixés dès lors en mon souvenir:
J'allais d'un tronc à l'autre et je les embrassais, Je leur prêtais le
sens des pleurs que je versais, Et je croyais sentir, tant notre âme a
de force, Un coeur ami du mien palpiter sous l'écorce.
La tendresse que je ne voulais plus recevoir de la famille, j'avais
tant besoin de la sentir éparse autour de moi, dans l'âme des arbres
ou l'esprit de la terre. Quand j'atteignais quelque cime, c'était
alors l'apostrophe: O sommets de montagne! air pur! flots de
lumière!..._ par quoi s'exprimait mon exaltation. La sérénité des
nuits me parlait de _paix, d'amour, d'éternité_. J'y rêvais de
Laurence et n'avais pas de peine à l'évoquer, tant son portrait me
semblait un modèle de précision:_
_Jamais la main de Dieu sur un front de quinze ans_ _N'imprima l'âme
humaine en traits plus séduisants... _ _En faut-il davantage pour
alimenter un amour qui, n'ayant plus d'objet, se crée son image à lui-
même? _ _Cependant un autre livre devait pénétrer plus avant dans ma
sensibilité et correspondre à cet état d'indépendance et
d'affranchissement où je me croyais parvenu. Dans le tas des almanachs
apportés par grand-père s'était glissé l'exemplaire des _Confessions_
qui, déjà, m'avait intrigué tout petit et que j'avais pris pour un
manuel de piété. L'innocent _Messager boiteux_ de _Berne et Vevey_
conduisait par la main ce Jean-Jacques dont j'avais entendu parler
bien avant de le connaître, comme s'il vivait encore et comme si nous
pouvions le rencontrer dans nos courses. Je n'avais jamais lu de lui,
au collège, que de courts fragments dont je n'avais rien tiré de
personnel. Je me précipitai sur le récit de cette existence
tourmentée, mais ce fut tout d'abord du dégoût. Le vol du ruban chez
Mme de Vercellis et la lâche accusation qui le suit, certains détails
physiologiques que je m'expliquais assez mal, le titre de _maman_
décerné à Mme de Warens, me faisaient l'effet de confidences
impudiques et, bien que je fusse tout seul dans la forêt ou couché
dans l'herbe sur la crête des monts, je sentais, en les écoutant, la
rougeur me monter aux joues. Mon fonds naturel résistait, mais par une
pente insensible j'en vins à admirer qu'un homme pût s'humilier ainsi
par de tels aveux et, n'en apercevant pas l'orgueil, j'éprouvai le
vertige de la vérité._
_Le volume ne me quittait plus. Louise, inquiète de cette préférence,
voulut exercer son contrôle. Un soir, comme je rentrais de contempler
les étoiles, _--_celles du Sud que je déchiffrais mieux, _--_je la
trouvai qui, sous la lampe, ouvrait les _Confessions_. Elle ne me
voyait pas, je l'observais: brusquement elle ferma l'ouvrage et,
m'apercevant, laissa éclater son indignation:_
--_Tu n'as pas le droit de lire ce livre._
--_Je lis ce qui me plaît._
_Elle appela à son secours grand-père qui déclina toute responsabilité
: _ --_Oh! chacun est libre. Et d'ailleurs Jean-Jacques est sincère._
_Les passages de passion me surexcitaient, et ce qui me les rendait
plus chers et plus séduisants, c'étaient ces douces façons de vanter
en même temps le bonheur de la vie bucolique et la paix de la
campagne. Dans cette paix qui m'environnait, je sentais mieux les
mouvements de mon coeur. Je fus aux pieds de Mme Basile _sans même
oser toucher à sa robe. Un petit signe du doigt, une main légèrement
pressée contre ma bouche sont les seules faveurs que je reçus jamais
d'elle, et le souvenir de ces faveurs si légères me transporte en y
pensant_. Je tâchais de me représenter cet air de douceur des blondes
auquel le coeur ne résiste pas et, le croirait-on? je découvrais une
application individuelle à cette plainte qui frappait mes dix-huit ans
à peine révolus et déjà inquiets: _Dévoré du besoin d'aimer sans
jamais l'avoir pu satisfaire, je me voyais atteindre aux portes de la
vieillesse et mourir sans avoir vécu._ Quand je montais assez haut
pour distinguer de loin le lac au bas des pentes, je me répétais le
voeu si simple: Il me faut un ami sûr, une femme aimable, une vache
et un petit bateau_, et mon exaltation croissante se parait
d'ingénuité. J'aurais pleuré d'amour en mangeant des fraises arrosées
de crème de lait.
Ainsi la période que je traversais se reliait très exactement à celle
de ma convalescence dont elle devenait en quelque manière
l'achèvement. Je reprenais, seul, les promenades que j'avais faites
avec grand-père quelques années auparavant. Son ami Jean-Jacques le
remplaçait. Ce n'étaient pas les mêmes lieux, mais la nature ne
changeait guère. Elle gardait l'ensorcellement de sa sauvagerie,
l'émoi de sa végétation que le moindre souffle agite, la fraîcheur des
eaux, et même elle m'offrait, avec l'altitude, un air plus vif, des
espaces plus étendus et moins accessibles aux travaux des hommes, une
fierté nouvelle. A la montagne les héritages sont sans murs ni portes.
Aucune clôture n'enlaidit le sol et la propriété n'est pas apparente,
--la propriété qui, je le savais par l'enseignement de grand-père,
corrompt le coeur des hommes et le remplit d'avidité, de jalousie, de
cupidité. Là-haut, les bois et les prés sont à tout le monde et à
personne, comme le soleil et l'air, comme la santé. Les hauts
pâturages où le berger, qui d'une phrase m'avait révélé le désir,
conduisait ses moutons, n'en foulais-je pas l'herbe courte?
L'ascension me communiquait une ardeur de conquête. Et à chaque
victoire je pensais rencontrer celle que j'attendais et qui se
dérobait sans cesse. De préférence à Nazzarena que j'avais aimée et
que mes rêves dédaignaient maintenant, l'estimant trop jeune et trop
simple, j'appelais la dame inconnue du pavillon, ou, plutôt encore,
celle qui m'était apparue sur le chemin en robe blanche avec un
chapeau de cerises et un teint de fleur, celle à qui son ombrelle
servait d'auréole et que j'appelais Hélène depuis que je savais que sa
beauté était semblable à celle des déesses immortelles.
J'étais seul, délicieusement seul et amoureux sans amour. J'étais
parfaitement heureux et ne m'apercevais pas que je torturais ma soeur
Louise dont je méconnaissais l'affection. J'étais libre.
A cause des difficultés de ravitaillement, notre table était la plus
frugale du monde. Nous vivions d'oeufs, de pommes de terre, de
fromage. Le dimanche nous valait le luxe d'un poulet. Grand-père ne
cessait de nous vanter l'excellence de ce régime et les bienfaits de
l'existence pastorale. Je me persuadais aisément de l'excellence de
nos moeurs. De moins en moins je prêtais attention aux nouvelles de la
ville qui nous parvenaient par la diligence. Une fois ou deux, pour
nous renseigner plus abondamment, on nous envoya le fermier en
personne. Ainsi nous sûmes, dans notre ermitage, le chiffre des morts
et la violence du fléau. Le Pendu, décédé, avait fait une fin des plus
édifiantes, et tante Dine l'avait assisté jusqu'au bout. Glus et
Mérinos étaient sains et saufs.
--Ils ont toujours eu de la chance, observa grand-père.
Le fermier hochait la tête, ce qui signifiait que le dernier mot
n'était pas prononcé et que l'épidémie continuait ses ravages. De
Martinod on ne savait rien, il se tenait caché. Notre ami l'abbé
Heurtevent avait résisté, mais il demeurait ébranlé: il gardait assez
de vie pour annoncer des catastrophes.
--Et pouvons-nous redescendre? demandait chaque fois Louise dont la
question nous étonnait, grand-père et moi, car nous étions pas si
pressés.
--Pas encore, mademoiselle; M. Michel a dit comme ça que ce n'était
pas le moment.
Un lazaret avait été installé pour les cas douteux, les deux hôpitaux
regorgeaient de malades, les entrées et les sorties de la ville
étaient surveillées. Une série d'arrêtés avait été rendue par le
maire, ordonnant les plus minutieuses précautions.
--C'est terrible, concluait le fermier qui nous donnait ces détails.
Et grand-père déclarait que nous étions parfaitement bien à l'Alpette,
mais Louise se rongeait d'impatience.
Les jours peu à peu raccourcirent. Après le mois d'août qui fut très
chaud, septembre, plus ventilé, vint, et septembre passa. Les feuilles
des hêtres et des bouleaux, dans la forêt, changeaient de couleur
autour des sapins immuables, les premières toutes rouges et les autres
dorées. Sur les rochers les touffes d'airelles desséchées prirent une
teinte écarlate. Il m'arrivait d'être surpris par la nuit qui montait
en courant du creux de la vallée et de quêter, pour me remettre en
chemin, l'assistance d'un pâtre dans quelque hameau dont les petites
lumières m'avaient guidé.
Puis, nous fûmes informés que le fléau diminuait et que bientôt nous
pourrions quitter l'Alpette. J'en reçus la nouvelle sans plaisir. Ces
vacances m'avaient enivré de liberté. Cependant on nous accordait un
délai de quelques jours.