Je compris les jours suivants, à toutes sortes de petits signes, sans
compter les propos de l'office, que la maison n'appartenait plus à
grand-père, mais à mes parents, et qu'une simple formalité marquait
pour que ce traité fût définitif. Grand-père n'en ayant plus la
charge, bien que cette charge ne l'incommodât guère, n'en désirait pas
garder l'honneur. J'entendis plus d'une fois mon père luit tenir des
discours de ce genre:
--Je veux que rien ne soit changé ici. Je veux que tout demeure comme
par le passé. Je ne veux vous ôter que les soucis.
--Eh! eh! répliquait grand-père avec son petit rire, tu as bien de la
chance de savoir tout ce que tu veux.
Et il lissat sa barbe blanche nonchalamment, comme si rien ne valait
la peine de rien. Cependant il mijotait un projet dont nous fûmes
bientôt avertis. Quand il avait une idée, on ne pouvait l'en faire
démordre, ni par supplications, ni par protestations. Il recevait tout
pêle-mêle, algarades de tante Dine, raisonnements brefs, nets, sans
réplique de mon père, prières de ma mère, avec la même tranquillité
d'humeur, et il n'écoutait personne. A son air aimable et détaché on
l'aurait cru persuadé aisément, quand le mauvais rire apparaissait et
ruinait toutes les espérances.
Nous sûmes un beau matin sa décision d'abandonner la pièce à deux
fenêtres qu'il occupait au coeur même de la maison et qui était vaste,
confortable et facile à chauffer, pour s'en aller où? Nul ne l'aurait
deviné: dans la chambre de la tour. Cette chambre était dès longtemps
déserte, et il y soufflait un vent du diable. Il n'eut pas plus tôt
signifié sa volonté que tout le monde, après d'infructueuses
tentatives pour obtenir son désistement, dut courir au plus pressé
afin de l'aider sur l'heure dans son installation. Lui-même, sans plus
attendre, prenait déjà l'escalier avec son matériel le plus précieux.
--Laisse-nous au moins balayer, nettoyer et épousseter, lui notifia
tante Dine, armée de la tête de loup.
--Ce n'est pas la peine, assura-t-il. On vit très bien avec les
araignées et la poussière.
Ce scandale fut évité. On le devança et il dut patienter quelques
minutes, ce qu'il n'aimait guère; après quoi, résolument, il s'empara
de la rampe, muni de son baromètre, de sa caisse à violon et de ses
pipes. Il redescendit pour remonter avec sa lunette d'approche. Le
reste de son déménagement ne l'intéressait pas. Ses vêtements, son
linge, ses meubles le suivraient ou ne le suivraient pas, au petit
bonheur. Il me témoigna sa confiance en m'invitant à porter un traité
d'astronomie, un volume sur les cryptogames dont je connaissais les
illustrations en couleur représentant les principales espèces de
champignons, et un autre ouvrage que je pris à son titre pour un livre
de piété: les _Confessions de Jean-Jacques Rousseau_. J'allais
oublier les _Prophéties de Michel Nostradamus_ et une collection du
_Véritable Messager boiteux de Berne et Vevey_, almanach fameux et
précieux à tous égards, mais principalement pour ses bulletins
météorologiques. Or grand-père s'occupait beaucoup de l'état de
l'atmosphère. Il le reniflait, pour ainsi dire, à sa fenêtre, le matin
et le soir, au risque d'attraper un rhume, et il observait le
mouvement des nuages et l'éclat des étoiles. Volontiers il citait
l'autorité d'un certain Mathieu de la Drôme, avec qui il était en
correspondance et que nous avions pris l'habitude de considérer comme
un sorcier ou un rebouteur du temps. Lui-même faisait des pronostics
et, si l'on voulait le flatter, on l'invitait à prédire. Il ne se
trompait guère, soit que la chance le favorisât, soit qu'il eût bien
interprété la direction des vents. Et cette petite réputation qui lui
était agréable le mêlait aux lois mystérieuses de la nature dont il
rendait les oracles.
Dès qu'il eut transporté sa bibliothèque et ses instruments, il se
trouva chez lui dans la chambre de la tour et se déclara satisfait.
Elle donnait sur le ciel et la terre de quatre côtés à la fois: le
moindre rayon de soleil, d'où qu'il vint, serait capté. Et quant à la
direction des vents, elle serait facile à déterminer. Un grand vacarme
lui apprit que son mobilier grimpait après lui. Tante Dine présidait
en personne à l'emménagement, non sans bougonner et ronchonner. Sous
un bras une descente de lit et, sous l'autre, un traversin, dans
chaque main un candélabre, elle précédait, en l'animant de la voix,
une escouade rangée en file indienne qui manoeuvrait sans beaucoup
d'ensemble. Le premier, surgit Tem Bossette avec un fauteuil sur la
tête: il avait consenti à une réconciliation scellée par l'octroi
d'une bouteille de vin rouge. Puis ce fut une oscillante armoire
portée par quatre jambes qui appartenaient --on le sut plus tard, au
sommet des marches --moitié à Pendu, et moitié (la petite moitié) à
Mimi Pachoux ramené au logis par la victoire.
--Franchement, déclara tante Dine à son frère pendant le défilé de ses
troupes, tu n'aurais pas pu rester en bas! Il faudra qu'on te hisse
chaque chose par cet escalier qui est étroit.
Comme grand-père, indifférent, esquissait un geste vague, elle lui
décocha des sarcasmes:
--Naturellement, cela ne trouble point Monsieur! Monsieur ne se
dérangera pas pour si peu. Bien assis dans le bon fauteuil que Tem a
inondé de sa sueur, Monsieur verra venir les événements. Et moi,
pendant ce temps-là, je monterai et descendrai cent fois par jour. Et
les servantes pareillement. Mais tu n'as cure de notre peine tu
trouveras toujours ici tout ce qu'il te faut.
L'attaque était directe et rude. Avant d'y répondre, grand-père jeta
un coup d'oeil effrayé sur le siège transporté par Tem, à cause de
l'inondation annoncée. Quand il le vit intact et sec, il se rasséréna
et put riposter en toute tranquillité d'esprit:
--Je ne demande rien à personne.
--Parce qu'il ne te manque jamais rien: tu vis comme un coq en pâte.
Ils avaient raison tous les deux. Grand-père n'élevait aucune
réclamation, mais on s'ingéniait à prévenir ses moindres voeux. Ainsi
ne formula-t-il aucune plainte contre les vents coulis qui
assiégeaient la tour: le lendemain de son installation, on
calfeutrait soigneusement la porte et les fenêtres.
La mauvaise humeur de tante Dine exprimait tout haut le sentiment
général. Cet exode imprévu, que rien ne motivait, assombrissait mon
père et ma mère qui en cherchaient vainement la raison:
--Pourquoi se loger si haut?
Et grand-père d'expliquer avec son mauvais petit rire:
--L'altitude m'a toujours réussi.
J'avoue que, dans cette circonstance, je tenais le parti de grand-
père. La chambre de la tour avec ses quatre horizons, son isolement,
son odeur spéciale --on ne l'ouvrait que pour y chercher les pommes
qui pendant tout l'hiver y mûrissaient --exerçait dès longtemps sur
moi un attrait irrésistible. Puisqu'elle était habitée désormais, je
me proposai de lui rendre des visites.
Cet épisode fut bientôt éclipsé par un autre, beaucoup plus grave et
qui devait frapper davantage encore mon imagination. A mon retour du
collège un matin, je fus avisé par mon informateur habituel, tante
Dine, que cette fois c'était définitif. Elle me donnait cette nouvelle
en grand mystère, mais le mystère même, chez elle, se manifestait
bruyamment. Le mot _définitif_ prenait sur ses lèvres une importance
formidable. Qu'est-ce qui était définitif?
--L'acte est signé. Tout à l'heure. Je suis bien contente.
Quel acte? Je n'y comprenais goutte.
--Eh bien! nous restons chez nous. _Ils_ ne peuvent plus rien.
Ne savais-je pas déjà qu'_ils_ étaient en pleine déroute, dispersés,
châtiés, vaincus, battus, réduits à néant, comme les Perses de mon
histoire ancienne qu'une poignée de Grecs précipita dans la mer?
Comment pensait-elle m'éblouir en me communiquant un secret vieux de
plusieurs jours, peut-être même de plusieurs semaines, et dont tout le
monde avait pu s'entretenir librement? Un enfant n'entre pas dans le
pays des préparations, des lenteurs, des formalités et des paperasses
judiciaires. Mais un événement capital allait illustrer la déclaration
de tante Dine.
Grand-père était rentré de sa promenade plus tôt qu'à l'ordinaire et,
comme l'un de nous remarquait cette ponctualité anormale, il s'était
éloigné sans souffler mot. Quand nous pénétrâmes, après le second coup
de cloche, l'estomac creux et les dents longues, dans la salle à
manger, notre surprise fut grande de l'y trouver déjà, assis devant la
table, et non pas à sa place officielle qui était la place d'honneur,
au centre, en face de ma mère, ainsi qu'il convient au chef de
famille, au roi régnant. Sans prévenir personne de ses intentions, il
avait changé les ronds de serviettes et s'était allé mettre au bout,
en face de la fenêtre. C'est vrai qu'il avait choisi une assez bonne
place, d'où il pouvait voir les arbres du jardin et même un peu de
ciel entre leurs branches. Pour un amateur de soleil, ce spectacle
n'était pas indifférent. Mais tout de même, c'était là une révolution
dans la vie de famille et dans toute l'économie domestique. Ou plutôt,
je ne m'y trompais pas, c'était une abdication.
Je me connaissais en abdications. N'avais-je pas dû apprendre dans mon
manuel celle des rois fainéants, à qui l'on coupait la chevelure avant
de les enfermer dans un cloître, et, malgré moi, je considérai les
jolis cheveux blancs de grand-père qui bouclaient légèrement. Surtout,
j'avais entendu réciter, par mon frère Bernard, l'histoire de Charles-
Quint dont j'avais été fort impressionné. Ce maître du monde, détaché
de la grandeur, se retira dans un monastère d'Estramadure dont il
réparait les pendules, et pour se donner un avant-goût de la mort, il
fit célébrer, vivant, ses funérailles. Des historiens affolés de
vérité m'ont affirmé, depuis lors, que ces détails étaient fictifs. Je
le regrette, car je ne les ai pas oubliés, tandis qu'une innombrable
quantité de faits démontrés me sont sortis de la mémoire. Mais en ce
temps-là je croyais, dur comme fer, à la retraite de Charles-Quint,
aux obsèques truquées et même aux pendules. Grand-père, lui aussi,
s'entendait à raccommoder les horloges et j'opérai aussitôt entre eux
un rapprochement.
Tante Dine, par hasard exacte, et ma mère, qui nous suivaient à peu de
distance, partagèrent notre étonnement. Puis, tous les regards se
fixèrent sur mon père qui entrait. D'un coup d'oeil il jugea la
situation, et la décision, chez lui, ne se faisait guère attendre. Il
s'avança d'un pas rapide:
--Non, non, dit-il, je ne veux pas. Rien ne doit être changé ici.
Père, reprenez votre place, je vous en prie.
Certes, aucun de nous n'aurait résisté à cette prière qui ordonnait.
Mais la force agissante et organisatrice de mon père se heurtait
devant nous à une autre force, dont je ne soupçonnais pas la puissance
et qui était l'immobilité. Grand-père ne bougea pas. Il avait résolu
de ne pas bouger.
Mon père, n'ayant pas obtenu de réponse, répéta plus doucement sa
demande. Je ne puis pas écrire plus humblement, car il gardait en
toute occasion, malgré lui, un air de fierté. Il reçut au visage un
éclat de l'éternel petit rire et cette phrase par surcroît:
--Oh! oh! que de bruit pour rien!
--Père, donnez-moi cette preuve de votre affection.
--Une place ou une autre, qu'est-ce que ça signifie? Je suis très bien
ici, j'y reste.
Et, avec un suprême dédain, grand-père ajouta:
--Si tu savais, mon pauvre Michel, comme cela m'est égal!
Tout lui était égal, Tem Bossette m'en avait averti: une place ou une
autre, une maison ou une autre. Ces phrases-là, prononcées devant
nous, avaient le don d'exaspérer mon père, mais il se contenait.
--Il faut, reprit-il, une hiérarchie dans les familles.
--Bah! nous sommes en République, et je tiens pour la liberté.
Mon père comprit qu'il était parfaitement inutile d'insister. Il se
contenta de conclure:
--Alors, vraiment, vous refusez de revenir?
--Je ne bouge plus.
Philomène, la femme de chambre, présentait le plat. Mon père lui fit
signe de l'offrir à grand-père, après quoi il dut se soumettre et
prendre la place d'honneur. Ce fut un soulagement pour tous chacun
sentait que cette place lui revenait de droit, et que lui seul
méritait de l'occuper. Le chef, c'était lui, dès longtemps, et pas un
autre. A la moindre difficulté ou contrariété, on s'adressait à lui,
on se tournait vers lui. Ce serait fini de cette anxiété qui pesait
sur la maison depuis tant de jours. Maintenant on serait dirigé. Plus
de rois fainéants! Les rênes du gouvernement, comme s'exprimait mon
manuel, seraient tenues par des mains fermes. Or, il était juste que
le chef eût les insignes de l'autorité. Un roi ne reste pas au second
rang. Mon père, évidemment, ne se fût pas lui-même couronné.
Ainsi, en notre présence, s'opéra la translation des pouvoirs.
Je ne m'attendais pas au revirement qui se fit alors en moi, presque
subitement. Le gouvernement de grand-père m'avait toujours paru
précaire et dérisoire. Dès qu'il eut refusé de l'exercer, j'admirai
son désintéressement et je découvris la poésie de l'abdication.
Ce mépris souverain des résultats matériels me parut plein de
grandeur, et j'allai même jusqu'à m'expliquer le propos que j'avais
estimé sacrilège: _Qu'on habite une maison ou une autre..._ S'il
n'avait rien accompli pour protéger la nôtre, c'est peut-être qu'il
considérait les choses de plus haut et de plus loin que nous. De la
chambre de la tour, il se mettait en communication avec les vents et
les astres et il prédisait l'avenir. Le temps et l'univers
l'absorbaient. Il ne pouvait plus se consacrer à des tâches communes.
Il y avait là une autre façon de comprendre la vie que je soupçonnais
sans me l'expliquer, et qui déjà m'attirait par sa singularité et son
énigme. Le roi déchu, paré du mystère qu'il recevait d'une science
inconnue, recouvrait son prestige et même reprenait, sans qu'il s'en
doutât, un peu d'empire sur mon esprit.
Je regardai tour à tour mon père et mon grand-père: mon père à sa
place normale, occupé de nous tous, répandant autour de lui la paix et
l'ordre, et portant sur le visage accentué et surtout dans les yeux
perçants le reflet de sa merveilleuse aptitude à commander; mon
grand-père aux traits fins, presque féminins, malgré la grande barbe
blanche, aux yeux toujours un peu noyés de brume, fréquemment
distrait, indifférent à son entourage, et plus volontiers intéressé
par les arbres du jardin ou le morceau de ciel qu'il apercevait par la
fenêtre. Et pour la première fois, je m'étonnai de les reconnaître si
différents. Cette remarque, je ne l'avais jamais faite ou je ne m'en
étais pas inquiété. Elle me frappa si fort que je faillis l'exprimer
tout haut. Elle m'eût sans doute échappé si je n'avais redouté son
inconvenance. Un fils devait ressembler à son père: aucun doute ne
pouvait exister à ce sujet. Ou bien, alors, ce n'était pas la peine
d'être le fils de quelqu'un. Et moi, à qui donc ressemblais-je?...