PROMENADE AVEC MON PÈRE

Pendant ma longue convalescence, comme on ne me permettait pas de lire

sans répit, avec l'aide de tante Dine qui assujettissait patiemment

ses lunettes, dont elle ne se servait pas volontiers, afin de donner,

d'une main plus sûre, de grands coups de ciseaux, parfois malheureux,

dans les cartonnages, j'avais construit toutes sortes d'édifices,

châteaux, fermes, chaumières, et même cathédrales. Je les disposais

sur une grande table qu'on m'abandonnait. L'ensemble me représentait

une ville dont mes soldats de plomb entreprenaient le siège. Ces

soldats, légués par mon frère Bernard qui, tout petit, collectionnait

déjà les uniformes, ou offerts le soir de Noël par le belliqueux petit

Jésus, étaient innombrables: il y en avait des régiments, de grands

et de minuscules, de plats et de pleins, et des fantassins, et des

artilleurs, et des cavaliers. Parmi les cavaliers, les uns faisaient

corps avec leur monture, les autres s'en pouvaient détacher: un

appendice pointu qu'ils portaient au derrière permettait de les fixer

à volonté sur le dos perforé des chevaux. Un soir l'assaut fut

tragique. Le général dévissé --il était pourvu de l'appendice -- entra

par la brèche le premier, après quoi il remonta sur son coursier

alezan hissé à l'intérieur on ne sait par quel subterfuge. Dans

l'exaltation de la victoire, je mis le feu aux quatre coins de la cité

conquise et, quand je voulus en suspendre les ravages, il était trop

tard. Une minute après, l'incendie avait tout consumé, et tant de

maisons qui m'avaient coûté des semaines et dont l'achèvement me

procurait de l'orgueil ne formaient plus qu'un amas de cendres noires.

Encore fus-je sévèrement réprimandé pour avoir manqué de brûler le

mobilier. Et je demeurai stupide devant la rapidité de cette

incinération comparée au temps exigé pour bâtir.

La fin brusque de ma première tendresse --cette pauvre minute où il me

fut donné de voir Nazzarena dans le soleil --me causa une pareille

déception, un pareil découragement. Jour après jour, j'avais édifié en

moi ce sentiment d'abord si vague, et puis si grave et si riche. Sans

cesse j'y ajoutais quelque chose: un sourire, une parole, une

rencontre et même une moquerie qui venait d'elle; ou bien c'était

l'admiration pour ses exercices d'écuyère; ou j'avais seulement passé

sur la place du Marché et vu sa roulotte. Elle remplissait ma vie

beaucoup plus que je ne le soupçonnais, et maintenant il ne m'arrivait

plus rien. Ce vide, jusqu'alors inconnu, m'était plus pénible qu'une

véritable douleur. Je tâchais de m'y agiter sans aucun succès, car je

n'imaginais pas encore le parti qu'on peut tirer du souvenir. Comment

aurais-je su qu'il est possible de vivre hors de l'instant présent? Et

de Nazzarena partie, de Nazzarena perdue pour toujours, ce qui me

restait, c'était moins sa pensée qu'une langueur répandue en moi par

son départ, langueur où je me complaisais, où je la retrouvais encore,

et qui me rendait incapable de m'intéresser à quoi que ce fût.

Par elle je fus empêché de prêter beaucoup d'attention aux changements

survenus chez moi. Sans efforts je m'en accommodai, et l'on crut à la

facilité de mon humeur. Entre mon père et mon grand-père, depuis la

scène de la tour, subsistait un état de gêne que le tact de ma mère,

seul, réussissait à rendre supportable à l'un et à l'autre. Sans une

interdiction formelle, je cessai de me promener avec grand-père et

même de monter dans sa chambre. Il s'enfermait pour jouer du violon

une bonne partie de la journée. Quand nous nous retrouvions à table,

il ne cherchait nullement à se rapprocher de moi, comme s'il eût

renoncé définitivement à notre intimité, et je l'estimais un peu

ingrat, m'attribuant un rôle important pour l'avoir défendu. Les repas

étaient devenus maussades. L'un s'isolait, l'autre s'absorbait dans

ses pensées. Je compris que tous deux, par une entente tacite,

s'étaient retirés de la lutte municipale. Personne n'osait parler des

élections qui étaient toutes proches, mais les affiches des murs, que

je lisais sur le parcours de la maison au collège, me renseignaient.

Le nom de Martinod y figurait, et de même celui de Galurin, mais on

avait négligé Verse-à-boire et les deux artistes. Tante Dine, le long

de l'escalier, parlait toute seule d'événements extraordinaires et de

traîtres épouvantables. En somme, Martinod était parvenu à ses fins:

le candidat qu'il redoutait, le seul qu'il redoutât, s'était désisté.

Je compris encore que grand-père n'avait pas repris le chemin du Café

des Navigateurs, soit pour observer la trêve, soit pour éviter des

sollicitations auxquelles il eût été sans doute enclin à céder. En

apprenant qu'on venait d'appeler mon père au chevet de Cassenave

délirant, il parut très surpris et même affecté: donc il n'avait pas

revu ce compagnon.

--Cassenave malade! s'informa-t-il. Il aura trop bu.

A déjeuner, mon père nous annonça que Cassenave était mort.

--Je le lui avais prédit, assura-t-il. Il y a beau temps qu'il aurait

dû renoncer à la bouteille.

--C'était son goût, opina grand-père.

C'était son goût: cela excusait, justifiait toutes les actions, les

bonnes et les mauvaises, et je l'entendais bien ainsi. Je vis aux

lèvres de mon père une réponse prête, mais il la retint et se contenta

d'ajouter:

--J'ai prévenu Tem Bossette. Le même sort l'attend, s'il n'y prend pas

garde. Et il est déjà tard pour lui.

--Tous les ivrognes, conclut tante Dine, qui se plaisait aux

généralisations.

Le dimanche des élections vint enfin. Je le reconnus aux placards

multicolores qui garnissaient les façades et à l'affluence plus

nombreuse que je dus traverser pour me rendre à la messe du collège.

Personne, à la maison, n'y avait fait la moindre allusion. Après le

déjeuner qui fut sans entrain, à peine son café pris, grand-père mit

son chapeau et s'empara de sa canne.

--Où vas-tu? questionna tante Dine.

--A la campagne.

--Du moins as-tu voté?

--Bien sûr que non.

--C'est un devoir.

--Oh! ça m'est égal.

--Au fait, tant mieux! ajouta ma tante: tu aurais été capable de

donner ta voix à ces canailles.

Elle jugeait inutile de les désigner davantage.

Il avait failli solliciter les suffrages, comme disaient les affiches,

et il ne votait même pas. C'était son goût et je n'y voyais rien à

redire. Chacun pouvait agir à sa guise et changer à son caprice: sans

quoi la liberté, que serait-elle devenue? Comme il franchissait le

seuil, il se retourna tout à coup et me proposa de m'emmener avec lui.

--Ma casquette et j'y vais! criai-je, déjà bondissant, comme si

j'avais totalement oublié la scène de la tour.

Mon père, qui nous observait, arrêta mon élan par son intervention:

--Je vous remercie. Aujourd'hui, c'est moi qui le promènerai. J'ai

congé.

Il s'accordait bien rarement des congés. De plus en plus ses malades

l'accaparaient. Sa réputation avait dû s'étendre au loin à la ronde,

car on réclamait ses services à de grandes distances: ses absences,

ses voyages se multipliaient.

--Je ne m'appartiens plus, confiait-il ma mère. Et la vie passe.

--Mon ami, murmurait-elle, je t'en conjure, ne te fatigue pas.

Elle s'ingéniait à le soigner, à obtenir de lui qu'il se reposât. Pour

la rassurer, il riait, redressant sa haute taille, bombant la

poitrine. Jamais il n'avait besoin de repos. Ses robustes épaules

pouvaient porter le monde, et de fait ne portait-il pas le poids de la

maison et de nos sept avenirs? Par une complication étrange, tout en

continuant de me révolter intérieurement contre lui, je ne cessais pas

de l'admirer. Il me représentait la force contre quoi rien ne prévaut.

Je ne l'imaginais pas vaincu ou gémissant. La vie était pour lui une

perpétuelle victoire.

Je ne l'admirais qu'à distance. La perspective de cette promenade avec

lui m'épouvanta et je demeurai sur l'escalier, attendant je ne sais

quel événement qui viendrait y mettre obstacle.

--Allons, m'encouragea-t-il, va chercher ta casquette, dépêche-toi.

Les jours sont longs, nous irons loin.

Sa voix sonore était sans dureté. Elle avait même cet accent

bienveillant qui rendait l'espoir aux malades. En somme, soit à la

sortie du Café des Navigateurs, soit dans la chambre de la tour, il ne

s'était pas montré sévère à mon égard. Mais la bonté ne lui servait de

rien pour m'adoucir. Je ne lui en savais aucun gré et je le

considérais comme un tyran acharné à me retenir prisonnier. Dès qu'il

était là, je cessais d'être libre. Nous aurions beau gagner le coin le

plus abandonné, le plus farouche: autour de moi je verrais pousser

des murailles. Tandis qu'avec grand-père j'avais l'impression que les

clôtures disparaissaient et que la terre sans entraves appartenais à

tous ou n'appartenait à personne.

Pourquoi mon père m'imposait-il ce long tête-à-tête qui par avance me

glaçait? Les révélations de Martinod ne m'avaient-elles pas appris ses

préférences? Il s'enorgueillissait de Bernard et d'Etienne, il se

préoccupait sans cesse de Mélanie, et je surprenais quelquefois ses

regards posés sur elle avec une insistance bizarre, comme s'il ne

l'eût jamais vue ou comme s'il prenait son empreinte; quant à moi, e

ne comptais guère. De toute ma volonté je voulais être un enfant

incompris, un enfant malheureux, un enfant injustement délaissé. Cela

m'était nécessaire pour entretenir la langueur amoureuse dont je me

délectais. De sorte que je ne partis pas volontiers et le laissai

voir. Lui, au contraire, s'efforçait d'être gai et, comprenant qu'il

désirait me mettre en confiance, par esprit d'opposition, je me

réservai davantage.

Nous voilà sur la route, non point d'un pas lent de flâneurs qui vont

à l'aventure, comme c'était notre habitude à grand-père et à moi, mais

d'un pas allègre et vif, comme si une musique militaire nous

précédait.

--En marchant bien, m'expliquait-t-il, nous en aurons pour deux ou

trois heures.

Afin de montrer que cette promenade ne m'intéressait nullement, je ne

demandai pas où nous allions. Ce ne serait sûrement pas cet endroit

perdu où l'on foulait des fougères, où sur les parois de rochers les

bruyères s'agrippaient, où, séparé du reste du monde, loin des maisons

et des cultures, au bruit sourd d'une cascade j'avais connu

l'initiation à la nature sauvage.

Dans un village que nous traversâmes, je me souviens que je donnai un

grand coup de pied dans un tuyau de vieille gouttière arrachée qui

gisait sur le sol.

Nous eûmes aussitôt sur nos talons tous les chiens qui se

rassemblèrent en hurlant. Un peu effrayé de leurs gueules menaçantes

et de tout ce vacarme que j'avais provoqué, je me rapprochai de mon

rassurant compagnon:

--Laisse-les aboyer, me dit-il. Dans la vie, tu verras, c'est tout

pareil. Dès qu'on fait un peu de bruit, tous les chiens se

précipitent. Si l'on se retourne, c'est une lutte ridicule. Le mieux

est de ne pas s'occuper d'eux. Il faut laisser aboyer les chiens.

Comment ai-je compris qu'il s'agissait de Martinod et de sa gifle?

Quand nous fûmes hors d'atteinte, j'en voulus à mon père d'avoir

remarqué mon mouvement de peur.

Par un bon chemin muletier nous attaquâmes une colline. Lui,

cependant, à mesure que nous avancions et que nous respirions en

montant un air plus salubre, retrouvait sa belle humeur. C'était un

beau jour de la fin de mai ou du commencement de juin, déjà chaud mais

bien ventilé. Dans mon pays le printemps est lent à venir et la

végétation part tout d'un coup. Elle était venue la veille peut-être,

ou l'avant-veille, tant le vert des feuilles était luisant, l'herbe

grasse, les fleurs brillantes. Nous traversâmes un bois de chênes, de

fayards et de bouleaux. Les fûts blancs des bouleaux, gris et lisses

des fayards, bruns et rugueux des chênes formaient les colonnades d'un

immense temple voûté; le ciel ne s'apercevait pas.

--Ah! dit mon père, en s'arrêtant pour souffler un peu et en se

découvrant afin de mieux sentir la fraîcheur qui tombait des arbres,

comme il fait bon ici et quelle belle journée!

Je m'étonnai qu'il s'extasiât sur une chose si ordinaire dont j'avais

eu si souvent le profit, sans penser qu'il en avait, lui, rarement

l'occasion. Déjà il reprenait:

--C'est terrible d'être si occupé! On n'a pas le temps de jouir du

soleil et de l'espace, ni de causer autant qu'on le voudrait avec ses

fils. Autrefois, te rappelles-tu, François, je te racontais les

combats de l'Iliade et le retour à Ithaque.

Je ne l'avais pas oublié, mais les récits épiques me paraissaient

appartenir à une enfance déjà lointaine et dépassée. Ils dataient

d'avant cette convalescence qui m'avait changé le coeur. Ils dataient

devant mes promenades avec grand-père, d'avant la liberté et

Nazzarena, d'avant l'amour. Alors je ne m'en souciais plus. Hector se

battait pour garder sa maison, et Ulysse bravait les tempêtes pour

rentrer dans la sienne dont il voyait, de la mer, la fumée, et

j'entrevoyais un destin individuel où je ne dépendrais plus de rien ni

de personne.

Nous perçâmes bientôt le rideau des arbres et nous atteignîmes le

sommet de la colline. Les ruines d'une ancienne forteresse la

couronnaient. A en juger par les pans de murs écroulés ou croulants,

par la hauteur des tours encore debout et tout ajourées, elle avait dû

tenir une place considérable. Le lierre et les ronces envahissaient

ses vestiges. Elle subissait le dernier assaut de tous les végétaux

avides de la recouvrir.

--Les ruines ne me plaisent pas beaucoup, me déclara mon père. Elles

servent à la poésie, mais elles découragent d'agir. Elles nous

montrent la fin, quand le but de la vie est de construire. Encore

celles-ci ont-elles un rôle à jouer: elles évoquent un passé de lutte

et de gloire. C'était jadis le château fort du Malpas. Il commande la

route de la frontière. Il en a subi, des sièges et des attaques! En

1814, quand la France fut assaillie par trois armées, tout démantelé

qu'il était déjà, on y a hissé des canons pour tirer sur les

Autrichiens.

J'aurais dû penser que nous irions là. C'est un lieu célèbre dans

toute notre province. Célèbre par quoi? je le savais vaguement. Jamais

grand-père ne m'y avait conduit: il détestait les endroits fréquentés

«où, disait-il, on va le dimanche en famille, et qui sont pleins de

souvenirs, grands hommes, batailles et papiers gras.»

Mon père s'échauffait pour parler batailles. N'avait-il pas défendu

pareillement la maison contre nos ennemis, contre les ils de tante

Dine acharnés à sa conquête? Un instant captivé, je faillis lui poser

cette question: «Et pendant la guerre, père, où étiez-vous?». Je

savais qu'il avait pris du service et brassé la neige avec sa

compagnie, pendant un hiver rigoureux. Cependant la question ne

franchit pas mes lèvres. Elle eût avoué que je subissais son influence

et je me raidissais pour lui résister. Toute la forêt de chênes, de

bouleaux et de fayards, et ces ruines décoratives sur l'horizon, ne

valaient pas pour moi le châtaignier sous lequel Nazzarena avait

passé.

Il m'entraîna au bord de la terrasse que formait l'ancienne cour du

château dont on avait jeté bas la façade. De là on dominait, on

découvrait tout le pays, le lac avec ses rives dentelées, ses petits

golfes pleins de grâce, ses verts promontoires, la ville étagée au-

dessus, facile à déchiffrer à cause de ses places et de ses jardins

publics, les villages de la plaine à demi couchés dans l'herbe comme

des troupeaux immobiles, ceux des coteaux groupés au bas de leurs

églises en faction, et, pour fermer la vue, les montagnes, tantôt

boisées, tantôt rocheuses et nues. Une belle lumière d'après-midi,

tout en vibrant sur les choses, en précisait les contours. Ici ou là

un toit d'ardoise lui renvoyait ses flèches d'or. Aux différences de

teintes, aux nuance mêmes du vert on pouvait distinguer les cultures,

et toutes les limites des héritages, indéfiniment divisés, clos de

haies, de murs ou de barrières, et les petits cimetières blancs,

découpés en carrés, dans le voisinage des groupes de maisons.

Mon père distribua leurs noms à tous les lieux habités, puis aux

sommets et aux vallées. Il n'y avait aucun rapport entre son procédé

et celui de grand-père. Où nous cherchions, grand-père et moi, la

trace de la nature, fendue par la charrue ou la hache, défrichée et

écrasée par tous les travaux agricoles, et néanmoins survivante çà et

là dans sa pureté primitive, il montrait, au contraire, la constante

intervention de l'homme et le travail superposé des générations. Au

lieu de la terre libre, c'était la terre disciplinée, contrainte à

servir, à obéir, à produire. Et cette terre avait été arrosée de sang

dans le passé, traversée par des troupe armées, protégée par la force

contre l'étranger, comme il convient à une marche de France, bénie

enfin par des prières. Un saint même, un saint populaire qui avait

introduit le miracle dans la vie courante, notre saint François de

Sales, s'y était agenouillé pour l'offrir à Dieu. Elle nourrissait les

vivants. En elle reposaient les morts.

Terre féconde, terre glorieuse, terre sacrée, il célébra sa triple

noblesse avec tant de clarté que, malgré moi, je le suivais.

--Et la maison, acheva-t-il, ne vois-tu pas la maison?

Je la cherchai sans plaisir et constatai que j'avais perdu l'habitude

d'orienter mon regard de son côté. Il était pourtant facile de la

découvrir, au bord de la ville, isolée, avec, en arrière, le beau

domaine rustique par lequel elle rejoignait la campagne.

La parole de mon père, comme les spirales d'un oiseau qui plane, avait

tournoyé sur le pays tout entier. Voici que, resserrant ses cercles,

elle s'abattit soudainement sur notre toit. Et il me détailla la

maison comme les traits d'un visage.

On ne l'avait pas bâtie d'un seul coup. Elle ne se composait autrefois

que du rez-de-chaussée.

--Tu as bien vu la date sur la plaque de la cheminée, à la cuisine,

1610.

Et je pensai: «ou 1670», prêt à répéter comme grand-père, dont la

réflexion me revint à la mémoire: «ça n'a aucune importance.» Mais je

n'osai pas risquer tout haut ce commentaire. Un siècle plus tard, nos

ancêtres enrichis surélevaient d'un étage, construisaient la tour.

Limitée par la ville, la propriété s'étendait vers la plaine que des

bois occupaient. Et les bois abattus faisaient place au jardin, aux

champs et aux prairies. C'était une lutte continuelle contre les

difficultés, la fortune et contre des ennemis sans cesse renouvelés.

Mon père croyait donc, lui aussi, aux ils de tante Dine? Pour un peu,

j'aurais souri, mais il ne m'en laissa pas le loisir. Chaque

génération à la tâche commune avait apporté son effort, et l'une ou

l'autre, celle du garde-française, celle du grenadier, sa contribution

d'honneur. La chaîne n'avait pas été interrompue. Cependant j'éprouvai

l'envie d'objecter:

--Et grand-père?

Que m'aurait-il répondu? Mais voici qu'il y répondait de lui-même,

sans amertume. Quelquefois cette chaîne s'était tendue à se rompre, et

la maison avait traversé de mauvais jours. Il la représentait fendant

las vagues comme un solide vaisseau dont la barre est maintenue par un

pilote sûr. Sa voix qui jadis se plaisait à nous raconter les exploits

des héros composait peu à peu, avec une exaltation croissante, une

sorte d'hymne à la maison. C'était le poème de la terre, de la race,

de la famille, c'était l'histoire de notre royaume et de notre

dynastie.

A mesure que les années se sont enfuies, loin d'en être affaibli, le

souvenir de cette journée prend mieux tout son sens à mes yeux. Mon

père avait mesuré le chemin que j'avais parcouru pour m'éloigner de

lui. Il voulait me reprendre, me ressaisir, me rattacher. Avant d'en

appeler à son autorité, il tenait de frapper mon imagination et mon

coeur, de les reconquérir sur leurs chimères, de leur proposer un but

capable de les émouvoir. Seulement, de toutes parts pressé par la vie

quotidienne, il lui fallait se hâter, il ne disposait que d'un jour

entamé déjà, de quelques heures fugitives pour entreprendre ma

transformation. Il pensait en une fois regagner son fils perdu, il

comptait sur son art incomparable de diriger les hommes, de les

subjuguer.

Ce qu'il dit pour me convaincre, pour m'arracher l'émotion qui me

livrerait, je le comprends maintenant et bien tard, ce dut être beau

comme un chant d'Homère. J'en eus pourtant l'intuition immédiate. Je

ne sais si jamais paroles plus éloquents furent prononcées que celles

qu'il m'adressa sur cette colline, tandis que le soir commençait

lentement de fleurir le ciel et de pacifier la terre. Je ne trouve pas

d'autre mot: il me faisait la cour comme un amoureux qui ne se sent

pas aimé et connaît que son amour seul apportera le bonheur. Mais d'un

père l'affection descend, elle exige que la nôtre monte vers elle. La

sienne, par un privilège unique dont sa fierté n'était pas atteinte,

montait vers moi, m'enveloppait, m'implorait.

Oui, réellement, je crois que mon père m'implorait et je demeurais

impassible en apparence, tandis que j'aurais dû l'arrêter avec un cri

où tout mon être se fût jeté. Je n'étais pas impassible cependant. Il

y avait dans le son de sa voix trop de pathétique pour que ma

sensibilité, éveillée de bonne heure, n'en fût pas toute secouée.

Mais, par une contradiction singulière, ce que cette voix remuait en

moi, c'était précisément le désir, tous les désirs qu'elle voulait

chasser. Elle chantait les pierres de la maison bâtie pour triompher

du temps, l'abri du toit, l'union de la famille, la force de la race

qui se maintient sur le sol, la paix des morts que Dieu garde. Et

tandis que vibrait ce cantique, j'en entendais très distinctement un

autre que, pour moi seul, composaient la musique du vent vagabond,

l'immensité des espaces inconnus, la parole du pâtre qui s'en allait à

la montagne, et les fleurs de pommier qui avaient ruisselé sur mon

visage le premier jour de mon amour, et le rire de Nazzarena, et

l'ombre aussi, l'ombre désespérante du châtaignier sous lequel elle

avait passé.

Un instant, mon père se crut vainqueur. Ses yeux perçants qui me

fouillaient venaient de découvrir mon trouble. Par un besoin de

franchise, je me détournai en silence, et il comprit que j'étais loin

de lui. Sa voix cessa de retentir. Je le regardai à mon tour, surpris

de ce soudain silence, et je vis la tristesse l'envahir comme l'ombre,

l'ombre désespérante qui, du creux des vallées, gravit lentement les

sommets quand c'est l'approche de la nuit.

... Père, aujourd'hui j'interprète votre tristesse. Seul, j'ai refait

le pèlerinage du Malpas, et seul je vous entendais mieux. Vous songiez

à vos deux fils aînés qui, brûlés de sacrifice, s'en iraient au loin,

pour le service divin et pour celui de la patrie. Vous songiez à votre

chère Mélanie qui, attirée par le dur calme du cloître, attendait

l'heure de sa majorité. Les branches maîtresses de l'arbre de vie que

vous aviez planté se détachaient du tronc. Vous comptiez sur moi pour

continuer votre oeuvre, et je vous échappais. A vous seul, vous aviez

soutenu la maison chancelante, et la maison, en vous accablant de

travail et de souci, vous écartait des vôtres. C'est le malheur des

nécessités matérielles: elles ne laissent pas assez de temps pour la

direction des âmes. Mais le temps, vous pensiez le soumettre à force

de virile tendresse pour moi, et d'éloquence. En une promenade, en une

leçon, vous aviez espéré regagner le terrain perdu, sans toucher au

respect de votre père. C'est un coeur obscur que le coeur d'un enfant

de quatorze ans, surtout quand l'amour y est trop tôt venu. Je sentais

l'importance de votre enseignement et cependant je méditais de m'y

soustraire. Moins le terme de liberté était clair pour moi, plus il me

fascinait et m'attirait. Toute cette musique que j'entendais, c'était

la sienne...

L'échec de mon père se traduisit par un geste. Dans son chagrin de ne

pouvoir me reconquérir, il me saisit tout à coup par les deux bras

comme s'il voulait m'enlever de terre et marquer sa possession.

--Mais comprends-moi donc, pauvre petit, me dit-il. Il faut bien que

tu me comprennes. Il y va de ton avenir.

--Père, vous me faites mal, fut toute ma réponse.

Je mentais, car son étreinte ne m'avait causé que de la surprise. Il

essaya d'en plaisanter:

--Oh! voyons, ce n'est pas vrai. Je ne t'ai fait aucun mal.

--Si, c'est vrai, insistai-je méchamment.

Alors, avec bonté, il s'en excusa presque:

--Je ne l'ai pas voulu.

Ah! je pouvais être fier de moi! Cette force que je redoutais, elle

m'avait supplié au lieu de me briser: elle ne m'avait pas vaincu.

Sans doute pour écarter de mon esprit toute fâcheuse interprétation de

son geste, il me posa la main sur la tête, et bien qu'il n'appuyât

pas, je sentis qu'elle pesait. Quelques années auparavant, grand-père

m'avait investi, par la même imposition, de la propriété de toute la

nature.

--Rentrons, ordonna mon père. Rentrons à la maison.

Il disait: la maison, comme moi. Jusqu'alors cette expression était

trop habituelle pour me frapper. Cette fois elle me frappa.

Sur le chemin du retour, nous entendîmes les détonations des boîtes

qu'on tirait en l'honneur des élections.

--Déjà! fit-il. La liste Martinod est élue.

La déconvenue de sa vie publique s'ajoutait à sa déception paternelle.

Il inclina le front, mais ce ne fut qu'un instant.

Le clocher d'un village voisin sonna l'Angélus. Un autre, puis un

autre lui répondirent. Ils se transmettaient la sérénité du soir et de

la prière qui, par eux, se répandait sur toute la campagne.

Pour les écouter mieux, mon père s'arrêta, et il sourit. Par ce rappel

apaisant de l'Annonciation Dieu lui parlait, et sans doute il reprit

confiance.

--Marchons vite, me dit-il: ta mère pourrait s'inquiéter de notre

retard.

Moi, je songeais:

«Un jour je partirai. Un jour je serai mon maître, comme grand-père. »

La maison · 第 31 / 42 题