Ces événements, que je retrouve si frais dans mon imagination,
flottèrent bientôt et même se perdirent momentanément dans le cours de
mes jours qui, pendant les vacances où nous entrions, se mit à couler
à pleins bords comme un beau fleuve.
Mon père, d'habitude, prenait ses vacances avec nous et en profitait
pour se rapprocher de nous davantage. Nous le vîmes beaucoup moins
cette année-là et nous fûmes un peu sevrés des récits héroïques dont
il nous régalait dans nos promenades, et qui nous agitaient d'un
furieux désir de livres des batailles et de remporter des victoires:
en l'écoutant, nous relevions la tête, nos yeux brillaient, nous
marchions plus vite et d'un pas cadencé. Pour faire face aux nouvelles
charges qu'il avait acceptées, il avait renoncé à son repos annuel.
Parfois il s'emparait d'une après-midi et tâchait hâtivement de
rétablir le contact avec nous. Ses malades le venaient relancer à
toute heure ou s'embusquaient sur son passage. Tout conspirait pour
nous l'arracher.
Cependant on devinait que sa direction s'exerçait partout. La façade
de la maison se lézardait: on y posa des supports de fer avant de la
recrépir. Les chambres furent retapissées, la mienne avec de
plaisantes scènes de chats et de chiens, et l'on changea les parquets
dont les planches se disjoignaient. La cuisine même, pour laquelle
Mariette s'obstinait à réclamer depuis des années et des années, sans
rien obtenir de grand-père qui lui répondait invariablement par un
vieux proverbe: _A blanchir la tête d'un nègre on perd sa lessive_,
la cuisine fut remise à neuf et pavée de monumentales briques rouges.
La grille du portail qui ne fermait plus fut réparée, et même il y eut
une clé, et une clé qui tournait dans la serrure. Le tilleul dégagé
permit au cadran solaire de recommencer à marquer les heures. La
brèche du mur par où les courtilières pénétraient, par où j'avais vu,
un soir fameux, nos ennemis s'introduire dans la place, reçut une
balustrade qui s'encastra dans le tronc du châtaignier. Et l'on vît ce
qu'on n'avait jamais vu: les trois ouvriers à leur poste et,
spectacle plus merveilleux encore, travaillant tous les trois.
Peu à peu le jardin, mon vieux jardin, pareil à une forêt de mauvaise
herbe où l'on n'avait jamais fini de découvrir des arbres ou des
plantes, tant ils étaient cachés, se transforma et s'ordonna. Les
allées furent tracées et sablées, les parterres dessinés et les
rosiers taillés. Les arbres contenus versèrent une ombre régulière.
Une prairie inutile devint un verger. Au coeur d'une pelouse, un jet
d'eau monta et, retombant en pluie fine, égrena des notes claires sur
le bassin. Il y eut des fleurs et des fruits à cueillir, des bouquets
et du dessert. Cependant nous n'osions plus tâter les poires ou les
pêches, et moins encore imprimer à leur manche le léger mouvement de
bascule qui les détachait. Dans l'espace découvert, on se serait
aperçu de notre larcin. Et je cherchais vainement, pour les mettre en
pièces, les taillis qui jadis foisonnaient au bord de la
châtaigneraie. D'ailleurs Tem Bossette refusait de me sculpter le
moindre sabre de bois, et il veillait sur ses échalas comme s'il les
avait payés.
Ces changements ne se firent pas d'un seul coup, et je mêle sans nul
doute leur chronologie. A peine les remarque-t-on pendant qu'ils
s'accomplissent lentement et progressivement, et, quand ils sont
terminés, voilà que déjà l'on ne se souvient plus de l'état des lieux
qui les précéda. Ils ne s'accomplirent pas sans perturbations. Tem
s'épongeait sans cesse le front et suait tout son vin. Mimi Pachoux ne
s'en allait plus: il menait grand bruit pour attester la continuité
de sa présence, et le Pendu penchait son triste profil dantesque sur
des besognes obscures et utiles. La communauté de leur sort n'avait
pas réussi à les réconcilier. Ils s'observaient et se surveillaient
les uns les autres, mais tous trois observaient et surveillaient
davantage encore la maison. Que craignaient-ils d'en voir sortir? Je
le compris un jour. Mon père, qui était devenu leur patron,
s'approchait d'un pas rapide. Il leur distribua de bonnes paroles
d'encouragement, mais il examina leur ouvrage en connaisseur.
--Tout de même il s'y entend, confessa Mimi avec admiration.
Je sus par Tem qu'après les avoir sermonnés durement, il avait
augmenté leur paie. Seulement il exigeait du bon travail. D'un mot, il
les ramenait à lui, s'ils renâclaient ou rechignaient devant la peine.
Mais, sans doute, il bouleversait toutes les vieilles habitudes d'un
pays où l'on aimait à se laisser vivre et à baguenauder en buvant du
vin frais. C'est pourquoi Tem Bossette, principalement, regrettait
l'ancien règne des rois fainéants où il vivait, tranquille et oublié,
dans sa vigne.
Il avait bien essayé, devant moi, d'apitoyer grand-père sur son sort:
--Mon ami, lui fut-il répondu, je ne suis plus rien ici: adressez-
vous ailleurs.
Jamais grand-père ne se montra aussi gai que depuis son abdication.
Non, certes, il ne regrettait pas le pouvoir et il ignorait
volontairement tous les actes du nouveau régime. Parcourait-il le
royaume? Il ne semblait pas se douter qu'on y faisait fleurir les
cailloux. Et puis, un jour qu'il se promenait au jardin, je le vis qui
se lissait la barbe et se grattait le sourcil, témoignage de
mécontentement: il lança en signe de mépris un jet de salive, et le
rire impertinent accompagna ces paroles incompréhensibles pour moi:
--Oh! oh! on met de l'ordre partout. Ce n'est pas un jardinier qu'il
faudrait, mais un géomètre.
Que trouvait-il à blâmer? Les parterres, les arbres, obéissant à la
main de l'homme, composaient un dessin d'une riche ordonnance. Mes
petites idées sur la vie s'y assemblaient et s'y disposaient avec plus
de bonheur. Et j'en voulais à grand-père de son manque d'enthousiasme.
--Regardez, lui dis-je au hasard, ces beaux cannas rouges autour du
bassin.
Mais il me prit le bras avec une rudesse inattendue.
--Prends garde, mon petit, tu vas salir le gazon.
Je posais le pied, en effet, sur l'herbe qui bordait l'allée. Et je
vis bien que grand-père se moquait de mon admiration en même temps que
du nouveau jardin. Je me rappelai l'ancien instantanément, sous
l'influence de cette ironie, l'ancien pareil à un fouillis sauvage, où
je pouvais fouler jusqu'aux plates-bandes, où de rares fleurs
poussaient à la débandade, où j'avais connu l'ivresse de la liberté.
Devant mon père, jamais grand-père ne se fût permis cette critique.
L'esprit attiré sur leurs dissemblances, j'avais remarqué la gêne de
leurs rapports. Toujours mon père faisait les avances. Il traitait
grand-père avec une déférence extrême, ne manquait point de s'informer
de sa santé, de ses promenades et même, pour flatter sa petite manie
de météorologie, il l'interrogeait sur le temps à venir. Grand-père
répondait brièvement, sans tenir le moins du monde à prolonger la
conversation qui ne tardait pas à tomber, ou bien il se servait de son
petit rire blessant, dès qu'on abordait un sujet où l'accord n'était
plus certain.
Un jour, mon père lui demanda en communication son livre de comptes
pour vérifier, expliquait-il, certains mémoires sur l'administration
de la propriété qui n'avaient pas encore été réglés et qui lui
paraissaient exagérés. Grand-père ouvrit de grands yeux:
--Mes livres de comptes?
--Sans doute.
--Je n'en ai jamais tenu.
Mon père hésita une seconde.
--Bien, conclut-il simplement.
Et il s'en alla.
Grand-père se complaisait dans sa tour, où il s'arrangeait, pour sa
toilette, de la fameuse robe de chambre verte et du bonnet grec en
velours noir orné d'un gland de soie. Avec son télescope fixé sur un
trépied, il suivait, le jour, les bateaux qui sillonnaient les eaux du
lac, et le soir il rapprochait les étoiles, mais seulement celles qui
évoluent du côté du sud, parce que, des fenêtres de sa chambre
précédente, il n'apercevait que cette partie du ciel et la connaissait
mieux. Bien plus souvent qu'autrefois, il descendait vers nous dans ce
costume d'astrologue, un monarque déchu ne tenant plus à la majesté.
Tante Dine obtenait à grand'peine qu'il s'accoutrât autrement pour se
promener en ville ou dans la campagne.
--Ça ne fait de mal à personne, observait-il.
Il consentait cependant, à force d'instances, à remplacer le bonnet
par un chapeau de feutre aux larges bords, et la robe par une
redingote qu'on frottait de benzine presque tous les jours pour la
tenir, malgré lui, en état. De ses promenades il rapportait des
plantes aromatiques, dont il composait des tisanes ou qu'il
introduisait dans des flacons d'eau-de-vie, et des champignons qui
excitaient la méfiance de tante Dine. Je les considérais, je les
flairais, mais pour rien au monde je n'en aurais goûté. Je ne pensais
pas alors qu'on pût rien trouver de bon à manger hors des magasins de
comestibles et, à la rigueur, de notre jardin.
Le règne de mon père durait depuis trois bonnes années, et même plutôt
quatre que trois, lorsqu'il advint dans mon existence d'enfant un
événement considérable: je tombai malade. L'année précédente, j'avais
fait ma première communion avec une si grande ferveur que ma mère
confiait à tante Dine:
--Va-t-il imiter Mélanie et Etienne? Dieu nous demanderait-il un
troisième enfant? Que sa volonté s'accomplisse!
Mon aventure fut à peu près celle de _l'enfant blond qui s'esquiva des
bras de sa mère_. Au cours d'une promenade de ma division, j'avais
glissé dans un ruisseau dont il nous était défendu de nous approcher,
et, plutôt que d'encourir un reproche, bien que trempé jusqu'à la
poitrine, j'avais préféré me taire. Le lendemain ou le surlendemain,
la fièvre se déclara. Je sus plus tard que c'était une bonne fluxion
de poitrine qui dégénéra en pleurésie. On crut mes jours en danger, et
mon mal devait être l'occasion de la crise intérieure qui faillit
désorienter ma jeunesse. Dans un demi-sommeil, j'entendais autour de
moi des chuchotements que j'interprétai sans retard:
--Est-ce que je vais mourir? demandai-je à ma mère et à tante Dine qui
se tenaient au bord de mon lit.
--Tais-toi, méchant! murmura tante Dine qui, aussitôt, se moucha en
sanglotant et poussant des soupirs que sans doute elle croyait
étouffer.
Ma mère, de sa voix douce et persuasive, me dit en me touchant le
front, et ce contact me rafraîchit:
--Ne t'inquiète pas nous sommes là.
Je savais très bien ce que c'était que la mort. Le portier du collège
étant décédé, une bizarre fantaisie de notre directeur nous avait
contraints à défiler, classe par classe, devant la bière où le corps
était déposé, avant qu'on vissât le couvercle. Or, ce portier était un
gros homme court, dont la dépouille exigeait une boîte cubique où il
nous parut si cocasse et grimaçant, que nous éclatâmes de rire. Il
nous fut impossible de réprimer ce rire scandaleux. Indigné, le
professeur qui conduisait notre pèlerinage manqué nous accabla des
plus durs reproches et ne craignit pas d'y joindre sans délai un
sermon sur nos fins dernières. Il nous annonça, sans aucun ménagement,
que nous mourrions tous, et peut-être bientôt, et que nos parents
mourraient, et que nous perdrions tout ce que nous aimions. Nos rires
cessèrent peu à peu. Une vague peur nous envahit à cause de la
répétition monotone de cette mort qu'on nous jetait à la tête. Quand
je rentrai à la maison ce matin-là, très ému, malgré moi, par un si
furieux discours, je regardai mon père et ma mère comme je ne les
avais encore jamais regardés. Ils allaient et venaient, comme à
l'ordinaire, sans deviner que je les observais. Ils rirent même d'une
réflexion de Bernard: je les entendis rire, d'un bon rire tout pareil
à celui que nous avait inspiré le malencontreux portier dans sa boîte.
Ah! ce rire, surtout celui de mon père qui était puissant et sonore et
donnait une magnifique impression de santé, quel soulagement pour moi,
et comme il chassa ma curiosité déjà pleine d'épouvante!
«Allons donc, pensai-je dans mon petit cerveau, mon professeur a menti
comme un arracheur de dents. Ils ne mourront pas, c'est certain. Ils
ne pourront pas mourir. D'abord, quand on rit, c'est qu'on ne meurt
pas.»
Cette constatation me suffit. Pour moi-même, la question ne se posait
pas. Ils étaient devant et moi derrière. Et, puisque eux-mêmes ne
risquaient rien, comment la mort aurait-elle pu me prendre en passant
par-dessus?
Mon interrogation: _Est-ce que je vais mourir?_ était donc simplement
destinée à me rendre intéressant. Leur présence me préservait.
Ma mère et tante Dine, m'évitant toute figure étrangère, me veillaient
à tour de rôle, ma mère deux nuits sur trois, et je la préférais. Elle
glissait dans la chambre comme une voile sur le lac, sans aucun bruit.
Je ne m'apercevais pas de ses mouvements. Ses soins se confondaient
avec ses caresses, tandis que tante Dine, la chère femme, au prix d'un
effort considérable, me secouait et me tarabustait.
Le rôle important que je jouais ne me déplaisait pas. Il me semblait
que j'étais redevenu plus petit que mon frère Jacques et ma soeur
Nicole, et qu'on pouvait bien me bercer avec des chansons. Je
réclamais _Venise_ ou _l'Etang_, surtout _l'Etang_, à cause de ma
propre noyade; et l'on croyait que je délirais. Je revois
distinctement dans ma mémoire ces deux visages penchés, et beaucoup
plus nettement encore celui de mon père, qui me rendait
continuellement visite et à qui je ne connaissais pas cette expression
attentive, immobile, presque durcie qu'il montrait en suivant sur mon
corps le travail de la maladie. C'était son visage professionnel après
l'examen, il se détendait, car la paternité l'éclairait.
Un jour, mon père amena un autre médecin, mais je compris très bien
que ce petit homme tremblait devant lui et répétait invariablement ce
qu'on lui disait. Avec une implacable logique, j'avertis mes fidèles
gardiennes:
--Pourquoi déranger ce monsieur? Père en sait plus long que lui. Père
n'a besoin de personne.
Je dus émettre à voix basse cet avis ou quelque chose d'approchant.
Aussitôt tante Dine d'approuver:
--Cet enfant a raison. Il parle si bien qu'il est déjà guéri.
Et elle répéta le propos à mon père, qui se tourmentait et qui sourit,
ce qui ne lui arrivait plus guère.
--Oui, déclara-t-il, nous le sauverons.
Je n'avais pas besoin de cette assurance. Je le sentais si fort que
cela me suffisait. Il ne prévoyait pas que ce mal même, dont il
triomphait par son art et sa volonté, serait plus tard l'origine du
drame familial où je m'écarterais de lui.
On amenait dans ma chambre, successivement, ou deux par deux, mes
frères et soeurs munis de toutes sortes de recommandations: ne pas
rester longtemps, ne pas faire de bruit, ne pas toucher aux fioles, de
sorte qu'ils s'ennuyaient très vite. Chacun d'eux s'attribuait une
part de mérite dans ma guérison, que je devais aux prières d'Etienne
et de Mélanie, aux martiales exhortations de Bernard et à la gaieté
réconfortante de Louise. Quant aux deux petits, on les tenait
prudemment à l'écart, depuis que Jacques, répétant sans doute un
propos de l'office, avait crié en trépignant d'enthousiasme:
--Fançois (car il prononçait difficilement les _r_), il est bientôt
mort.
Grand-père ne parut pas à mon chevet. Peut-être ne s'était-il douté de
rien. Je crois plutôt qu'il avait une peur invincible de la maladie et
de ce qui peut la suivre. Préoccupé de sa santé, il tenait un compte
rigoureux de ses visites à la garde-robe et, avec cette parfaite
politesse dont il ne se départait point et qui contrastait avec son
mépris de la mode et de la toilette, il ne manquait pas d'informer la
maison entière de l'accueil qu'il y avait reçu. Quand il était
éconduit, il se lamentait, et tante Dine sortait d'une armoire, afin
de le réparer et frotter, un clysopompe vénérable, encore bon pour le
service.
--Rien n'est plus important, déclarait-il devant nous en considérant
l'instrument d'un oeil satisfait.
Ma convalescence fut un enchantement, non pour la nouveauté qu'elle
rend à notre vie et dont on ne peut goûter la saveur que si l'on s'est
cru menacé, mais parce qu'elle m'ouvrit véritablement le mystérieux
royaume des livres. Je n'ignorais ni la _Bibliothèque rose_, ni le
chanoine Schmid, ni les romans de Jules Verne, ni même les contes de
Perrault et d'Andersen, mais je n'y avais pas rencontré ce mouvement
du coeur qui, le soir, vous tient au lit réveillé dans l'attente et la
crainte d'on ne sait quoi d'agréable et d'un peu dangereux, tel que me
l'avaient donné les histoires stupéfiantes de tante Dine et surtout
les récits épiques de mon père.
Pour ne pas me fatiguer, on commença par m'apporter des ouvrages
illustrés. Bernard me laissa feuilleter les albums d'Epinal qu'il
collectionnait pour les costumes militaires et qu'il ne prêtait pas
sans mérite. Je réclamai la Bible de Gustave Doré, dont on m'avait
montré une fois, par faveur spéciale, les gravures au salon sans me
permettre d'y toucher. On installa sur une table, en grande pompe, les
deux pesants volumes reliés en rouge et je passai de longues heures à
tourner les feuillets. Ma mère allait et venait dans la chambre, un
peu étonnée de ma sagesse, et même inquiète de mon silence. Elle
s'approchait et sans bruit regardait par-dessus mon épaule:
--Tu ne te fatigues pas?
--Oh! non.
--Tu ne t'ennuies pas?
--Oh! maman.
--C'est beau?
--Je ne sais pas.
On ne sait pas ce qui est beau quand on est enfant. Ce qui est beau,
c'est d'avoir le coeur plein. Quel élan recevait d'un seul coup tout
mon être sensible! Les contours de la terre, sans cadre, ne m'avaient
pas frappé. Maintenant que, transcrits, ils tenaient sur un carré de
papier, voici que je les voyais, non seulement sur la page immobile,
mais en plein air, et vivants. La maison avec ses grosses pierres, le
jardin clos de murs, je les touchais, je les comprenais, je les
possédais, et d'ailleurs, ils m'appartenaient. Mais, au delà,
commençait l'univers dont le manque de limites m'avait rebuté, de
sorte que je ne lui attribuais pas de formes précises. Et ces formes,
elles étaient là, devant moi à travers la Bible ouverte je les
découvrais.
A trente ans de distance, dans mes souvenirs qui n'ont pas besoin de
contrôle, je retrouve les images de Gustave Doré. Les pages se
tournent toutes seules, et mes chers fantômes apparaissent. Voici les
visions d'épouvante: le Léviathan qui soulève la mer, l'Ange
exterminateur qui détruit l'armée de Sennachérib, la rangée des
éléphants de Nicanor que Judas Macchabée va traverser, et la Mort de
l'Apocalypse sur son cheval pâle. Elles n'étaient pas mes préférées et
même, le soir, je les évitais. Mes préférées, c'étaient ces paysages
d'Orient reposés, apaisés, à peine estompés, comme si la lumière d'été
y soulevait des vapeurs, où croissaient des plantes étranges qui me
forçaient à leur comparer nos châtaigniers et nos chênes, où
passaient, dans le fond, des ombres de boeufs ou de chameaux,
lointaines comme ces bateaux que j'avais vus se profiler sur le lac
dans le brouillard.
La naissance d'Eve me fut douce. Tandis que dort Adam parmi les fleurs
du paradis terrestre, elle surgit droite et nue, les cheveux dénoués.
Un de ses genoux, --regardez, j'en suis sûr, --infléchi à peine, est
caressé par le jour. Par elle, par cette clarté de son genou, j'ai
pressenti la perfection pure de la nudité bien avant d'en soupçonner
le désir. Abraham conduit son troupeau dans la terre de Chanaan, et
les dos des moutons pressés ondulent comme les vagues que j'avais pu
observer de la grève. Le berceau de Moïse dérive sur le Nil: la fille
de Pharaon est sortie de son palais qu'on aperçoit dans le soleil:
elle s'avance vers le fleuve; une de ses suivantes arrête la petite
nacelle. Rebecca, aux longs voiles blancs, appuie sa cruche à la
margelle du puits et cause avec Eliézer, vieillard respectable, mais
je ne la distingue pas de la Samaritaine qui a pris la même pose. Ruth
agenouillée glane les épis. Les grands cèdres du Liban, abattus,
gisent sur le sol que recouvrait leur ombre: ils attendent de servir
à la construction du temple de Jérusalem. L'ange de l'Annonciation
flotte dans l'air, comme une feuille qui tombe et que le vent
maintient. Jésus, chez Lazare, est assis au bord de la fenêtre où le
clair de lune se glisse entre des palmiers: Marie, couchée à ses
pieds, l'écoute; Marthe, debout, s'occupe aux soins du ménage. Images
d'où la paix coule ainsi qu'une eau limpide, et qui ne sont que la
transposition de scènes quotidiennes, presque pareilles à celles que
j'avais pu voir à la maison et à la campagne, tableaux de vies
obscures où Dieu passe.
Un jour que je ne me souciais pas d'assister au retour de l'enfant
prodigue dans la maison paternelle, ma mère, qui aimait cette
parabole, me demanda la raison de ce dédain:
--Et cette page, pourquoi ne la regardes-tu pas?
Je fis le dégoûté. Elle me paraissait banale. Un père qui pardonne à
son fils, quoi d'étonnant?
Athalie qui accroche ses mains désespérées à la paroi du temple,
tandis que les soldats accourent qui vont la massacrer, rappela son
couvent à ma mère. Elle avait elle-même pris part aux choeurs de cette
tragédie que Racine écrivit pour les jeunes Saint-Cyriennes et que,
par une heureuse tradition, représentaient jadis tous les pensionnats
de jeunes filles: les vers lui en revenaient en foule:
Tout l'univers est plein de sa magnificence: Qu'on l'adore, ce Dieu!
qu'on l'invoque à jamais...
Elle les récitait avec cette émotion qu'elle apportait aux choses
religieuses, et son accent me touchait plus directement que cet art
savant qui me dépassait.
Un autre petit livre devait m'ouvrir à la poésie: c'était un livre de
ballades. Un chevalier ravissait dans une forêt, à Titania, reine des
elfes et des sylphes, la coupe du bonheur et l'emportait dans son
château au galop de son cheval. Une petite fille, au bord d'un
torrent, chantait la romance du nid de cygne caché parmi les roseaux
et rêvait d'un chevalier qui viendrait sur un cheval rouan. Le lord de
Burleigh épousait une bergère qui, dans le palais où il l'emmenait,
languissait et mourait du regret de son village et de sa chaumière.
Comme je partageais leurs désirs et leurs mélancolies! Leurs peines de
coeur me versaient un mal délicieux que je ne savais pas approfondir.
Cependant, je commençais à discerner que nous avons en nous-même une
source jaillissante de jouissances infiniment délicates.
Mon père se méfiât-il de ces excitations comme de la musique de grand-
père? Il m'apporta de courtes et claires biographies de grands hommes.
Ce n'est jamais trop tôt pour se colleter avec elles. On prend
l'habitude de se comparer à des héros et l'on ne manque pas de se dire
: «J'ai le temps devant moi. Je veux, à leur âge, les avoir
enfoncés...» Peu à peu on recherche ceux dont les exploits furent
tardifs. J'avais lu, sur je ne sais plus lequel de ces personnages
exemplaires, qu'il était entré à l'école de l'adversité. Et cette
école, que j'imaginais pour le moins aussi difficile que Polytechnique
ou Saint-Cyr, à quoi se destinait mon frère Bernard, je brûlais de m'y
présenter. Je ne savais pas que c'est la seule qui n'exige aucun
examen, aucune démarche, surtout aucune recommandation. Je confiai mon
désir à ma mère. Elle sourit, ce qui me contraria, et m'assura que je
m'y présenterais en effet, niais qu'elle souhaitait que ce fût le plus
tard possible.
Ces lectures se traduisaient chez moi par un état d'enthousiasme et de
gloire. Je n'eusse pas compris l'ironie. Dans ma famille, personne ne
s'en servait. Il n'y avait que le petit rire de grand~père. Mes
parents aimaient la gaieté, se plaisaient même au bruit que nous
faisions, mais ils ne se moquaient jamais. Ils prenaient la vie
sérieusement, comme une occasion de bien agir, et ils estimaient
qu'elle mérite les plus grands égards. A la première visite qu'il
daigna me faire après s'être assuré de ma guérison, grand-père,
feuilletant ma bibliothèque, laissa échapper des exclamations:
--Oh! oh! la Bible et les Hommes illustres! Pauvre petit! Attends,
attends, je t'en apporterai, moi, des livres.
Et il m'apporta, en effet, les _Scènes de la vie privée et publique
des animaux_ et les _Aventures de trois vieux marins_, tous deux ornés
d'illustrations. Ce dernier volume était dans un piteux état:
déficelées, les feuilles s'en allaient, et la fin manquait ainsi que
la couverture. Il devait être traduit de l'anglais et son humour me
déconcerta. Ces trois marins, échappés d'un naufrage, abordaient dans
une île déserte où ils étaient poursuivis par un tigre. Ils grimpaient
sur un arbre pour échapper à cette bête féroce, et on les voyait, sur
la gravure, agrippés au tronc, juchés les uns sur les autres, les
cheveux hérissés, les yeux hagards, les doigts de pieds crispés. Le
fauve bondissait pour les atteindre. On pouvait prévoir qu'avec un peu
d'entraînement il les atteindrait. Alors, dans une résolution
farouche, inspirée de la nécessité la plus impérieuse, les deux plus
haut perchés pesaient de tout leur poids sur celui du bas, afin de le
forcer à lâcher prise, espérant que cette proie suffirait à assouvir
la rage de l'assaillant. Et tout en s'alourdissant de leur mieux, ils
adressaient à leur malheureux compagnon des paroles funèbres et
touchantes:
--Adieu, Jérémie (c'était son triste nom), nous irons consoler votre
pauvre père et votre fiancée...
Mais Jérémie, comme Rachel, ne tenait pas aux consolations et se
raidissait pour ne pas lâcher prise. Accoutumé aux récits héroïques,
je me fâchai contre ces traîtres.
Les _Scènes de la vie des animaux_ me parurent plus chargées de sens.
C'était un recueil bigarré, que toutes les bibliothèques d'autrefois
s'enorgueillissaient de contenir. Les vignettes de Grandville me
révélaient chez les hommes, où je n'avais vu jusqu'alors que l'image
de Dieu, les traces de l'animalité. Les animaux du livre étaient
costumés en hommes et en femmes, et leur ressemblaient. Je me
familiarisai vite avec ce procédé: les déguisements étaient si
naturels! Voici l'hirondelle en facteur, le chien en laquais, le lapin
en petit employé subalterne, et voilà le vautour en propriétaire, le
lion en vieux beau, le dindon en banquier, l'âne en académicien. Le
mille-pattes joue du piano et la demoiselle danse sur la corde pendant
que le criquet se fait une trompette de la corolle d'un liseron. Le
caméléon, député, monte à la tribune pour affirmer qu'il est heureux
et fier d'être comme toujours de l'avis de tout le monde. Le requin et
la scie revêtent des blouses de chirurgiens et déclarent honnêtement:
«Nous allons inciser les muscles, trancher les os, en un mot guérir
les malades.» Le loup, meurtrier d'une brebis, lit dans sa prison les
_Idylles_ de Mme Deshoulières, tandis que la célébrité lui vient sous
la forme d'une complainte que vendent les camelots et qui se chante
sur l'air de _Fualdès_:
Écoutez, Canards et Pies, Geais, Dindons, Corbeaux et Freux, Le récit
d'un crime affreux Et bien digne des Harpies. L'auteur de cet attentat
Fut un loup peu délicat.
L'ours se plaît dans la solitude familiale: on le voit qui chauffe
son dernier-né en le tenant par les pattes devant le feu; sa femme
étend du linge à sécher, et un jeune ourson, dans un coin, retrousse
sa petite chemise pour prendre une précaution avant de s'aller coucher
; cependant on sonne à la porte, et la légende explique: «Nous vivons
entre nous, nous détestons les importuns et les visites.» Un perroquet
qui agite les ailes sans réussir à voler représente l'illustre poète
Kacatogan. Et la merlette, avec la pie et la corneille, compose un
trio de femmes de lettres. J'ignorais ce que pouvait être une femme de
lettres, mais le merle blanc, qui est poète comme le perroquet, me
l'apprit dans ses mémoires: _Tandis que je composais mes poèmes, elle
barbouillait des rames de papier. Je lui récitais mes vers à haute
voix, et cela ne la gênait nullement pour écrire pendant ce temps-là.
Elle pondait ses romans avec une facilité presque égale à la mienne,
choisissant toujours les sujets les plus dramatiques: des parricides,
des rapts, des meurtres, et même jusqu'à des filouteries, ayant
toujours soin, en passant, d'attaquer le gouvernement et de prêcher
l'émancipation des Merlettes. En un mot, aucun effort ne coûtait à son
esprit, aucun tour de force à sa pudeur; il ne lui arrivait jamais de
rayer une ligne, ni de faire un plan avant de se mettre à l'oeuvre.
C'était le type de la Merlette lettrée_.
Tante Dine aussi pondait ses histoires avec une facilité merveilleuse
: elle préférait les sujets terribles et volontiers attaquait le
gouvernement. Je la soupçonnais même de ne pas savoir, en commençant,
comment elle finirait et d'inventer au fur et à mesure la trame de ses
récits. Alors, pourquoi ne barbouillait-elle pas du papier? Le plus
simple était de le lui demander.
--Tante Dine, êtes-vous une femme de lettres?
Elle me pria de répéter deux fois ma question, comme si les femmes de
lettres appartenaient réellement au règne zoologique, dans la
catégorie des monstres. Après quoi, elle haussa les épaules et ne
daigna même pas me répondre directement:
--Cet enfant est complètement fou. Les bouquins d'Auguste lui ont
détraqué la cervelle.
Il fut question de me retirer les _Scènes de la vie des animaux_, dont
les caricatures parvinrent à rassurer et dérider mon père. L'incident
eut pour effet de m'attacher davantage au Merle blanc qui avait failli
être la cause de cette mise à l'index. Et je compris bientôt ce qui
séparait indubitablement tante Dine de la Merlette lettrée. Celle-ci,
d'un plumage immaculé, était toute peinte et enduite d'une couche de
farine qui lui donnait cet air de tomber du ciel. Le Merle blanc, qui
ne s'en doutait pas et croyait avoir découvert en elle un être unique
au monde, se méfiant d'un pot de colle dont il n'apercevait pas
l'usage, tenta une expérience qui fut désastreuse. Par le moyen de sa
poésie, il s'excita à la tendresse et versa d'abondantes larmes sur sa
compagne, ce qui fondit le badigeon, de sorte qu'il reconnut en elle
la plus banale des merlettes. Bien souvent j'avais pleuré dans les
bras de tante Dine: elle compatissait à mes maux sans rien perdre de
ses couleurs. Elle ne se servait ni de colle ni de farine non,
décidément, elle aurait beau imaginer les plus belles histoires, elle
ne serait jamais une femme de lettres.
Une autre science me vint du Merle blanc. J'appris de lui à subir le
charme des mots pour eux-mêmes, indépendamment de ce qu'ils
signifient. Après sa déconvenue conjugale, il s'en allait dans une
forêt conter ses peines au Rossignol et il lui confiait cette plainte
: _J'ai coordonné des fadaises pendant que vous étiez dans les bois_.
Je n'en saisissais pas bien le sens à cause de la coordination des
fadaises qui m'échappait, et cependant j'aimais à me bercer de cette
phrase que je me répétais à moi-même à l'infini. La réponse du
Rossignol, plus chargée encore de mystère, me bouleversait: _Je suis
amoureux de la Rose_, soupirait-il, _Sadi, le Persan, en a parlé; je
m'égosille toute la nuit pour elle, mais elle dort et ne m'entend pas.
Son calice est fermé à l'heure qu'il est, elle y berce un vieux
Scarabée; et demain matin, quand je regagnerai mon lit, épuisé de
souffrance et de fatigue, c'est alors qu'elle s'épanouira pour qu'une
abeille lui mange le coeur_. Je ne me souciais ni du vieux Scarabée ni
de Sadi le Persan: le Rossignol épuisé et cette Rose au coeur dévore
me communiquaient, par la magie des syllabes, une sorte de
pressentiment lointain de la douleur amoureuse, où je trouvais de
vagues et ineffables mélancolies.
Ces mélancolies étaient fort passagères. Bien plutôt j'empruntai à mes
nouveaux amis, les animaux, un art de la moquerie dont je tirais un
vif agrément. Je ne pouvais voir personne sans trouver son double
parmi les bêtes. Avec sa face plate et ses yeux ronds, Tem Bossette
devint une grenouille, celle-là même qui veut se faire aussi grosse
que le boeuf; Mimi Pachoux, au pas fugitif et aux promptes
disparitions, fut comparé à un rat, et le Pendu, qui semblait toujours
gêné dans l'exercice de ses bras, au kangourou, dont les membres
antérieurs sont très courts.
Mon tour d'esprit choquait et même affligeait ma mère. Elle reçut, un
jour, en ma présence, une personne hors d'âge qui dirigeait un
ouvroir, fondait un orphelinat, bâtissait une école, en un mot
dirigeait dans la paroisse plus d'oeuvres qu'il n'y en avait. Elle
s'appelait Mlle Tapinois. Elle était longue et sèche, avec un nez
pointu, des épaules tombantes et un air gelé. Elle roucoulait à voix
basse sans interruption. Quand elle fut sortie, je montrai à ma mère,
sur mon livre, une vieille colombe en camisole de nuit, un bougeoir à
la patte:
--Mlle Tapinois, dis-je triomphalement.
Ma mère protesta contre mon inconvenante comparaison:
--C'est une sainte fille, conclut-elle pour m'émouvoir.
Mais je compris, sans en recevoir l'aveu, qu'elle avait apprécié la
ressemblance.
Encouragé par le demi-succès que me valut Mlle Tapinois, je guettai
désormais les visites pour leur infliger le même traitement, et la
facilité de ce jeu me surprit. Je trouvai sans peine un gros rentier
pour l'éléphant, un triste conservateur des hypothèques pour le hibou,
un pianiste pour le mille-pattes. Un vieux noble au nez busqué me
rappela le faucon que les révolutions avaient ruiné. Ma collection, en
peu de temps, s'enrichit de l'ours, du caméléon et de plusieurs lapins
sortis de l'enregistrement ou des contributions. Mais le pays manquait
alors de muses départementales dignes d'être cataloguées parmi les
merlettes. On m'assure qu'elles foisonnent aujourd'hui.
Grand-père, à qui je fis part de mes observations, m'approuva
entièrement:
--Tu sais maintenant, m'assura-t-il, que les animaux et les hommes
sont frères. Mais les animaux valent mieux que nous.
Cependant un secret instinct m'avertissait de ne pas consulter mes
parents à ce sujet.