Je lui ai dit:
--Je sais que votre mari vous a écrit qu’il était malheureux et qu’il
désirait vous voir. Par la même lettre, il vous fixait un rendez-vous.
Vous y êtes allée. Et votre mari vous a fait pleurer...
Elle m’interrompt:
--Comment savez-vous cela?... Comment est-il possible que...
--Je le sais, vous le voyez bien!... Ce n’est pas par votre mari
lui-même, car, si je le rencontrais, je lui tournerais le dos avec
dégoût... Je le sais par quelqu’un qui a reçu cette confidence, et non
pas, lui non plus, de votre mari!... Vous voyez donc l’usage que fait
votre mari de vos bontés excessives et de vos larmes...
Elle est épouvantée, elle s’écrie:
--Il a été raconter cela!... Mais où?... mais à qui?...
--Qu’importe le lieu? et qu’importe la personne? C’est partout et c’est
à tout le monde, puisque vous vous apercevez que déjà cela revient à
vous!
Elle est atterrée, elle me demande pardon. Je vois son visage
bouleversé. Je crois commettre un sacrilège en lui donnant tout à coup
tant à souffrir. Mais, un moment, aussi, je l’ai haïe pour s’être rendue
à l’appel de son mari.
Elle répète, au milieu de sanglots:
--Il m’écrivait: «Je suis malheureux!...»
--Il vous a abandonnée d’une façon scandaleuse; il vous a volé votre
fortune... Je le sais! ne niez pas! c’est votre pauvre maman qui paye,
bien à contre-cœur, le loyer de l’appartement dont vous n’avez pas voulu
vous défaire, où vous attendiez le misérable, où vous l’hébergez depuis
son retour... je le sais!... Il a mangé votre fortune avec une gueuse;
il revient, à bout de ressources, vivre aux crochets de votre mère!...
--Non! non! ne croyez pas cela!... Cela ne sera pas!... C’est un
misérable, certes! mais, mon ami! quand il me dit: «Je suis
malheureux!...» Ah! vous ne savez pas, vous ne pouvez pas savoir!... Un
homme qui vous crie: «Je suis malheureux!...»
--Mais, malheureux, comment l’est-il? par sa débauche, par sa
lâcheté!... Et vous voyez qu’il se moque de vous parce que vous êtes
accourue à son appel!
Elle se tait; son œil égaré cherche où étayer l’obscur appel de ses
instincts; elle sait qu’elle a probablement tort de secourir son mari;
elle sent qu’elle continuera à le secourir.
J’ai pitié d’elle. Ma colère est tombée. Il ne me reste plus que
l’irrémédiable douleur nouvelle qui m’envahit: cette femme est perdue
pour moi.