Ici M. Valère Bouldouyr se peint au naturel.
"C'est une antipathie naturelle que j'ai pour les croisades, et cela
dès mon enfance. Je hais Don Quichotte et les histoires de fous; je
n'aime point les romans de chevalerie, ni ceux qui sont métaphysiques;
j'aime les histoires et les romans qui me peignent les passions et les
vertus dans leur naturel et leur vérité."
Mme Du Deffand.
Quand un écrivain réalise son oeuvre, son imagination suit une pente
naturelle; aussi lui est-il aisé de vivre dans un bonheur relatif.
Mais chez celui à qui le destin a refusé le pouvoir extraordinaire de
l'expression, l'imagination fermente et stagne sur place,
l'empoisonnant peu à peu, viciant les sources de son émotion.
Jamais cela ne me parut plus évident que certain soir, où Valère
Bouldouyr me demanda de dîner avec sa nièce. Comme nous étions tous
les trois seuls, il s'abandonna librement à sa verve, et j'eus alors
l'occasion de constater à quel point mon pauvre ami avait une fêlure -
ou qui sait? une étoile! - dans le cerveau.
Il me parut très surexcité quand j'arrivais chez lui. D'ailleurs,
l'odeur qu'il dégageait et la vue d'une bouteille sur un guéridon
m'eussent révélé, si je ne l'avais pas soupçonné déjà, que le vieux
poète ne dédaignait pas de demander des secours à celle que Barbey
d'Aurevilly appelait la _Maîtresse rousse._ Aussi commença-t-il
immédiatement à s'attendrir et à exalter. Il tournait en rond dans ses
minuscules pièces et, de temps en temps, s'arrêtait pour jeter un coup
d'oeil de satisfaction sur la table déjà dressée et sur les quelques
vases où trempaient de grêles glaïeuls.
L'arrivée de Françoise acheva de le griser. Elle était d'ailleurs plus
charmante que d'habitude. Ses yeux, d'un beau vert jaune, riaient, et
les mèches déroulées et luisantes de sa chevelure d'or brun lui
donnaient, une fois de plus, l'air d'une fraîche naïade, qui sort
matinalement de quelque lac, encore inconnu aux mortels.
Des truites saumonées, montées toutes chaudes du restaurant d'en face,
un pâté onctueux, acheté avenue de l'Opéra, et une salade russe
composée et préparée par Bouldouyr lui-même, composaient notre festin.
Je ne crois pas avoir jamais vu une physionomie plus heureuse que celle
de Valère, ce soir-là. A tout instant, il me prenait la main et la
serrait avec énergie, ou bien, s'emparant, par-dessus la table, de
celle de Mlle Chédigny, il la baisait passionnément.
--Ah! disait-il, y a-t-il un plus grand bonheur au monde que d'être
enfermé chez soi, avec des gens que l'on aime, et de partager ces
trésors de l'intelligence et de la sensibilité, qui sont le prix de
notre vie! Le ciel est noir, il va pleuvoir tantôt, sans doute, mais
qu'importe! Qu'importe le tonnerre, la grêle, la neige, même (il ne
risquait pas grand'chose à la narguer, par cette lourde soirée de
juin). Je me sens libre et gai, aujourd'hui, comme un adolescent. Il
me semble que j'ai vingt ans, tout l'avenir devant moi et que, cette
fois-ci, la vie tiendra enfin ses promesses. Ah! Françoise, si je
t'avais rencontrée à l'aube de ma destinée, que n'eussé-je accompli
pour toi! Tu m'aurais donné le courage, que je n'ai pas eu, et le
Walhall m'est demeuré fermé. - A ta santé, Françoise! A la vôtre, mon
bon Salerne!
Il buvait beaucoup, sa nièce l'imitait, et ses yeux de plus en plus
brillants, ses rires nerveux, me révélaient qu'elle était prête à
suivre fidèlement son oncle dans le monde funambulesque de sa fantaisie.
--Depuis la mort de mon pauvre Justin, dit-il, je n'avais pas connu des
heures pareilles! Quand il vivait, nous passions souvent toute la nuit
à causer. Nous nous plaisions à nous raconter les mille incidents
d'une vie imaginaire, dans un intarissable dialogue. Je m'asseyais à
un coin du divan, Nérac, à l'autre, et nous commencions ainsi:
"-Je suis le sultan Haroun-Al-Raschid.
"Et Justin, Nérac, me répondait:
"-Et moi ton premier vizir!
"Et le colloque continuait en ces termes:
"-C'est la nuit, je sors secrètement de mon palais, je me faufile le
long des rues obscures.
"-On dirait qu'on a mis la nuit au frais dans un vaste seau où trempe
un glaçon...
"-La lune, en effet, fond lentement au-dessus des palmiers qui
s'égouttent... On entend, au loin, aboyer de petits chacals.
"-Les souks sont fermés; quelques bons Arabes dorment accroupis au pied
des maisons, pareils à de gros tas de sel...
Il fallait entendre Valère mimer la conversation, imiter la voix
rocailleuse et sonore de Nérac, certes, sans arrière-pensée de
moquerie, mais parce qu'il avait gardé le souvenir précis de son
timbre. Il fallait l'entendre nous raconter l'enlèvement d'une jeune
fille par un cavalier, la surprise de Justin Nérac reconnaissant en
elle la personne dont il était justement amoureux, leur irruption à
tous deux dans un caravansérail plein de chevaux, leur poursuite
éperdue à travers la ville, puis dans le désert... Ou bien, il était
empereur de la Chine, grand seigneur à la cour des Valois, légionnaire
romain, poète romantique; et toujours d'extraordinaires aventures lui
survenaient!
Le bon Bouldouyr rougissait, s'animait. J'avais peine à croire que, de
l'autre côté de la rue, se trouvât mon modeste intérieur, que la jeune
fille qui l'écoutait fût une pauvre dactylographe. Je courais derrière
Valère de siècle en siècle! Une existence entière vouée à lire des
vers, des romans, des mémoires historiques, semblait crever par places
et laisser entrevoir de grands morceaux de rêves irréalisés, comme
l'on découvre parfois, pris dans la vitrification d'un glacier, un
cadavre qui y séjournait, intact, depuis des années.
Je ne sais si Françoise Chédigny pouvait suivre son oncle dans cette
orgie de souvenirs imaginaires. Je crois que la plus grande partie de
ses discours lui échappait, mais le peu qu'elle en comprenait devait
lui monter au cerveau, en bouffées romanesques, plus sûrement encore
que le vin mousseux qu'elle buvait dans un verre de Venise dépareillé,
que Justin Nérac avait légué à son ami avec le secrétaire de
marqueterie et la commode Louis XVI.
Et comme si Bouldouyr eût craint que sa nièce ne participât point
suffisamment à la fête spirituelle qu'il lui donnait, il se tourna vers
elle et s'écria comme un vieux fou qu'il était:
--Ah! Françoise, je ne me console pas de penser à la pauvre existence
que tu mènes et que tu es condamnée sans doute à mener toujours!
Jamais je n'ai autant souffert de ma misère! Je voudrais avoir de
l'argent à te laisser, beaucoup d'argent! Je voudrais que tu fusses
riche, puissante, adulée, que tu jouisses de tout ce qui fait la vie
digne d'être vécue: l'amour, la fortune, le plaisir. Ceux qui ont
comme toi la beauté, la jeunesse, l'esprit, ne méritent-ils pas de
posséder ce monde qui est créé pour eux? Moi, j'ai souffert
affreusement, misérablement, de ma médiocrité, de la médiocrité dans
laquelle je suis né, dans laquelle j'ai vécu, dans laquelle je vais
mourir, mais j'avais mon imagination pour lui échapper, j'avais quelque
part dans un coin de ma maison une petite porte qui ouvrait sur
l'écurie de Pégase... Oh! c'était un pauvre Pégase, un Pégase à demi
boiteux: n'importe, c'était lui encore et je l'enfourchais, et nous
nous allions tous deux loin, loin, bien loin... Ah! quel beau temps
c'était!
Il cessa de parler, ses yeux se fermèrent à demi. Où regardait-il et
que voyait-il?
J'aurais voulu savoir, - et je ne l'ai jamais su, - en quoi consistait
cette rêverie qui avait consolé Bouldouyr. Cette croyance à sa propre
imagination ne constituait-elle pas le plus clair de cette imagination?
Des lectures, de vagues rêveries, d'interminables conversations avec
Justin Nérac, voilà, je pense, quelle avait été cette part de songe que
Bouldouyr jugeait si belle. Mais peut-être aussi avait-il éprouvé des
délices inconnus, l'influence d'une magie secrète que je ne pouvais
même pas entrevoir! En ce cas, j'étais bien forcé de reconnaître
combien un pauvre bonhomme comme lui, un raté, m'était encore
supérieur, et j'acceptais docilement cette leçon d'humilité.
Valère Bouldouyr s'était levé; il fit quelques pas dans la pièce en
chancelant un peu, et, comme Françoise le suivait, il la prit par la
taille et l'entraîna jusqu'à la fenêtre. Au-dessus de ma maison,
quelques étoiles très pâles apparaissaient. Le vieux poète les regarda:
--Croyez-vous, Pierre, me dit-il, qu'on souffre, qu'on désire, qu'on
rêve là-haut comme ici? Est-ce que, d'astre en astre, des êtres
identiques éprouvent les mêmes vanités? A quoi bon alors? Je veux
croire que, dans ces mondes scintillants, on obtient ce que l'on a
inutilement espéré ici-bas. Ainsi, Françoise, dans une de ces
planètes, quand tu seras immortelle, tu vivras dans un enchantement
perpétuel, et belle comme Cléopâtre, célèbre comme Valentine de Pisan,
tu improviseras les plus beaux chants du monde, devant un auditoire de
poètes qui baiseront tes pieds nus.
--Vous y serez, mon oncle?
--Si, j'y serai! Tiens, d'ici, en regardant bien, Françoise, tu
pourrais distinguer ma place, là, dans ce coin à gauche? La vois-tu?
Et je n'y serai pas seul! Tous mes bons camarades, les symbolistes, y
seront avec nous. Car on peut bien nous adresser toutes les critiques
qu'on voudra, ce qu'on ne nous contestera jamais, à mes amis et à moi,
c'est d'avoir aimé la poésie plus que tout!
Françoise, troublée par tant de paroles, laissa tomber sa tête blonde
et décoiffée sur l'épaule de son oncle et demeura ainsi, sans parler.
--Pauvre petite! murmura-t-il.
Ils revinrent à pas lents vers la table; Bouldouyr s'assit lourdement
et remplit de rhum un verre à bordeaux.
--Ne buvez plus, mon oncle, dit-elle.
--Si, si, dit-il, j'ai besoin de boire aujourd'hui. Les anciens
appelaient cela le Léthé, je crois. Mais il suffisait d'en avoir goûté
une fois, et la vie terrestre était oubliée. Moi, j'ai beau boire, je
vois toujours la vie terrestre sous mes yeux: la vie terrestre! Cela
tient du lazaret et de la ménagerie, de la fosse commune et du marché
d'esclaves... Pouah!
_Je fuis et je m'accroche à toutes les croisées!_
Mais toi, toi, Françoise, que vas-tu devenir là-dedans!
A ce moment, Françoise Chédigny consulta sa montre:
--Il est onze heures, mon oncle! Laissez-moi m'échapper bien vite!
Que dirait-on chez moi si j'étais en retard!
Elle mit son chapeau en toute hâte et s'élança vers l'escalier. Nous
l'entendîmes encore crier de marche en marche:
--Bonsoir, mon cher oncle! Merci, merci!... A bientôt!
Je regardai Valère Bouldouyr tassé sur sa chaise, les yeux injectés de
sang, le visage enflammé.
--Salerne, me dit-il, d'une voix rauque, j'ai menti toute la soirée,
menti pour amuser Françoise. Mais elle sait que je lui ai menti. Et
je me suis menti de même tout le long de mes jours. Chacun de nous en
fait autant. Je crois que, si nous avions, une fois, le courage de
nous dire la vérité, sur nous-mêmes et sur la vie, nous nous réduirions
aussitôt en poussière, à force de honte et de désolation.