Je veux _agir_. Mais je ris de moi-même. Afin de me donner le change, je
vais partir pour l’Italie, où je devais aller en novembre prendre la
dernière image de la Cène, à Milan, et des Corrège de Parme, qui se
détériorent. J’aurai vite fait mon petit travail et _il faudra_ que je
passe par Aix pour rentrer en France. Ne pas m’y arrêter alors serait
presque impoli... L’idée d’avancer ce voyage d’Italie est des plus
simples!...
Parme, 28 août.
Et je suis là, un jour d’été torride, dans cette ville étrangère et
morte. J’y suis venu autrefois, étant jeune, ayant l’âme légère, et je
me souviens d’avoir médité dans la petite salle qui contient la _Madone
de saint Jérôme_, où cette Madeleine, la plus voluptueuse des femmes qui
aient jamais été conçue par un artiste, se laisse, tout inclinée,
abandonnée, et le visage ravi, mettre par Jésus enfant la main dans ses
beaux cheveux d’or!... A vingt-cinq ans, alors que je ne savais pas ce
qu’est aimer, toute une vie d’amour et de plaisirs immesurés m’a été
promise par cette femme admirable, et je suis sorti de la petite salle
plus ivre qu’en aucun jour de ma vie.
J’ai eu quelque gêne à me retrouver tantôt en présence de la belle
Madeleine: fut-ce dépit de mes vingt-cinq ans si lointains? fut-ce
dédain d’une câlinerie élégante et langoureuse où je sais trop, à
présent, la part de l’attitude?... C’est que j’aime!
J’aime: et tous ces beaux gestes, ces grâces exquises et, pour tout
dire, cette savoureuse et délirante «manière corrégienne» me devient
presque étrangère.
J’ai erré dans la ville, indifférent aux souvenirs qu’elle éveille. Près
de madame de Pons mon amour tend à décupler le goût que les objets
m’inspirent; loin d’elle, sa pensée seule me hante et je ne sens que
l’exil.
Un pays calciné, une ville rouge, un lit de rivière pavé de galets secs;
des monuments clos, dirait-on, comme pour étouffer, à l’intérieur, une
fournaise; des rues désertes. Je vais jusqu’au Jardin public, grand et
beau parc solitaire. De longues allées aboutissent à un bassin d’eau
croupissante qui contient un îlot planté d’ifs sombres et d’un pâle
saule pleureur. Les arbres sont déjà jaunis, grillés, des feuilles
tombent; j’aperçois des statues de marbre; une Flore, éplorée, là-bas,
lève les bras, vers qui, vers quoi?... Pleure-t-elle les feuillages trop
tôt disparus? est-elle lasse de solitude et de silence?... Et, de
l’extrême tristesse, un charme naît soudain: je voudrais rester là, des
journées, des journées pareillement immobiles et torrides, devant l’eau
croupie, les ifs noirs, le saule et la Flore éplorée.
J’ai passé une heure au bout du jardin, sur des remparts très vieux,
d’où l’on ne voit que des fossés vides, des murs de briques et une
campagne où il semble qu’il n’y ait jamais eu rien.
1er septembre.
Pour suspendre un peu plus longtemps ma décision de m’arrêter à Aix,
j’ai voulu passer encore une fois par Venise...
L’abus de la littérature descriptive, extatique, dégoûte un honnête
homme, non seulement d’écrire, mais d’éprouver une émotion dans certains
lieux renommés pour enivrer les voyageurs. Je sens approcher la
réaction: elle sera terrible. Un Jules Renard viendra ici, qui, sous
prétexte de mettre les choses au point, nous fera de Venise une page
implacable où la puanteur des canaux, l’invasion des Allemands et de
leur langue, la rengaine des chansons, la niaiserie des figures béates
que l’on croise en gondoles et la forêt des points d’exclamation que
l’on voit s’ériger ici à la fin de toute phrase écrite ou
parlée,--prendront une telle vigueur, une telle verve de vérité, que nul
n’osera plus seulement s’aviser de la splendeur des ors de Saint-Marc,
du spectre du passé au tournant d’un canal obscur, ni, sur la lagune, de
la bacchanale insonore des plus belles couleurs que puisse composer la
lumière du jour.
Comme l’antiquité, Napoléon ou la mer, Venise est un motif à
amplification facile, et son seul nom a touché le lecteur avant que
l’écrivain ait placé sa première épithète. Venise est le refuge de ceux
qui n’ont pas d’émotions véritables à rendre, c’est le cadre d’amour de
tous ceux qui ne sont pas amoureux. L’impression forte et juste, celle
dont le frisson est contagieux, je l’ai trouvée quelquefois chez le
poète qui parle d’une ruelle de son village ou du rideau de peupliers
qui borne son horizon. Quant aux amants, l’on confond: ce n’est pas eux
qui cherchent les lieux renommés pour l’amour, mais bien les pauvres
solitaires en quête d’amour; ceux qui s’aiment, ah! que tout est beau
pour eux, n’importe où!