--Où vas-tu?
--A la maison.
Ainsi répondent les petits garçons et les petites filles qu'on
rencontre sur les chemins, sortant de l'école ou revenant des champs.
Ils ont des yeux clairs et luisants comme l'herbe après la pluie, et
leur parole, s'ils ne sont pas effarouchés, pousse toute droite, à la
manière des plantes qui disposent de l'espace et ne sont pas gênées
dans leur croissance.
--Où vas-tu?
Ils ne disent pas «Nous rentrons chez nous.» Et pas davantage «Nous
allons à notre maison.» Ils disent la maison. Quelquefois, c'est une
mauvaise bicoque à moitié par terre. Mais tout de même c'est la
maison. Il n'y en a qu'une au monde. Plus tard, il y en aura d'autres,
et encore n'est-ce pas bien sûr.
Et même de jeunes hommes et de jeunes femmes, et des personnes d'âge,
et des gens mariés, s'il vous plaît, se servent encore de cette
expression. A la maison, on faisait comme ci, à la maison, il y avait
cela. On croirait qu'ils désignent leur propre foyer. Pas du tout:
ils parlent de la maison de leur enfance, de la maison de leurs père
et mère qu'ils n'ont pas toujours su garder ou dont ils ont changé les
habitudes, et c'est tout comme, mais qui est immuable dans leur
souvenir. Vous voyez bien qu'il n'y en a pas deux...
J'étais alors un collégien, oh! rien qu'un débutant de collège, sept
ou huit ans peut-être, sept ou huit ans je crois. Et je disais la
maison, comme on dit au lieu de la France la patrie. Cependant je
n'ignorais pas qu'on lui donnait d'autres noms qui pouvaient retentir
avec un son plus riche aux oreilles d'un enfant. Une nourrice
italienne, engagée pour le dernier-né, l'appelait il palazzio, en
arrondissant la bouche sur le second a pour susurrer ensuite avec une
douceur mourante la dernière syllabe. Le fermier qui apportait le
cens, ou seulement un acompte, ou seulement quelque volaille pour
inviter le maître à être patient, prononçait le château, avec
plusieurs accents circonflexes. Une dame, venue en visite, et qui
était de Paris, --on reconnaissait bien qu'elle était de Paris au
face-à-main dont elle se servait, --avait solennellement proclamé
votre hôtel. Et pendant la crise que je raconterai, quand on suspendit
à la grille un écriteau déshonorant, on pouvait lire sur l'inscription
Villa à vendre. Villa, hôtel, château, palais, comme tous ces termes
majestueux, malgré leur prestige, sont incolores! A quoi bon
emberlificoter la vérité? La maison, cela suffit. La maison, cela dit
tout.
Elle vit toujours: elle en a une longue habitude. Vous n'auriez pas
de peine à la trouver: dans tout le pays on l'appelle la maison
Rambert, parce que notre famille l'a toujours habitée. Et même on l'a
réparée avec soin, avec trop de soin, de la cave au grenier, rajustée
et rafistolée, recrépie et revernie à l'intérieur et à l'extérieur.
Sans doute on ne peut pas les laisser éternellement s'effriter, et la
vétusté des habitations ne se revêt de poésie que pour les visiteurs
de passage. Le train ordinaire des jours a ses exigences. Mais on ne
tient guère à la jeunesse de sa maison, pas plus, en somme, qu'on ne
tient à celle de ses parents. Jeunes, ils sont moins à nous, ils sont
encore à eux-mêmes, ils ont droit à une existence particulière, tandis
que, plus tard, notre vie est leur vie, et c'est tout ce que nous
demandons, car nous ne sommes pas difficiles.
Avant qu'on ne l'eût restaurée, je l'ai montrée à une dame, à une dame
de Paris comme celle du face-à-main. Il est probable, il est
vraisemblable, il est certain que je la lui avais excessivement
vantée. Ni les accents circonflexes du fermier, ni l'éclat et la
douceur mourante de la nourrice italienne n'avaient dû manquer à ma
description. Elle pouvait s'attendre à Versailles ou tout au moins à
Chantilly. Or, quand je la conduisis, dûment stylée, exaltée et mise
au point, devant l'immeuble incomparable, elle osa me demander sur un
ton de surprise «Est-ce bien ça?» Je compris son désappointement. Je
l'ai raccompagnée avec politesse jusqu'à sa voiture, --même dans la
colère on a des égards pour les femmes, --mais je ne l'ai pas revue
depuis lors, je n'ai jamais supporté de la revoir. On n'est pas
d'accord avec les étrangers sur les lieux ni sur les choses de son
enfance. Il y a des différences de dimensions. Leurs yeux ne savent
pas regarder, et il faut les plaindre. A la place de la maison, ils
n'aperçoivent, eux, qu'une maison. Comment, donc, pourrait-on
s'entendre?
Vous arrivez devant un portail de fer entre deux colonnes carrées de
pierre dure. C'est un portail peint à neuf, en trois parties, que des
battants fixés au sol retiennent pour ne laisser jouer que la porte du
milieu. On n'ouvre les trois que dans les grandes occasions, pour les
landaus et les limousines. Autrefois, c'était pour les chars de foin.
Autrefois, d'ailleurs, il n'y avait qu'à pousser un peu et l'on
entrait comme on voulait. La serrure ne fonctionnait pas. Toutes
sortes de gens imprévus pénétraient dans la cour, et ces intrusions
m'étaient fort désagréables. Les enfants sont des propriétaires
intransigeants.
--Qu'est-ce que ça fait? me disait mon grand-père.
Mon grand-père avait horreur des clôtures.
Les colonnes de pierre étaient recouvertes de mousse, tandis qu'on les
a revêtues de plantes grimpantes, disposées comme des draperies. On a
taillé les arbres, dont les branches trop rapprochées avaient l'air de
bénir le toit ou de frapper aux vitres des fenêtres. On ne devine
jamais la puissance des arbres; les quelques mètres qu'on leur
accorde, ils les ont bientôt mis à l'ombre, et peu à peu ils se
rapprochent comme des amis qui ont acquis le droit d'entrer.
Aujourd'hui qu'on les a écartés, momentanément, le soleil caresse les
murailles, et pour l'hygiène, c'est meilleur. L'humidité est malsaine,
surtout à l'automne. Mais voilà qui ne se comprend plus de mon temps,
je veux dire du temps que j'étais petit, il y avait un cadran solaire
qui se découpait en carré sur le mur. En haut se pouvait lire cette
inscription, déjà ternie et à demi effacée, dont je refusais de
pénétrer le secret: _me lux, vos umbra_. Mon père me l'avait traduite
et je me hâtais d'oublier son sens, pour lui garder la force de ses
mystérieuses syllabes. Au-dessous, la tige de fer dont la mince
projection devait le long du jour marquer l'heure, et tout autour des
noms de villes inconnues, Londres, Boston, Pékin, etc., destinés à
indiquer les différentes heures du monde, comme si le monde entier
n'était qu'une dépendance de la maison qui lui dictait les lois du
temps. Or, un tilleul, par inadvertance, avait rendu inutile le
travail de la lumière. On a élagué le tilleul, mais par une erreur
regrettable on a fait disparaître le cadran sous une couche de
badigeon en recrépissant la façade. O fâcheuse restauration! Mais n'en
suis-je pas responsable et ne l'ai-je pas ordonnée? Quand on est
grand, on accomplit des choses sacrilèges. On les fait sans penser à
mal. J'aurai dit, négligemment sans doute: «Ce pauvre cadran ne sert
plus à rien.» C'était avant la taille des arbres. On a tort de laisser
tomber sa pensée, car elle se ramasse. Un maçon qui m'avait entendu
crut m'obliger avec son pinceau, et quand je voulus l'arrêter dans son
zèle, il était trop tard. Et puis ces changements, que je me contrains
à énumérer, je vous le confesse, ne m'affectent guère. Ne me croyez
pas insensible pour autant. Je ne vois pas la maison telle qu'elle
est. On la barbouillerait du haut en bas que je ne m'en apercevrais
point. Je continue à la voir telle qu'elle fut de mon temps, du temps,
vous savez bien, que j'étais petit. Je l'ai dans les yeux pour le
restant de mes jours.
De bonnes vieilles lézardes, qui ressemblaient à des sourires et non
pas à des rides, ont été bouchées hermétiquement. Un corps de bâtiment
a été ajouté pour la commodité de l'aménagement intérieur. Et, comme
les tuiles tombaient, on les a remplacées par des ardoises. Je ne dis
pas de mal des ardoises. Il en est d'un gris presque mauve pareil au
plumage des tourterelles, et sous le soleil elles miroitent. Mais les
toits d'ardoises sont plats et monotones, uniformes et indifférents,
tandis que les tuiles inégales, arrondies, bossuées ont l'air de
bouger, de remuer, de s'étirer comme de bonnes tortues de jardin qui
soupirent après le beau temps ou font le gros dos pour protester
contre le vent et la pluie. Les teintes vont du rouge au noir, en
passant, avec lenteur ou brusquerie, par tous les tons dégradés. Et si
l'on a des yeux pour voir, on peut, rien qu'à leur patine, deviner
l'âge de la maison.
Mais cet âge est inscrit avec précision sur la plaque noircie de la
grande cheminée qui est la gloire de la cuisine. Dès que j'avais su
épeler mes lettres et mes chiffres, mon père m'avait donné à lire la
date dont je comprenais bien qu'il tirait de l'orgueil, tandis que mon
grand-père ricanait de la petite cérémonie et murmurait par derrière,
à mi-voix pour ne pas trop attirer l'attention et assez distinctement
pour que je l'entendisse néanmoins: «Laissez donc cet enfant
tranquille!» Est-ce 1610 ou 1670, on ne peut pas trancher la
difficulté avec certitude. Il faudrait convoquer toutes nos académies
locales. Le trait qui rejoint la barre est trop horizontal pour un 1,
et ne l'est pas assez pour un 7.
--Ça n'a aucune importance, m'expliqua mon grand-père à qui j'en
référai.
Cependant je ne doutai plus que ce fût 1810, lorsque mon manuel
d'histoire m'apprit que cette année-là fut assassiné Henri IV. Mon
imagination exigeait la rencontre d'un événement historique. «_Le roi
sortit du Louvre en carrosse. Il était au fond de sa voiture, dont les
panneaux se trouvaient ouverts. Un embarras de deux charrettes à
l'entrée de la rue de la Ferronnerie, qui était fort étroite, força le
carrosse royal de s'arrêter. Au même moment, un homme de trente-deux
ans, de physionomie sinistre, de grande taille et de forte corpulence,
barbe rouge et cheveux noirs, François Ravaillac, met un pied sur une
borne, l'autre sur l'un des rayons de la roue, et frappe le roi de
deux coups de couteau dont le second coupe la veine pulmonaire. Henri
s'écria: «Je suis blessé» et expira presque à l'instant._» J'ai
retenu mot pour mot le récit du manuel que je n'ai pas retrouvé. Le
terrible portrait qu'il trace du meurtrier a sans doute aidé ma
mémoire. Et je pouvais mesurer l'importance des dates à ce trait
significatif que la figure du coquin accusait infailliblement trente-
deux ans. Trente-deux, et non pas trente et un ni trente-trois. La
rapidité du drame n'empêchait point de noter ce détail avec
exactitude. Et quand l'historien ajoutait qu'en hâte on ramenait au
Louvre le roi tout percé du poignard de Ravaillac, je me représentais
le cortège à la porte de la maison. La maison, c'était notre Louvre.
La cuisine était peut-être, était sûrement la plus belle pièce, la
plus vaste, la plus confortable, la plus honorable: on aurait pu y
donner des banquets et des bals. C'était la mode autrefois et je ne
suis pas de ceux qui la blâment, croyez-le, bien que j'aie osé
transformer cette cuisine en un hall dallé de marbre blanc et noir,
bien encadré de panneaux boisés, bien éclairé par une baie vitrée qui
occupe tout le côté du couchant. Je continue d'y chercher des marmites
et des casseroles, surtout la broche qu'on tournait, et d'y humer le
fumet des ragoûts et des rôtis, et chaque fois que j'y vois entrer des
invités, je suis tenté de maudire la sottise des domestiques et de
m'écrier: «Quelle drôle d'idée de les faire passer par là!»
Là gouvernait alors Mariette la cuisinière. Son pouvoir était absolu.
Meubles et gens, tout tremblait sous son despotisme. L'espace,
heureusement, permettait d'échapper à sa surveillance. Il y avait des
coins d'ombre où l'on parvenait tant bien que mal à se dissimuler, et
notamment sous le vaste manteau de la cheminée. Cette cheminée avait
été mise à la retraite comme un vieux serviteur: je ne savais pas
pourquoi, mais je devine que c'était pour des raisons d'économie.
Elle eût consommé des forêts. On pouvait s'installer commodément à son
abri et s'asseoir sur des chenets de pierre qui étaient scellés. En
levant la tète, on voyait le jour tout en haut. Quand la nuit vient
plus vite en automne, je me penchais pour apercevoir une étoile. Et
même, un soir que je passais à contre-coeur dans la cuisine déserte et
obscure, je fus effrayé par un carré blanc qui gisait comme un drap
bien déplié juste sur la pierre du foyer. C'était la défroque d'un
fantôme: ils la rejettent peut-être ainsi au moment de s'évanouir et
la laissent comme un témoignage indéniable de leur visite. La lune
jouait au-dessus du toit.
Plus les allées et venues étaient nombreuses, plus Mariette se
réjouissait. Sa langue la démangeait dans la solitude. En temps
ordinaire, le facteur, le fermier, les ouvriers du jardin se
succédaient à intervalles réguliers. Ils buvaient du vin rouge sans
jamais omettre d'observer les rites. On lève le coude et l'on dit: «
A votre santé», après quoi il est permis de vider un verre; mais si
l'on veut en ingurgiter un autre, même sans désemparer, il faut
répéter la même formule. Aucun d'eux n'hésitait à la répéter. J'ai bu
quelquefois en leur compagnie, et sans doute dans le même verre.
Des villages on descendait aussi pour chercher mon père quand le cas
était grave. Mon père qui était médecin ne reculait pas devant le
dérangement. J'entends encore sa phrase d'accueil, à la fois
miséricordieuse et décidée, quand il traversait l'empire de Mariette
et le trouvait occupé:
--Qu'est-ce qui ne va pas, mon ami?
Mariette dévisageait les nouveaux venus d'un coup d'oeil hostile et
perspicace, qui démasquait les simulateurs et glaçait les malheureux
dont la présence importune coïncidait avec l'heure sacrée des repas.
J'ai assisté à bien des déballages de misères paysannes: elles ne
s'avouent que peu à peu et gardent la pudeur des plaintes, comme si la
maladie était une honte. Mais je ne comprenais pas cette réserve où je
ne voyais qu'une difficulté de parole.
Octobre qui est la saison des vendanges marquait le triomphe de la
cuisinière. C'étaient alors les entrées et sorties continuelles des
vignerons qui occupaient le pressoir et qu'il fallait nourrir grand
renfort de choux et de jambon, de boeuf bouilli et de pommes de terre
dont le mélange répandait une buée chaude et savoureuse. Nous
profitions de cette agitation, mes frères et soeurs et moi, pour nous
établir sur les chenets, les poches pleines de noix que le vent avait
secouées là-bas sur le chemin de la ferme, ou que nous avions sans
permission abattues avec des gaules. Un caillou nous servait de
marteau pour les écraser sur la pierre. Si la coque verte leur était
restée, il en jaillissait un jus qui tachait les mains et les habits,
et dont les meilleurs savons ne parvenaient pas à chasser les signes
révélateurs. Mais le fruit bien pelé, bien blanc, pareil à un poulet à
la broche pour dîner de poupée, craquait sous la dent délicieusement.
Ou bien nous faisions _brisoler_ des châtaignes, sournoisement, sur un
coin du fourneau. Et nous goûtions le plaisir d'avoir chaud par tout
le corps, après avoir subi au dehors, en traînant nos pieds dans les
feuilles sèches, les bises d'automne qui dans mon pays sont âpres et
rudes.
Plus d'une fois aussi, j'ai suivi avec curiosité les mouvements de
Mariette quand elle étouffait la volaille. Sa dextérité, comme son
indifférence, était extrême. Tel le bourreau le plus exercé, elle
décapitait les canards qui continuaient de courir sans leur tête, ce
qui me frappait d'admiration. Un jour, elle me demanda de maintenir
pendant l'opération un de ces volatiles récalcitrants. Comme je
refusais mon concours d'une voix indignée, elle me dit avec la
brusquerie qui lui était familière:
--Eh! faites le dégoûté vous en mangez bien!
Je ne vais pas vous conduire à travers toute la maison. Ce serait trop
long, car elle a deux étages, dont le second est beaucoup moins âgé
que le premier, plus un grenier et la tour. La tour, au sommet de
l'escalier en colimaçon, commande les quatre horizons de ses quatre
fenêtres. Cette vue multipliée, trop étendue à mon gré, ne
m'intéressait pas beaucoup. Je suppose que les enfants détestent ce
qui se perd, ce qui ne sert pas, les nuages, les paysages brouillés.
Les jours de gros temps, on entendait de là le vent qui menait un
vacarme infernal: on l'aurait pris pour un être vivant, puissant et
incivil qui insultait les murailles avant de les jeter bas. L'escalier
n'était pas trop clair, à la tombée de la nuit, on y prenait peur
facilement et, à cause des marches qui s'amincissaient en s'encastrant
dans la colonne de support, on risquait, si l'on allait vite, de se
_carabosser_. Carabosser est un verbe que tante Dine avait inventé
pour les chutes violentes obtenues par précipitation et d'où l'on se
relevait meurtri, éclopé et enflé: il doit venir de la mauvaise fée
Carabosse. Quant au grenier, nul de nous n'y aurait pénétré sans
compagnie. Une seule lucarne lui accordait avec parcimonie une lumière
insuffisante, de sorte que les tas de bois, les fascines et tous les
objets mis au rancart, qui peu à peu venaient à prolonger indéfiniment
leur existence inutile, prenaient des aspects bizarres d'instruments
de torture ou de personnages menaçants. En outre, les rats s'y
livraient des batailles rangées, et des pièces qui étaient au-dessous
on aurait cru assister à des courses organisées, avec sauts
d'obstacles. De temps à autre on y mettait le chat, un superbe angora
fainéant, gourmand et peu guerrier, qui sans doute craignait pour sa
fourrure et miaulait de frayeur jusqu'à ce que tante Dine, qui en
avait soin, le délivrât de sa corvée militaire, ce qui ne tardait
jamais.
Le salon, dont les volets, d'habitude, étaient fermés et qu'on
n'ouvrait que pour les jours de réception ou de cérémonie, nous était
formellement interdit, et de même le cabinet de mon père, encombré de
livres, d'appareils et de fioles, où l'on ne s'aventurait qu'au cours
d'explorations rapides, où je voyais entrer toutes sortes de tristes
figures qui, pour la plupart, se détendaient à la sortie. Mais, en
revanche, on nous abandonnait la salle à manger. Elle fut le théâtre
de scènes tumultueuses, et plus d'une fois les chaises durent être
rempaillées ou leur dossier remplacé. Nous envahissions en désordre la
chambre de ma mère qui était très grande, et disposée de telle sorte,
au centre de l'appartement, que tous les bruits y venaient. Ainsi ma
mère, doucement, sans qu'on le sût, veillait sur la maison; il ne s'y
passait rien qu'elle n'en fût aussitôt avertie. Et même, dans notre
avidité de conquête, nous nous emparions de la salle de musique, petit
salon octogone, d'une sonorité merveilleuse, qui donnait sur un balcon
orienté au sud. Les soirs d'été, les veillées se faisaient là, à cause
du balcon.
Il me reste à parler du jardin. Mais si j'en parle honnêtement, vous
croirez, comme la dame de Paris, qu'il s'agit de l'un de ces vastes
domaines qui entourent les châteaux historiques. Je n'arrive plus à
comprendre, quand je m'y promène, comment il a pu me paraître si
grand, et dès que je n'y suis plus, il reprend dans mon souvenir sa
véritable importance. C'est peut-être qu'il était alors si mal
entretenu qu'on avait l'impression de s'y perdre. Sauf le potager dont
les plates-bandes s'alignaient en bon ordre, tout y poussait à
l'aventure. Dans le verger, où les poires et les pêches que palpaient
nos doigts insinuants ne parvenaient pas à mûrir avant d'être
cueillies, montait une herbe drue et haute, aussi haute que moi, ma
parole! Et je songeais tout de suite aux forêts vierges que
traversaient _les enfants du capitaine Grant_. Une roseraie, chef-
d'oeuvre d'un aïeul ami des fleurs, s'épanouissait dans un coin
lorsque bon lui semblait, et sans le secours des tailles ni des
arrosoirs. Ma mère, quand elle avait des loisirs, bien rarement, lui
donnait ses soins, mais il aurait fallu un homme de l'art. Les allées
étaient envahies par la mauvaise herbe, et il fallait les chercher
pour les trouver. En revanche, d'autres qui n'avaient pas été tracées
surgissaient au milieu des pelouses. Et juste sous les fenêtres de la
chambre de ma mère coulait une fontaine: le jour, on ne l'entendait
pas, à cause de l'habitude, mais la nuit, quand tout se tait, sa
plainte monotone remplissait le silence et me prédisposait, sans que
je susse pourquoi, à la tristesse.
Je néglige une vigne qui aboutissait aux bâtiments de ferme, et dont
nous n'étions occupés que pour la soulager de ses raisins, et je viens
enfin au plus beau fouillis de buissons, de ronces, d'orties, de
toutes plantes sauvages, qui nous appartenait en propre. Là nous
étions les maîtres et seigneurs souverains. Il n'y avait plus, avant
le mur d'enceinte, qu'une châtaigneraie qui n'était que la
prolongation de notre territoire réservé. Quand je dis: une
châtaigneraie, c'est quatre ou cinq châtaigniers. Mais un seul fait
déjà une grande ombre. Il y en avait un dont les racines avaient
descellé un pan de muraille. Par cette brèche ouverte, dont je ne
m'approchais pas sans inquiétude, je m'imaginais que des voleurs
pénétraient.
Il est vrai que j'étais armé. Mon père m'avait raconté _l'Iliade_ et
_l'Odyssée_, la _Chanson de Roland_ et diverses autres épopées d'où je
sortais bouillant, impétueux et héroïque. J'étais tour à tour Roland
furieux ou le magnanime Hector. Avec une épée de bois je livrais aux
Grecs ou aux Sarrasins, que figuraient les buissons, des combats
meurtriers, dont pâtissaient quelquefois de paisibles choux et
d'inoffensives betteraves que je taillais en pièces.
Mes armes m'étaient fournies par un des singuliers ouvriers qu'on
employait au jardin ou à la vigne. Il y en avait jusqu'à trois qui
travaillaient isolément, chacun dans son coin, avec des attributions
spéciales, mais avec une besogne indéterminée. On évitait de les
réunir, car ils se détestaient. Où les avait-on recrutés?
Leur choix provenait sans doute de la mémorable incurie de mon grand-
père qui laissait tout le monde tranquille, et la terre pareillement,
ou de la bonté de ma mère bien capable d'avoir repêché ces tristes
débris.
Le premier en date, le plus ancien dans mon souvenir, mon armurier par
surcroît, s'appelait Tem Bossette. Nom et prénom étaient, je pense,
des surnoms. L'origine n'en est pas malaisée à découvrir. Tem devait
venir d'Anthelme qui est un saint vénéré dans ma province. Quant au
sobriquet de Bossette, j'ai cru longtemps que c'était une allusion
indélicate à la voûte qu'il portait sur le dos à force de se pencher
sur sa pioche. Mais j'ai trouvé une étymologie plus conforme à sa
paresse et à son caractère, et je la soumets humblement MM. les
philologues qui sauront lui consacrer, selon leur habitude, plusieurs
volumes in-folio. Chez nous, la bosse a plus d'un sens: elle désigne
notamment la futaille où l'on dépose la vendange pour la ramener
commodément des vignobles, et je vois encore l'effarement peint sur le
visage d'un ami à qui je faisais les honneurs de ma ville natale et
qui lisait une affiche, une simple petite affiche composée de ces
quelques mots: _A vendre une bosse ovale_. «Heureux pays, me dit-il,
où les bossus font commerce de leur gibbosité!» Et il se crut malin en
ajoutant: «Mais trouvent-ils acquéreurs? » Je lui expliquai sa
méprise. Or notre Tem était un ivrogne célèbre. Notre cave surtout le
savait. _Bossette, petite bosse_: lui aussi devait contenir la
vendange. Et, même, à la fin de sa vie, aurait-on pu supprimer le
diminutif.
Il me fabriquait des sabres avec les échalas de la vigne. En
récompense je lui portais des bouteilles supplémentaires que
j'obtenais de tante Dine, plus spécialement chargée de l'office, en
lui représentant la splendeur de mon armement. On se plaignait bien de
temps à autre que les ceps fussent dépourvus de tuteurs. Les sarments
sans attache se résignaient à ramper. Ils pompaient toute l'humidité
du sol. Mais grand-père, indifférent, ne blâmait personne, et veuillez
compter tous les échalas qui étaient indispensables à mon équipage. Il
m'en fallait pour mes panoplies, et il m'en fallait pour mes écuries.
Le nombre de mes chevaux attestait ma magnificence. Avec un bâton
entre les jambes, j'acquérais une étonnante vélocité, et pour chaque
bataille je changeais de monture.
Tem Bossette eût été grand s'il se fût tenu droit, mais il était gros
à n'en pas douter et sa tête ronde ressemblait assez à une courge. «
Grosse tête à rare esprit », disait de lui, en pinçant les lèvres,
Mimi Pachoux qui était jardinier, pépiniériste, lampiste, fumiste,
serrurier, menuisier, réparateur d'horloges et de faïences, frotteur
de parquets, scieur de bois, commissionnaire et je ne sais quoi
encore. Ah! si! quand la saison était mauvaise, il portait les morts.
Se présentait-il une difficulté, avait-on besoin d'une aide?--
Appelez Mimi! proclamait grand-père. Et l'on appelait Mimi, ce qui
demandait plusieurs heures, car on ne le trouvait jamais, de sorte
que, lorsqu'il arrivait enfin, le travail était fait, mais on lui en
attribuait le mérite:
--Ce Mimi, pas plus tôt venu, tout s'arrange!
Représentez-vous un petit bout d'homme mince, maigre, net, prompt, vif
et, par surcroît, invisible. Invisible, c'est comme je vous l'affirme,
à moins que vous ne préfériez lui accorder le don d'ubiquité. Il
entamait le matin plusieurs journées, à six heures chez l'un et
quelquefois en avance --oh! ce Mimi, quel zèle! --A six heures cinq
chez l'autre, et avant le quart chez un troisième, s'annonçait
bruyamment au premier, courait chez le second, volait chez le dernier,
se glissait en tapinois, sortait en secret, rentrait en catimini,
répondait ici, expliquait là, réclamait ailleurs, apparaissait,
disparaissait, reparaissait, commençait en hâte, continuait
précipitamment, n'achevait rien, et le soir touchait sa paie de trois
côtés à la fois. Mon grand-père rapportait que plusieurs personnes de
ses relations voyaient leur double. Mon père disait que c'était une
maladie bien connue et qu'il suffisait de boire. J'essayai, mais je
vis tout bouger. C'était Tem Bossette qui buvait, mais notre Mimi
Pachoux voyait son triple.
Quant au dernier ouvrier de notre équipe, il ne fallait pas le perdre
de vue une minute parce qu'il voulait absolument se pendre. Il avait
fait plusieurs tentatives qui avaient échoué. On se relayait pour sa
surveillance. Mariette lui refusait la moindre ficelle, même s'il en
avait le plus pressant besoin, et on l'utilisait spécialement dans les
espaces découverts. Les premiers temps on l'appelait Dante, mais son
nom était Béatrix. Son surnom lui venait du spirituel archiviste
départemental. Avec sa figure longue et malchanceuse il brûlait
d'aller aux Enfers, et sans cesse on lui coupait la corde. Peu à peu
il fut le Pendu et on ne le désigna plus autrement. Très peu de gens
consentaient à l'employer, à cause de la police qu'il exigeait pour
éviter une catastrophe. Ma mère fut sa providence. On lui confiait les
gros travaux, mais il les abandonnait généreusement à tante Dine qui
était forte, active et capable de remuer jusqu'aux tonneaux, ce qu'il
considérait avec admiration, les bras ballants et la bouche ouverte.
Cette bouche ne contenait que deux dents qui, par un hasard
merveilleux, se juxtaposaient avec exactitude, de sorte que,
lorsqu'elles s'appuyaient l'une contre l'autre dans ce désert, on
pouvait croire que c'était la même qui unissait les deux mâchoires.
Vous comprenez maintenant à quel point notre jardin était inculte.
L'aurais-je mieux aimé couvert de fleurs et de fruits que dans cet
état lamentable où il me semblait immense, profond et mystérieux? Cher
vieux jardin aux herbes folles, toujours un peu humide à cause de
l'ombre excessive des branches abandonnées à leurs caprices, où j'ai
tant joué et tant inventé de jeux, où j'ai connu la gloire des
combats, la curiosité des explorations, l'orgueil des conquêtes,
l'ivresse de la liberté, sans omettre l'amitié des arbres et la saveur
des fruits cueillis en cachette, vous êtes aujourd'hui méconnaissable.
Ratissé, peigné, taillé, arrosé, du sable fin dans les allées, un
gazon ras autour des corbeilles, ne pensez pas avec vos beautés
nouvelles m'éblouir...
Quand je m'y promène, c'est à l'aventure. J'écrase les plates-bandes,
je piétine les pelouses, je menace les fleurs jusqu'à ce que le
nouveau jardinier, qui a remplacé à lui seul, et trop bien, Tem
Bossette, Mimi Pachoux et le Pendu, me crie d'une voix altérée par
l'émotion:
--Faites donc attention, monsieur!
Il faut l'excuser. Il ne sait pas que je rends visite à mon jardin
d'autrefois.
Mais, pour compléter ce portrait de la maison, il manque... oh!
presque rien! Presque rien et presque tout, une ombre et un pas.
Le pas de mon père, personne ne s'y est jamais trompé. Rapide, égal,
sonore, il ne pouvait se confondre avec nul autre. Dés qu'on
l'entendait retentir, tout changeait comme par enchantement. Tem
Bossette enfonçait sa pioche avec une vigueur insoupçonnée; Mimi
Pachoux, qu'on avait cessé de voir, surgissait comme un diable d'une
botte; le Pendu se mesurait avec un fût important; Mariette activait
son feu, nous rentrions dans le rang, et grand-père, je ne sais
pourquoi, s'en allait. Y avait-il une question à trancher, un ennui à
supporter, une menace à craindre? Quand on avait annoncé: Il est là,
c'était fini, toute inquiétude se dissipait aussitôt, chacun respirait
comme après une victoire. Tante Dine surtout avait une manière de
proclamer: _Il est là!_ qui eût mis en fuite l'agresseur le plus
résolu. Cela signifiait: _Attendez donc vous allez voir ce qui va se
passer. Ce ne sera pas long! En un instant, justice sera rendue!_
Avertis de cette présence, nous nous sentions une force invincible.
C'était une impression de sécurité, de protection, de paix armée. Et
c'était aussi une impression de commandement. Chacun occupait son
poste. Mais grand-père n'aimait ni à commander ni à être commandé.
L'ombre, c'est, derrière le volet à demi clos de sa fenêtre, celle de
ma mère qui n'a pas tout son monde rassemblé autour d'elle. Elle
attend mon père, ou notre retour du collège. Quelqu'un est absent.
Elle craint pour lui. Ou bien le temps est orageux, elle interroge le
ciel pour savoir s'il faut allumer la chandelle bénite. Une autre paix
émanait d'elle, une paix, comment dirais-je? qui s'étendait au delà
des choses de la vie, qu'on recevait en dedans, qui calmait les nerfs
et les coeurs, une paix de prière et d'amour. Cette ombre, que je
guettais chaque fois que je rentrais, que je guette encore quand même
je sais bien qu'elle n'est plus là, qu'elle est ailleurs, c'était
l'âme de la maison qui transparaissait comme la pensée sur un visage.
Ainsi nous étions gardés.
Au delà de la maison il y avait la ville, en contre-bas comme il
convient, et plus loin un grand lac et des montagnes, et plus loin
encore, sans doute, le reste du monde. Ce n'étaient que des annexes.