Des Mémoires en général, et de quelques Mémoires en particulier.--Du but
que je me suis proposé en publiant _ces Souvenirs_.
Quel est le sens précis de ce mot _Mémoires_? veut-il dire voilà ce dont
je me souviens, ou voilà ce dont il importe qu'on se souvienne?
Dans ce dernier sens, tous les ouvrages qui portent ce titre n'auraient
pas droit de le garder, et il y a eu pis que de la vanité aux auteurs à
le leur donner.
Pour me mettre à l'abri d'un pareil reproche, j'ai cru devoir intituler
ce livre _Souvenirs_: c'est au lecteur à juger si ce qui se trouve dans
ma mémoire mérite d'être conservé dans la mémoire des autres.
Ce titre me semble plus précis que _Mémoires_, et il répond parfaitement
au mot _Réminiscences_, titre, que des Anglais ont donné à des ouvrages
de la nature de celui-ci.
Il est un rapport néanmoins, et cette petite discussion le démontre,
sous lequel ces mots _Mémoires_ et _Souvenirs_ sont tout-à-fait
synonymes: c'est qu'ils annoncent que dans le livre en tête duquel ils
se trouvent l'auteur parlera beaucoup de lui ou de soi.
Parler de soi fut de tout temps une manie assez générale, et jamais elle
n'a été plus en vogue qu'aujourd'hui. On trafique aujourd'hui de tout et
même de soi; et quand le soi physique ne peut plus servir de base à
spéculations, on spécule sur le soi moral, et, se débitant sous une
forme nouvelle, on donne sur soi des Mémoires qui ne sont pas toujours
de soi. Un des éditeurs les plus accrédités des romans qui se publient
journellement sous le titre de _Mémoires_ disait, en achetant le
manuscrit d'un auteur qui avait travaillé sur soi, et lui témoignait
l'intention de revoir son travail: «C'est moi que ce soin regarde;
laissez-moi faire, je vous arrangerai cela; je ferai pour vous comme
pour les autres; car, en fait de Mémoires, soit dit entre nous, _je ne
publie que ceux que je fais_.»
En publiant ses Mémoires, fait-on toujours une chose utile à la société?
La question serait superflue s'il s'agissait des Mémoires de Sully, de
ceux du cardinal de Retz, ou des _Commentaires_ de César, le plus ancien
livre connu qu'un auteur ait laissé sur lui-même.
Qu'un des hommes portés par un génie supérieur à la tête des affaires
publiques ou au commandement des armées entretienne la postérité de
l'art auquel il a dû son importance ou sa gloire, de l'art de commander,
d'administrer ou de gouverner, il en a le droit: ce sont des secrets
qu'il lui révèle; un franc exposé de ses principes, de ses hauts faits,
de ses fautes même, ne peut offrir aux lecteurs que d'utiles leçons, que
de nobles exemples.
Ainsi en est-il des écrits dont certains moralistes se sont faits
l'objet. Saint Augustin et Jean-Jacques ont eu droit de parler d'eux, et
l'on ne lira pas sans profit les _Confessions_ même du dernier, si on
sait les lire. Mais les utiles leçons qui se mêlent aux étranges écarts
avoués par Rousseau, qui ne s'en croit pas moins le _meilleur des
hommes_, se retrouvent-elles dans beaucoup de Mémoires?
Quel fruit peut-on retirer, par exemple, des _Mémoires du comte de
Gramont_, Mémoires rédigés par Hamilton, sur des notes fournies par son
beau-frère? Que vous apprennent-ils, sinon que leur héros n'avait pas, à
beaucoup près, dans le coeur, la délicatesse que son interprète avait
dans l'esprit, et que telle est la différence des moeurs de notre siècle
à celles du sien, qu'aujourd'hui un bourgeois se croirait diffamé s'il
était accusé des espiègleries dont se glorifie ce seigneur?
Modèle d'élégance et de grâces quant à la forme, et monument de
dissolution quant au fond, ces Mémoires sont néanmoins de la morale la
plus innocente, comparés à certains Mémoires publiés tout récemment.
Qu'est-ce, en définitive, que les _Mémoires du comte de Tilly_? Un
recueil de faits plus scandaleux les uns que les autres. La corruption
a-t-elle jamais inspiré de projets plus pernicieux, la perversité de
combinaisons plus atroces? En vain leur détestable auteur affecte-t-il
de blâmer ce dont il s'accuse; on sent qu'il y a plus d'orgueil que de
repentir dans ses aveux, et qu'il prend la scélératesse pour du génie.
L'hommage qu'il semble rendre à la morale ne saurait compenser le
dommage qu'il lui porte par ses confessions mêmes. Son livre est
élémentaire en matière de crime. Nulle part on n'a développé avec plus
d'impudence de plus odieuses théories. Voilà un livre vraiment mauvais,
un livre où l'on n'apprend rien que le mal; c'est un procès-verbal
d'atrocités, en trois volumes.
C'en est un de sottes fredaines, que les Mémoires de ces femmes qui,
publiant dans leur confession-générale la confession de tout le monde,
avouent avoir fait une sottise avec mille et un complices, ce qui fait
mille et une sottises pour le compte de l'héroïne. Elles croient, en
publiant ces faits, n'avoir dit de mal de personne: ne médisent-elles
donc pas des gens dont elles disent du bien, par cela même qu'elles en
parlent? En se déshabillant, ne déshabillent-elles pas aussi les autres?
Henriette Wilson, pour la nommer, Henriette Wilson en dévergondage,
comme le comte de Tilly en dépravation, ne rivalise-t-elle pas avec les
romanciers les plus éhontés? L'un et l'autre se vantent d'avoir effectué
ce qui avant eux n'avait été rêvé que par des cerveaux en délire.
Quelque plaisir que de pareils Mémoires puissent donner aux gens qu'ils
n'instruisent pas, ne serait-il pas à souhaiter que ces deux rudimens du
vice n'eussent pas vu le jour?
Que pensez-vous donc des _Mémoires de Vidocq_? me dira-t-on. Si les
moeurs dépeintes dans les aveux ingénus de la _femme libre_ vous
répugnent, quels sentimens celles que vous dévoilent les confidences
d'un forçat libéré ne soulèvent-elles pas en vous?
Pas un sentiment qui ne me soit pénible, mais pas un sentiment qui soit
dangereux; bien plus, pas un sentiment qui ne soit utile.
Ce n'est pas sans profit pour la société que le moins honnête de ses
membres lira cette confession qui lui dénonce des mystères qu'autrement
il n'eût pu connaître qu'en s'y faisant affilier, ce procès-verbal d'une
autopsie qui lui montre à découvert les parties les plus ignobles du
corps social dans l'état de putréfaction où le vice les a réduites. Le
vice là est si peu aimable, il est accompagné, dans ses succès même, de
tant de tortures, ses inévitables conséquences sont si épouvantables,
qu'il n'y a pas à craindre que les aveux de ce pécheur repentant
pervertissent personne. Je les crois, au contraire, de nature à
convertir plusieurs; je crois de plus qu'ils offrent au législateur plus
d'une leçon de haute morale: une courte analyse suffit pour le prouver.
Le héros de cette histoire était incontestablement un mauvais sujet; ses
penchans le faisaient tel; mais il n'était que cela: la justice des
hommes a pensé en faire un scélérat. Il n'était détenu que pour un de
ces délits qui ne sont passibles que de peines correctionnelles, quand,
sur une accusation calomnieuse, à laquelle certaines circonstances
donnaient un caractère de vraisemblance, il fut condamné à une peine
infamante, les travaux forcés.
Traité dès lors comme les scélérats auxquels il est enchaîné, que
d'efforts ne lui faut-il pas faire pour ne pas devenir semblable à eux?
Il ne peut recouvrer sa liberté qu'en se faisant aider par eux, et ne
peut se faire aider par eux sans contracter l'engagement tacite de les
aider dans leurs plus exécrables projets.
Dans quelle affreuse dépendance cette nécessité ne le jette-t-elle pas!
C'est pour vivre en honnête homme qu'il s'est échappé; c'est pour
reprendre leur vie de scélérats que ceux-ci s'échappent. Placé, par son
évasion, entre les atroces exigences de ces suppôts du crime et
l'impitoyable surveillance des suppôts de la justice, que de peines il
lui faut prendre pour se sauver des uns et des autres! Sa vie se consume
entre ces deux terreurs; et, malgré la probité avec laquelle il exerce
successivement plusieurs métiers, il n'a véritablement que l'existence
d'un brigand, parce qu'un jugement injuste, mais irrévocable, lui a
imprimé le sceau de la réprobation.
Il me semble que ce tableau des misères où Vidocq a été entraîné par son
inconduite, loin de rien offrir d'immoral, doit provoquer aux réflexions
les plus salutaires des hommes dont les principes ne seraient pas encore
déterminés.
De plus, ces Mémoires donnent sur le régime des prisons et des bagnes
des renseignemens de la plus haute importance. On n'y verra pas sans
trembler à quel degré les surveillans de ces infâmes ateliers poussent
l'insouciance. Occupés uniquement de deux intérêts, tout ce qui ne tend
pas à favoriser l'évasion de leurs prisonniers, ou à augmenter les
odieux profits qu'ils font sur ces misérables, n'est pour eux qu'un
objet d'indifférence; ce que font les forçats dans leur chaîne, pourvu
qu'ils ne les brisent pas, ne leur importe en rien. Aussi, loin d'être
des maisons de correction ou d'amendement, ces maisons ne sont-elles que
des écoles normales en matière de crime, écoles de perfectionnement où,
pour la plupart, les pervers qu'on y plonge achèvent de se dépraver.
Quand on lit les _Mémoires de Vidocq_, on serait tenté de croire qu'il y
a aux bagnes une classe de gens plus atroce que les condamnés qu'on y
retient, que les réprouvés qui y vivent; ceux qui en vivent.
Un criminaliste trouvera dans ces Mémoires plus d'un sujet de grave
méditation: loin d'en croire la publication dangereuse, je la tiens donc
pour utile, pour salutaire même.
Mais en est-il ainsi des Mémoires dont j'ai parlé antérieurement? Est-il
certain qu'ils convertiront tous les vicieux et ne corrompront aucun des
innocens qui les liront? Caricature du _Don Juan_ de Molière, _le Comte
de Tilly_ n'a voulu, en publiant ses _Mémoires_, que se faire
législateur, ou tout au moins professeur en matière de _rouerie_. Comme
son modèle, il est mort dans l'impénitence finale; point de pardon pour
lui.
Moins odieuse, mais non moins vicieuse, la Phryné moderne a quelque
analogie avec la Madeleine, mais non pas avec la Madeleine pénitente:
elle est moins tourmentée du regret d'avoir commis tant de péchés que du
regret de n'en pouvoir plus commettre, foute de complices; anathème
aussi à son livre, mais indulgence pour celui de Vidocq. Les regrets de
la Madeleine m'édifient peu; mais je ne suis pas moins sensible que Dieu
aux remords du bon larron.
En général, les Mémoires dont on se fait l'objet sont plutôt un sujet de
vaine curiosité que d'utile instruction pour le public, parce qu'il est
rare qu'ils soient écrits de bonne foi, et que l'auteur ait l'importance
qu'il s'attribue.
Mais lorsque l'histoire de l'historien se trouve liée à celle d'un homme
qui, par sa position et par son caractère, a joué un grand rôle dans le
monde, d'un homme qui, tel que Frédéric, Voltaire ou Napoléon, a exercé
sur les destinées humaines une influence qui se perpétue après sa mort,
c'est chose différente. Recommandable par l'objet, sinon par l'écrivain,
ces Mémoires-là méritent d'occuper l'attention de quiconque tient à ne
prononcer sur les grands hommes qu'en connaissance de cause, qu'après
avoir recueilli toutes les dépositions et lu toutes les pièces relatives
au procès qui s'instruit à l'occasion de leur apothéose, qu'après avoir
entendu l'avocat du diable comme celui du saint.
Cela explique l'intérêt qu'ont excité tous les Mémoires relatifs à
Napoléon, et particulièrement ceux de M. le duc de Rovigo, de M. de
Bourrienne et de M. Constant; l'un ministre, l'autre secrétaire, et le
dernier valet de chambre de cet homme prodigieux.
Ces écrivains ont vécu tous les trois dans l'intimité du grand homme,
mais chacun d'eux lui porte des sentimens différens: le duc de Rovigo
l'admire; M. de Bourrienne l'abhorre; M. Constant l'adore. Que de
renseignemens curieux ne doivent pas renfermer des écrits dictés par des
intérêts si divers à des hommes qui ont vu le même homme de si près, et
l'ont envisagé sous des rapports si dissemblables!
Écrits sans art, mais non pas sans talent, écrits avec la pointe d'une
épée, les Mémoires du ministre de Napoléon sont une histoire complète de
la vie politique et privée de ce prince, depuis sa campagne d'Égypte
jusqu'à son départ pour Sainte-Hélène. Il est difficile, en les lisant,
de ne pas partager le sentiment qui règne dans ce livre, parce que ce
sentiment y est continuellement justifié par l'exposition des principes
qui dirigèrent Napoléon, et par les intentions qui l'ont jeté dans
celles même des entreprises que la fortune s'est plue à réprouver, parce
qu'il y est démontré que ces projets, qu'on attribuait à une ambition
insatiable, n'étaient véritablement que la conséquence des positions
périlleuses où la politique anglaise avait l'art de replacer son
irréconciliable ennemi à l'instant même où il venait d'y échapper, et
que c'est toujours à son corps défendant qu'il a repris les armes que
les coalitions n'ont jamais posées que pour se ménager le temps de se
refaire de leurs fatigues, de réunir de nouvelles ressources, de réparer
leurs défaites et de tenter de nouveau la fortune dont ils espéraient
lasser la rigueur.
Ces observations sont applicables aux causes qui amenèrent les deux
guerres avec l'Autriche, et la guerre avec la Prusse ainsi que
l'occupation de l'Espagne, et l'expédition de Russie, dans lesquelles
Napoléon fut engagé presque malgré lui.
Les _Mémoires du duc de Rovigo_ ne sont peut-être pas exempts d'erreurs;
mais ils sont certes exempts de mensonge. On est d'autant plus fondé à
le croire que les plus graves réclamations qu'ils ont excitées portent
moins sur des faits controuvés que sur des faits avérés. La vérité n'est
pas toujours bonne à dire.
La véracité domine dans ces Mémoires, tout empreints qu'ils sont de la
plus vive reconnaissance. On n'en peut pas dire autant de ceux de M. de
Bourrienne: c'est sous la dictée de l'envie et de la haine que ceux-là
sont écrits; ces passions s'y manifestent dès les premiers chapitres. En
retraçant, non sans complaisance, les détails d'une liaison qui a pris
naissance au collége, M. de Bourrienne a grand soin de présenter les
faits de manière à ce qu'on en conclue qu'elle était tout au profit du
jeune Corse qui, sous le rapport de l'esprit et sous celui du coeur,
était bien loin, si l'on en croit son intime ami, d'apporter dans ce
commerce des avantages égaux à ceux qu'il en retirait. On y voit que M.
Bonaparte réussissait à peine dans quelques facultés, tandis que M.
Bourrienne, génie universel, accaparait tous les prix et fatiguait, par
la multitude de ses succès, _la main qui distribuait les couronnes_. À
en juger par ces renseignemens, un lecteur qui ne connaîtrait pas les
faits ultérieurs, et à qui on annoncerait qu'un de ces deux écoliers a
été le premier homme du siècle, s'imaginerait-il que ce ne soit pas M.
de Bourrienne?
Il paraît pourtant que M. Bonaparte, ou de Buonaparte, n'était pas
inférieur en tout à son brillant condisciple. D'après un programme des
exercices publics qui terminèrent, en 1782, l'année scolaire à l'école
de Brienne[1], programme que j'ai sous les yeux, le jeune Corse aurait
concouru pour le prix dans quatre facultés différentes, l'histoire, la
géographie, la géométrie, et, ce qu'il y a de plus singulier, la danse,
art dans lequel toutefois M. de Bourrienne excellait aussi, puisqu'il
est inscrit sur cette honorable liste parmi les danseurs qui figurèrent
dans la _Monaco_, ou dans le ballet qui a dû clore la solennité.
Les mêmes sentimens se reproduisent dans le tableau que M. Bourrienne
fait de ses relations avec son ancien camarade qu'il retrouve dans le
monde en 1792; il ne nous laisse pas ignorer que, plus riche alors, ou,
disons mieux, moins pauvre que son intime ami, il payait quelquefois
pour deux; il ne nous laisse pas ignorer non plus que cet intime ami se
trouva si dénué de ressources après le 10 août, qu'il fut obligé
d'emprunter sur sa montre chez M. Fauvelet, frère de M. Bourrienne,
homme obligeant, qui avançait de l'argent sur nantissement aux émigrans,
et que M. Bonaparte a l'indignité d'appeler _marchand de meubles_, quand
il n'était que prêteur sur gages.
Entré dans la diplomatie à cette époque, M. de Bourrienne se trouvait
dans une position plus heureuse que son camarade le lieutenant
d'artillerie. La fortune les classait, sans contredit alors, en raison
de leur mérite; il faut voir avec quelle complaisance il le fait sentir.
Mais ce bel ordre ne se maintint pas long-temps. Après le siége de
Toulon, il fut interverti. Devenu capitaine, le lieutenant, franchissant
à pas de géant les grades intermédiaires, fut fait général, et le
secrétaire de légation, inscrit sur la liste des émigrés, se vit arrêté
dès le premier pas dans la carrière ouverte à sa vaste capacité. Cette
injustice du sort altéra sensiblement l'humeur de M. de Bourrienne, et
aussi sa tendresse pour son intime ami, qui pourtant n'en pouvait mais.
Cependant cet intime ami avait été nommé au commandement de l'armée
d'Italie; la prospérité ne l'enivra pas. L'empressement et l'obstination
qu'il mit à appeler près de lui son ancien camarade, dont il obtint ou
plutôt dont il exigea la radiation, est remarquable; on y reconnaît
toute la chaleur d'une affection de jeunesse.
Il s'en faut de beaucoup qu'elle se retrouve dans le sentiment avec
lequel l'émigré radié rend compte de ce fait. On croirait, à la manière
dont il en parle, que c'est contre son gré qu'il recouvra une patrie par
les soins du condisciple qui l'associait à sa haute fortune en
l'admettant dans son cabinet.
L'histoire de ce cabinet, où le secrétaire entra dans de pareilles
dispositions, n'est pas écrite avec une grande bienveillance, comme on
se l'imagine. Est-elle écrite avec fidélité? il est permis d'en douter.
Les erreurs qu'elle contient en donnent le droit[2]. On est fondé à
croire que celui qui se trompe sur ce que tout le monde sait, peut
tromper tout le monde sur ce qu'il dit n'être su que de lui; on est
fondé à croire qu'ayant à expliquer son expulsion du cabinet consulaire,
où tant de motifs semblaient devoir le maintenir à jamais, il n'a dû
négliger aucune occasion de noircir la réputation de Napoléon, chaque
imputation dont il charge la mémoire de celui-ci lui paraissant une
justification de la sienne: la justesse de cette conjecture n'est, au
reste, que trop évidemment démontrée par les deux volumes de réfutations
dont les _Mémoires de M. de Bourrienne_ ont été l'objet[3].
Un ami de la gloire de Napoléon ne doit donc pas trop se fâcher de la
publication des _Mémoires de M. de Bourrienne_. La discussion qu'ils ont
provoquée a fait jaillir la vérité dans tout son éclat. Ce n'est pas,
après tout, la première fois que la calomnie a tourné au profit du
calomnié. Ajoutons que dans l'intention de donner du crédit aux
inculpations qu'il n'épargne pas à son ami, M. de Bourrienne le disculpe
victorieusement sur certains chefs d'accusation qui passaient pour
fondés[4]. C'est toujours quelque chose.
Souhaitons que M. de Bourrienne fasse un jour dans son propre intérêt ce
qu'il a fait dans celui de Napoléon, et qu'il réfute par des
démonstrations les reproches qu'on lui adresse et auxquels il n'oppose
que des dénégations.
Ses Mémoires contiennent sa propre histoire autant que celle de
Napoléon; cela devait être. Quand on publie un _factum_ à l'occasion
d'un procès où l'on est impliqué, il est difficile de ne pas parler
beaucoup de soi.
Il n'en est pourtant pas ainsi des _Mémoires de M. Constant_. C'est
presque uniquement de Napoléon que cet autre commensal de Napoléon nous
entretient. Il avait aussi un procès à soutenir devant le public, et
prenait la plume dans un intérêt assez semblable à celui qui l'a fait
prendre à M. de Bourrienne. S'il n'a pas été renvoyé par son maître, il
a quitté. Le public lui demandait par quels motifs, au moment de la
mauvaise fortune, il s'était séparé du grand homme qui l'avait appelé
auprès de lui au temps de sa prospérité.
On n'attend pas d'un domestique toute la délicatesse qu'on exige d'un
secrétaire, en conséquence, on eût vu sans surprise celui-ci justifier
cet abandon aux dépens de son patron; et comme un héros ne l'est pas
pour son valet, on comptait sur des révélations qui auraient montré sous
un aspect un peu moins louable dans sa vie privée l'homme qui dans sa
vie publique commande si fréquemment l'admiration; on s'attendait à ce
que cet ennemi _intime_ ferait voir un tyran domestique dans le despote
qui asservissait l'Europe: c'était une consolation pour l'envie.
Malheureusement il n'en a pas été ainsi; et des serviteurs de Napoléon
qui ont écrit de lui, M. de Bourrienne est le seul pour qui le proverbe
précité ne soit pas en défaut.
Loin d'être d'un ennemi, les révélations du valet de chambre sont de
l'ami le plus dévoué et donnent du maître l'idée la plus favorable.
Elles démontrent que personne n'était plus traitable dans son intérieur,
plus doux avec ses gens que l'homme qui fut si terrible aux rois; que si
sa tête était ouverte à toutes les ambitions, son coeur n'était fermé à
aucune affection tendre, et qu'il était accessible aux sentimens
d'humanité qui semblent le plus incompatibles avec les habitudes de la
politique.
Cette histoire de la vie intérieure de Napoléon est complète, trop
complète peut-être. On y voit que la galanterie était un délassement
pour cet empereur, comme pour tant de personnages qui l'ont précédé sur
le trône, et qu'en faiblesses même, il ne lui manquait rien de ce que
nous divinisions dans nos rois. Mais s'il ressemble aux plus grands
d'entre eux sous ce rapport, du moins est-il un point sous lequel il en
diffère: c'est qu'il ne tirait pas vanité de ses faiblesses, c'est qu'il
n'appelait pas l'attention publique sur ce que le public devait ignorer,
c'est qu'il respectait assez la morale pour tenir secret ce dont la
morale pouvait s'offenser, c'est qu'il ne prétendait pas obliger le
peuple à honorer les femmes qu'il eût déshonorées par cette injurieuse
exigence.
Son confident ne l'a pas tout-à-fait imité dans sa réserve. Mais encore
ne fait-il qu'entr'ouvrir le rideau de l'alcôve impériale; et s'il ne se
tait pas sur les faits, se tait-il toujours sur les noms. Cela est
louable à une époque où tant de chroniqueurs spéculent sur le scandale,
où les réputations sont continuellement sacrifiées à de vils intérêts de
librairie, où tant de faiseurs de Mémoires exploitent surtout la
diffamation, ingrédient non moins favorable au succès d'un livre que le
fumier à la fertilité d'un champ, et s'emparant de l'honneur des gens,
de leur vivant même, en usent avec eux comme ces apprentis de Saint-Côme
avec le chien vivant qu'ils soumettent au tranchant du scalpel.
Joints à ceux de M. de Bourrienne et à ceux du duc de Rovigo, les
_Mémoires de Constant_, qui embrassent l'histoire de Napoléon depuis son
avènement au pouvoir jusqu'à son abdication, ne laissaient guère à
désirer que des détails plus circonstanciés sur la partie de sa vie
antérieure à son élévation.
Cette lacune vient d'être remplie en partie par les _Mémoires de Mme la
Duchesse d'Abrantès_. On y trouve des détails précieux sur l'enfance et
l'adolescence de cet homme si extraordinaire, qui, d'origine grecque,
annonçait en lui dès l'âge le plus tendre _un homme de Plutarque_, comme
le disait Paoli. On y voit l'instinct de la supériorité se manifester
dans les passions de ce jeune homme qu'on accusait de bizarrerie et de
morosité, parce qu'il était tourmenté de ce malaise qu'éprouve une âme
impatiente d'employer de hautes capacités; un génie qui, comme l'aigle
emprisonné dans une cage, se débat dans une condition médiocre, jusqu'au
moment où il lui est permis de briser les obstacles qui enchaînent son
essor, et d'aller prendre dans les régions les plus élevées sa véritable
place.
Ce mérite se retrouvera, je crois, dans une partie de mes _Souvenirs_.
Il y est souvent question de Napoléon, sous des rapports où il n'a pas
été donné à tout le monde de l'observer, et qui n'ont pu être saisis que
par une personne admise dans sa familiarité.
Napoléon, sans être l'objet spécial de ce livre, y règne donc, mais
comme dans le siècle qui conservera son nom il y règne entouré des
hommes qui ont coopéré à sa grandeur, et dont la grandeur est son
ouvrage. Il est peu de ces hommes-là que je n'aie connus avant leur
élévation, et avec qui je n'aie été sur le pied de l'égalité la plus
parfaite, égalité qui, depuis, a cessé avec plusieurs, mais non pourtant
avec tous. Quelques uns, et je le dis à leur honneur, se sont obstinés à
ne voir qu'un camarade dans celui que la fortune a moins favorablement
traité qu'eux, et à qui ses forces, son insouciance, ou les
circonstances, n'ont pas permis de grimper comme eux jusqu'au faîte du
mât de cocagne, au pied duquel il est retombé, après s'être à peine
élevé à la hauteur où peut parvenir un homme de lettres qui, hors le
moment du danger, ne fut guère que cela.
On trouvera ici, sur ces hommes-là, des renseignemens précieux et neufs;
on en trouvera de pareils aussi sur d'autres hommes qui se sont fait
remarquer à d'autres titres pendant la longue période qu'embrassent ces
souvenirs qui s'étendent des trente dernières années du XVIIIe siècle
aux trente premières années du XIXe. Peindre les individus à mesure
qu'il les rencontre, caractériser les événemens à mesure qu'ils
s'accomplissent, et tout cela, le faire d'après ses propres impressions
et non d'après les préventions d'autrui, voilà à quoi l'auteur de ces
_Souvenirs_ s'engage. On peut ainsi faire, sur des sujets déjà traités,
un livre neuf.
Il faut le dire toutefois, c'est moins l'histoire des événemens qu'on
trouvera dans ce livre que celle de l'influence qu'ils ont exercée sur
la société, que celle des modifications si singulières et si
contradictoires qu'ont éprouvées les habitudes françaises par suite des
vicissitudes auxquelles notre organisation sociale a été soumise pendant
les diverses phases de la révolution. Personne peut-être n'a été plus à
même que moi d'en juger. Placé dans la classe mitoyenne, je n'étais ni
assez au-dessous de la classe supérieure, ni assez au-dessus de la
classe inférieure, pour ne pas voir ce qui se passait dans l'une et dans
l'autre.
Homme de lettres par goût, homme politique par circonstance, mais homme
du monde plus que tout autre chose, c'est moins l'histoire des lois que
celle des moeurs, moins l'histoire de l'état que celle de la société, que
j'écris.
Cette histoire, trop souvent dédaignée des historiographes, c'est aux
hommes du monde à la recueillir. C'est dans les registres où, sous la
dictée du hasard, s'inscrivent les faits à mesure qu'ils se produisent,
se consignent les opinions à mesure qu'elles se manifestent, c'est dans
ces procès-verbaux de chaque journée qu'on doit la trouver.
Pour qu'on puisse leur accorder quelque créance, il faut toutefois que
la fidélité de ces procès-verbaux soit garantie par la signature dont
ils sont souscrits. Cette garantie, qui manque à tant de Mémoires
anonymes ou pseudonymes, fabriqués dans on ne sait, ou plutôt dans on
sait bien quel atelier, cette garantie se trouvera, j'espère, dans la
signature que portent ces _Souvenirs_. Ce ne sont pas des romans
fabriqués avec quelques faits avérés, mais noyés dans un fatras de
caquets où la vérité est immolée à des intérêts de parti ou de coterie,
à des calculs de politique ou de commerce; c'est un recueil de faits
attestés par l'écrivain qui les raconte et qui les publie sous la
responsabilité de son honneur.
En résumé, ce n'est pas tout-à-fait mon histoire que je donne ici, mais
ce n'est pas non plus uniquement l'histoire des autres; c'est quelque
chose de tout cela; c'est ce dont je me souviens de moi et des autres.
Quand ma vie s'est trouvée en contact avec celle de quelque personnage
célèbre à quelque titre que ce soit, ou avec quelque événement
mémorable, quelle qu'en soit la nature, je n'hésite pas à tout raconter;
l'importance des hommes ou celle des faits supplée alors à la mienne.
C'est d'eux que je parle à propos de moi. En tout autre cas, je ne crois
pas pouvoir être assez sobre de détails. Je ne suis pas un héros
d'histoire.
Je crois surtout devoir m'abstenir de parler de certaines aventures dont
ma vie n'est pas plus exempte que celle de tant de gens qui n'ont écrit
que pour en raconter de semblables. En fait de sottises ou de folies, un
galant homme n'a le droit de révéler que celles qui lui appartiennent
tout entières. _Jean-Jacques_, disait une femme spirituelle qui se
croyait en droit d'accuser ce moraliste de quelque indiscrétion,
_Jean-Jacques peut bien faire ses confessions, mais devait-il faire les
confessions d'autrui_?
Je ne me prévaudrai ni de l'exemple de Jean-Jacques, qui pousse
quelquefois la sincérité jusqu'au cynisme, ni de celui de Marmontel,
qui, dans un livre dédié à ses enfans, porte dans ses aveux la fatuité
presque aussi loin que le chevalier de Faublas. Je ne livrerai, en fait
de secrets, que ceux qui sont à moi sans partage; si je n'ai pas la
prétention d'être un héros d'histoire, je n'ai pas non plus celle d'être
un héros de roman.
Si les agitations auxquelles ma destinée a été livrée, et qui m'ont
conduit soit en Angleterre, soit en Italie, soit en Espagne, soit en
Hollande, se reproduisent dans ce livre, on y trouvera du mouvement et
de la variété: qu'alors on n'ait pas regret à l'intérêt qu'il
obtiendrait; ce serait celui qu'on ne peut refuser à des sentimens vrais
et à des récits véridiques.
Cela dit, j'entre en matière.