Mon Dieu! combien faut-il que je l’aime, pour ne pas l’aimer moins après
le coup qu’elle m’a porté!...
J’ai failli lui dire: «Prenez garde! en vous refusant à mon amour, vous
le rendez moins pur.» Ç’aurait été la vérité. Je le constate, et cela
m’enrage.
On peut donc tant aimer avant le désir? Voici, maintenant seulement, que
sa personne physique m’apparaît. J’ai bien pu, précédemment, la voir et
la désirer, mais sans en avoir conscience; et, dans mes méditations
amoureuses, c’était ce par quoi elle se différencie de toute femme,
c’était son être, sa pensée, me semblait-il, oui, vraiment, je ne sais
quoi qui ne se confond pas avec sa chair, que j’appelais, que je
souhaitais qui m’appartînt. Qu’elle m’aimât! tout était là. Ah mais!
aussi le violent souhait!
C’est un ancestral et barbare instinct qui nous inspire de la colère
contre la femme qui ne nous aime pas! La colère n’est guère de mise, à
présent que l’on ne prend plus une femme par la force; elle devrait être
remplacée par la temporisation, la patience... ou la science un peu
exacte de l’amour... Bon pour le conquérant qui ne cherche qu’un motif à
chanter victoire, tout cela! mais une âme un peu fine veut avoir été
aimée depuis toujours.
Je n’aurai point de satisfaction à la posséder demain, après des
combats, si je n’apprends qu’elle s’était de longtemps donnée en pensée,
sans que j’eusse rien fait pour cela.
Et, à ce propos, j’entends le subterfuge impertinent que le premier don
Juan venu me fournit... L’Église, en certains cas, vous conseille:
«Fréquentez les sacrements d’abord, et la grâce vous viendra.»--Où en
suis-je tombé pour m’arrêter seulement à une pareille turpitude?
Même jour, le soir.
Beethoven m’a sauvé. Du fond de la loge, au concert, je regardais madame
de Pons, sa nuque découverte en carré, son bras, l’étoffe soyeuse tendue
sur le genou, et sa bouche dont la seule image me fait pâlir...
Mais la voix divine, c’est-à-dire ce rythme, le plus ferme pas qui ait
été fait vers l’harmonie souveraine qui crée peut-être un peu Dieu
chaque jour, a soulevé mon désir,--comme un coup de vent prend une
fumée, la tord, l’allège et la fait se perdre en spirales éthérées dans
l’azur,--et, sans le détruire, sans l’atténuer même, par la vertu de la
seule douleur magnifiée, m’a rendu mon amour d’autrefois,--d’hier
encore...
J’ai pu parler, j’ai pu causer, comme _avant_. Elle m’a dit tout à coup:
--On vous retrouve.
Elle m’a laissé plonger dans ses yeux, un moment assez long pour que j’y
puise un peu de ce qu’elle pense de moi. Mais je lui ai dit:
--C’est vous qui regardez en moi, non pas moi en vous!
Elle a souri, tristement, car cela lui laissait découvrir que mon
trouble était revenu.
Non, en vérité, je n’ai pas vu en elle! Mais, de mille petits faits, je
conjecture qu’elle pense de moi précisément ce que j’ai si longtemps
pensé d’elle,--et c’était dans les moments où je croyais l’aimer le
plus:--«C’est surtout sa pensée que j’aime...» Ne croyais-je pas, par
cela seul, la combler d’amour?... Et moi, je n’en suis pas satisfait!...