INTRODUCTION

_La colonisation à l'extérieur est,

dans les conditions économiques

actuelles, le remède le plus

efficace du paupérisme agricole._

_COHEN._

(_Semaine_ du 21 novembre 1850).

Nous livrons aujourd'hui au public la traduction d'une brochure, publiée

en espagnol, au mois d'août 1881, à Buenos-Ayres, capitale de la

République Argentine. Nous l'offrons à nos compatriotes, sans ambition

pour son mérite littéraire, que nous n'avons pas cherché, mais seulement

pour son utilité économique et pratique, considérée au point de vue des

intérêts matériels de l'intéressante population agricole européenne

pauvre, dont nous voudrions voir améliorer le sort.

Frappé d'admiration dans notre dernier voyage de l'Amérique du Sud, de

l'immense mouvement commercial et industriel qu'offrait cette contrée

que nous visitions pour la troisième fois depuis trente ans; enchanté du

tableau vivant de la richesse de sa campagne, peuplée d'innombrables

troupeaux de brebis, de vaches, de chevaux, au milieu desquels se

promenaient des groupes de cerfs; étonné surtout de voir chaque semaine

descendre sur la plage des milliers d'émigrants, en grande partie colons

italiens, suisses, savoyards, et quelques Français, dont la majeure

partie étaient dirigés, aux frais du gouvernement, aux nombreuses

colonies de la province de Santa-Fé, autrefois la plus pauvre et

aujourd'hui une des plus riches de la République; heureux de voir dans

ce pays que l'idée de la colonisation, dont j'avais été le promoteur et

le premier entrepreneur en 1854, avait pris un développement

inespéré[1], à l'aspect, dis-je, de ce mouvement agricole, commercial et

industriel, je me mis de nouveau à étudier la question de la

colonisation argentine, organisée en vue de compléter l'oeuvre par une

combinaison propre à produire de meilleurs, de plus grands résultats.

Partant du principe économique que le travail, le travail agricole

surtout, est d'autant plus productif que l'outillage (capital mobilier

et de rente) est plus complet; trouvant d'autre part, dans la loi sur la

colonisation, promulguée par le gouvernement argentin le 6 octobre 1876,

des dispositions largement libérales, dans les concessions des terres et

autres priviléges que le gouvernement accorde, je m'occupai de

coordonner dans les proportions voulues l'action de ces trois éléments:

terre, travail, capital, de manière à leur faire produire, par leur

concours simultané, les plus grands résultats possibles.

Le but que je me proposais, en me livrant à ce travail, consistait à

ouvrir au cultivateur européen pauvre une voie de salut large, facile à

parcourir, sans sacrifice d'argent de sa part, entreprise qui lui

permette de se créer une honnête aisance pour ses vieux jours, une

fortune pour ses enfants. Les moyens que je propose en vue de ce

résultat, et que j'exposerai dans le cours de ce travail, sont clairs et

bien définis. Je n'en connais pas de plus efficaces pour remédier aux

souffrances du cultivateur pauvre, ce Sisyphe de notre époque, condamné

à la peine, aux privations, sans espoir d'en voir la fin.

Les souffrances de l'agriculture, tout le monde les connaît, le

cultivateur plus que tout autre. Une enquête sérieuse sur sa situation

dévoilerait des misères profondes, inconnues. On serait étonné comment,

avec sa propriété réduite, le peu de rendement que donne le sol, les

risques que font courir les perturbations atmosphériques, telles que

sécheresse, gelées, grêle, maladie des plantes, la mortalité des

animaux, sans compter toutes les charges que le fisc fait peser sur

l'agriculture[3], celles que lui impose l'entretien d'une famille et

d'une maison d'exploitation; on serait étonné, dis-je, comment ce

cultivateur, qui donne à la terre tout le travail d'une année, peut se

maintenir sans se ruiner et conserver son faible patrimoine jusqu'au

jour où ses enfants viendront se le partager et le réduire en lambeaux.

Sans doute, telle n'est pas la situation de tous les petits

cultivateurs; je ne veux pas exagérer le tableau. Il y en a certes dans

le nombre qui, à force de travail et d'économie, en s'aidant des

bénéfices de quelque autre industrie, ou favorisés par quelque héritage,

se procurent une certaine aisance; mais ceux-ci sont peu nombreux.

_Apparent rari nantes in gurgite vasto_; et leur situation

exceptionnelle ne détruit pas mon assertion.

Sans doute, aussi, nos économistes, nos hommes d'État, émus de cette

situation, ont cherché et cherchent encore les moyens d'y remédier.

Jusqu'à ce jour, leur bonne volonté, tous leurs efforts, sont restés

impuissants pour améliorer cette situation, et le pauvre cultivateur

attend encore la nymphe Egérie qui doit souffler, aux oreilles de nos

législateurs et de nos ministres, les mesures de salut propres à

l'arracher au gouffre béant de la misère. Bien des propositions ont été

faites, de nombreux projets ont été présentés et étudiés. On a bien vite

reconnu que ces propositions, ces projets, n'étaient que des palliatifs,

des mesures impuissantes pour remédier au mal. Ce n'était qu'appliquer

un sédatif sur une plaie douloureuse, sans pouvoir la cicatriser.

Pense-t-on, en effet, qu'avec la faible gratification de quelques

francs, résultant de la diminution ou de l'exemption de l'impôt foncier,

de celui des portes et fenêtres, ou de la prestation, guérir le mal qui

dévore la petite culture? On ne peut le croire; et les soixante millions

provenant de la conversion de la rente, distribués chaque année à nos

trois millions de petits cultivateurs, c'est-à-dire vingt francs pour

chacun d'eux, changeront-ils sa situation? Et croit-on que l'institution

des banques agricoles, en facilitant les emprunts au petit cultivateur,

c'est-à-dire le moyen de dépenser davantage, au lieu de diminuer le mal,

ne l'aggraverait pas? Peut-on, avec de telles mesures, couvrir la dette

hypothécaire de huit milliards de francs qui pèse sur la propriété,

prélevant chaque année sur la production agricole de trois à quatre cent

millions de francs?

Non, tous ces moyens proposés, toutes ces mesures indiquées ne suffisent

pas et sont impuissantes à résoudre le grand problème de l'extinction du

paupérisme agricole.

Pour mon compte, je ne connais qu'un moyen réellement efficace,

pratique, radical, c'est celui indiqué par Cohen dans le journal la

_Semaine_ du 22 novembre 1850 (cité plus haut). C'est aussi celui que la

nature nous conseille. Lorsqu'une plante, un arbre, dépérissent sur un

sol maigre et stérile, transplantés sur un terrain gras et fertile, ils

revivent, reprennent leur vigueur et se couvrent de fruits.

Notre oeuvre de colonisation ne s'adresse pas précisément aux

propriétaires qui jouissent de plus ou moins d'aisance. Que ceux-ci

continuent à vivre dans le village où les retiennent des habitudes

sociales, des relations d'amitié ou de familles, pénibles à rompre.

Notre oeuvre a pour unique objet d'ouvrir une voie de salut à tous ces

malheureux petits cultivateurs, qui usent inutilement leur vie et leur

courage par un travail stérile, improductif, accablés sous le fardeau de

lourdes charges qui paralysent l'action du travail et à qui, s'ils

venaient à liquider leur situation, il ne resterait rien ou resterait un

capital insignifiant. C'est pour ces Danaïdes de notre époque,

condamnées à remplir d'eau un tonneau dont la bonde est ouverte; c'est,

en un mot, au cultivateur pauvre qu'est destinée notre oeuvre. Dans

notre conviction, nous croyons faire une bonne oeuvre.

L'histoire économique moderne nous offre une preuve éclatante des

résultats que procure la mesure que nous conseillons. En moins de

quatre-vingts ans, trois millions de colons irlandais et allemands ont

fait des terres désertes et incultes des États-Unis de l'Amérique du

Nord le champ le plus vaste d'exploitation agricole; en s'enrichissant,

ces colons ont fait de cette contrée une des plus puissantes et des plus

riches nations du monde. Pendant que l'Amérique espagnole fermait ses

portes aux étrangers, les États-Unis de l'Amérique du Nord promulguaient

leur _homestead Lau_ (Loi du domicile) et concédaient à très bas prix,

même gratuitement, des terres aux colons. Aujourd'hui, les Argentins de

l'Amérique du sud, convertis aux idées de colonisation, viennent aussi

de promulguer une loi de colonisation plus complète et bien plus

libérale que celle de l'Amérique du Nord, sans pour cela être parfaite.

Le plan de colonisation que nous publions aujourd'hui a pour objet de

compléter cette loi, en simplifiant les procédés d'exécution et en

donnant un développement plus grand, plus élevé, aux opérations de cette

classe, tout en restant dans le cercle des dispositions des articles 98,

99 et 104 de la partie de cette loi qui s'applique aux entreprises

particulières de colonisation. La loi homestead Lau, de l'Amérique du

Nord, se bornait à céder où à vendre à bas prix des terres aux colons.

Dans notre système de colonisation, en 1853, nous ajoutions, à la

concession d'un vaste terrain, des avances remboursables, consistant en

une habitation, la subsistance durant la première année, les outils

agricoles indispensables au colon. La loi argentine du 6 octobre 1876 a

adopté ce système; aujourd'hui, nous venons le compléter, en le

régularisant, en l'élevant à un plus haut degré de puissance productive,

par un bon choix de familles agricoles et par l'emploi d'un capital

suffisant pour permettre au colon de faire de la colonisation une

industrie des plus productives pour lui, pour les entrepreneurs, pour le

gouvernement lui-même, ce qui est le perfectionnement de l'oeuvre

économique de la colonisation, comme le prouveront les résultats

immenses que notre système produira.

BASES

POUR SERVIR AUX ENTREPRISES DE COLONISATION

DANS LES

TERRITOIRES NATIONAUX & PROVINCIAUX

DE LA

RÉPUBLIQUE ARGENTINE

Une des premières conditions de toute colonisation, c'est que le pays

que l'on veut coloniser offre des garanties d'ordre et de paix, une

situation hygiénique et climatérique, sans danger pour la vie des

colons, où enfin règnent et se développent à l'aise le progrès et la

prospérité. Or, toutes ces conditions se trouvent aujourd'hui réunies

dans la République Argentine.

Située entre les 22ème et 53ème degrés de latitude de l'hémisphère sud,

limitée à l'ouest par la chaîne des cordillères, sur une longueur de six

cents lieues et arrosée au sud-est et à l'est par les eaux de l'Océan

atlantique, sur une étendue de près de quatre cents lieues, jouissant du

bénéfice de tous les climats, tropical au nord, tempéré au centre,

glacial au sud, la République Argentine offre au travail du cultivateur

européen le plus vaste, le plus fructueux champ d'exploitation qui

existe sur le globe.

Un territoire de cent mille lieues carrées[4] quatre fois plus étendu

que celui de la France, dont quarante mille appartiennent à l'État,

formant huit territoires; une population réduite de 1,852,029 habitants,

une terre vierge des plus fertiles,--5,116,029 têtes de

bétail,--1,534,478 chevaux et juments,--45,511,351 brebis ou moutons,

évalués à 364,090,860 francs. (Recensement de 1875).... Voilà, en gros,

le pays que le gouvernement argentin veut coloniser, en le livrant à

l'activité du travailleur agricole européen, et pour quel objet il a

promulgué une loi dont nous ferons connaître plus loin les principales

dispositions.

Le moment est on ne peut plus favorable pour cette entreprise.

Les questions d'ordre politique intérieur ont été résolues par la

constitution fédérale de 1853, qui maintient unies les quatorze

provinces argentines, sous la protection d'un gouvernement national fort

et respecté, disposant de la force publique et de toutes les ressources

nationales. La question de la capitale de la République, qui a tenu

durant vingt ans les Argentins dans un état d'agitation passionnée, a

été résolue, il y a deux ans, par la cession au gouvernement national de

la riche cité de Buenos-Ayres, avec ses trois cent mille habitants, ses

établissements publics, ses immenses ressources et son port de commerce

visité chaque année par les navires de toutes les nations du globe. Les

Indiens, qui occupaient l'immense et fertile plaine des Pampes et qui,

durant des siècles, furent la terreur des éleveurs de bétail des

provinces de Buenos-Ayres, Santa-Fé, Cordova, Saint-Louis et Mendosa,

ont disparu et sont tenus à distance par la ligne militaire de la

frontière, à la suite d'une expédition armée, habilement dirigée par le

général Roca, Président actuel de la République. Huit mille Indiens avec

leurs caciques faits prisonniers, un grand territoire conquis, la

confiance rétablie parmi les éleveurs de bétail des provinces

voisines... tels ont été les résultats de cette heureuse et importante

expédition sur les Indiens, dont la race tend à disparaître sous

l'action de la misère et de la maladie. Enfin, la question des

frontières avec le Chili, qui, depuis soixante ans, préoccupaient les

esprits de l'un et de l'autre côté des Andes, s'est terminée par un

traité de limites signé en juillet 1881.

Ces trois importantes questions--choix de Buenos-Ayres pour capitale de

la République,--conquête de plusieurs territoires sur les

Indiens,--traité de limites avec le Chili, se trouvant heureusement

résolues, la paix et l'ordre étant assurés, une ère de prospérité d'une

portée incalculable s'ouvre aujourd'hui pour la République Argentine.

Cette ère s'est déjà manifestée pour tous ceux qui jugent sans passion

la marche des affaires dans ce pays. Le tableau de sa situation

économique, commerciale et financière, formulé en chiffres statistiques

dans le Message du Président de la République, à l'ouverture du congrès

le 7 mai dernier (1882), est la preuve éclatante de ce fait.

D'après ce Message, le commerce international pendant l'année 1881 s'est

élevé au chiffre de 582,155,035 francs, avec 14 pour cent d'augmentation

sur celle de 1880. Il promet de s'élever à 711,800,000 francs pour

l'année courante de 1882, le mouvement commercial pour le premier

trimestre ayant été de 174,900,000 francs, ce qui est considérable pour

un pays de moins de deux millions d'habitants. Dans ce chiffre,

l'importation figure pour 270,870,020 francs, et l'exportation pour

280,930,970. Durant la même année de 1881, 11,691 navires sont entrés

dans les ports de la République argentine. La dette nationale, dont

partie a été employée à la construction de chemins de fer, s'élevait, au

31 décembre 1881, à 397,005,705 francs; on a amorti, durant la même

année, 16,057,245 francs. La circulation des lettres à la poste a été,

pour la même année, de 12,285,000 fr., cinq millions de plus que l'année

précédente; 11,489 kilomètres de fil de fer fonctionnent par le

télégraphe électrique, 2,590 kilomètres de chemins de fer sont livrés à

la circulation; 2,777 sont en construction. L'État pourvoit aux frais de

12 colléges et de 1,341 écoles primaires. L'armée permanente d'environ

quinze mille hommes, formant quatre divisions, occupe les principales

villes de l'intérieur et la ligne des frontières. L'escadre, composée

d'un cuirassé de premier ordre, de neuf vapeurs de guerre et de cinq

navires à voile, est occupée à l'exploration des côtes et des fleuves.

Quand un pays offre une pareille situation, les cultivateurs européens

et les entrepreneurs de colonisation peuvent hardiment répondre à son

appel et avoir confiance dans son avenir.

À l'époque où nous conçûmes notre projet de colonisation organisée

(1852) dans la République Argentine en vue de l'extinction du paupérisme

agricole européen, personne dans l'Amérique du Sud n'avait songé à cette

idée et moins encore à la mettre à exécution. Seule l'émigration des

Basques vers Montevideo, provoquée par les frères Brië de

Saint-Jean-Pied-de-Port, avait pris un certain développement, en dehors

de toute idée de colonisation. Celui, en effet, qui eût osé proposer à

cette époque au dictateur Rosas l'établissement de colonies avec des

éléments étrangers, aurait été bien mal reçu. Les partisans de ce tyran,

imbus des idées et des haines de leurs pères contre les étrangers, ont

été longtemps opposés à l'établissement de colonies dans ce pays, et

quelques-uns d'entre eux le sont encore aujourd'hui.

Au contraire, les hommes du parti libéral de cette époque qui

s'allièrent au général Urquiza dans sa lutte contre Rosas, plus

intelligents et plus instruits, acquis depuis longtemps aux idées de la

civilisation et de la science économique modernes, Alsina père, Alberdi,

Mitre, Gorostiaga, Sarmiento, Luis-Jose de la Péna, Édouard Olivera,

Avettaneda, Roca, Président actuel de la République..... arrivèrent au

pouvoir avec des opinions tout opposées à celles des Rosistes. Ils

avaient compris que l'immigration des cultivateurs européens portait en

elle le germe d'un accroissement d'ordre, de puissance et de richesse

pour leur pays.

La prospérité prodigieuse des États-Unis de l'Amérique du Nord due en

grande partie à l'émigration agricole européenne les avait conquis à

l'idée de colonisation. C'est donc de 1853 que date l'ère de la

colonisation dans la République Argentine;[5] et le premier contrat de

colonisation passé dans ce pays fut le mien.

Les deux premières colonies fondées furent celle de Sainte-Anne dans la

province de Corrientes et celle de Esperanza dans la province de

Santa-Fé. Le contrat avec la première de ces provinces fut résilié pour

des raisons expliquées plus haut. La colonisation continua dans celle de

Santa-Fé. Durant les vingt années qui ont suivi, cinquante colonies ont

été fondées dans cette province: elles comprennent aujourd'hui un

personnel de 28,910 individus de tout âge, une extension territoriale de

529,434 hectares 88 ares, desquelles 155,778 furent semées en 1879. Les

chiffres statistiques suivants du rapport de l'administrateur des

colonies de Santa-Fé, Jonas Larguia, peuvent donner une idée du

mouvement productif de ces colonies pour l'année 1879.

Colonies de Santa Fé en 1879.

Population 28,910 de tout âge et sexe.

Extension territoriale 318,170 cuadros 529,434 hectares.

Terrain cultivé en 1879 94,617 155,778

Production de l'année 1879.

Bases pour servir aux entreprises de colonisation dans les territoires nationaux de la Republique Argentine · 第 3 / 30 题