Dans lequel l'invraisemblable devient quotidien.
"Avoir perdu la tête lui paraissait une chose fort plaisante. C'est
assez souvent sous ce point de vue que l'esprit sans jugement envisage
le malheur d'autrui."
Duclos.
Cependant les rêveries de mon jeune ami ne me faisaient pas oublier les
mystérieuses occupations de mon voisin d'en face. Pendant plusieurs
mois, j'observai sa fenêtre sans y voir autre chose que la lumière de
sa petite lampe, mais, un soir, un éclat inaccoutumé me révéla que cet
inconnu donnait à danser de nouveau dans son étroit appartement.
Je remarquai d'abord une profusion de clartés. Au bout d'un moment, on
ouvrit une des fenêtres, et j'entendis alors distinctement les accents
d'un violon. Il jouait avec un sentiment délicat et triste des pièces
du XVIIIe siècle, des airs de Mozart, de Rameau et de Scarlatti. Puis,
après un assez long silence, j'ouïs de vulgaires valses et des polkas
surannées. Et je vis passer des couples. Je les distinguais d'abord
mal à cause des rideaux de mousseline blanche, derrière lesquels ils
évoluaient. Mais je me souvins tout à coup d'une lorgnette de théâtre
oubliée au fond d'un tiroir, et, dès que je l'eus appliquée à mes yeux,
je faillis la laisser tomber de surprise! Mon extraordinaire voisin
donnait, en effet, un bal costumé!
Au premier moment, je discernai difficilement les costumes. Ce ne fut
qu'après un long examen que je réussis à isoler les danseurs, à les
reconnaître et, non point à juger avec précision, mais à entrevoir,
peut-être même à imaginer, la défroque dont ils étaient affublés. Il
faut dire qu'ils approchaient rarement des croisées et que, même avec
ma lorgnette, je voyais passer et repasser des silhouettes, plutôt que
des êtres vivants!
Pourtant, je finis par apercevoir un Pierrot, sans doute à cause de la
simplicité de son costume. Il ne semblait pas danser, mais il allait
et venait d'un air hésitant, surtout dans les instants où les autres
couples se reposaient. Parmi ceux-ci, je démêlai à la longue une jeune
femme à perruque blanche, puis une autre, dont une mantille devait
couvrir le front. Pour les autres hommes, ils devaient figurer un
Incroyable, un Mousquetaire et un Pêcheur napolitain, car j'aperçus un
chapeau de feutre à longues plumes, un vaste tricorne et un bonnet
rouge à gland. Quant aux visages, bien entendu, il ne fallait pas
penser à les distinguer.
Je passai deux heures derrière la fenêtre, sans voir autre chose que
les allées et venues de ces six personnes, qui constituaient évidemment
tous les invités de cette fête étrange. Mais j'étais si surexcité que
je résolus de les examiner de plus près. Quand la musique s'arrêta,
quand les lumières s'éteignirent, je dégringolai en hâte mon escalier
et courus me poster au coin de la porte par laquelle je supposai qu'ils
devaient sortir. Mais sans doute arrivai-je trop tard; la rue était
déserte, personne ne parut. Je revins à pas lents, songeant à ces
circonstances. La petite place du Palais-Royal dormait dans le silence
de la nuit, solitaire et théâtrale, avec les becs de gaz qui
n'éclairaient qu'à mi-hauteur de grandes maisons tranquilles; le
passage Vérité ouvrait son porche béant et vaste où pendait une pâle
lanterne; la rue Montesquieu s'enfonçait au delà dans de molles
ténèbres. Comme je tournais le coin de la rue, j'aperçus M. Valère
Bouldouyr. Il marchait plus lourdement que d'habitude en pesant sur sa
grosse canne. Il ne me remarqua pas, et son pas traînant et inégal fit
peur à un long chat noir, qui jaillit presque d'entre ses pieds et alla
se cacher dans un angle du mur. Il disparut au tournant du passage
Vérité.
Le lendemain, je le rencontrai de nouveau. Il faisait avec sa jeune
amie le tour des charmilles du jardin. L'idiot les accompagnait. Je
les suivis, tout frémissant du désir d'entendre leur conversation, mais
ce fut à peine si, de loin en loin, une phrase venait jusqu'à moi.
Cependant, M. Bouldouyr et sa compagne causaient avec tant d'animation
qu'ils en oublièrent l'idiot, qui resta en arrière à considérer le jet
d'eau. Or, juste à ce moment, une bande de jeunes galopins, échappée
de quelque collège, traversait en criant le Palais-Royal. Ils
avisèrent l'égaré et, selon la coutume de leur race, résolurent de le
cruellement brimer. Ils firent aussitôt une ronde qui se noua autour
de lui et l'entoura de son mouvement vertigineux et de ses hurlements
répétés. Le pauvre ahuri s'efforçait de leur échapper, et, à chaque
élan qu'il prenait pour rompre la chaîne, il recevait une bourrade qui
le rejetait en arrière. Il appela au secours, mais ses amis étaient
maintenant trop loin pour distinguer ses cris au milieu du tumulte
général. Le dessein des garnements était visiblement d'amener leur
victime jusqu'au bord du bassin et, en ouvrant brusquement leur cercle,
de produire une bousculade au cours de laquelle il tomberait à l'eau.
Ce fut à ce moment que j'intervins. Comme il passait devant moi, je
saisis par l'épaule le plus déchaîné de ces énergumènes.
Il était temps. L'innocent venait de rouler à terre et son front,
frappant rudement la margelle du bassin, laissait déjà couler un filet
rouge. Je giflai violemment le bonhomme que j'avais happé et j'en
jetai un autre sur le sol. Tous reculèrent et commencèrent à me huer.
Mais l'arrivée des gardiens du square, qui firent mine de mener deux ou
trois de ces forcenés au commissariat de police et le retour de M.
Bouldouyr et de sa compagne, protecteurs visibles de la victime, firent
évanouir toute la bande. Il ne nous resta plus qu'à conduire le blessé
chez le pharmacien, qui lui fit un pansement rapide, la blessure
n'ayant aucune gravité.
Comme nous sortions de la boutique, M. Bouldouyr, au nom de son jeune
ami, m'offrit ses remercîments, auxquels l'infortuné joignit les siens.
Après quoi, M. Bouldouyr témoigna du désir de me mieux connaître. Je
lui dis qui j'étais et ce que je faisais dans la vie, ce qui ne fut pas
long. Il voulut aussitôt se faire connaître, mais je le prévins en
l'appelant par son nom et en lui récitant une de ses strophes:
_Rien, Madame, si ce n'est l'ombre
D'un masque de roses tombé,
Ne saurait rendre un coeur plus sombre
Que ce ciel par vous dérobé._
Jamais je n'ai vu homme à ce point stupéfait. Il balbutia quelques
mots qui exprimaient son impossibilité de croire à une telle félicité.
--J'ai vos livres dans ma bibliothèque, monsieur Bouldouyr, dis-je
avec assurance, et je les admire beaucoup.
Il me serra alors les mains avec une grande effusion; il était
bouleversé. Enfin il reprit ses esprits et me présenta à la jeune
fille qui l'accompagnait et qui était, me dit-il, sa nièce, Françoise
Chédigny. Il m'apprit ensuite que l'idiot s'appelait Florentin Muzat
et qu'il l'aimait beaucoup. Ledit Florentin exécuta en mon honneur un
extraordinaire plongeon et se mit à rire angéliquement.
--Monsieur, me dit Valère Bouldouyr en me quittant, serait-il indiscret
à moi de vous exprimer le désir de vous revoir? Je ne suis qu'un vieux
poète oublié de tous, mais vous m'avez montré tant de sympathie que
vous excuserez, j'en suis sûr, mon indiscrétion.
--J'ai le même souhait à formuler, monsieur!
Il me serra de nouveau la main et nous prîmes rendez-vous. Mlle
Chédigny m'adressa un sourire qui me fit frémir de tendresse émue, tant
il était amical et presque intime, et Florentin Muzat plongea de
nouveau jusqu'à terre, n'ayant pas encore compris, d'ailleurs, de quel
fâcheux bain l'avait sauvé ma providentielle intervention.