Quand on est enfant, on s'imagine que les événements vont se
précipiter les uns sur les autres comme les deux camps opposés dans
une partie de barres. Le lendemain, je m'attendais à des péripéties
extraordinaires qui se traduiraient en premier lieu par un congé.
Sûrement on ne travaillait pas lorsque la maison était menacée. Je fus
étonné d'être réveillé à l'heure accoutumée, alors que je pensais
rattraper le retard de mon sommeil, et conduit au collège très
régulièrement. Etienne, distrait et d'ailleurs occupé de ses prières,
n'avait rien remarqué. Mais Bernard, l'aîné, me parut manquer de son
entrain habituel; sans doute il me jugea trop petit pour me faire
part de sa tristesse. Et nous n'échangeâmes en chemin aucune
confidence tous les trois.
Ce silence était le commencement de l'oubli. Je me remis promptement
de l'alerte de la veille, et bientôt, puisque nous continuions
d'habiter la maison, je crus à une retraite inopinée de nos ennemis.
--_Ils_ n'oseront pas, avait déclaré tante Dine.
Cependant, à quelques jours de là, je me trouvais dans la chambre de
ma mère quand elle reçut la visite de sa couturière, une demoiselle
entre deux âges, avec des cheveux acajou comme je n'en avais jamais vu
à personne. Ma mère s'excusa de la déranger pour peu de chose,
seulement une réparation et non pas la commande d'une robe neuve.
--Quand on a sept enfants, ajouta-t-elle gentiment, il faut être
raisonnable. Et puis je ne suis plus assez jeune.
--Madame est toujours jeune et belle, protesta l'artiste.
Dans mon coin j'estimais cette protestation déplacée.
Ni l'âge, ni la figure de ma mère n'appartenaient à cette dame aux
cheveux acajou, mais bien et dûment à moi et à mes frères et soeurs.
Qu'elle fût jolie ou laide, jeune ou vieille, cela ne concernait que
nous.
--Alors, conclut ma mère, voici une toilette que vous pourriez
facilement arranger un peu; vous êtes si adroite.
--Madame l'a déjà beaucoup portée.
--Justement, on s'y attache.
Cette fois, je donnai raison à la couturière qui prit un air pincé
pour accepter cet ouvrage indigne d'elle. Incontestablement la robe
dont il s'agissait avait été beaucoup portée.
Sur le moment je n'opérai aucun rapprochement entre cet épisode et
notre drame de famille. Ma mère serait toujours assez belle, et les
toilettes n'y changeraient rien. Mais les conciliabules se tenaient
généralement dans le salon octogone, où l'on ne pénétrait qu'en
traversant notre chambre à coucher. Il était fort isolé, et l'on
pouvait être sûr de n'y pas être dérangé. Nous n'y entrions plus guère
que pour nos leçons de musique, depuis que la chapelle de l'armoire
avait été désaffectée.
Là j'avais perdu ma foi au miracle de Noël. Il est vrai que le rire
sec de mon grand-père, toutes les fois qu'il était question de la
descente du petit Jésus, m'avait préparé l'incrédulité. Le matin de ce
jour de fête que tous les enfants appellent et attendent, nous
trouvions dans cette pièce un sapin dont les branches pendaient sous
le poids des jouets et qu'illuminaient des bougies bleues et roses. Au
pied de l'arbre, un enfant de cire reposait sur la paille et tendait
vers nous ses petits bras. L'âne et le boeuf n'étaient pas oubliés,
mais l'enfant était plus gros qu'eux. Ce manque de proportions les
remettait à leur rang subalterne. Je supposais, sans en approfondir le
mystère, que ce sapin poussait tout seul, pendant la nuit, avec ses
fruits étranges qui suffisaient à détourner ma curiosité. Or, un soir
du 24 décembre, comme la curiosité me tenait éveillé, je vis passer
mon père et ma mère. Ils marchaient sur la pointe des pieds:
seulement, dans les vieilles maisons, il y a toujours des planches qui
crient et trahissent la présence. Il leur arrive même de crier quand
personne ne passe, comme si elles supportaient des pas invisibles, les
pas de tous les morts qui les ont foulées. Mes parents étaient chargés
de toutes sortes de paquets. Je compris dès lors leur collaboration
avec le petit Jésus.
Maintenant, de nouveau, je crois au miracle, bien qu'il soit descendu,
comme Jésus lui-même, du ciel sur la terre. C'était un miracle
d'amour.
Comment faisaient mon père et ma mère pour réaliser à la fois les
rêves de nos sept imaginations exaltées, et distribuer à chacun de
nous les objets de paradis qu'il avait désirés? Comment, surtout, ont-
ils fait pour ne rien diminuer de la générosité divine qu'ils
représentaient pendant la période douloureuse que nous devions
connaître? Je ne cesse pas de m'émerveiller quand je vois, le jour de
Noël, dans les quartiers pauvres, les enfants courir les mains
pleines. Ce sont des joujoux de quatre sous: ils portent en eux la
vertu du miracle...
Des conciliabules secrets de la salle de musique, malgré la sonorité
merveilleuse du lieu, je n'entendais rien. Ni l'un ni l'autre des deux
interlocuteurs ne haussait la voix; ils étaient toujours d'accord.
Cependant je devinais qu'ils parlaient du procès. Quelque chose de
grave se tramait dans l'ombre. On se préparait à repousser l'ennemi.
Et je me demandais pourquoi cet ennemi ne se montrait pas.
Un matin, --un jeudi matin, --comme nous rentrions, mes frères et moi,
pour le déjeuner de midi, quelle ne fut pas notre stupéfaction, notre
horreur, en apercevant, sur une des colonnes de pierre où s'encastrait
la grille du portail, un écriteau énorme où nous pouvions lire cette
inscription scandaleuse: